NA :

Une bonne année tout le monde ! (on croise fort les doigts pour que ça soit pas pire en tout cas) J'espère que vous avez pu festoyer en famille en toute sécurité et passer du bon temps depuis la dernière fois :)

Merci pour les reviews reçues sur le dernier chapitre - ça m'a fait plaisir :3

Et voici le nouveau en date, pour marquer le top départ publication de cette année 2021. Je crois que c'est le plus long écrit depuis le début de l'histoire, mais j'ai bon espoir que celui du rendez-vous (ça vient, ça vient) de nos deux tourtereaux gagne la manche. Les paris sont ouverts !

Musiques

Cold Blood | Valen

Champions | Fire Choir

Fearless | Kat Leon


TOC, TOC

15


Le temps que Chloé sorte de la voiture, veste sur ses épaules endolories et arme dans son étui, leur suspect avait déjà disparu à l'arrière de la maison. Sans doute pour passer par la cuisine plutôt que le séjour et éviter de se faire trop remarquer.

Pour ce qui était de se faire remarquer, Lucifer ne s'en soucia guère, un pied déjà sur la route entre sa voiture et la maison de Jessie Evans. Chloé le retint par la manche et le tira derrière un conteneur à déchets, à l'entrée de l'impasse.

Lucifer s'accroupit, zieutant avec une grimace de dégoût une longue traînée visqueuse à un centimètre de toucher son épaule impeccable. S'écartant, le dos droit et à une distance raisonnable des déchets alentour, il tourna la tête vers Chloé.

— Qu'est-ce qu'on attend ?

— Je veux être certaine qu'il entre avant de bouger, chuchota-t-elle, tendant le cou pour observer la maison et ses fenêtres fermées sur l'intérieur sombre.

Pas de mouvements ni de lumières suspectes.

— Nous aurions pu attendre dans la voiture, se plaignit Lucifer.

— On aurait pu… si tu n'étais pas sorti de la voiture un poil trop tôt. Où est passé le "stimulant contraire" de Dan, hm ?

— On a ronflé du mauvais côté, à ce que je vois !

Chloé accueillit sa plaisanterie d'un regard noir, mais Lucifer regardait déjà ailleurs. Lui, vers la maison ; elle, vers la voiture derrière elle, où elle avait laissé son téléphone portable.

Elle devrait appeler des renforts, au cas où.

Mais retourner à la voiture et suivre le protocole risquerait de laisser du temps à leur seul suspect pour s'échapper.

— Toc, toc, Inspectrice ; murmura Lucifer.

Elle se retourna, ses yeux guidés par son doigt pointé sur la plus grande fenêtre du rez-de-chaussée, à gauche de la porte. La lueur qui dansait sur le carreau captura son regard, reflet de mouvements rapides - probablement paniqués - d'une personne à l'intérieur.

— Suis-moi, murmura-t-elle en retour avant de longer le conteneur.

— Ce n'est pas la chute que j'attendais, mais…

Tant pis pour les renforts. Et puis, ce n'était qu'un seul homme. Le Diable et une humaine pouvaient bien gérer cette arrestation sans tiers, comme les dizaines d'arrestations précédentes.

Il ne leur fallut pas plus d'une minute pour rejoindre le porche et noter que les reflets lumineux n'étaient plus. Chloé regarda par l'autre fenêtre ; plus petite, ne réfléchissant pas plus de présence suspecte que sa voisine. D'ici, elle n'apercevait que la première volée de marches menant à l'étage.

— Inspectrice ?

Elle se tourna vers Lucifer, sa main déjà sur la poignée. Hochant la tête, elle sortit son arme quand il la tourna vers elle, le frottement discret du cuir uni au cliquetis de la serrure, la légère pression de la main du Diable sur la porte unie à celle de son arme dans la sienne. Elle attrapa sa lampe de poche de l'autre, arme et lumière pointées vers la cuisine.

Vide.

Chloé échangea un regard avec Lucifer avant d'entrer, un pas grinçant rapidement étouffé dans le tapis du salon ; vide, lui aussi.

— Eh bien, c'est décevant, se plaignit Lucifer d'un chuchotis, porte refermée derrière lui.

— Il est là, forcément.

Prudente, Chloé entra dans la cuisine, long couloir étroit d'ustensiles et d'une cuisinière datant de mathusalem qui terminait sur une porte en bois et moustiquaire entrouverte. Elle enjamba cuillère, couvercle et casserole tombés sous coups et fracas entre leur suspect et la victime ; le faisceau de sa lampe montant et descendant sur l'encadrement de la porte pour chacun de ses pas. De la pointe de son arme, elle ouvrit grand la porte sur le jardin et la clôture en bois vert tout autour de celui-ci. Dans la nuit noire, la délimitation semblait plus sombre encore. Des barreaux fixes et inquiétants qu'elle pouvait sentir se rapprocher si jamais elle cessait de les regarder.

Suspendus dans le temps.

Chloé secoua la tête.

Parler de l'Enfer, des ténèbres absolues au beau milieu de la nuit… ce n'était pas la meilleure manière de garder les idées claires.

Il était clair que leur homme était par là, en tout cas. Chloé passa sa lampe sur le bout de moustiquaire arraché - coupé peut-être - au-dessus du loquet. C'était un miracle que Jessie ne se soit pas faite agressée auparavant.

Elle repensa à l'arme du crime, la batte de baseball qu'elle gardait dans le salon.

Ou peut-être que Jessie en avait évité quelques-unes.

Chloé passa le faisceau de la lampe sur le reste du jardin sans voir personne, ni noter de bruits suspects.

— On devrait vérifier l'étage… chuchota-t-elle à Lucifer.

Elle se retourna, faisceau lumineux passé sur le vide du salon, de la présence de son partenaire.

— Lucifer ?

Sa lampe se leva aussitôt vers les grincements au plafond, ses yeux faisant de même.

— Ou tu vérifies seul l'étage et je continue à parler toute seule… marmonna-t-elle, arme baissée et pas portés vers l'escalier.

Étouffés dans le tapis quelques secondes plus tard, arrêtés net par un autre bruit. Pas de la cuisine, encore moins à l'étage.

D'une seule inspiration, le corps entier de Chloé se tendit, bras et arme tendus vers la porte close menant au garage, à gauche de la cuisine.

Il y avait ces moments très particuliers, pas forcément explicables ou même logiques pour une personne qui n'exerçait pas le même genre de métier, qui ne côtoyait pas tant de risques qu'elle pour la sécurité d'autrui ; le genre de moment où il fallait écouter ses sensations et rien d'autre.

Ni les pas rassurants de Lucifer - parce que c'était forcément les siens - au dessus de sa tête, ni le claquement de la porte de la cuisine rythmé par le vent dehors, ni le tremblement léger de ses doigts autour de la crosse de son arme ou la pensée unique qui envahissait son esprit.

Tu as imaginé ce bruit. Ce n'est qu'une porte.

Juste écouter ce frisson qui remontait le long de son échine, qui dressait les premières mèches de cheveux, de sa nuque à l'élastique qui les tenait serrés, aussi serrés que ses mains sur arme et lampe.

Il y avait quelqu'un derrière cette porte.

Elle pouvait le sentir ; le poids derrière le battant, le mouvement suspendu, fixé sur son prochain mouvement à elle.

Elle pensa à appeler Lucifer, pensa mieux la seconde suivante. Si jamais ce n'était rien, si jamais elle gâchait sa chance de surprendre le suspect…

Seconde inspiration, prise plus ferme autour de son arme, Chloé avança avec un minimum de bruits. Lucifer faisait suffisamment entendre sa présence à l'étage pour taire la sienne.

Elle crut même s'être faite assez discrète, une fois le canon de son arme proche d'effleurer la porte, cette pensée tuée dans l'œuf quand ladite porte effleura l'idée de l'assommer en s'ouvrant à la volée.

-xXx-


Chloé détestait le thé.

Pas assez fort, pas assez de goût. Trop de bruits avec la théière de sa mère qu'elle tenait de sa grand-mère.

Foutu héritage familial.

Chloé enfouit son visage dans son oreiller. La laine chatouilla sa tempe, son nez ensuite, froncé pour l'odeur désagréable qui se fit goût au fond de sa gorge. Elle enfuit une main dans la taie d'oreiller, l'autre remontée jusqu'à son oreille.

Poisseuse.

Elle devrait penser à se doucher avant même de penser à descendre.

Sortir du lit aussi.

Sa mère pensait de même, à la secouer doucement, à la secouer de trop pour l'enclume qui pesait sur son crâne. Très vite, le poids devint gêne, puis douleur sous ses doigts, de sa tempe droite à l'arête du nez.

Très vite, les marmonnements mécontents de sa mère devinrent les appels paniqués du Diable.

— 'ns'rice !

D'autres mains que les siennes effleurèrent tempe, cheveux et cou ; l'une passée sous celui-ci, l'autre sous son menton. Ce mouvement, pourtant prudent, raviva la douleur au fond de ses yeux.

— 'oé tu m'...ends ?

— Mhmm…

Ses yeux s'ouvrirent sur les mèches de cheveux délicatement écartées de son front. Puis elle entendit un soupir. Celui de Lucifer.

Du soulagement.

— Te voilà !

Elle tressaillit lorsque son pouce passa sous son œil, mais il n'alla pas plus loin. L'effort de Chloé n'alla pas plus loin non plus, yeux clos la seconde suivante.

Elle les avait ouvert trop tôt.

Trop longtemps.

Parce que… parce que ce halo autour de Lucifer n'était vraiment pas normal.

— Inspectrice ?

— T'j's là…

— Évidemment, mais…

— Qu'est-ce qu'il… passé ? marmonna Chloé après une longue inspiration qui ne diminua en rien la pression sous son œil.

Elle regretta d'avoir ouvert la bouche, goûtant pleinement l'amertume au fond de sa gorge qui remontait peu à peu. Elle regretta d'avoir emplit ses narines de l'odeur puissante du sang séché dans le tapis, celui qui avait coulé jusqu'à ses lèvres, sous ses cheveux.

Son sang qui fit monter ce goût ignoble d'un cran, derrière ses lèvres pincées, closes.

Clos, ses yeux ne l'étaient plus, navigant de la porte grande ouverte du garage à la table basse renversée au-dessus de sa tête. Roulant sur le dos, elle porta une main à sa tempe, louchant sur trois de ces sept doigts couverts de sang.

Sept ?

— Chloé ?

Elle tourna la tête, Diable sans halo et agenouillé à ses côtés la dévisageant avec inquiétude.

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

Le regard de Lucifer changea, écarquillé l'espace d'un instant, sourcils froncés peu après.

— Ça fait deux fois la même question, Inspectrice.

Elle fronça les sourcils, elle aussi.

Ouh… mauvaise idée.

— Ah oui ?

Il hocha la tête et se pencha vers elle, bras passé sous ses épaules pour l'aider à s'asseoir. Il parlait, elle en était certaine, entendait quelques mots, mais du reste… du reste, elle n'entendit plus qu'un bourdonnement, plus que son souffle boucher ses oreilles, les autres sons de la pièce.

Bientôt, bien trop vite, Lucifer l'aida à se mettre debout. Plus vite encore, le goût âcre n'envahit plus seulement sa gorge, mais sa bouche entière. Il lui coupa le souffle, saisit la douleur comme ses mains saisirent la chemise de Lucifer, comme elle y chercha une nouvelle inspiration avec son nez enfoui dedans.

— Le… 'uspect… hoqueta-t-elle.

— ...n'est plus là, répondit Lucifer, prison ferme et suffocante dont elle essayait en vain de s'éloigner. Auquel cas, je lui aurais déjà arraché les doigts un par un pour avoir osé te toucher !

Horrifiante déclaration.

Pourtant, elle rit. Visage toujours enfoui dans sa chemise, elle ouvrit un œil en notant un mouvement en avant. Vers la porte d'entrée.

— ...u tu vas ? F'iller les lieux…

Elle essaya de s'écarter, le bras droit de Lucifer descendu à hauteur de sa taille pour l'empêcher de basculer en arrière, son autre main sur sa joue, soutien prévenant pour sa tête et ses bourdonnements incessants.

Elle l'entendit protester entre deux d'entre eux.

— ...appeler des renforts et une ambulance semble plus… onnable.

Chloé cligna des yeux, secoua la tête sur ces quelques mots de protestations ;

— Je n'ai pas besoin d'une am—

Arrêtée par le goût âcre de sa bouche remontant de sa gorge à ses lèvres, rien ne put stopper la déferlante de nausées qui s'ensuivit. Les mains de Lucifer, cependant, stoppèrent sa chute après qu'elle en eut éclaboussé sa chemise.

— Bloody Hell !

-xXx-


De tout ce qui aurait pu accentuer la nausée de Chloé ; son estomac vide, la migraine qui lui vrillait les tempes ou encore le roulis de la voiture pour chaque nouveau virage emprunté à une vitesse variable… ce furent les regards fréquents de son partenaire qui touchaient le plus au but.

— Tu es vulnérable près de moi, murmura-t-elle pour le dernier coup d'œil lancé dans sa direction.

— Tu es vulnérable près de n'importe qui.

Au son de sa voix, elle savait cette remarque moins taquine qu'intriguée, plus un fait lancé pour l'incompréhension reçue de son propre commentaire.

Cela l'amusa plus qu'elle ne l'agaça, le coin de ses lèvres levé, à effleurer la vitre côté passager. Yeux ouverts - définitivement mieux pour ne pas perdre le compte des trémolos intestinaux remontant jusqu'à sa gorge -, Chloé regarda une, deux voitures dépasser la leur ; puis le pont un peu plus loin. Ses câbles de suspension, tiges sombres parallèles au lever du jour pas si "horizontal" que cela, lui rappelaient la barrière du jardin de la victime.

Elles lui rappelaient l'Enfer.

Mais elle n'y était jamais allée en personne, pas même en rêve.

— Tu vas nous faire rentrer dans le décor. Regarde la route, dit-elle, yeux fermés pour l'éclat sombre-éclairé intermittent du pont.

— C'est toi qui est rentrée dans le décor, si je ne m'abuse. Littéralement, lui rappela Lucifer sans la quitter des yeux et, malgré tout, freiner au bon moment pour laisser passer un autocar scolaire.

La moitié gauche de son visage, du nez à l'arcade sourcilière, la lançait bien assez pour ne pas chercher à le contredire. Elle n'avait pas encore osé regarder l'étendue des dégâts dans le rétroviseur ou le pare-soleil, mais ça ne devait pas être aussi moche qu'elle le craignait, pour que les ambulanciers l'aient laissée partir sans davantage insister pour l'emmener à l'hôpital.

Elle n'avait dû refuser en bloc qu'une dizaine de fois.

— Je vais bien. Regarde la route, répéta-t-elle.

Elle l'entendit soupirer.

— Je crois sincèrement que notre destination policière devrait devenir "hospitalière", Inspectrice.

Et soupira en retour.

Et de onze.

— Je vais bien.

— Ma chemise est d'un avis olfactivement différent.

Elle sourit.

— Notre destination devrait être "vestimentaire", alors… si je suis bien avec le Diable, lui fit-elle remarquer.

La voiture s'arrêta subitement, les trémolos discrets dans son ventre poussés en avant comme le reste de son corps. Chloé tressaillit, une pointe d'inconfort creusant sa peau sous le pansement sommaire appliqué dans l'ambulance une demi-heure plus tôt. Elle inspira par le nez, une lente bouffée d'air tronquant nausée et douleur pour lourdeur d'estomac et gêne minime sous ses paupières closes.

Elle les rouvrit, rencontrant les yeux bien ouverts, bien flippant sans le moindre clignement, de Lucifer.

Le Diable.

Flippant.

Évident.

— Qu'est-ce qui te prends ? maugréa-t-elle.

— Cite-moi cinq événements récents.

— Quoi ? Pourquoi ?

— Cinq, Inspectrice. Ordre du Diable... que tu sembles oublier, ajouta Lucifer tandis que son regard s'attardait longuement sur le carré de tissu posé en travers de son sourcil gauche.

N'aurait-elle pas eu ce bandage, cette douleur et la bile qui ne demandait qu'à revenir dans la partie tumultueuse qu'elle jouait pour le contrôle de son corps, que Chloé aurait levé les yeux au ciel. Limitée dans l'expression de son agacement, elle soupira simplement.

— Je plaisantais, Lucifer.

— Pas moi.

— Lucifer…

— Pas plus que ces professionnels en matière de blessures humaines, ce que tu es ! Ce qu'ils sont également, je gage donc qu'ils savaient de quoi ils parlaient en te conseillant du repos.

Lucifer leva les mains, les rayons du soleil au travers du pare-brise accentuant la noirceur générale de ses habits, de son humeur aussi. Pas exactement un halo lumineux pour l'ange de jadis. Plutôt le souvenir d'une lumière à laquelle il avait tourné le dos, comme il tournait la tête, profil droit et intransigeant, à l'astre levant.

Le Diable dans la Lumière de Dieu.

Ledit Diable cessa de parler - quoiqu'il pût avoir dit ces cinq dernières secondes, Chloé n'écoutait plus vraiment - lorsqu'elle ricana bêtement.

—… t de vérif— Chloé ?

Elle esquissa un sourire, secouant très légèrement la tête.

— Désolée… Je suis juste-

— Têtue ? Inconsciente ? Téméraire ? cita-t-il, une main sur le volant.

— OK, c'est toi qui viens de freiner en plein trafic, pas moi, lui fit-elle remarquer en pointant les véhicules en mouvement autour d'eux, au beau milieu de la route.

— Et c'est toi qui souffres d'une commotion, Inspectrice.

— Légère.

— Légèrement inquiétante si tu en viens à douter de mon identité ou à ricaner comme un babouin !

— Il m'a à peine effleuré, tout va bien.

— Tu vois, tu te répètes - la confusion est un symptôme d'aggravation ! s'exclama Lucifer, se passant une main dans ses deux seules mèches rebelles au sommet de son front plissé.

Oh, comme elle rêvait de lever les yeux au ciel.

Elle les ferma, les rouvrant peu après sur le faciès tendu à répétition de son partenaire. Dire que le suspect l'avait à peine effleuré n'était pas un mensonge, ni la vérité. Pour tout dire, Chloé avait peu à raconter, à se souvenir, du temps passé entre le moment où elle s'était approchée de la porte du garage et celui où Lucifer l'avait approchée de celles de l'ambulance.

Ses pensées allaient et venaient, s'enroulaient autour du pilier fracturé de sa mémoire à court terme.

C'était à prévoir avec une légère commotion.

C'était sans gravité.

— Je me répète parce que tu te répètes et j'ai l'air d'aller mal parce que tu ne m'aides pas à aller mieux avec toutes tes questions, grommela Chloé en fermant les yeux, son pouce droit lissant son sourcil intact.

Elle pût presque entendre chaque pulsation migraineuse sous sa peau dans le silence qui s'ensuivit.

— Parce que je n'aurais jamais dû te laisser seule.

Elle se tourna, Lucifer retourné à la surveillance stricte du trafic devant lui, ses mains tendues autour du volant. Elle ne s'étonnerait pas de le voir se briser s'il venait à serrer plus fort. La rigidité anormale, inquiétante si elle n'avait pas su qui il était - parce qu'elle savait, n'oubliait pas - de ses muscles alors que sa main trouvait son bras n'était pas plus surprenante.

Ce qui l'étonna fut… qu'elle ne dit rien pour lui donner tort.

Parce qu'il avait eu tort.

Il n'aurait jamais dû la laisser seule en bas et oui, elle n'aurait peut-être pas été dans cet état s'il était resté inspecter le salon au lieu d'aller fouiller la chambre de la victime à l'étage parce qu'il avait "envie". Il aurait dû la prévenir.

Et, initialement, Chloé aurait dû appeler des renforts avant de pénétrer dans la maison. Cela n'aurait pas empêché l'agression qui s'en était suivie, mais elle aurait certainement eu une meilleure conclusion que la fuite aisée du suspect.

Elle pourrait rassurer Lucifer en se flagellant elle aussi, en se montrant plus "responsable" qu'il ne l'était.

C'était elle l'inspectrice, lui le simple consultant.

C'était elle l'humaine vulnérable près de n'importe qui, lui le Diable vulnérable auprès d'elle.

Le Diable qui ne pourra pas toujours être là pour la protéger du danger.

Cette vérité pesa sur ses cordes vocales, figea ses doigts sur sa manche froissée plus que d'habitude par les prolongations professionnelles de la nuit précédente. Chloé déglutit, inspira par le nez pour une énième remontée acide autour de cette vérité qui pesait sur elle.

Sur eux.

Alors, au lieu de le rassurer sur sa responsabilité - comme elle l'aurait fait en temps "normal" - elle fit comme demandé.

Elle cita cinq événements récents.

— Jessie Evans est notre victime, tuée hier en début d'après-midi. On a trouvé du poison dans son thé, mais ce n'est pas ce qui l'a tué.

La tension sous sa main diminua d'un cran.

— Je…

Chloé pinça les lèvres.

— Je me suis disputée avec Dan avant qu'on parte du commissariat, à propos de toi.

Le tissu se tendit, glissa de bas en haut, suivant le mouvement de Lucifer ; toujours silencieux, mais concentré sur elle. Elle resta concentrée sur la manche, les mots qui glissaient entre ses lèvres.

— Je me suis endormie en pleine planque et…

Elle se redressa sur son siège, regardant une énième voiture klaxonner et passer en trombe devant leur véhicule à l'arrêt avant de le regarder lui.

— Et tu perturbes le trafic, en présence d'une inspectrice du L.A.P.D.

Lucifer plissa les yeux.

— Ça ne fait que quatre événements passés.

— Si tu démarres et me conduit au commissariat, ça en fera cinq, répliqua-t-elle, sa main délaissant sa manche.

Lucifer la retint à mi-chemin de ses genoux. Chloé regarda leurs doigts s'entrelacer presque instantanément, elle sentit sa peau frissonner contre la chaleur étouffante de la sienne ; solide, invulnérable en certaines occasions. Une couche d'albâtre anodine pour la fournaise écarlate en-dessous.

Sa peau était plus chaude que dans son souvenir.

Que dans son… rêve.

Rêve, oui. Pas un fantasme, pas avec Lilith et toutes ses… conquêtes humaines en arrière-plan.

"Tu es sans importance."

Un cauchemar.

— Tu devrais te reposer, Chloé.

Cette dernière relevant la tête, elle croisa son regard - brun soucieux sans carmin libertin. Un regard pour elle, juste elle.

Elle retira sa main, luttant contre sa force surnaturelle avant qu'il ne consente à la lâcher. Il fronça les sourcils.

— Écoute, si tu ne veux pas m'y conduire, prends ma place-...

— Tu ne devrais certainement pas conduire dans ton état, la coupa Lucifer.

— Je peux prendre un Uber !

Son ton les surprit tous les deux, autant qu'il surprit son mal de crâne - pulsation latente qui piqua une crise aussitôt après, enroulée autour de ses yeux et attachée à son estomac. Elle ferma les yeux, lèvres pincées, pressées en une ligne de tension à deux "nausées" d'exploser.

— Très bien, murmura Lucifer.

Et Chloé s'attendit presque à l'entendre sortir pour échanger leur place ou la conduire au Uber pré-crié, à défaut de pouvoir le voir sous risque d'éclabousser le tableau de bord ou ses chaussures hors de prix.

Au lieu de cela, elle entendit le moteur vrombir à nouveau. Elle sentit le roulis maîtrisé, à la limite du raisonnable pour celui, agité, de son estomac. Main plaquée sur sa bouche, son souffle balayant son pouce, elle se concentra sur ses sensations. Elle tint jusqu'à ce que Lucifer stoppe la voiture une seconde fois et que de l'air frais s'engouffre côté conducteur.

Main contre bouche tordue, yeux clos rouverts sur la porte, grande ouverte elle aussi, Chloé sentit son ventre se contracter davantage.

Est-ce qu'il comptait réellement la laisser là, seule ?

Il s'était suffisamment éloigné, marchait assez vite et ne se retourna pas une seule fois pour contredire les faits.

Super.

Il n'aurait pas pu choisir meilleur moment que celui-ci pour la prendre au mot.

L'espace d'une seconde, elle fut tentée de sortir de la voiture et lui demander comment il comptait partir d'ici s'il la laissait, elle, dans le seul véhicule disponible. C'était avant de se rappeler à qui elle avait affaire. Et cette information mit si longtemps à atteindre son cerveau qu'elle douta moins des lésions certes minimes, mais bien présentes, infligées à celui-ci.

Lucifer avait sûrement volé jusqu'à son penthouse depuis le temps, le temps si long qu'il lui fallut pour seulement reprendre son souffle.

Résignée, Chloé ne chercha même pas à refermer la portière côté conducteur. Elle ne bougea pas non plus de son siège, yeux clos sur les décisions à prendre. Bien sûr, elle pourrait prendre le volant. Elle pourrait… si ses nausées voulaient bien cesser plus d'une minute. Malgré cela, sa conduite n'en demeurerait pas moins maladroite. Exagérément lente au mieux, pour éviter un éventuel malaise au beau milieu de la route.

Bel exemple de comportement responsable de la part du L.A.P.D.

Le Lieutenant adorerait la publicité, comme Dan adorerait rajouter une couche sur sa dégringolade morale, l'influence néfaste de Lucifer sur sa vie et celle de Trixie.

Chloé ouvrit les yeux, le dos de sa main pressée contre son front moite.

Non, mauvaise idée de conduire.

Un Uber ?

Elle devrait toujours donner une explication à sa supérieure et supporter les présomptions de son ex envers son actuel partenaire.

Elle devait se rendre au commissariat, ne serait-ce que pour donner ce tout nouvel élément de preuve à Ella pour analyse. Elle aurait pu le donner aux officiers présents sur place après son agression, venus prendre sa déposition, mais…

C'était son enquête.

Son agression.

Sa main posée à hauteur du mal descendit jusqu'à la boîte à gants, puis autour du paquet scellé alourdi par la fiole qu'il renfermait. Elle tendit l'emballage plastique réglementaire, ses doigts traçant les pourtours du récipient qu'elle et Lucifer - surtout Lucifer, moins harcelé qu'elle par le personnel médical et officiers - avaient trouvé derrière le battant de la porte du garage. L'objet était probablement tombé de la poche du suspect avant - ou pendant - qu'il essayait de défoncer le crâne d'une inspectrice comme il avait défoncé celui de Jessie Evans.

Chloé pinça les lèvres et fit de son mieux pour ne pas voir autre chose que la fatigue accumulée ces dernières heures dans le tremblement léger, mais continu, de ses doigts autour du paquet.

Tu vas bien. Tu n'es pas Jessie Evans.

Ce n'était pas la première fois qu'elle frôlait la mort de peu.

Lèvres toujours pincées, elle prit une longue inspiration par le nez, l'arrière de son crâne à nouveau calé contre le repose-tête de son siège, le paquet sur les genoux.

Elle n'avait pas frôlé la mort.

Elle n'avait aucune raison de paniquer sur ce qui aurait pu se passer ou non entre le moment où sa vulnérabilité avait atteint un stade dangereux et celui où Lucifer s'était précipité en bas. Ce qui pourrait se passer tout le temps où Lucifer ne serait plus sur Terre était hors de propos également.

Il n'était pas là ; maintenant.

Et elle allait bien !

Bien portante, Chloé perdit la notion du temps aussitôt qu'elle referma les yeux plus de quelques secondes, cette notion biaisée par celle de la douleur, toujours à creuser l'intérieur de sa tempe. Il pouvait s'être écoulé quelques minutes comme une heure ; elle n'en sursauta pas moins vivement sur son siège lorsque la portière s'ouvrit de son côté. Papillotant des yeux, elle leva une main en visière pour les rares, quoique vifs, rayons de soleil dépassant l'ossature imposante du nouveau venu.

Elle fronça les sourcils.

— Lucifer ? Que—

— Je sais, j'ai fait au plus vite, Inspectrice. Pour ma défense, je ne pouvais pas te laisser m'accuser de vol à l'étalage en plus d'infraction mineure au code de la route.

— Vol à-... Quoi ? murmura Chloé.

Main toujours en visière pour l'astre levé par-delà l'épaule de Lucifer, elle baissa les yeux sur les deux gros sacs blancs posés à ses pieds. Elle ne nota les quatre autres sacs, aussi amples et remplis à ras-bord, portés sans mal par Lucifer dans chaque main, qu'une seconde plus tard.

— C'est quoi tout ça ?

De sa main libre, elle tira un sac vers elle.

— Si tu ne vas pas à l'hôpital, l'hôpital viendra à toi ; répondit simplement Lucifer en posant les quatre sacs restant à ses pieds.

Chloé ouvrit la bouche, ne sachant que dire à ça avant de sortir les jambes de la voiture, ses pieds venant encadrer le sac le plus proche de la voiture tandis qu'elle farfouillait dedans, Lucifer sortant un set d'icepacks chauffants d'un autre sac et une boite d'Advil d'un autre.

— La personne avec qui j'ai conversé n'était pas médecin, mais je pense que son expertise ne sera pas de trop pour te soigner comme il faut malgré ton entêtement. Quoique je ne sache pas combien de boîtes de… ; il lut le dos de l'une d'entre elles ; ...de Tylenol il te faudra pour mâter cette légère commotion.

Chloé sortit une bouteille d'eau fraîche du sac et la posa sur ses genoux, son autre main tournant et retournant une boîte plus petite de Tylenol quand Lucifer jetait la sienne dans le sac avec une expression dubitative.

Celle-ci s'accentua une fois son regard sur Chloé.

— J'aurais peut-être dû en acheter davantage… dit-il.

Au vu de la quantité de médicaments en tous genres amassés à ses pieds, elle était d'un avis différent. Elle secoua doucement la tête, une seule fois, pour ne pas aggraver ce qui lui prenait déjà assez la tête. Littéralement.

— Pas besoin.

Lucifer ne parut pas plus convaincu.

— Tu es sûre ? Tu… pleures. C'est que la douleur est insoutenable, n'est-il pas ?

Chloé sourit, goûta ses pleurs avant l'eau de la bouteille sur son giron.

— Je suis sûre. C'est supportable, le rassura-t-elle en essuyant sa joue avec le revers de sa manche.

Elle était seulement soulagée de ne pas être laissée seule, battue, abattue par plus fort qu'elle, par plus que ce qu'elle pouvait contrôler.

Pas encore.

Après une inspection rapide des sacs, Chloé renifla et regarda Lucifer, pas encore décidée à louer ses efforts plutôt qu'à les maudire. Ce n'était qu'une façade de normalité, après tout. Normalement dans l'excès.

Pour le vide insupportable qu'elle devrait combler de rien, rien de plus normal que sa vie sans lui. Avant lui.

Elle dévissa le bouchon, sa main retraçant l'arrondi du plastique de bas en haut, puis de haut en bas.

— Mais tu étais obligé de dévaliser toute une pharmacie ? le réprimanda-t-elle, le goulot près de ses lèvres tremblantes.

— Quand on est Diable, on ne compte pas.

Le plastique couina légèrement dans sa main, l'eau froide gela ses toutes dernières prétentions à feindre cette sereine passivité qu'elle étouffait entre ses côtés depuis plusieurs semaines. Elle inspira, étouffa un peu plus en détournant le regard.

— Évidemment.

Ça ne comptait pas.

-xXx-


Comment faisait-il ça ?

Avant que la pensée réflexe - et indiscutable - d'une particularité diabolique ne s'impose à son agacement, Chloé l'ensevelit sous d'autres. Ces autres pensées venues d'autres détails qui, eux-même, naquirent d'une observation indiscutablement longue du Diable.

Pas à moitié avachi sur le bureau qu'ils partageaient, comme elle.

Pas à bailler jusqu'à se déboîter la mâchoire, comme elle sentait ses muscles protester, du menton jusqu'au nez.

D'un autre côté, d'une autre pensée reconnue à contrecœur, Lucifer n'avait pas reçu de coup à la tête ; il en avait simplement subi les dommages collatéraux qu'il avait mis un point d'honneur - d'obsession du bien paraître, aussi - à faire disparaître de sa chemise sous une profusion de savon et d'eau. Il l'avait tant frictionnée avec l'un, tant imbibée de l'autre et à plusieurs reprises depuis qu'ils étaient arrivés, que Chloé ne se sentait plus seule responsable de sa mésaventure vestimentaire.

Nul doute qu'aucun teinturier de la ville ne pourrait reprendre ce désastre.

Le regard de Chloé quitta brièvement le cadre restreint de son ordinateur pour le tissu encore humide d'une lessive diabolique. La chemise ne pouvait pas être plus noire, plus chiffonnée et plaquée contre les muscles abdominaux du Diable en question.

C'était là le détail le plus flagrant chez lui qui indiquait à tous l'agitation vécue cette nuit jusqu'à ce début d'après-midi. Et cela restait toujours moins flagrant, moins choquant que le spectacle donné par Chloé.

Même ses cheveux plus décoiffés que d'ordinaire en dépit de l'eau qu'il avait mis pour les dompter, même sa barbe d'un jour de trop, trop négligée pour sa scrupuleuse perfection masculine, n'égalisaient pas l'épuisement tout humain de sa partenaire.

À bien y repenser, c'était probablement l'attitude, le maintien et l'aura de perfection persistante qui gravitait autour de lui, qui avaient retenu sa supérieure de la renvoyer chez elle pour la journée. Comme elle s'y était préparée, son arrivée au commissariat avait suscité murmures ébahis et inquiets d'abord, l'ordre crié du Lieutenant de la rejoindre dans son bureau ensuite. Chloé avait au moins été soulagée de ne pas croiser Dan à ce moment-là, ni même après.

Une remontrance était suffisante.

Les susurrements habiles de Lucifer pour adoucir la contrariété légitime de sa supérieure, déjà trop.

Qu'ils se mirent d'accord ensemble sur comment prendre soin de son état sans pour autant la laisser sur la touche, le pire de la journée, vraiment.

Non mais pour qui la prenaient-ils?

Une ado en pleine crise incapable de savoir ce qui était bon pour elle ?

Elle avait simplement refusé une auscultation inutile aux urgences.

Rien qui ne nécessite un chaperon, rien qui n'empêcha Lucifer de se comporter comme tel au lieu du partenaire habituel tout le long de la journée. Quand il ne se tenait pas bien droit et éveillé - tout le contraire d'elle - à l'assister dans la paperasse, il lui cherchait le dernier donut disponible volé des mains d'un collègue de nuit sur le départ. Quand il ne lui apportait pas toutes les bouteilles stockées dans sa voiture aux pieds de son bureau, au point qu'elle manqua plus d'une fois de réitérer sa commotion légère, il demandait au concierge de baisser le thermostat.

Pour lui demander de l'augmenter dix minutes plus tard.

Et même avec toute cette cavalcade sans queue-ni-tête, il respirait, montrait et parlait une énergie qui lui manquait encore à cette heure.

Peut-être aurait-elle dû rentrer une fois le nouvel élément de preuve remis à Ella pour analyse, dormir un peu.

"Mon Roi…"

Son doigt trembla légèrement sur la souris.

Non.

Dormir était exclu.

Des heures étaient passées et Chloé ne pouvait pas s'enlever ce rêve de la tête, autant que les rares souvenirs de ce qui était arrivé dans la maison, de ce qui aurait pu arriver sans Lucifer pour la seconder.

"Parce que je n'aurais jamais dû te laisser seule."

Sans Lucifer, dans trois mois.

Sa main serra plus fort la souris, clic et clic d'incertitudes et de craintes paralysantes qui n'iraient qu'en s'aggravant dans son subconscient fertile, avide de problématiques insolubles.

Elle ne pouvait pas empêcher, agir contre le départ de Lucifer. Elle ne pouvait pas se rassurer sur ce lien possible, malsain peut-être, entre lui et Lilith et à comment ça pourrait influencer le leur - jeune et fragile.

Un fil fin entre deux plans d'existence.

Deux temps d'expérience.

Elle ne pouvait pas non plus revenir sur sa vulnérabilité certaine entre les mains du suspect quelques heures plus tôt.

Mais elle pouvait le trouver, lui. Elle pouvait y faire quelque chose ; même épuisée, même blessée, chaperonnée par le pire gardien de professionnalisme du monde terrestre. Même… effrayée par tout ce qu'elle ne pourrait jamais contrôler, Chloé pouvait contrôler sa façon de réagir à son agression.

Elle pouvait attraper ce salopard, l'enfermer dans cette vie pour que Lucifer l'enferme dans la suivante.

— Rappelle-moi ce que l'on cherche ? s'enquit Lucifer en piochant un autre dossier de la pile calée derrière l'écran.

— Je ne sais pas vraiment.

— Eh bien, tout s'explique ! s'exclama-t-il, dossier ouvert sur ses genoux, ses talons sur le bord du bureau. Ou rien du tout, mais l'idée reste la même.

Chloé soupira.

— On cherche un lien entre la première et la seconde victime, mais je ne sais pas quoi. C'est le principe d'une recherche approfondie, Lucifer. Chercher ce qui n'est pas sous nos yeux.

— Une recherche approfondie a un tout autre sens dans mon dictionnaire, Inspectrice. Quoique plusieurs sens soient de rigueur. Oh, parlant de rigueur- !

Elle le fusilla du regard.

— Le restant de café dans cette tasse est suffisamment bouillant pour refroidir votre libido, Mr Morningstar ; l'avertit-elle, à deux doigts de saisir la tasse en question.

Le sourire de ce dernier disparut, ses doigts tournant lentement un document de la droite vers la gauche sans l'avoir scrupuleusement consulté. Il n'avait d'yeux que pour Chloé.

Un regard perplexe. Toujours inquiet.

— Je te ferais volontiers remarquer que ton autorité ne me serait pas indifférent en d'autres circonstances, mais cela reviendrait à provoquer un choc thermique bien regrettable autour de mes attributs.

— Autant m'aider à trouver un lien entre nos victimes, alors.

Elle avait perçu cette lueur dans son regard, l'espoir d'alléger ce poids sur ses épaules dont il ignorait la nature, mais en percevait l'influence. Elle appréciait sa tentative. En général. Étouffer cette lueur aussi sec n'apporta la culpabilité de ne pas accepter la perche tendue qu'une seconde plus tard, quand Lucifer baissa les yeux et hocha la tête, ses doigts faisant basculer une autre page inutile.

— Bien sûr, dit-il.

Il ne souffla plus mot les dix minutes suivantes, minutes durant lesquelles l'impuissance et la culpabilité de Chloé montèrent d'un cran derrière son écran. Elle ne trouvait rien de très significatif qui relierait les victimes, pas même Pénélope à Francis avant son arrivée au Centre ou l'implication de Pénélope dans celui-ci.

Pourquoi s'était-elle subitement intéressée à une telle cause ?

Elle était âgée et ça avait été la première fois, la seule fois avant sa mort, qu'elle s'était intéressée au sort des plus défavorisés. Et pas n'importe lesquels.

De toutes les causes qu'elle aurait pu défendre, financer… pourquoi les jeunes défavorisés de l'East Los ?

Pourquoi ne pas défendre les étrangers récemment immigrés, les enfants plus jeunes arrachés à des foyers inquiétants et mis dans d'autres, parfois pires que les précédents ? Pourquoi pas les sans-abris ?

Pourquoi ce centre, pourquoi Francis ?

Et pourquoi tuer Jessie Evans ?

Elle n'avait absolument rien en commun avec Penelope. L'une jeune et aux faibles moyens avec un métier ingrat, l'autre d'un âge avancé aux moyens conséquents depuis le décès de son époux deux ans plus tôt, férue de causes "perdues" juvéniles.

Jeune. Juvénile.

Juvénile. Jeune.

Peut-être que Jessie avait disposée de l'aide de ce Centre a une époque ?

— Où est la liste des anciens pensionnaires du Centre ? demanda-t-elle à Lucifer en tirant la pile de dossiers vers elle par le premier du tas.

Ce dernier rattrapa la chute de paperasse d'une seule main qu'elle effleura en retirant la sienne. Très vite.

— Vous avez là tous les dossiers remontant jusqu'au début de cette année.

— Que cette année ?

Il hocha la tête, retirant sa main de la pile bancale à nouveau calée contre l'écran pour feuilleter son dossier posé sur ses genoux, comme les dix minutes précédentes.

— Le Centre accueille et se détache de bon nombre d'âmes prépubères en détresse chaque mois, Inspectrice. Blâmez l'égocentrisme monétaire et capitalisme mondialisé. Cette liste varie et s'allonge en fonction des donations récoltées chaque année.

Chloé tiqua dès le vouvoiement appuyé sorti de sa bouche tendue plus qu'à l'accoutumée, plus que les dernières heures où elle l'avait trouvée beaucoup trop à son aise après une nuit blanche. Elle fronça les sourcils en l'écoutant, en voyant comme il évitait de la regarder dans les yeux plus de quelques secondes.

— Et les archives plus anciennes ?

— Toujours au Centre si je ne m'abuse, la renseigna Lucifer sans lever le nez de son dossier.

— Ah oui ?

— Mhm, dit-il en hochant la tête. Vous ne pouviez pas tout transporter à vous toute seule. Il restait les archives de 2010, si je ne m'abuse.

— 2010 ? répéta Chloé, surprise. Pas plus loin ?

— Plus loin ? répéta à son tour Lucifer, sonnant plus intrigué que froid cette fois. Pourquoi ?

— Pour voir si Jessie Evans aurait pu y avoir séjourné dans sa jeunesse. Ça collerait avec sa situation, elle ne roule pas sur l'or et les adultes reproduisent souvent l'environnement de leur enfance.

— Eh bien, pas dans mon cas, Inspectrice. Mais je ne suis pas humain.

Il tourna une nouvelle page, presque la dernière du dossier qu'il lisait - semblait lire - avec attention. D'attention, il ne lui en donnait toujours qu'un minimum.

Le minimum.

C'était ce qu'elle semblait être réduite à recevoir de lui, non ?

— Par ailleurs, notre dernière victime ne peut pas avoir été pensionnaire du Centre pour la simple et bonne raison que celui-ci n'a ouvert ses portes qu'en 2010.

Chloé se redressa sur son siège.

— Comment tu le sais ?

Lucifer haussa les épaules.

— La plaque commémorative dans le bureau de Mrs. Harris. Notre victime ne peut donc pas être du lot. Ni de celui des bénévoles.

— Pourquoi pas ? demanda-t-elle, sur la défensive, les mains crispées devant son clavier.

Celles de Lucifer fermèrent le dossier posé sur ses genoux, remis dans la pile bien droite sur son bureau. Il les croisa ensuite à mi-cuisses, tendues jusqu'aux talons toujours posés, eux, sur le bord de son espace de travail. Le regard qu'il posa sur elle n'était ni aussi tendre qu'elle l'espérait, ni aussi courroucé qu'elle le redoutait.

Ni agréable, ni désagréable.

Neutre.

Et elle détestait ça.

— Parce que je viens de lire tous les dossiers de cette pile et aucun ne reprend le nom de Jessie Evans dans la liste des bénévoles de l'établissement. Cette liste ou d'autres. Elle n'a aucun lien avec cet endroit, aucun lien retranscrit du moins.

Chloé tapa du poing sur son bureau.

— Fait chier !

Elle enfouit ensuite ses mains dans ses cheveux, ses doigts passés jusqu'à l'élastique fatigué, étiré jusqu'à plus longtemps qu'il ne pouvait tenir efficacement, qu'elle retira à la hâte. Elle secoua la tête, d'autres mèches ajoutées au poids invisible sur ses épaules.

— Il doit bien y avoir un lien… murmura-t-elle.

— Il y en a toujours un, mais celui-ci semble être hors de notre perception, ajouta Lucifer.

Elle leva les yeux au ciel, les fermant brièvement dès que sa blessure se manifesta avec paresse, mais moyenne intensité. Sa main droite toujours enfouie dans ses cheveux emmêlés de sang, d'épuisement avant tout, un sourire sans joie étira ses lèvres.

— Ça nous aide, c'est sûr.

— C'est ce que je m'efforce de faire, oui.

À son ton cassant, Chloé tourna la tête. Ses doigts à l'arrière de son crâne, elle y enfonça presque ses ongles quand les mots sortirent de sa bouche, inarrêtables, imbéciles.

— C'est que tes efforts doivent être hors de ma perception.

Perceptible, le changement dans la posture de Lucifer l'était. Pas une tension musculaire qui suit le coup - figuratif comme concret - subit, mais plutôt une coupure nette avec la thermodynamique simple de la planète. Ce n'était plus de la "neutralité".

C'était au-delà de sa perception.

L'eau encore imbibée dans le tissu de sa chemise aurait pu geler en effleurant chaque inspiration qui levait sa cage thoracique, ses yeux auraient pu carboniser la pile de dossiers, son écran, le clavier devant elle.

Ils pourraient la carboniser.

Elle.

"Tu es sans importance."

Imperceptible.

— Si mes efforts ne vous apportent rien, je ferais mieux de prendre congé ; annonça Lucifer sans la quitter des yeux, sans qu'elle ne baisse les siens.

Elle aurait pu.

La honte, la colère, l'impuissance et la culpabilité - toutes ces émotions la rongeaient assez de l'intérieur pour extérioriser un peu, la montrer à son partenaire, son-

"Mon Roi…"

Ses doigts se crispèrent à hauteur des touches du clavier, cachés de lui.

Le Roi.

— Bonne idée.

Sa réponse le blessa davantage ; elle pouvait le voir à ce léger froncement de sourcils, à ses doigts qui écrasèrent l'accoudoir de son siège avant de se lever avec grâce, calmement.

Trop calmement.

Trop neutre.

Trop tard pour qu'elle puisse revenir sur sa décision, son imperceptible sensation d'impuissance. Trop tard pour s'excuser de l'en rendre fautif. Ce n'était pas lui le problème.

Pas seulement.

Muette, bornée à ne rien dire qu'elle pourrait encore plus regretter après-coup - peut-être plus que de le voir partir maintenant, ne serait-ce que jusqu'au lendemain matin -, Chloé le regarda lisser inutilement les plis marqués au bas de sa chemise salie par la nuit.

Par elle.

— Appelez-moi si jamais Miss Lopez a du nouveau sur notre affaire, Inspectrice.

L'intonation fit remonter colère, honte et culpabilité dans le creux de ses épaules. Elle hocha la tête et le regarda partir, les épaules baissées, soumises à du trop perceptible pour qu'elle y succombe complètement.

"Quand on est Diable, on ne compte pas !"

Chloé se redressa sur son siège, penchée la seconde suivante sur le dossier suivant, suivant à peine les pas du Diable hors du commissariat.

Ça…

Ces meurtres, ces victimes, ce cinglé en liberté…

Ça, elle pouvait l'empêcher.

Elle pouvait comprendre ce lien.

-xXx-


— Non, non… Oui, merci pour votre aide. Oui, bonsoir.

Chloé raccrocha avec un soupir.

C'était à n'y rien comprendre.

Du soupir vint une longue inspiration portée par la longue inspection des dix dossiers ouverts sur toute la surface disponible de son bureau. Elle referma le onzième et le jeta sur le seul coin de métal encore visible sous cette montagne de paperasse, proche d'un autre soupir.

Ses mains tirèrent un autre dossier, déjà ouvert, déjà parcouru de nombreuses fois, déjà inutile une fois ses yeux posés à nouveau dessus. Elle le re-parcourut une énième fois, malgré tout. C'était la seule chose à faire. Cette femme avec qui elle venait de raccrocher - une certaine Krista - lui avait assuré que toute la liste des bénévoles avait déjà été remise au commissariat. À elle donc, l'inspectrice chargée de ce dossier.

Elle, oui.

En charge de ces dossiers, comme beaucoup d'autres.

Elle allait trouver.

Elle allait changer les choses.

"Tu comprends maintenant pourquoi ta proposition est impossible."

Elle ne comprenait toujours pas ce qui avait pu amener le tueur à s'en prendre à Jessie après Penelope. Pas le même âge ni la même situation financière, l'une tuée de façon très méthodique… tout dans le contrôle, après une longue préparation du terrain. Calme, même quand il avait risqué tout faire capoter en utilisant Francis, ce qui était pratique. Ce qui voulait probablement dire qu'il n'aurait pas pu approcher la maison de Pénélope - moins de risque de perdre le contrôle dans un environnement plus restreint, plus de temps pour peaufiner la mise en scène au besoin, mise en scène très importante pour lui.

Chloé tourna une autre feuille de noms.

Des noms et des noms qui traversaient ses sens, poussaient ses spéculations.

Peut-être qu'il n'aurait pas pu approcher aussi directement Pénélope, qu'il n'inspirait pas assez confiance ?

Non, non.

Il s'était fait passer pour un bénévole au centre. Il n'aurait jamais pu en faire partie s'il n'inspirait pas un minimum confiance au personnel et jeunes hébergés là-bas.

C'était autre chose.

Elle lâcha la liste interminable de noms et se pencha vers le coin gauche du bureau, renversant le pot de stylos au passage pour prendre le dossier de la première scène de crime. Elle l'ouvrit par-dessus le dossier des bénévoles, passant les photos rapprochées du corps pour les gros plans de la rue.

À l'heure présumée de la mort, ce passage devait être bondé. La circulation chaotique du matin, les passants pressés de rejoindre leur travail ou ceux qui en rentraient justement - il y avait beaucoup de snacks, bars et coffee shops ouverts 24H sur 24 dans le coin. Elle le savait pour le nombre astronomique d'appels reçus pour vol à main armée là-bas, à l'époque de ses débuts dans la police.

C'était bondé.

Peut-être ce qu'il recherchait.

Ne pas être remarqué, jamais.

C'était Franck qui avait versé le poison. Pas lui.

Et pour Jessie ?

Le dossier de Jessie Evans maintenant ouvert devant elle dans un fatras de pages dont la moitié tomba à terre, Chloé parcourut les clichés pris par Ella la veille. Le désordre, les traces de lutte… c'était peut-être le résultat qu'il obtenait sans ce petit coup de pouce extérieur ? Sans personne pour le rendre transparent ?

L'un comme l'autre, le bazar qu'il a laissé là-bas, c'était…

Ça n'avait aucun sens.

"Tu ne prends pas le problème sous le bon angle."

Première leçon apprise à la criminelle ; un meurtre violent incluait forcément des émotions incontrôlables, que la victime et le meurtrier se connaissaient. Ou qu'elle représentait une pulsion, une frustration à ne pas laisser passer.

Chloé passa son doigt sur la théière immortalisée.

La première option semblait la plus logique.

Chercher après Jessie Evans dans les dossiers des bénévoles l'était aussi, logique. Elle et le suspect auraient pu se connaître ainsi, en travaillant au centre. Et Lucifer avait prouvé qu'une telle rencontre entre les deux victimes était impossible.

"C'est impossible."

C'était logique.

Alors pourquoi le nom de Jessie ne disait rien à la responsable du recrutement, cette 'Krista' ? Reculant son siège, Chloé ramassa les papiers et fardes en carton sans démordre à cette possibilité. Peut-être bien qu'elle aussi avait donné un faux nom, enlevé la photo de son dossier - comme leur principal suspect. Elle avait parcouru le dossier des bénévoles assez de fois pour connaître chaque visage altruiste du Centre.

Mais aucune vidéo du système de surveillance n'a montré la seconde victime sur les lieux.

Mais ça restait "possible".

Secouant la tête, elle se pencha sous le bureau pour récupérer une feuille coincée sous la corbeille. Elle en secoua la poussière, lut quelques lignes là, agenouillée au sol.

Du possible…

On ne prouvait pas le bien-fondé d'un mythe avec du possib—

La main de Chloé serra le papier, en chiffonnant une portion. Elle ferma les yeux et déglutit, de retour sur son siège la minute suivante, suivant du regard ses mains légèrement tremblantes trier des feuilles dans un ordre désordonné. Elle tira sur les bords de la feuille chiffonnée, passa ses mains dessus pour lisser les mots brutalisés par sa poigne, des mots qui parlaient de brutalité également.

Un cambriolage chez Penelope quelques mois avant sa mort.

Un compte-rendu du policier, le premier arrivé sur les lieux.

Elle lut chaque mot passé sous ses doigts, ceux de la vitre cassée au rez-de-chaussée, l'appel des secours, l'état d'angoisse manifeste de la victime du vol à l'hôpital.

"En état de choc".

Ses doigts s'arrêtèrent sur le dernier de ces quatre mots. Elle se mordilla la lèvre inférieure.

"Tu devrais te reposer, Chloé."

— Je vais bien, marmonna-t-elle aux papiers étalés devant elle.

— Tant mieux pour toi.

Chloé sursauta et leva la tête. Mazikeen arqua un sourcil à ses yeux écarquillés, sa main partie trop rapidement vers son holster pour soutenir ses précédents marmonnements. La démone posa sa veste en cuir sur le siège vide de l'autre côté du bureau.

— Maze… soupira Chloé, soulagée.

Elle ramena sa main, toujours tremblante, sur le bureau, envahie par un sentiment de honte.

— Tu m'as fait peur.

— C'est toi qui as une tête à faire peur.

Chloé pinça les lèvres et se gratta la tempe, grimaçant aussitôt que son ongle érafla le pansement et la plaie cachée dessous.

— Qu'est-ce que tu viens faire ici ? demanda-t-elle, ignorant l'observation de son amie.

— Qu'est-ce que tu fais encore ici… sans Lucifer ?

— Réponds à ma question, Maze.

Cette dernière haussa les épaules, mains posées sur le dossier du siège.

— Ellen préférait qu'on se retrouve ici.

— Ellen ?

— À ton tour Decker, de répondre à ma question, exigea la démone tandis qu'elle détaillait Chloé du regard.

— Je bosse. J'essaie de trouver un meurtrier. La routine.

Chloé fit mine de replonger dans ses dossiers même si ces yeux ne voulaient plus rien voir d'autre que des lignes sombres et floues. Elle alluma la lampe sur le coin du bureau, pas plus aidée dans sa lecture.

— Est-ce que ça a un lien avec le fait que Lucifer a manqué sa session avec Linda ce soir ?

Chloé releva la tête trop vite pour prétendre le contraire. Elle le savait, Maze le savait - son sourire était trop grand, trop assuré d'avoir fait mouche. Chloé plissa les yeux.

— Comment tu sais qu'il a manqué sa session ?

Fiou ! J'aurais dû prendre une robe plus ample - j'ai l'impression que mes seins vont exploser d'une seconde à l'autre ! se plaignit Linda en tirant sur le tissu de sa petite robe rose qui lui arrivait à mi-cuisse, l'autre main en coupe sous son sein gauche.

Chloé dévisagea la thérapeute arrivée dans le dos de Mazikeen.

— Linda ?

Linda cessa de tripoter sa poitrine pour lui sourire.

— Hey, Chloé.

Elle inspecta ensuite l'allure de cette dernière, sourcils froncés.

— Qu'est-ce qui t'es arrivée ? Non, tu me raconteras ça autour d'un verre. T'es pas encore prête ?

Chloé referma la bouche, ouverte pour la première question, presque close pour la seconde réaction de son amie qui tirait à nouveau sur sa robe à hauteur des fesses, cette fois.

— Prête ? Prête pour quoi ?

— Maze ! Linda ! Timing parfait, doc ! les congratula Ella, accourue de son labo pour en taper cinq avec Linda puis Mazikeen, quoique que celle-ci lui rendit la pareille avec trop d'entrain.

Ella se massa la paume avec une légère grimace, se tournant ensuite vers Chloé ; toujours perplexe, toujours sans réponse.

— Oh mince, mi stupido ! Désolée, Clo, j'ai… j'ai complètement oublié de te prévenir que c'était soirée filles ce soir. Enfin, je voulais te le dire hier soir, mais tu étais en planque et puis tu es arrivée cognée comme un hochet ce matin pour te friter avec la chefou ensuite et-...

Ella reprit son souffle, secouant la tête.

— Et puis tu es sortie avec une mine encore plus sombre qu'à ton arrivée, à me demander les analyses pour cette fiole et je n'ai pas… Désolée ! s'excusa-t-elle encore avec une expression contrite.

— Ella, c'est rien, respire. Tu as parfaitement le droit de faire la fête, mais moi je ne peux pas ce soir.

— Ne peux pas ou ne veux pas, Decker ? insinua Mazikeen, s'attirant un regard agacé de son amie.

— Chloé, tu es sûre ? s'enquit Linda, moins insistante mais la mine soucieuse. Tu as l'air d'en avoir besoin…

Chloé secoua à nouveau la tête, un sourire plaqué sur ses lèvres, ses mains passées sous la farde cartonnée qu'elle remplit de papiers divers, sans se soucier qu'il s'agisse des bons documents dans le bon dossier.

— Je suis sûre, dit-il d'une voix plus rauque qu'à l'accoutumée, évitant le regard perspicace de Linda pour s'accrocher à celui d'Ella. Et j'ai surtout besoin de ces analyses.

— C'est en cours, mais les résultats ne sortiront pas avant demain en fin de matinée.

Chloé lâcha un soupir.

— Si tard ?

Ella hocha la tête.

— La moitié du personnel de labo est en congé.

— Génial, maugréa Chloé en fermant le dossier.

— Allez viens, Decker ; dit Mazikeen en ramassant sa veste sur le siège, Linda déjà partie vers les escaliers. On va se bourrer la gueule et se moquer de tes peines de cœur.

— Peines de cœur ? répéta Ella, sourcils haussés. Ça va pas avec Lucifer ? Où il est d'ailleurs ? Je l'ai pas vu depuis cet aprem.

Chloé toussota et se gratta la joue, évitant le regard de Mazikeen et le sourire innocent d'Ella. Sans sa perspective à elle.

— Il… Il n'avait pas besoin de rester ce soir, alors…

"Je ferais mieux de prendre congé."

"Bonne idée."

Elle inspira, expira lentement avant de se lever de son siège, bras en métal serré de sa poigne tremblante à en imprimer la forme dans sa paume. Tout cela, pour ne pas laisser ce tremblement, cette vulnérabilité qui ne trompait personne, dans le ton de sa voix.

— On va où ?


NA

Le cœur sera à la fête entre potes pour le prochain chapitre !

Merci beaucoup d'avoir lu celui-ci :3

Pas de date précise pour la publication suivante (je suis encore occupée à traduire en anglais et je préfère publier dans les 2 langues simultanément), mais c'est une affaire de semaines.

À la prochaine et portez-vous bien !