Pardon pour le retard! (IRL, nouvelle mini-fic à finir, etc - vous savez ce que c'est).
Mais me revoilà sur cette fic X) Avec un bon gros long chapitre en prime.
Je dirais qu'on passe l'introduction avec ce chap - l'aventure ne fait que commencer ! mouhahahahhaha!
Merci pour vos précédents reviews et merci à Alindorie pour ses conseils et encouragements sur cette histoire :3
Allons-y!
Musique
'My Style' (Beginners)
DIABLE NOUVELLEMENT FRUSTRÉ
12
Six.
Six cent.
Six cent ans.
Ou plus… six cent ans ou plus.
Ça pourrait donc être plus que six cent un, deux, trois ou cinquantes ans.
Ça pourrait être six cent soixante-six.
D'une telle supposition pourrait naître l'hilarité de n'importe qui. Mais pas de Chloé, oh non certainement pas d'elle, elle qui n'était pas… qui n'était plus n'importe qui. Qui ne décomptait pas n'importe quelles années pour n'importe qui.
Six cent soixante-six, c'était tout à fait plausible.
Tout à fait diabolique. Perséphonien aussi.
Eh bien oui… six grains à manger, six mois infernaux, six mois terrestres qui deviendraient prochainement huit.
Six…
Six cent s—
— Inspectrice ?
— Hm ? Pardon, quoi ?
Chloé se redressa aussitôt ces balbutiements sortis de sa bouche, les pieds de sa chaise raclant un bon centimètre de sol avant que son partenaire ne racle lui-même sa gorge. Clignant plusieurs fois des yeux, elle suivit les siens, posés à dessein sur leur actuel suspect qui les dévisageaient à tour de rôle sans savoir lequel des deux partenaires étaient le plus à craindre.
À voir son geste de recul dès que Lucifer eut détourné le regard, c'était lui le fond du problème.
Chloé n'allait pas le contredire.
C'était toujours lui le fond du problème.
— N'est-ce pas le moment où vous insinuez l'implication criminelle du suspect pour me laisser l'accuser plus ouvertement la seconde suivante ?
Francis, qui n'avait de cesse de faire reculer son siège vers le mur, se figea sur celui-ci. Il écarquilla les yeux, préférant les diriger vers Chloé plutôt que Lucifer.
— Quoi ? Accuser ? répéta-t-il. M'accuser de quoi au juste ? J'ai rien fait de mal ! C'est vous qui m'avez fait mal en vous jetant sur moi comme une amazone !
— Et vous mériteriez moins bons traitements encore pour m'avoir fait perdre dix dollars, déclara Lucifer avec une pointe d'irritation dans la voix en croisant ses mains sur la table. Jamais je n'avais perdu de pari humain jusqu'ici… Jamais.
— Quoi-... mais…
— Nous ne t'avons pas fait venir ici pour t'accuser de quoi que ce soit, Francis ; intervint Chloé.
— Je peux m'en aller alors ?
— Cela dépendra de Maze dehors, dit Lucifer avec un sourire amusé.
Francis fronça les sourcils.
— Maze ? C'est quoi, votre poupée gonflable ?
Lucifer gloussa, son sourire s'élargissant, autant que son aura menaçante.
— Oh, non non non. Rien de factice chez Mazikeen - elle sort tout chaud de l'Enfer. De la Mère des Démons, plus précisément ; Lilith.
La confusion de Francis était totale. Chloé, quant à elle, nota ce nom dans un coin de son esprit - l'un des rares coins encore sains qui ne tarderaient pas à tourner cinglé comme les autres avant lui.
Lilith.
Cette… personne dont Michael avait l'appui.
La Mère des démons.
— Mazikeen est la personne qui m'a aidée à te ramener ici, Francis ; expliqua Chloé. C'est une chasseuse de prime très qualifiée, comme tu as pu le constater.
Francis blêmit à vue d'œil, sous l'œil goguenard du Diable et celui, plus analytique, de sa Reine qui poursuivit ;
— Nous avons tout de même quelques questions à te poser. Si tu veux bien y répondre… ?
— À propos de quoi ? demanda-t-il, toujours méfiant.
— Penelope Sanchez.
Chloé croisa également les mains sur son dossier.
— L'autre jour, tu as dit la connaître. Comment vous êtes-vous connu ?
— Au centre. Je vous l'ai déjà dit.
— Et c'est tout ? Vous ne vous parliez jamais ? Quand elle venait au centre ou… en dehors ? insista Chloé.
— En-dehors ? répéta Francis.
— L'inspectrice fait référence à une zone extérieure, oui ; couverte mais indubitablement discrète, dit Lucifer.
Francis le regarda sans comprendre ; ouvrant et refermant la bouche.
— Je-... Non. Elle venait de temps en temps, c'est tout. Comme les autres crétins qui nous donnaient du fric pour qu'on leur soit redevable ensuite ; cracha ce dernier avec ressentiment.
— Tu es plus clairvoyant que je le pensais ; approuva Lucifer avec un sourire.
— C'est ce qu'elle faisait d'après toi ? demanda Chloé, curieuse du ton qu'il avait employé. Elle cherchait tes faveurs ?
— Qu'est-ce que j'en sais moi ?! Je la connaissais que de vue !
— Vraiment ? s'étonna Chloé, échangeant ensuite un regard avec Lucifer.
— Clairvoyant mais amnésique, hm ? s'exclama ce dernier. Les drogues dures n'épargnent personne si ce n'est moi.
Francis le dévisagea tout son comptant, un torrent d'hypothèses pouvant expliquer les paroles obscures de son partenaire passa dans son regard. Chloé le savait pour avoir elle-même eu ce genre de regard, à de nombreuses reprises. C'était sans doute le même regard qui l'avait accompagnée du square jusqu'à cette chaise.
Maintenant, elle regardait Francis.
Elle regardait un jeune homme déjà en proie au démons retors de cette vie avant la suivante. Mensonge, drogues, précarités, méfiance…
Déjà si jeune. Si tôt.
— Q-quoi, mais… ?
— Ce qu'insinue mon partenaire c'est que ta version ne correspond pas à celle de Mrs. Harris, ta directrice. Mais bon… elle a très bien pu se tromper. N'est-ce-pas ? dit-elle, se tournant vers Lucifer qui hocha la tête.
— L'erreur est humaine, Inspectrice.
À ses mots, devant son expression amusée, son regard complice ; Chloé sentit cette même pression à hauteur de son ventre. La pression du temps qui lui restait pour profiter de cette voix, ce visage, cette complicité.
C'était trop court.
Le temps passant entre cette réflexion toute luciférienne, même si portée sur les attributs fragiles de l'Humanité, fut écourté par la réponse de Francis - dépourvue de toute coopération et emplie d'une méfiance démesurée à leur encontre, mais tout aussi brève.
— Je veux mon avocat.
D'un soupir, Chloé fit volontairement reculer sa chaise d'un autre centimètre.
— Très bien. On va l'appeler. Lucifer ?
Elle fit signe à celui-ci de la suivre, reprenant le dossier avec un dernier regard pour leur actuel suspect qui frémit à nouveau sous celui du Diable avant qu'ils ne passent la porte ensemble, Diable menaçant mais malgré tout galant pour lui tenir ladite porte en plus de celle de la pièce adjacente avec ce même sourire complice.
Dan, lui, ne souriait pas.
— Belle façon d'obtenir les aveux d'un gamin, mec ! critiqua-t-il d'emblée Lucifer. Beau boulot, vraiment !
— Daniel, Daniel… Ce n'est pas parce que la précocité est votre marque de fabrique qu'il me faille l'adopter. Je me verrai plutôt comme un "stimulant contraire" auprès de l'Inspectrice.
Bien. Ces deux-là n'étaient décidément pas prêts de calmer le jeu.
Chloé, professionnelle, le calma pour eux.
— Il a quelque chose à cacher, dit-elle en regardant Francis par la vitre sans tain.
D'un dernier regard mauvais pour l'un et l'autre, Lucifer la rejoignit, mains dans les poches. Dan, quant à lui, y alla de son commentaire - perpétuelle agressivité pour le partenariat qu'il avait sous les yeux.
— Bien sûr qu'il a quelque chose à cacher. On l'a chopé en train d'acheter de la drogue ; il risque gros. En plus d'un renvoi de l'établissement.
— Il le risquait déjà avec ce qu'avait vu Penelope, dit Chloé sans se retourner, le front plissé. Non, il y a autre chose. Pourquoi demander aussi vite un avocat, sinon ? Pourquoi nier ses liens avec elle ? Tout le monde le savait, au centre.
— C'est la prison à vie qu'il veut éviter, pas le renvoi ; déclara Lucifer.
Elle tourna la tête vers lui.
— Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
Lucifer haussa les épaules.
— J'ai déjà vu ce genre de regard auparavant, Inspectrice. De très nombreuses fois.
— Où ça ?
— En Enfer.
— Bien sûr… ; grogna Dan avec dédain. Je vais appeler son avocat.
— Comme c'est précoce de votre part, Inspecteur Crétin ! le remercia Lucifer tandis que Dan sortait de la pièce d'un pas vif où animosité et ressentiment s'entendaient plus clairement encore.
La porte aussitôt claquée, Chloé lui donna un coup de coude.
— Et les 'bonnes manières' ?
— Précocement oubliées, je le crains ; répliqua Lucifer, tout sourire.
Elle retint le sien difficilement, ramenée à plus de sérieux une fois son attention reportée sur Francis, toujours assis, à frotter le bras que Chloé lui avait tordu dans le dos.
— Ce genre de regard est fréquent en Enfer, mh ?
— Systématique.
Elle étudia l'expression de Lucifer avec la même attention du détail que pour celle de Francis. Mais l'essence royale, divine, qui émanait de lui était loin du détail ; pas pour elle, plus maintenant.
Maintenant qu'elle savait, qu'elle était liée à un Roi d'une si mythologique manière.
Définitivement terrifiant…
Pas étonnant que Francis se soit montré si peu coopératif. En plus de ce qu'il avait à cacher.
Le Diable, Le Roi des Démons, refroidirait n'importe qui.
Un comparaison taquine qu'elle se garda bien de partager avec lui.
— Comment ça ?
— L'Enfer est la pire des prisons qui soit et ses cellules sont… eh bien, à l'image du lieu où tous ces malheureux atterrissent, rongés par la culpabilité. Il m'est souvent arrivé de franchir le seuil d'une de ces cellules pour m'assurer de son bon fonctionnement, si le châtiment était à la hauteur de la faute ou requérait une action plus concrète de ma part…
Il croisa son regard, le détourna bien vite en souriant.
— Enfin… J'imagine qu'entrer dans les détails n'est pas nécessaire.
— Peut-être pas non, murmura Chloé.
Le malaise qu'elle éprouvait quant à son départ prochain s'était fait plus violent, plus douloureux à chaque nouveau mot prononcé, directement lié à cet endroit. Chaque mot directement lié à ce qui l'attendrait en bas, loin d'elle.
Lucifer hocha la tête, reprenant ;
— Toujours est-il qu'il arrivait un moment où l'âme torturée voyait au-delà de la boucle, qu'elle me voyait moi. Dans ces cas de figure, chacune d'entre elles avait ce même regard. Cette détermination, ce désespoir, de s'en sortir.
Un sourire revint sur ses lèvres, léger pour le si lourd sujet abordé. Effleuré, pour la flagrante sensibilité humaine de son auditoire.
— Ils essaient tous de me convaincre que leur châtiment n'a pas lieu d'être, alors que ce châtiment n'a de source que leur profonde culpabilité. Comme si moi, le Diable, pouvait y faire quoi que ce soit.
Peut-être que si ?
Il l'avait dit lui-même, dans la voiture. L'Enfer, ce lieu sombre de cauchemars étrangement pourvu d'une "volonté" d'obéir, s'était soumis - soumise ? - à sa souveraineté depuis maintenant six cent ans, ou plus. Son pouvoir sur cet endroit avait très vraisemblablement changé.
À quel point ? Comment ? Sous quelles conditions ?
Tout cela, Chloé ne pouvait y répondre, pas même formuler un début de théorie. Elle restait limitée dans sa perception.
C'était aussi frustrant que rassurant… ne pas savoir ce genre de détails le concernant, concernant l'Enfer, et tout le reste.
C'était aussi frustrant que rassurant de se savoir encore capable d'assurer sa fonction d'inspectrice, de pouvoir croire en ses perceptions. Dans une certaine mesure.
Et Chloé croyait dur comme fer que Francis était impliqué dans le meurtre de Penelope.
Dans une certaine mesure.
Elle pointa le menton vers celui-ci.
— Tu peux faire quelque chose avec lui ?
Lucifer arqua un sourcil interrogateur.
— Ton tour de passe-passe, demanda plus clairement Chloé. Ça nous aiderait à grappiller quelques infos exploitables avant l'arrivée de son avocat.
Elle avait vu l'avocat du centre quitter le commissariat en même temps qu'eux ce matin, mais il était supposé revenir dans l'après-midi pour quelques interviews supplémentaires. Ce n'était probablement qu'une question de minutes avant qu'il ne joue de sa verve législative pour contrer leurs efforts.
Lucifer secoua la tête.
— Je crains que non. Cela ne fonctionnerait qu'à moitié.
— Pourquoi seulement à moitié ?
— La consommation de drogues a tendance à biaiser la réponse du sujet ; lui expliqua-t-il. Vois-tu, les drogués - les gens en manque de manière générale - n'ont à coeur que leurs désirs présents, dont les raisons plus profondes sont fragmentées par les effets plus ou moins intenses de la drogue consommée. C'est chimique.
— Mais il pourrait quand même te donner une info ou deux, non ? insista Chloé.
Il haussa les épaules en retour.
— C'est encourir le risque de le braquer, Inspectrice. Je doute qu'il veuille nous dire quoi que ce soit après, avec ou sans avocat pour lui tenir la main.
Son sourire refit son apparition, une malice toute diabolique illuminant son regard.
— Nous pourrions demander à une certaine démone de lui tenir l'autre, qu'en dis-tu ?
— J'en dis que la violence gratuite sur les suspects est mal vue.
— Qui parle de gratuité ? Il m'a coûté dix dollars ; j'en veux pour mon argent ! s'exclama-t-il, toujours contrarié.
Chloé leva les yeux au ciel tout en secouant la tête.
— Ça t'apprendra à parier avec Ella.
Suite à cela, Chloé eut un sourire en coin, taquinant sans vergogne son partenaire à la mine boudeuse ; loin, très loin de cette essence royale précédemment ressentie.
— Je ne pensais pas le Diable mauvais perdant…
— Il ne l'est pas. Parce qu'il ne perd jamais ! dit-il avec conviction.
— Bien sûr…
— Je ne suis que la victime du comportement incohérent de ce garçon. Qui aurait pu croire qu'une personne dans sa situation puisse s'octroyer une substance aussi onéreuse que la coke, hm ?
Sa défense, honnêtement "mauvaise perdante", attira l'attention de Chloé sur un détail qu'elle avait cru d'abord insignifiant, ou au mieux agaçant, à voir Lucifer et Ella se chamailler sur la question d'abord, puis Lucifer tenir le débat à lui seul des minutes durant. Il le tenait encore.
À raison.
Comment Francis avait pu se permettre l'achat de deux grammes de coke ?
Les jeunes, les drogués en général, connaissaient les bonnes combines, savaient où chercher de la bonne came. Mais de là à trouver l'argent nécessaire… c'était ce désespoir de moyens qui conduisait souvent à plus de violence.
Agression dans la rue, cambriolages.
Meurtres, quelquefois.
— Tu as raison, dit-elle en regardant à nouveau Francis frotter sa manche sur la table à plusieurs reprises en regardant autour de lui.
Un tic nerveux.
— Je sais, réagit Lucifer.
Elle lui donna un autre coup de coude, ravie d'entendre sa réaction dramatiquement gémissante avant de poursuivre ;
— Je ne doute pas de ton acuité visuelle hors-norme pour ce qui est de la vidéosurveillance du garage. C'était du speed.
— Quelqu'un a donc foi en l'ange déchu que je suis ? Comme c'est rafraîchissant !
— La question est : comment a-t-il pu se permettre une drogue de meilleure qualité entre temps ?
Lucifer haussa les épaules.
— Il suffit de lui demander, Inspectrice.
— Dan risque de revenir d'un moment à l'autre avec son avocat ; soupira-t-elle, se pinçant les lèvres ensuite.
— C'est vrai, précoce comme il est ! se moqua-t-il encore. Je peux faire durer le plaisir, cela dit - en tant que stimulant contraire, tu sais ?
Le sourire qu'ils partagèrent était d'un semblable sentiment, stimulant leur entente professionnelle et davantage privée, stimulant au passage le malaise de Chloé. Le peu de lumières dans le local caressait les épaules de Lucifer, le tissu gris de son costume.
À la pensée de cendres, son sourire s'affaissa.
À la notion de durée, son regard se déroba.
À l'obscurité de la pièce, ses pas s'en éloignèrent, mais pas avant d'avoir convenu avec lui d'une stratégie. C'est assurée d'avoir cinq bonnes minutes devant elle qu'elle revint seule en salle d'interrogatoire.
— Où est mon avocat ? demanda d'emblée Francis.
— Il ne va pas tarder. On va l'attendre ensemble, tu veux bien ?
Francis fronça les sourcils, méfiant. Quelques secondes passèrent avant qu'il ne croise les bras sur la table.
— Tant que vous me posez pas de questions, ça me va, dit-il.
Chloé lui sourit et tira la chaise vers elle, dossier posé sur la table.
— Pas de questions, le rassura-t-elle.
Une fois assise, elle tourna le dossier vers elle, ses doigts sur le coin droit supérieur de celui-ci.
— Je vais m'occuper autrement.
Le dossier ouvert, elle ne s'étonna pas d'entendre un hoquet de surprise du côté de Francis. Elle ne leva pas davantage la tête, regardant longuement la première photographie prise à partie de la bande vidéo du centre qui montrait Francis avec Penelope. Sifflotant, Chloé posa la photo à la droite du dossier, face contre la table métallique, en prenant bien son temps. Tout le temps qu'il fallait à Francis pour prendre connaissance du cliché en dessous.
— C-c'est quoi ça ? demanda-t-il.
Chloé se retint de sourire avant de redresser la tête, feignant l'indifférence. Elle leva légèrement la photo, la transaction de Francis avec ce dealer inconnu immortalisée à jamais ; avec l'apparition de Pénélope dans le coin du cliché en prime.
— Ça ? Oh, ça vient de la caméra de surveillance du garage souterrain du centre. Et c'est justement pour ça que mon partenaire est aussi furieux contre toi… ; ajouta-t-elle avec un soupir.
Elle pouvait voir Francis se débattre entre la peur de ce qu'elle pourrait savoir de cet instant et la peur de son partenaire.
— F-furieux ?
Malin. Elle n'était pas surprise. Il essayait de gagner du temps.
Ce n'était probablement pas sa première arrestation.
Elle l'avait déjà deviné en l'entendant requérir la présence d'un avocat aussi vite.
Elle hocha la tête, reposant le cliché.
— Oui. Il est du genre mauvais perdant, surtout quand tout portait à croire qu'il gagnerait. Je le croyais moi aussi.
— Je comprends pas… marmonna Francis, zieutant vers la porte close.
— Regarde, sur ce cliché on te voit clairement acheter du speed. Lucifer avait parié que tu en aurais en ta possession quand on te mettrais la main dessus alors que ma collègue Ella - notre experte médico-légale - avait parié sur de la coke.
Chloé fit tourner le cliché incriminant sur la table en secouant la tête, faussement déçue.
— Il a une très très bonne vue, Lucifer. J'aurais jamais cru qu'il se tromperait. Mais bon, comme il a dit…
Tournant la photo une troisième fois avant de regarder Francis, elle répéta ;
— L'erreur est humaine.
Elle se garda bien de spécifier la nature diabolique de son partenaire. Francis demeurant muet, évitant même son regard à présent, Chloé haussa les épaules.
— Je devrais dire à Ella de te donner ta part du pari. Quoique que si tu as les moyens de te payer de la coke, si vite après le meurtre de Mrs Sanchez, ça ne te servira à rien. J'ai pas raison ?
Francis ne répondit que d'un regard fuyant.
Chloé sourit, leva la main, s'excusant ensuite ;
— C'est vrai ; c'était une question. Désolée. Je réfléchis tout haut, fais pas attention.
Elle laissa passer une minute entière, tournant quelques pages du dossier, d'autres clichés du corps de Penelope et le rapport toxicologique d'Ella. Francis inspira bruyamment par le nez, renifla, se frotta les yeux. Puis Chloé se redressa sur sa chaise, soupirant aussi bruyamment qu'elle pouvait avec un regard agacé vers la porte close.
— Ils en mettent du temps, tu trouves pas ?
— Je sais pas… murmura Francis, coudes posés sur la table.
— Quand même, on pourrait croire qu'une condamnation pour meurtre avec préméditation les ferait se bouger les fesses un peu plus vite !
Francis se figea.
— M-meurtre ? Mais… vous disiez avoir seulement quelques questions !
— Et c'était le cas, confirma Chloé. Mais… comme tu refuses de répondre à nos questions justement, l'accusation devra se contenter des preuves circonstancielles. C'est assez pour condamner quelqu'un de nos jours.
Elle entendit des voix se rapprocher de la salle d'interrogatoire. Sans doute la durée contraire de Lucifer qui touchait à sa fin. Pile dans les temps. Ça restait court, malgré tout.
— Des preuves circonstancielles ? répéta Francis, blême.
Chloé hocha la tête, montrant le dossier ouvert devant elle.
— Tu sais ; l'achat de substances illicites, ton altercation avec la victime la veille, ta présence sur le lieux du crime le lendemain, ce changement subit dans tes habitudes de défonce qui coïncide avec la disparition de son chèque dans le bureau de la directrice du centre.
Elle fit mine d'être navrée. Et elle l'était, en partie.
Foutre la frousse à un gamin pour faire son métier n'était pas ce qui la rendait la plus fière de celui-ci.
C'était mon métier, Inspectrice. Une chose que j'étais forcé de faire.
Elle comprenait parfaitement le sentiment de Lucifer.
Elle s'étonnait de ne pas l'avoir compris plus tôt.
L'erreur est humaine, Decker.
Francis en avait fait une lui aussi.
Elle lui donnait une occasion de la réparer.
— J'aurais aimé te poser les questions qu'il faut pour prouver ton innocence dans cette affaire, vraiment. Mais…
Chloé se tourna vers la porte, d'où l'on entendait de plus en plus distinctement plusieurs voix masculines - celles de Lucifer dominant toutes les autres. Fort était à parier qu'il barrait le passage à l'avocat et Dan.
— Mais c'est trop tard, j'imagine ; dit-elle avec un sourire dépité. Maintenant que ton avocat est là.
Elle se mit à rassembler les documents posés un peu partout sur la table, aussi lentement que Lucifer le lui permettait encore, reprenant en dernier la photo du corps de la victime avant de fermer le dossier.
Le raclement de sa chaise tandis qu'elle se levait était bruyamment théâtral, autant que ce dernier sourire - léger, expression timide de la compassion qu'elle éprouvait pour son futur carcéral inéluctable. En voyant la lutte de sentiments dans le regard de Francis, Chloé sut qu'elle n'avait pas totalement gâché sa jeunesse à arpenter les plateaux de cinéma de seconde zone, toute poitrine à découvert et dégueulis par terre.
—...aintenant ça suffit, Mr Morningstar ! Je suis ici pour assurer les intérêts du centre, à votre demande certes ; mais toutes autres demandes juridiques vous concernant devra attendre la fin de cette entrevue que vous vous obstinez à retarder ; s'agaça l'avocat en ouvrant la porte alors que Francis agrippait le poignet de Chloé.
Une ancienne actrice et flic d'expérience stimulée par le bluff de son diabolique partenaire ne pouvait que porter ses fruits, non ?
— Attendez ! Je vais répondre à vos questions.
-xXx-
Une heure plus tard, Chloé ressortit de la salle d'interrogatoire avec Lucifer sur ses talons et le regard noir, frustré de l'avocat suivant leur sortie triomphante.
Elle était épuisée, mais satisfaite.
Le temps éventuellement perdu - perdu dans une dimension nettement plus dramatique ailleurs - à interroger un suspect devenait un temps de gagné pour la suite de l'enquête.
Elle se sentait plus légère, cette bonne humeur s'en ressentant également dans sa façon de se comporter avec son partenaire. Il y avait à peine un centimètre entre elle et lui, plus de sourires qu'elle ne voulait compter, plus de rires qu'elle ne pouvait contenir.
Elle ne leva même pas les yeux au ciel lorsqu'il interpella Ella à peine la porte fermée, une dizaine de têtes - dont celle de l'experte médico-légale - se tournant vers eux. Chloé eut la certitude de se sentir "mieux" en ne faisant pas spontanément un pas en arrière, moins inquiétée par leur proximité sujette à ragots que la perte prochaine de celle-ci.
— Miss Lopez ! Le pari est nul et non avenu !
Dan les rejoignit avant celle-ci, quittant la pièce adjacente à la salle d'interrogatoire avec le même air renfrogné que l'avocat.
— Bien sûr… parce que vous pariez aussi sur les victimes maintenant, maugréa-t-il en claquant la porte d'un coup sec.
Lucifer arqua un sourcil, dédain et moquerie à définitivement parier pour ses prochaines paroles.
— N'est-ce pas encore là une sortie précoce de l'Inspecteur Crétin ?
Dan secoua la tête.
— Connard…
— "Crétin" ; c'est trompeur mais sensiblement différent, crut bon de répéter Lucifer avec un sourire en coin.
Chloé, certes soulagée d'avoir une piste solide à exploiter, écouta malgré tout son signal d'alarme spéciale "concours de testostérone diabolico-humaine" et tendit son dossier à son ex-conjoint, se plaçant volontairement entre lui et Lucifer ; quoique ce dernier pouvait parfaitement poursuivre ses insultes par-dessus sa tête.
Elle n'était pas miracle de Dieu à arrêter les farces du Diable.
— Tiens, j'ai noté les infos données par Francis sur notre homme. Si c'est bien l'un des bénévoles qui lui a donné le poison à verser dans le thé, il devrait figurer sur la liste des volontaires.
Dan pris le dossier, non sans lancer un regard noir à son partenaire.
— S'il est assez malin, notre homme aura donné un faux nom ; dit-il en consultant le dossier, secouant ensuite la tête pour ce que contenait celui-ci. Comment peut-on demander à un gosse de faire ça ?
— Oh vous seriez surpris, dit Lucifer dans son dos.
— Pas si c'est encore une de vos conneries métaphoriques, rétorqua Dan.
— Ce ne sont pas-
— Tu l'as entendu, Dan ; intervint Chloé. Il a su utiliser les points faibles de Francis. Pour lui, c'était verser cette fiole dans son thé ou se faire virer du centre pour vol et consommation de drogues.
D'autant que Penelope avait remarqué les problèmes du jeune homme la veille. C'était encore un point qui travaillait Chloé, qu'elle n'avait pas pu éclaircir auprès de Francis, suffisamment coopératif pour le gros de l'enquête mais nettement moins pour ce qui était de leur relation.
Ils étaient proches ; point.
Ça ne s'expliquait pas d'après lui.
La force d'un lien, peut-être pas - comment pouvait-elle expliquer ce lien entre elle et Lucifer ? -, mais son origine…
Elle avait peine à croire qu'ils avaient sympathisé au centre par la force des choses, à force des visites régulières de la victime, à force de rencontre fortuite lorsque cette dernière sortait du bureau de direction après remise de son chèque.
Ces rencontres ne devaient pas être tant fortuites que ça, pour savoir quand entrer dans le bureau après réception du chèque, quand Mrs Sanchez et Harris en sortirait pour faire le tour de l'établissement ensemble, quand elles y reviendraient boire un thé avant le départ de Pénélope une demi-heure plus tard.
Francis ne savait pas tout cela par le hasard des choses, autant que ce fameux bénévole n'avait pas pris par hasard ce dernier la main dans le sac pour lui proposer un "arrangement à l'amiable". Toute en joie qu'elle fut d'avoir obtenue des réponses, Chloé réprima un frisson de dégoût au souvenir d'autres qu'elle aimerait déjà avoir oublié.
"Y a plus crade comme arrangement là-bas, j'vous jure. C'est pour ça que j'ai pas discuté."
C'était dans ces moments-là qu'elle peinait à apprécier son travail.
Heureuse de l'avoir bien fait, dégoutée par ce qu'elle entendait.
"C'était un travail, Inspectrice."
C'était toujours plus que ça en définitive.
Le travail de Lucifer était devenu tellement plus que ça. Six cent fois plus.
— J'avais pas le choix ! C'était ça ou crever dans la rue ! avait crié Francis.
"Quelque chose qu'on m'a forcé à faire…"
Le sourire de Chloé perdit de son éclat, sa bonne humeur envolée par l'écoulement implacable du temps. C'était aussi elle, probablement elle, qui changeait les bonnes choses en mauvaises expériences.
Elle aurait aimé pouvoir accuser ses émotions changeantes, modelées par ce lien renforcé entre elle et le Diable.
Elle aurait aimé savoir quoi faire de cette information qu'elle avait si habilement évité depuis son retour.
Elle ne savait pas quoi faire, si ce n'était agir comme à leur habitude.
Pouvait-on seulement parler d'habitudes avec le Diable pour compagnon ?
— Tu penses qu'il a menti pour la fiole ? demanda Dan. Il était peut-être complice de ce type, peut-être qu'il l'a inventé pour se tirer d'affaire, qui sait ?
— Moi, je le sais ; affirma Lucifer.
Dan leva les yeux au ciel, levant par la même la main porteuse du dossier discutable.
— C'est vrai - "Je suis le Diable, je sais reconnaître un menteur", récita ce dernier avec dédain.
Lucifer resta silencieux trois secondes.
Trois secondes de paix qui manquèrent cruellement à Chloé l'instant suivant.
— Vous devriez en rester aux mimes, Inspecteur Crétin. C'est un conseil d'ami.
Dan serra les dents, pointant du doigt le Diable avec une fureur qu'elle lui connaissait depuis deux semaines.
— Nous ne sommes pas amis ! Jamais !
Déjà deux semaines de passées…
Il en restait si peu à passer ensemble.
Avant que Lucifer ne puisse répondre avec toute la politesse qu'elle lui connaissait, Mazikeen sortit du bureau de leur supérieur avec son chèque qu'elle utilisa comme éventail d'appoint, ricanant à l'entente des propos de son ex.
— Que vois-je ? Un autre humain sain d'esprit qui te déteste ? railla-t-elle Lucifer, un sourire étirant ses lèvres fines.
Chloé s'étonnait encore de ne pas découvrir des crocs tout aussi fins sous celles-ci.
Rien à voir avec le côté démon de Maze.
Juste parce que Maze était… Maze.
— Plus on est de fous, plus on rit ; n'est-il pas ? rétorqua Lucifer avec un sourire plus forcé.
Dan baissa la main.
— "Pas" du tout, marmonna-t-il avant de repartir vers son bureau.
Chloé poussa un profond soupir en le voyant s'y installer, dos délibérément tourné vers eux trois. Peut-être même plus vers elle que Lucifer.
Il fallait vraiment qu'ils discutent tous les deux du retour de Lucifer dans leur vie.
Il fallait qu'elle trouve un moyen de lui faire accepter son retour, le temps qu'il durerait ; autant que son prochain départ, le temps qu'il durerait lui aussi.
Nom de D—
Comment expliquerait-elle ça à Dan ? À Ella ? À son supérieur ?
Et Trixie ?
— Alors ? s'enquit Lucifer auprès de Mazikeen, son regard sur le chèque qu'elle avait toujours en main. Plaquer un gamin au sol rapporte combien exactement ? Plus que la somme astronomique déboursée pour cinq mille caisses de picrate et lubrifiant, j'espère !
D'un geste lent et menaçant - Chloé ne pouvait le nier, en tant que frêle humaine -, la démone plia ledit chèque, passant son ongle sur l'arête du papier avant de le ranger dans la poche intérieure de sa veste.
— Tu sais ce qu'on dit ; Le temps c'est de l'argent. Quoique celui dépensé à nous prévenir de ton départ n'a pas dû te coûter bien cher…
— Tu n'auras qu'à le déduire de la somme que tu me dois pour ce bordel bon marché qui encombre mon club ; rétorqua Lucifer, contrarié par ses allusions de lâcheté.
— Ah oui ? Et que fera-t-on du coup de pied au cul que j—
— OK, OK… ça suffit maintenant, stop. Stop ! s'écria Chloé en levant les mains.
Une fois assurée qu'ils se tairaient plus de quelques secondes, elle poussa un profond soupir d'agacement.
— Je n'aurais jamais cru dire ça, mais vous êtes pires que Trixie et Ella réunies.
— Je ne- , s'offusqua Lucifer.
Elle lui intima le silence d'un regard, Mazikeen saluant son autorité d'un regard appréciateur. D'un signe de tête, elle leur indiqua de la suivre jusqu'à son bureau ; terrain plus discret pour les déboires sentimentaux - oserait-elle le dire, familiaux - de ces deux emmerdeurs surnaturels.
La moitié du commissariat savait déjà pour le lubrifiant en masse au Lux, autant garder la seconde moitié dans l'ignorance.
— OK, dit-elle une fois arrivée à son espace de travail. Maintenant qu'on est entre nous, je vais vous proposer un marché.
— Ooooh, Inspectrice ! Parler la langue du Diable aussi vite… approuva ce dernier en passant sa-dite langue sur l'intérieur de sa lèvres.
— Quoi comme marché ? demanda Maze.
— Lucifer te présente ses plus sincères excuses et, en échange, tu arrêtes de le chambrer à tout-va, proposa Chloé. Je ne peux pas gérer ta rancœur et celle de Dan en même temps, c'est trop pour moi.
Lucifer avait écarquillé les yeux à l'entente du mot "excuse" avant de les braquer sur la démone, une multitude de reproches communiquée par ses pupilles incendiaires. Il en vocalisa une bonne poignée d'autres aussitôt que Chloé eut terminé.
— Quoi ?! Des excuses pour quoi exactement ?
— Marché conclu, accepta Maze sans rechigner.
— Marché non conclu. Et de loin ! s'interposa Lucifer.
— Lucifer, soupira Chloé. Tu es parti sans rien dire à personne, personne à part moi. Maze méritait mieux que ça et tu le sais. Donc… remplis ta part du marché, qu'on en finisse ! J'aimerais éplucher la liste des bénévoles avant de passer prendre Trixie à la sortie des cours.
— Si ce n'est que cela, je peux m'en aller…
— Mauviette, grogna la démone en croisant les bras sur sa poitrine.
Lucifer lui lança un regard noir, rendu au centuple par son ancien bras droit.
— Un marché est un marché, Lucifer ; lui rappela-t-elle. Surtout avec le Diable, hm ?
— Pour parler de marché, il faudrait que j'accepte la partie me concernant ; répliqua-t-il en retour, têtu.
Chloé plissa les yeux.
— Eh bien disons qu'en tant que nouvelle Reine, j'obtiens un droit de veto sur tout marché te concernant - que je décide d'appliquer ici.
Mazikeen ricana pour le soupir agacé du Roi, acculé par le nouveau pouvoir d'une humaine si ordinaire.
— Tu m'impressionnes, Decker.
— Très bien… ploya Lucifer avec un long soupir. Mazikeen…
Cette dernière tourna la tête, bras toujours croisés sur sa poitrine.
— Je te présentes mes excuses pour ce départ… précipité. Je n'avais nullement l'intention de te blesser en insinuant que tu n'y avais plus ta place, là-bas comme à mes côtés.
Son expression bougonne s'adoucit sur ses derniers mots, pour les prochains également.
— Loin de là. Tu étais- Tu es la seule en qui j'ai confiance pour protéger tous ceux qui me sont chers ici. Et puis…
Il sourit.
— Il était convenu que tu ne voulais plus être à mes ordres.
La démone sourit à son tour, juste un peu pour laisser espérer une trêve durable entre eux.
— Comme il était convenu que tu me laisserai le choix, lui rappela-t-elle.
— C'est vrai, admit-il. Mes excuses, sincèrement.
Chloé savait qu'elles l'étaient vraiment.
Maze, pour sa part, le regarda un long moment sans rien dire, son regard - pas même son expression - ne laissant entrevoir l'ombre d'une émotion pour les paroles repentantes du Diable. Probablement parce qu'elle venait de l'ombre originelle, cette ombre adoucit d'un sourire en coin un peu plus tard.
— OK.
Sur ces mots, la démone frappa son ancien maître à l'épaule, son sourire s'élargissant à l'entente de son glapissement outré.
— Maintenant on est quitte.
— Ow ! Si c'est ainsi que tu acceptes des excuses, je ferai mieux de m'abstenir pour les prochaines ! pesta-t-il en se frottant l'épaule, la regardant attentivement ensuite. Qu'ont donc les gens avec cette épaule aujourd'hui.. ?
— Alors, cette virée en Russie ? s'enquit Chloé en s'asseyant derrière son bureau.
— Froide.
Chloé arqua un sourcil, attendant vainement la suite. Finalement, Maze haussa les épaules.
— Froide, Decker ; répéta-t-elle. C'est tout ce qu'i dire.
Chloé lut la déception sur son visage, dans sa façon de baisser la tête.
Elle eut un léger pincement au cœur.
— Et où comptes-tu aller ensuite ?
— Maze ! cria Ella en trottinant jusqu'à eux avant d'enlacer la démone.
Lucifer sourit tandis que Maze se figeait dans cette étreinte inattendue, penchant le visage de côté pour s'éloigner autant que possible de la prise menue de cette humaine.
— Tu m'as tellement manquée ! Un mois c'est beaucoup trop long. Non mais tu te rends compte que notre dernière soirée entre filles date de… Je sais même plus quand ! Quand ça, Chloé ? demanda Ella, toujours accrochée à Maze.
Chloé ouvrit la bouche, mais son amie reprenait déjà avec le même enthousiasme ;
— Faut se refaire ça ASAP ! On a tellement de choses à se raconter ! J'appelle Linda tout de suite !
Et c'est tout aussi rapidement qu'Ella trottina jusqu'à son labo, téléphone en main et rappel monétaire crié dans son dos par Lucifer.
— J'attends toujours mes dix dollars, Miss Lopez ! Où court-elle comme ça… ? Miss Lopez ? Attendez ! la héla-t-il en partant à sa poursuite.
Maze regarda Chloé qui sourit, retenant tant bien que mal cette irrépressible envie de rire.
Elle tapota son dossier sur le bureau.
— C'était si froid que ça la Russie ?
Maze s'approcha de son bureau, un autre haussement d'épaules précédant un chipotage des affaires de son amie - elle s'arrêta sur l'un des nombreux stylo-billes qu'elle sortit du pot, le passant d'un doigt habilement meurtrier à l'autre, tout cette petite démonstration d'habileté surnaturelle sans regarder Chloé.
— C'est comme je te l'ai dit. Comme tu viens de le dire.
Chloé hocha la tête, pensive. Elle haussa les épaules également.
— Ça explique sans doute ton retour éclair à L.A. ; nota-t-elle. Je ne m'attendais pas à te voir, Francis encore moins.
— Francis ? répéta la démone, sourcils froncés.
Ce à quoi Chloé sourit, amusée par la désintérêt compulsif de son amie pour les détails et les personnes qu'elle jugeait insignifiantes. Quelque part, Chloé devait se sentir "honorée" de ne pas faire partie de ce groupe de gens, elle comme Trixie. Comme Linda.
Comme une autre personne que Maze ne souhaitait clairement pas énoncer avec elle.
— Notre suspect. Tu lui a planté ton talon dans le dos.
— Ah oui.
La démone haussa encore les épaules, jetant le stylo-bille dans le pot d'un bureau voisin à bonne distance du sien. Précise et désinvolte - si ce n'était pas le signe du surnaturel en oeuvre…
— Tu disais que je te manquais…
Chloé sourit.
— Tu parles de… "sentiments" là ? la taquina-t-elle, néanmoins touchée par cette moitié de vérité sur son retour.
Elle la fusilla du regard, contre-attaquant aussitôt avec un sourire carnassier ;
— On peut parler d'autres choses. Toi et Lucifer, hm ?
— "Moi et Lucifer" quoi ?
— Tu étais en rogne contre lui il y a moins de 24 heures, Decker.
Cette dernière ouvrit son dossier pour se donner (une) contenance, quelque chose à faire, à regarder pour ne pas regarder son amie, ne pas la voir jubiler d'avoir tapé dans le mille.
— "J'étais", oui. C'est encore parler de sentiments, ça ou je me trompe ?
— Tu te trompes.
Sur ces mots, Mazikeen posa ses mains sur le bureau, se penchant en avant - jusqu'à que son ombre recouvre le dossier, jusqu'à ce qu'elle étouffe les échappatoires possibles de son amie.
— C'est parler du "passage à l'acte".
Chloé releva la tête, arquant un sourcil interrogateur.
— Le sexe qui te faisait tant envie la nuit dernière, tu sais ? lui rappela gentiment la démone, son sourire s'élargissant. Comme Lucifer devait bander sec dans son p—
— Je travaille, là.
— C'est pas une réponse, ne démorda pas Maze, ses ongles tapant la paroi de son bureau.
— Tu n'as pas posé de question, éluda Chloé, replongeant dans son dossier.
— Si c'est que ça… Vous vous êtes rabibochés à coup de— ?
— Maze ! l'avertit son amie d'un regard paniqué autour d'elle.
Mazikeen leva les paumes, les reposant ensuite dans ce même tapotement d'ongles agaçant.
— Tu voulais une question, se défendit-t-elle.
Chloé soupira, regardant une dernière fois autour d'elle avant de donner une réponse.
— On a parlé. Beaucoup parlé.
Maze n'attendit pas plus de quelques secondes pour insister.
— C'est un nom de code pour l'avoir... ?
De ses doigts fins et habiles, la démone mima la prise diabolique et gonfla l'intérieur de sa joue droite d'un coup de langue suggestif.
Excédée, Chloé leva les yeux au ciel et referma son dossier avant d'affronter l'expression jubilatoire de l'amie qui lui "manquait' la veille. Tellement de choses pouvaient changer en 24 heures.
— Et toi alors ? "Froid" c'est ton nouveau nom de code pour Ève ?
Mazikeen ouvrit la bouche, son expression ravie fondant comme neige au soleil. Du coin de l'œil, Chloé nota Ella qui sortait de son labo, Lucifer sur ses talons - apparemment satisfait de son échange avec la légiste. Un sourire sur ses lèvres, elle montra la légiste d'un mouvement de tête à la démone qui se retourna.
— Tu ferais mieux de filer avant qu'elle ne nous propose un karaoké dans son labo.
Mazikeen la fixa un moment, presque le temps pour Lucifer de les rejoindre.
— Bien joué, Decker.
Elle se tourna pour partir, marqua un temps d'arrêt, puis se retourna vers Chloé.
— Ça te gêne si je vais récupérer Trixie à la sortie des cours ? Histoire d'avoir une excuse valable pour Ella, s'empressa-t-elle d'ajouter.
— Du tout. Elle sera contente de te voir, accepta Chloé avec un sourire en coin. Tu lui as manqué.
Mazikeen plissa les yeux, un sourire amusé se dessinant sur ses lèvres malgré tout.
— Cool. À plus.
Arrivée à mi-chemin de l'escalier, la démone se retourna une dernière fois, tout sourire.
— Ça vous laissera le temps de forniquer un bon coup tous les deux ! cria-t-elle distinctement.
Suite à cette remarque bruyante, l'entièreté du commissariat porta son attention sur les deux partenaires, l'un à peine ébranlé dans son intimité pour n'en avoir jamais vraiment eu et l'autre rouge comme une tomate pour l'épanchement traître de la sienne.
Chloé croisa le regard de Dan à l'autre bout de la pièce, davantage embarrassée par le jugement qu'elle lisait dans celui-ci que par les paroles de la démone.
Lucifer secoua doucement la tête à ses côtés.
— Il me faudra plus de temps pour user d'autant de lubrifiant… soupira-t-il.
Chloé repensa alors à son commentaire dans la rue. Elle hésita une fraction de seconde avant de se lancer.
Quitte à être embarrassée…
— Parlant de ça…
Il arqua un sourcil.
— Je peux faire livrer quelques caisses chez toi sans problème, dit-il.
— Non, non. J-je…
Elle prit une profonde inspiration, écornant à répétition les coins du dossier posé devant elle.
— Je parle de… Ce que tu as dit pendant l'arrestation de Francis, tu sais ?
— Sur les orifices ? N'est-ce pas le meilleur endroit pour user de lubrifiant, Inspectrice ?
Chloé secoua la tête, aussi rouge d'un mouvement à l'autre.
— Sur le fait que tu ne… que tu n'as plus… depuis… tu vois ? balbutia-t-elle avec un geste rapide vers son entrejambe avant de baisser les yeux.
Elle les leva vers lui aussitôt qu'elle entendit son rire.
Le sourire qui l'accueillit fut douce compassion pour sa pudique interrogation.
— Pas de honte avec moi, Inspectrice.
Elle sourit à son tour, inspirant doucement sa gêne pour l'expulser ensuite. Oui, c'était idiot. Elle n'était pas idiote, inexpérimentée.
Elle n'était pas honteuse.
Pas pour ça.
— C'est vrai. Ce que je voulais dire… Six cents ans sans prendre soin de toi sexuellement parlant, c'est… ça ne ressemble pas au Diable que je connais.
Il haussa les épaules.
— Peut-être parce que ce Diable n'existe plus.
Devant son expression perplexe, Lucifer s'expliqua ;
— Tu n'es pas la seule à me faire remarquer ce changement. Linda était déterminée à en trouver la raison durant notre session hier. Je dois admettre que ses théories n'étaient pas dénuées d'un certain… intérêt.
— Lesquelles ?
Il ne répondit pas tout de suite, ne répondit pas du tout.
— Des théories, c'est tout.
Il lui sourit ensuite. Chloé sourit de concert, convaincue qu'il lui cachait quelque chose. Cela avait sans doute un lien direct avec ces centaines d'années en Enfer, d'autant qu'il n'avait pas confirmé son abstinence strict durant ceux-ci.
Il n'avait rien dit.
Il avait simplement éludé, encore.
Combien de temps éluderait-il encore le plus important ? Ne l'était-elle pas assez pour qu'il lui dise tout maintenant , pour ces quelques mois restants ?
La pression s'accentua dans son ventre.
Quatre mois, non… Trois mois et deux semaines.
Et ces huit mois en Enfer.
En Enfer, ça serait plus… huit cent, un millénaire entier sans e—?
— Inspectrice ?
Elle sursauta pour la seconde fois de la journée.
— Hm ? Quoi ?
— Que penses-tu de mardi ?
Chloé fronça les sourcils.
— Mardi ? répéta-t-elle.
— Pour notre rendez-vous. Je pensais à mardi prochain, le temps de régler quelques détails primordiaux pour rendre ce troisième rencard exceptionnel.
— Troisième ?
— Eh bien, oui. Si nous comptons les deux premières tentatives ratées d'intimité entre nous, bien sûr ; spécifia-t-il. Donc, mardi te convient ?
Chloé ouvrit la bouche, surprise, paniquée, excitée ; un peu tout ça à la fois. Notant la première avant les autres, Lucifer s'empressa de donner une explication à sa demande, inquiété qu'il était - comme toujours - de ne pas réagir comme elle l'espérait.
— Tu disais vouloir "commencer par les basiques".
Un sourire enjôleur apparut peu après sur son visage diaboliquement attirant.
— Et puis, un "rendez-vous en tête à tête" est l'occasion rêvée pour creuser le mystère du Diable nouvellement frustré sur le plan sexuel.
Frustré ?
Consciente des regards insistants de ses collègues, celui - légèrement anxieux, quoique majoritairement amusé - de son partenaire sur elle, Chloé n'attendit pas de peser le pour et le contre.
Elle avait attendu deux semaines de trop.
Des années de trop.
Sa tête pesa vers l'avant, accord muet pour la future analyse en "détails" de la frustration sexuelle de l'homme qui s'était clamé sien, qui l'avait clamée sienne. Qui la réclamait comme telle pour les quelques mois restants, jusqu'aux quatre mois suivants.
— Mardi. Oui, murmura-t-elle. Super.
La pression dans son ventre s'accrut autant qu'elle s'adoucit devant son sourire éclatant.
— Parfait !
Cette sensation de gêne n'attendit pas qu'il se fut éloigné de son bureau en quête d'un café buvable alentour pour l'empêcher presque de respirer normalement. De rouge, Chloé vira au blanc laiteux. De coin de dossier écorné, ses doigts en arrachèrent un bonne partie.
Elle prit une profonde inspiration, agacée de ressentir cette pression ailleurs de dans son ventre.
Celle qui montait entre ses jambes était sans conteste le fruit d'une frustration de longue date. Quoique qu'elle n'aurait su dire si elle résultait d'un énième report - certes chevaleresque - de leurs ébats jusqu'à la semaine prochaine ou de sa réaction à elle ; panique idiote à l'idée de rendre au Diable ce qui faisait sa réputation.
Elle ne pouvait pas paniquer pour ça.
Elle ne paniquait pas.
Du tout.
NA
Prochain chapitre aussi vite que je peux (je le commencerai demain, y'a de grandes chances).
À plus! (déso si des fautes persistent - mes yeux fatiguent à cette heure-ci, j'avoue)
