NA :

Un gros merci pour vos reviews sur le chapitre précédent. En voici un autre qui a failli me rendre chèvre (jeu de mot validé !) - plusieurs fois.

Qui aurait pu croire qu'écrire un personnage en train de perdre pied n'était pas sans quelques difficultés, hm? XD

Mais on y est arrivé ! (Merci à Alindorie et OkamiShadou98 - que ferais-je sans vous? :3)

Tribe night, c'est parti X)

Musiques :

Lose control | MEDUZA, Becky Hill, Goodboys

Bring me down | B3LLA, xChenda (fin de chapitre)


UNE LISTE

16


Le bruit était un silence plaisant.

Un silence "plaisant" était d'ordinaire sans bruit, par définition, mais Chloé - bien que grande adepte du silence ordinaire qui l'accueillait chaque soir après avoir couché Trixie - se plaisait à le redéfinir ce soir.

D'ordinaire, elle aimait n'entendre plus que ses pensées se chevaucher après chaque dossier lu paresseusement dans son lit ou son canapé. Mais pas ce soir. Ses pensées, penser tout court, étaient un vacarme assourdissant. Cela ne l'avait menée à rien ces derniers jours, rien que des problèmes sans solutions qui grossissaient entre ses maigres pensées rationnelles, pleines d'espoirs idiots.

La musique, assez forte pour l'étourdir, autant que l'alcool coulant entre ses lèvres, les voix des personnes sur la piste de danse, dans chaque espace respirable disponible - comment une boîte de nuit autre que le Lux pouvait faire salle pleine un lundi ? - et les bruits de verres brisés, de plus en plus rapprochés tandis que se rapprochait l'aube…

C'était le silence 'plein' qui l'empêchait de penser.

C'étaient ces ombres, cet or lumineux qui léchaient la peau, les vêtements, les cheveux plaqués par la sueur et le sol martelé de talons aiguilles, de baskets, de bottines colorées.

C'était une bulle épaisse de sons qui n'en laissaient passer aucun autre.

Un entracte vraiment plaisant.

Chloé tourna son verre contre sa lèvre inférieure, son gloussement assourdi par les cris de joie des personnes pour une nouvelle musique qu'elle pouvait juger comme 'plaisante" à entendre leur réaction. Elle rattrapa quelques gouttes de tequila coulées de lèvres à menton à l'aide d'un doigt. Son regard s'égara sur les gesticulations rythmées devant elle, puis sur le bar assailli comme jamais, à quelques mètres de leur "coin tribe".

Bien que plus à son aise que d'ordinaire, elle appréciait que Mazikeen ait pu leur trouver un endroit assez à l'écart de la foule et musique pour en profiter sans se laisser submerger. Elle avait l'impression d'être sous les coulisses, avec les quelques marches montantes vers la piste, les pas et cris au-dessus de sa tête et l'ambiance plus tamisée dans cette partie du club.

Plus intime aussi.

Pour le sol noir de la piste de danse, les lumières vives et fluorescentes qui passaient et repassaient d'un déhanchement à l'autre, tout était plus doux à ce niveau. Moquette rouge, banquettes et chaises noires, le plafond assez bas pour le toucher en se mettant sur la pointe des pieds - pour tous ces pieds qui couraient, sautaient, se traînaient de l'autre côté - et les lampes rouges…

C'était doux, charnel.

Un cocon plaisant pour sa douce, non-charnelle dérive.

Chloé n'arrivait pas à se rappeler le nom précis de l'endroit, pas du tout en fait. Mais ça avait forcément beaucoup à voir avec sa volonté de ne rien penser. Ou penser à rien de bien compliqué jusqu'à ne plus savoir penser du tout.

Elle arrivait encore à compter sans erreur les verres vides amassés sur la table devant et ceux qui lui manquaient pour atteindre ce but ; c'était donc que celui-ci était encore loin. Pas aussi loin que le bar.

Elle tendit le cou, ignorant la dégringolade de verres à ses pieds, ses yeux caressant le bar d'une extrémité occupée à l'autre. Sa dérive marqua un temps d'arrêt, juste sur les lignes verticales tout le long du comptoir, sous celui-ci, derrière les jambes des clients assoiffés. Ce n'était pas la même couleur que-

Non.

Pas de pensées comme ça.

Pourquoi pensait-elle à ça ?

Chloé secoua la tête et regarda plus haut.

Mauvaise pioche.

Elle ne pouvait pas regarder ailleurs que le dos large de cet homme, sur le coin du bar, entre deux femmes qui discutaient tranquillement en attendant leur commande. Sa veste était moins bien coupée, mais c'était la même couleur.

Anthracite.

Son menton, supporté par sa paume jusqu'ici, se trouva vite éraflé par ses ongles. Sa gorge nouée autour de l'alcool qui ne descendait plus aussi vite le long de celle-ci.

L'homme était plus petit.

Chloé gloussa contre sa paume presque poing sous son menton, contre ses lèvres.

Tout le monde était plus petit en comparaison.

Elle déglutit.

Ne pas penser. Ne pas penser à Lu-

Mais penser à ne pas penser, c'est penser à lui malgré tout. Comment en était-elle arrivée à ne plus pouvoir s'en empêcher ? Elle regardait juste autour d'elle, comme depuis qu'elle s'était installée dans ce petit coin de bruits, pas du tout "chaude pour une danse de dingue" comme Linda et Ella.

Alors quoi ?

Elle nota ensuite le changement de musique, comment les corps ne sautaient plus pour "danser" mais se collaient les uns aux autres. Lents, partagés, désirés.

Chloé soupira et s'empara d'un des "trop" peu nombreux derniers verres pleins dans ce vide de bruits.

Ces paroles vides qui ne résonnaient pas du tout en elle.

Elle ne perdait pas le contrôle et n'avait pas besoin de l'appeler.

Pas. Du. Tout.

Son verre vide, son regard repartit instinctivement - incontrôlable - vers le couple de femmes pas tant intéressées que cela par les avances gauches de l'homme qu'elle avait cru pouvoir comparer avec…

Avec l'incontrôlable.

Ses yeux s'accrochèrent à celle qui était la plus proche de l'homme. Sa mini-jupe était plus "mini" que jupe, ses cheveux longs. Longs et noirs.

Ce fut là que ses yeux furent le moteur de la pensée de trop, celle qui l'amena à ouvrir la bouche pour autre chose que l'alcool ou les gloussements légers d'une cuite imminente.

— Ta mère, Lilith… de quoi elle a l'air ?

Avant même d'entendre sa réponse, de finir sa question, Chloé tourna la tête vers Mazikeen.

Cette dernière haussa les épaules.

— À une garce enragée, pourquoi ?

Chloé dévisagea la démone. Elle pensa trop à sa réponse qui ne répondait à rien. Elle pensa à Mazikeen qui pensait trop pour l'interroger en retour. Pourquoi s'embarrasser de ses raisons ? Elle n'avait pas eu l'air tant intéressée par celles-ci quand Chloé avait bu verre après verre sans dire un mot.

Non pas que la démone eût été très causante elle aussi.

Mazikeen n'avait besoin d'aucune raison pour boire elle-même, pour se taire, régner sur une boîte de nuit qui n'était ni la sienne, ni celle de son ancien patron.

Bon sang.

Chloé pensait beaucoup trop, trop vite.

Se dire que la démone semblait dans son élément, presque une reine avec ses jambes croisées et ses bras étendus sur la banquette en cuir, n'était pas de trop. C'était peut-être une réponse aussi.

Démone. Mère des démons.

On disait quoi ? Telle mère, telle fille ? Ça devait pouvoir s'appliquer aux démons.

Chloé insista, sans savoir "pourquoi" ;

Physiquement, Maze.

— Une garce enragée, pourquoi ?

Chloé secoua la tête, posant le verre à moitié vide sur le coussin à sa droite qui roula en arrière, alcool perdu dans la lumière vive et l'ombre indicible du creux entre les lignes du tissu.

— Pour rien.

C'était le cas. Ça ne lui servait à rien de penser à ça, à cette première-première femme faite mère d'une race nouvelle et personne de confiance pour Lucifer qui-

— Lucifer qui quoi ?

Chloé se tourna à nouveau, plissant les yeux en après avoir noté l'expression raillarde de la démone.

— J'ai pensé tout haut, c'est ça ?

Le sourire de Maze s'élargit.

Elle soupira.

— Génial.

Elle entendit la démone se redresser sur la banquette et bientôt, un shot rempli à ras bord fut agité sous son nez froncé. Chloé croisa le regard de son amie, moins goguenarde mais toujours plus souriante qu'elle-même ne l'avait été depuis…

Depuis des jours, en fait.

Ou bien noircissait-elle le tableau ?

Il n'était pas si noir que ça.

Elle sourit. Anthracite, à la limite.

Le tableau n'avait pas toujours été si sombre pourtant. Il ne l'était pas avant de savoir que rien ne pourrait retenir un ange, et certainement pas une mortelle. Que pouvait-elle contre la volonté de Dieu, le décompte du Diable qu'il prétendait élargi pour beaucoup de choses ?

Beaucoup de choses si ce n'était elle.

Assombrir le tableau ?

Elle le dépeignait tel qu'il était, plutôt.

Enfin… Malgré ses espoirs idiots.

L'alcool perla du verre avant ses larmes, chassées dans l'ombre d'un clignement de cils, d'un sourire crispé.

Maze s'abstint de commentaire le temps qu'elle vide ce verre-ci. Elle attendit même le suivant, plus corsé pour la gorge nouée de sa consommatrice. Mais elle la regarda, sans un clignement de cils. Attentive, trop pensive.

— Qu'est-ce que cette garce vient faire dans votre handicap chronique à baiser un bon coup ? demanda-t-elle après que Chloé eut posé le verre sur la table et accepté un autre sans broncher.

Chloé ricana. La sensation de brûlure dans sa gorge n'était rien en comparaison de celle qui encerclait ses yeux. Plissés, quasiment clos au chagrin ricané au bord de ce…

Elle ne saurait plus faire le décompte des verres passés de mains à gosier.

Se rapprochait-elle du nombre de non-retour ?

"Quand on est Diable, on ne compte pas !"

Non. Pas encore assez.

Elle devrait sérieusement envisager de se taire. Ou de danser. L'un comme l'autre ne la purgerait pas aussi rapidement de cet alcool si bien utilisé contre ses pensées que les mots qui sortaient de sa bouche.

— Rien.

Elle déglutit, gorge pas assez ravagée pour taire ses prochains mots - percées vives dans sa bulle de dérive.

— Rien du tout. Tout… Je-

Maintenant Mazikeen la regardait fixement. Un autre signal pour se taire. C'était Mazikeen ; démone qui ne comprenait rien à rien aux émotions humaines. Qui s'en fichait, dans le meilleur des cas.

C'était Maze.

Elle aurait mieux fait de parler avec l'une de ces femmes trop belles, trop proches de celles rêvées la nuit d'avant. À cet homme trop peu proche de Lucifer.

Mais parler était la dernière chose qu'elle avait envie de faire ce soir, non ?

— Tu ne sens pas parfois…

Mazikeen arqua un sourcil pour rien que les trois premiers mots. Plus aucun signal n'avait d'influence sur elle, cependant. Elle était esclave de ses pensées, les plus affligeantes d'entre toutes.

— … parfois impuissante ? Tu sais… avec Ève. Votre relation.

Le reniflement dédaigneux de Mazikeen était attendu.

— Je suis une démone, dit-elle après avoir bombé le torse.

— Une démone laissée sur le bord de la route par la première personne qu'elle ait jamais aimée. Comme moi, avec le premier diable que j'ai jamais ai-...

Chloé se tut - victoire ! - son verre suspendu entre genoux trempé d'alcool et sa bouche pincée. Elle fronça les sourcils.

— Tiens, il t'a aussi laissée sur le bord de la route, non ? Sans rien dire, en plus !

Elle sourit, yeux levés vers les lumières du plafond. Elle devrait faire n'importe quoi sauf sourire. Mais, tout à coup, elle n'était plus si seule sur le bord de route. C'était plus plaisant à penser qu'elle n'aurait cru. Avoir un point de comparaison.

— Je suis prévenue, moi… je devrais même pas me plaindre ! gloussa-t-elle avec un haussement d'épaules trop haut, trop rapide à retomber.

Le silence de Mazikeen qui s'ensuivit fut très déplaisant à entendre.

Pourquoi ne trouvait-elle subitement rien à dire sur les émotions humaines ? Même pas une petite insulte ?

Puis, finalement...

— Va chier. Et je te préfères sobre et pleines d'espoirs, Decker.

Chloé rit doucement, plus fort ensuite, presque pliée en deux sur la banquette. Si Maze en était à la préférer sobre…

Elle se redressa et inspira profondément par le nez, hochant la tête.

— Moi aussi. C'est juste que je… je suis…

Maze arqua un sourcil.

— Impuissante ?

Chloé sourit.

— Assez oui. Tu es sûre de vouloir parler de sentiments avec moi ? s'enquit-elle ensuite.

Elle-même n'était pas sûre de vouloir poursuivre, plus autant de ne plus vouloir y penser. Et il n'y avait plus de verres pour éviter la question. Chloé était coincée, mais pas Maze. C'était une démone. Pas impuissante, juste indifférente à son sort.

Cette dernière haussa une épaule, son bras bougeant à peine contre le cuir.

— C'est ça ou danser avec Ellen et Linda.

Le rire de Chloé sonna plus enjoué. Elle et Mazikeen échangèrent un sourire, à défaut de trinquer à la chorégraphie très particulière des deux membres de la tribu au milieu de la piste. Le reste des personnes s'étaient écartées des bras vifs d'Ella pour former un cercle parfait autour d'elle.

— Tu restes prudente, pour une démone.

— Je ne me bats que pour gagner.

Personne ne pouvait gagner contre Ella, la championne du déhanché.

— Mais tu perds continuellement avec Ève, non ?

L'expression de Mazikeen n'était pas particulièrement menaçante, mais pas aimable pour autant. Chloé détourna le regard.

— Désolée, c'est juste que-... J'ai l'impression que tu peux comprendre ma situation. Tu connais Lucifer, tu connais ce sentiment d'impuissance quand ils te laissent derrière sans pouvoir rien y changer, non ?

Elle se mordilla la lèvre.

— C'est plus qu'un vague sentiment. C'est un fait. Il va partir comme il est revenu. Sans que je puisse y faire quoi que ce soit.

— Ça ne sera un fait que si tu te résignes.

Chloé lâcha une exclamation amère, détourna le regard vers la piste, vers n'importe où ses larmes ne couleraient pas. Elle enfonça ses ongles dans son jean pour ne pas essuyer de ses joues ce qui n'y coulait pas encore.

— Je ne peux pas non plus me cacher derrière des espoirs insensés, Maze ; répliqua-t-elle. Lucifer va partir et je ne peux rien faire contre.

Elle soupira ensuite, fermant les yeux.

— J'en ai déjà discuté avec lui. S'il dit que c'est impossible, alors ça doit l'être. Je ne vois même pas pourquoi je continue à-

— Peut-être parce que tu n'y crois pas une seule seconde ? insinua la démone.

— Lucifer ne ment pas, Maze.

Ça aussi, c'était un fait.

Mazikeen éclata de rire, tête jetée en arrière, bouche grande ouverte sur ses dents terrifiantes dans l'ombre du club. Avait-elle déjà utilisé ces mêmes dents pour tuer d'autres démons en bas ? Parce que… les démons se tuaient entre eux. Non ?

Son rire tarit, Maze secoua la tête, encore assez hilare pour sourire avec une désinvolture qui manquait à Chloé. Celle-ci plissa les yeux, agacée.

Quoi ? C'est toi-même qui me disait qu'il ne pouvait, ni ne voulait mentir l'autre jour !

— Bien sûr qu'il ne veut pas. Ça veut pas dire qu'il est capable de voir la vérité en face, souligna la démone avec la même assurance.

Chloé regarda fixement cette dernière, l'espoir lui brûlant la poitrine.

— Ça veut dire qu'il y a un moyen ? souffla-t-elle.

Mazikeen fronça les sourcils.

— Pas que je sache.

Wow, s'exclama Chloé sans entrain, sans espoir. Super. Je me sens beaucoup mieux. On re-discute quand tu veux, Maze, mais là je crois que j'ai ma dose pour ce soir !

Non. Impossible. Pas qu'une démone - un créature de l'Enfer même -, ni même le Diable ne sache, dans leur vérité et satanée perception à eux. Pas que quiconque sache et ne voulait vraiment savoir.

Chloé était proche de ne plus vouloir savoir quoi que ce soit d'autre que la rigidité des draps de son lit contre ses cris de rage. Au moins jusqu'au lendemain matin.

Elle se leva et poussa deux des trois coussins posés sur la banquette pour récupérer sa veste. Trouvée sous les pieds de la démone, Chloé se redressa, une main passée hâtivement dans ses cheveux.

Sa main gauche trouva un appui avisé sur le bord du siège, juste le temps que sa vue… que tout le haut de son corps s'y fasse.

— Je ferai mieux de rentrer.

Maze hocha la tête, enfonçant le clou.

— Histoire de ne pas voir la vérité en face ?

Elle comprenait maintenant pourquoi les démons n'étaient pas fan des sentiments, ni d'en parler avec d'autres. Pas du tout leur point fort. Plus un point de non-retour pour les pensées de Chloé.

Ne pas voir la vérité en face ?

Elle l'affrontait tous les jours depuis son départ, depuis son retour !

Elle se battait seule.

Elle seule cherchait des solutions, se heurtait à des refus, s'en lamentait, n'en dormait pas la nuit, n'en vivait plus le jour. Elle seule avait essayé de contrôler le temps qu'il avait décidé de leur impartir - si peu de temps sur Terre pour aller… plus loin.

Jusqu'à plus rien pendant huit mois ici, à imaginer ces quelques centaines d'années là-bas.

À imaginer seule.

Seule.

Encore.

— Houla, je sens plus mes pieds ! geignit Linda dans le dos de Chloé.

Elle s'affala auprès de la démone avec un soupir et retira ses talons avant que son regard ne se pose sur Chloé et sa veste.

— Tu t'en vas déjà ?

Il s'en va.

Sans prévenir, sans penser à autre chose que cette vérité, Chloé éclata en sanglots. Ceux-ci abondèrent si vite qu'elle ne put qu'imaginer la surprise sur le visage de Linda et le dédain sur celui de Mazikeen. Ou bien était-ce de la pitié ?

Ses affaires lâchées au sol, elle porta ses mains à son visage, celles-ci très vite incapables… impuissantes à contenir le flot d'émotions humaines. Elle avait envie de se recroqueviller à même la moquette, forcer cette bulle à l'encercler fort.

Si fort qu'elle en suffoquerait.

Elle voulait ses bras autour d'elle. Elle voulait du temps, tellement plus de temps. Elle voulait avoir le choix. Elle voulait-

Elle voulait-

Elle voulait avoir le temps de penser à eux, à comment devenir un "eux". À comment le rester. À ne plus se sentir seule en bord de route, qu'il soit sur ce plan ou pas. Pourquoi se sentait-elle déjà si seule ?

Pourquoi en était-elle toujours à se débattre seule dans cette catastrophique alternative ?

C'était tout ce qu'elle avait voulu éviter.

Mais Lucifer… Ses réponses à tout, son assurance…

Chloé, conduite vers la banquette par l'une des trois seules personnes qui ne la laisseraient pas seule pour une fois, laissa larmes et gémissements lamentables s'étouffer dans les serviettes en papier qu'on lui tendait. Certainement pas par Mazikeen dont elle sentait le regard lui percer la tempe, y faire plus de mal que le coup porté par un crétin meurtrier.

Oh oui, les émotions humaines craignaient vraiment.

Oui, elle était faible.

Une démone, le Diable… aucun ne pouvait donc comprendre, une bonne fois pour toute, qu'elle était humaine ?

— Ella… tu m'étouffes, grogna-t-elle contre les bras d'acier de cette dernière.

Chloé ne l'avait même pas vue revenir de la piste. Elle n'avait plus entendu grand-chose depuis la pensée de trop, les mots malheureux de Linda et ses sanglots. À juger comment elle se sentait vide, si lourde, à comment sa peau brûlait presque sous ses yeux mi-clos… cette cécité émotionnelle avait bien pu durer des heures.

Mais la piste de danse n'avait pas désemplit, les premiers rayons du soleil n'avaient pas encore percé les vitres larges à l'autre bout de celle-ci.

Les bras d'Ella restèrent autour de son cou, quoique moins étouffants après sa demande. Chloé pouvait même tourner la tête. Se faisant, elle put avoir un aperçu clair des conséquences de sa crise sur le visage de chacune de ses amies.

D'abord Ella, ses yeux de biche fardés de bleu pailleté - si écarquillés, si chagrinés pour elle. Elle allait être l'objet d'attentions en tout genre dès le lendemain - ce ? - matin. Elle craignait déjà le genre de chacune d'entre elles.

Linda ensuite, assise de l'autre côté de la banquette, ses doigts serrant d'autres serviettes en papiers sur ses genoux. Elle pinçait la lèvre et réajustait ses lunettes sur son nez, signe imminent d'une entrevue à caractère thérapeutico-amicale d'urgence.

Et pour finir, Mazikeen, piquet droit derrière Ella. Mazikeen qui, contrairement à ce qu'elle lui avait promis au commissariat, n'avait plus ouvert la bouche pour moquer ses "peines de cœur". Elle semblait prête à démolir table, banquette et boîte de nuit toute entière pour la prochaine larme qui oserait couler. Le bruit était suffisamment revenu pour que personne d'autres que ses amies ne prennent connaissance de sa crise et que la démone n'égorge quiconque la regarderait de travers, au moins.

Chloé était prête à parier qu'elle envisageait d'égorger un certain Diable qui avait forcément plus à se reprocher qu'une faible humaine soumise à ses émotions idiotes.

C'était à la fois terrifiant et réconfortant.

— Oh pardon ! Dios mio, ma pauvre Chloé, dis-nous ce qui va pas ! l'encouragea Ella, son bras toujours passé autour de ses épaules. La tribe peut tout entendre !

Avant qu'un seul mot ne sorte de la bouche de Chloé, Ella l'attrapa plus fermement par les épaules.

— Attends ! C'est Lucifer, c'est ça ? Il lui est arrivé un truc ?!

— Ella… intervint Linda, pouce et doigts joints pour lui signifier de ne pas en rajouter.

Ella écarquilla les yeux.

— Il t'a pincé ?!

Chloé gloussa, son rire sonnant comme un sanglot moins pitoyable entre ses lèvres. C'était réconfortant de ne pas se savoir la plus éméchée à ce stade, de voir que la prestation intense d'Ella sur la piste n'avait qu'encouragé l'alcool à se ruer dans son système sanguin. Danser était peut-être ce qu'elle aurait dû faire dès le départ pour ne pas penser.

Mazikeen leva les yeux au ciel quand Linda sourit, plus indulgente.

— Maze, c'est moi où on est à court de carburant ? nota celle-ci.

— Oh, j'ai une folle envie de Pina Colada, s'exclama Ella, se tournant ensuite vers Chloé. Qu'est-ce qui te remonterait le moral ?

Chloé haussa une épaule, essuyant un sillon de larmes sur sa joue.

— Je te laisse choisir pour moi.

— Je vais te ramener un truc à tomber par terre, lui assura la légiste, déjà tirée par l'autre bras par la démone quand elle étreignait celui de son amie en signe de soutien.

La minute suivante, humaine et démone prenait d'assaut le bar quand Chloé sentait l'assaut thérapeutique foncer vers elle. Ce fut pour cela qu'elle évita le regard de Linda et essuya d'autres sillons humides sur ses joues et menton. La serviette était rêche, à peine plus supportable sur sa peau après avoir absorbé toute l'eau salée qui y coulait.

Linda n'attaqua qu'une fois que Chloé eut suffisamment repris son souffle et plié en rectangle, puis en formes de plus en plus petites la serviette sur ses genoux.

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

— On a parlé.

Chloé leva la tête.

— C'est ce que tu m'avais conseillé, non ? poursuivit-elle d'un ton acerbe.

Elle le regretta instantanément, avant que Linda n'exprima peine et culpabilité. Elle ne devrait pas. Chloé secoua la tête.

— Excuse-moi, c'est-... ce serait plus simple si je pouvais t'en vouloir… si je pouvais lui en vouloir.

— C'est le cas ?

La voix de Linda était si douce, si compréhensive.

— Je suis si heureuse qu'il soit revenu, Linda ; dit Chloé en regardant cette dernière, son sourire à peine plus haut que la défaite linéaire qu'il affichait jusque maintenant. Vraiment. Mais… j'en viens parfois à regretter qu'il le soit.

— Parce qu'il va repartir ?

Elle hocha la tête.

— Plus tôt que je pensais. Je-... il laisse l'Enfer sur pilote automatique pendant des années et, tout à coup, parce que môssieur en pince littéralement pour moi… son petit royaume ne peut pas vivre sans lui plus de quatre mois terrestres ?!

D'abord un murmure, la voix de Chloé était montée, presque un cri de rage, presque à se faire vraiment remarquer pour le volume et le contenu étrange de son discours par les personnes alentour en fin de course. Aussitôt dite, criée ; sa détresse voulait larmoyer à nouveau. Chloé inspira profondément, ses ongles enfoncés dans la serviette, dans sa paume après l'avoir déchirée d'une seule pression.

— Quatre mois ? répéta Linda.

Chloé tourna la tête, surprise de la voir exprimer le même sentiment, quoiqu'avec moins d'intensité. La nouvelle semblait la secouer, malgré tout. Alors Lucifer ne lui avait rien dit depuis la semaine dernière ?

Évidemment.

Pourquoi s'embarrasser ?

Ça expliquait sa débandade pour la session de ce soir.

Linda l'aurait forcé à dire une vérité qu'il ne voulait décidément pas voir de face comme elle le faisait. Ou, comme il n'arrêtait pas de le dire, tout était affaire de détails et de perceptions - deux choses qu'ils interprétaient différemment.

— Il ne t'a pas dit. Logique, soupira Chloé.

Elle secoua la tête, triturant la serviette - ou plutôt les morceaux de celle-ci qu'elle se mit à émietter lentement, plus vite ensuite, sur ses genoux. Ce fut toujours occupée à saupoudrer la moquette rouge de flocons rêches et blancs qu'elle laissa ses pensées entrouvrir ses lèvres.

Linda n'avait même pas besoin de ruser pour lui sortir les vers du nez.

Chloé n'avait besoin que de penser.

— Comment je suis supposée annoncer ça à Trixie, Linda ? Elle qui espère tellement qu'il reste pour de bon cette fois ! Et Ella, Dan… il ne me fait plus confiance, ou presque. Qu'est-ce que ça sera quand Lucifer ne sera plus là ? Comment je suis supposée-

—… vivre de nouveau sans lui ? finit Linda pour elle.

Chloé déglutit, le nœud dans sa gorge bien là. Lui ne repartirait pas. Elle pinça les lèvres, son regard accroché à ses genoux collés l'un à l'autre, ces points blancs sur fond bleu.

— Ce n'est pas pour moi que je m'inquiète.

— Tu crois qu'il ne s'en sortira pas en Enfer ?

Chloé laissa échapper une exclamation, secouant la tête.

— C'est le Diable, Linda.

— Justement, qu'est-ce qui t'inquiète ? Qu'il ne puisse pas revenir cette fois ? insista cette dernière.

— Encore faudra-t-il qu'il le veuille… marmonna Chloé.

Elle vit du coin de l'œil son amie froncer les sourcils et se redressa sur sa partie de la banquette, assez loin de Linda pour ne pas être enlacée comme une petite chose fragile, comme elle se sentait précisément. Elle se passa la main dans les cheveux, mèches et morceaux de papier derrière chacune de ses oreilles, avant de pencher la tête en arrière.

La fraîcheur du cuir contre sa nuque moite la fit frissonner.

— Je suis juste... Chloé, tu sais ? Petit miracle de Dieu, mais humaine… que ça lui plaise ou non. Tu sais… continua-t-elle en tournant la tête vers Linda, joue contre cuir, cheveux à effleurer les mots suivants ; Il faut être deux pour qu'un couple fonctionne. Pour que les sentiments deviennent… plus ? Mais lui…

Chloé leva un doigt avec un sourire crispé.

— Lui arrive quand même à la jouer solo ! Parce que… c'est pas moi, pas mes sentiments d'humaines, qui l'ont ramené ici. Ce sont les siens ! Littéralement ! s'exclama-t-elle, mains levées en l'air, frappées sur ses cuisses la seconde suivante. Si ça avait été moi…

Elle gloussa, haussa les épaules.

— Si ça avait été moi, il serait revenu beaucoup plus vite.

Son rire perdu dans la formulation d'une nouvelle pensée, la peur et le chagrin y gagnaient sa voix, brisée.

— Et s'il ne ressent plus la même chose d'ici à son prochain retour, dans huit mois ? C'est tellement plus de temps en Enfer… tellement pour changer d'avis.

— Si les sentiments étaient une question de logique ça se saurait, souligna alors Linda.

— Et Lucifer n'a aucune logique.

Linda pencha la tête de côté.

— Je ne dirais pas ça… juste qu'il a sa propre logique.

Chloé renifla, se mordillant la lèvre.

— Sa propre "perception" ? proposa-t-elle.

Elle pinça les lèvres, goûtant ses mèches de cheveux avant de les tirer d'un doigt. Elle y regarda la spirale s'étirer, se compacter autour de celui-ci en fronçant les sourcils peu après.

— Je déteste ce mot.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il ne fait que me rappeler que je ne suis que… moi, en fin de compte. Loin, très en-dessous de sa perception ; avoua Chloé, d'autres larmes brûlant ses yeux.

Elle arrêta de tourner doigt et cheveux sur eux-même.

Pourquoi elle continuait d'en parler ?

Elle baissa les yeux sur les coussins, le cuir si confortable sur lequel elle déchargeait ce trop plein de pensées accumulées depuis des semaines. Ses yeux écarquillés sur l'expression sereine et beaucoup trop professionnelle de Linda, Chloé pointa son doigt mếché vers elle.

— Bien jouééééééééééé ! Fortiche, Linda.

Cette dernière feignant la surprise, Chloé tapota le cuir de son autre main avec un sourire.

— Tu m'as faite asseoir pour que je te déballe tout. La tactique du canapé… rusé ! Je comprenais pas pourquoi je déballais tout comme ça ! Maintenant je sais.

Linda sourit, n'admettant rien, ne s'excusant de rien.

— Peut-être parce que tu avais besoin de déballer un peu ?

Vraiment rusée.

Chloé secoua la tête, tirant un peu sur les mèches emmêlées autour de son doigts, frottant le cuir de l'autre.

— À cause du piège canapé… 'viens de te le dire, murmura-t-elle en détournant le regard.

— Écoute…

Elle entendit Linda s'approcher. Oh, elle n'avait pas besoin de câlins. Vraiment pas. Mais Linda s'en garda bien. Ses doigts vinrent juste au secours de ses cheveux emmêlés pour de bon autour d'un doigt plus pitoyable qu'accusateur maintenant.

Pitoyable.

Chloé l'était. C'était perceptible à tous points de vue.

— Tu es toi, mais ça ne veut pas dire que tu n'as jamais eu ton mot à dire. Tu as plus de pouvoir sur Lucifer que tu le crois.

— Je le rends vulnérable je sais… tu parles d'un pouvoir !

— Pas seulement physiquement.

Chloé dévisagea Linda, celle-ci écartant délicatement une autre mèche qui retomba dans le reste de sa masse désordonnée.

— Je sais. Lucifer m'a dit comment ses réponses physiques changeaient selon ses émotions.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire. C'est plus simple que ça, plus compliqué aussi… C'est de Lucifer qu'il s'agit, après tout ! Un crétin qui refuse de passer par la porte parce que ça a l'air d'un piège, maugréa Linda en levant les yeux au ciel.

— Ça veut dire quoi ça ?

— Ça veut dire que Lucifer est la personne la plus immature et la plus méfiante que je connaisse. Égocentrique comme il est, il soupçonnerait son reflet d'être de mèche avec son Père pour lui mener la vie dure ! s'emporta Linda.

Elle prit une profonde inspiration, se concentrant plus que nécessaire sur les minces cheveux autour de sa main.

— Bref… ce que je veux dire par là, c'est que si Lucifer en est venu à conclure un marché avec son Père pour toi ; c'est la preuve que tu as un pouvoir unique sur lui. Parce que… personne ne peut obliger ce crétin à faire une chose pareille. Personne si ce n'est toi.

— Mais je… je ne mérite pas tout ça, Linda.

Chloé fixa le plafond, se refusant de cligner des yeux. Un nouveau flot de larmes n'attendait que ça. Ses cheveux lâchés, couronne d'or pour la Reine, n'attendaient plus que leur chute imminente.

— Tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il endure pour moi… et je n'ai que trois malheureux mois pour lui rendre la pareille ? Comment je suis supposée faire ça ?

— Qui la joue solo, maintenant, mh ? insinua Linda.

Chloé soupira, fermant les yeux sur sa seconde défaite larmoyante.

— Je sais. Vivre ce que l'on prêche, hein ? rit-elle piteusement. Mais c'est Lucifer. Tu l'as vu, Linda. Il est-

— … lui ?

— Beaucoup trop lui, par moments, renchérit Chloé après avoir rouvert les yeux. Et des moments, on en a pas des masses… Mais lui se contente de-

Elle leva les mains.

— … de faire comme si de rien n'était.

— Tu voudrais qu'il fasse quoi ?

— J'en sais rien, je-

— Ça c'est parce que tu réfléchis beaucoup trop, Decker. Et lui, pas assez.

Mazikeen, furtive par nature et directe par défaut, posa un plateau de bouteilles et de verres remplis à rabord sur la table.

— Tu sais ce qu'il te faudrait ?

Chloé leva les yeux au ciel.

— Pitié, ne dis rien…

— Une bonne baise.

— Et elle le dit, soupira Chloé.

— Qui veut une Pina Coladaaaaaaaa ? chantonna Ella, un cocktail dans chaque main.

Chloé accepta volontiers le verre et but quelques longues - très longues - gorgées avant de répondre à la démone ;

— Écoute, le sexe n'est pas le problème.

À peine eut-elle prononcé ces mots que toutes n'en dirent plus un seul. Quoique le sourcil arqué de Mazikeen en disait bien assez. Elle échangea un regard avec Linda, beaucoup trop discrète pour son analyse précédente. Chloé lâcha sa paille sur un grognement.

— Oh voyons… Dis-lui, Linda !

— Eh bien… commença cette dernière, grimaçant.

— Vous l'avez toujours pas fait ? s'exclama Ella, déjà à son second cocktail.

Chloé pinça les lèvres.

— Ce n'est pas le sujet, je-

Mazikeen ricana.

— Essaie encore, Decker.

— Oh, Chloééééééé ! se lamenta Ella avec une expression peinée. Qu'est-ce que t'attends ?

— Ella, tu ne sais pas tout-

— Je sais - on sait toutes ici - qu'il est dingue de toi et toi pareil ! C'est tout ce qu'i savoir. En plus de ce qui se cache sous ce costume ! ajouta Ella avec un haussement de sourcil très suggestif.

Elle secoua la tête, ajoutant aussitôt après ;

— Tu m'étonnes qu'il se fiche autant la pression pour votre rencard !

Chloé haussa les sourcils.

— Ah oui ?

— Il doit en user du lubrifiant ! se gaussa Mazikeen.

— Dégueulasse… murmura Chloé au fond de son verre. Et tu sais que non.

— Salace, la corrigea la démone. C'est le mot qui te manque, Decker. Et je le connais mieux que toi de ce côté. Il a enchaîné les orgies pour beaucoup moins de temps passé en Enfer ce dernier siècle.

— C'est sûr que ça doit être l'enfer pour un mec aussi sexuellement actif que lui… long et infernal, nota Ella, le regard vague.

Merci, Ella, soupira Chloé.

Linda secoua la tête, ingurgitant le fond de son verre avant de couper court au débat.

— Hmmh… Pour le coup, Chloé a raison. C'est abstinence totale depuis…

Elle jeta un regard incertain en direction d'Ella.

—… depuis un bon moment.

— Ça vous fait un point de plus en commun, non ? demanda l'air de rien Mazikeen.

— Tu vois ? Le pauvre ! le plaignit Ella. Mais il t'a pincé, donc…

Chloé se tourna vers Linda, agacée.

— T'es pas censée garder ce genre de détails pour toi, en tant que thérapeute ?

Linda mit bien trop longtemps à lui répondre. La bouche entrouverte, elle cligna lentement des yeux. Plusieurs fois.

— Peut-être.

Mazikeen rejeta la tête en arrière avec un soupir particulièrement vexant. Elle s'empara d'une des bouteilles, la décapsulant à pleines dents pour cracher le bouchon sur la table ensuite.

— C'est un secret pour personne que vous avez tous les deux besoin de vous envoyer en l'air.

— Il a un si beau popotin en plus…

Chloé referma la bouche avant d'avoir pu formuler une réplique cinglante à l'intention de la démone. Elle dévisagea Ella, lèvres entrouvertes sur une interrogation très vite répondue par cette dernière.

— Même plus beau que Dan.

Les lèvres de la légiste pressées avec application autour de sa paille verte fluo, elle aspira jus fruité et rhum blanc avec entrain, ne marquant un temps d'arrêt qu'une seconde plus tard. Ses yeux s'écarquillèrent légèrement avant de croiser le regard intéressé des trois autres femmes.

Ellen ! la félicita Mazikeen, sa langue passée sur sa lèvre inférieure.

— Dan ? répéta Chloé, plus surprise qu'agacée.

— Je suis assoiffée, marmonna Linda en piochant un cocktail bleu avec une rondelle de citron vert sur le bord.

Ella secoua vivement la tête, déglutissant.

— C'était pas prémédité, Chlo. Juré ! C'était juste- Juste comme ça, une seule fois ! Superbe fois, mais tu t'en doutes… Il a bien essayé de remettre ça dans la salle des archives le jour suivant, mais j'ai dit non. Tu me connais !

Sur ces mots, Ella porta son poing fermé à hauteur de sa poitrine, renversant une portion d'alcool sur ses talons.

— Je suis droite dans mes bottes ! Jamais je n'ai remis ça avec lui et je peux te dire que c'est pas les occasions qui ont manqué !

— C'est bon. Tout va bien, tenta de la rassurer Chloé.

Honnêtement, avec qui Dan passait son temps libre était le cadet de ses soucis. Quoiqu'elle redoutait moins leur prochaine discussion, maintenant.

Le petit cachottier.

—… vraiment, Chlo ! Je pourrais te faire une liste des moments où je l'ai vu se pencher et que mes pensées ont-

Linda se redressa d'un bond, paille presque sortie de son verre pour asperger le visage de Chloé et les cheveux de Maze dont le sourire ne désemplissait pas.

— Une liste ! cria Linda.

Chloé la dévisagea sans comprendre.

— Une liste, répéta son amie. Et si tu faisais une liste de tes attentes concernant Lucifer et vice versa. C'est une façon comme une autre de définir ce que vous attendez tous les deux l'un de l'autre, non ? Si 'parler' ne mène à rien.

Linda pencha la tête de côté.

— C'est souvent le cas avec lui, mais c'est parce qu'il comprend toujours tout de travers.

Elle sourit, échangeant un regard complice avec Chloé.

— Et non, c'est pas un secret médical qu'il est désespérant par moment.

Chloé sourit.

Pas faux.

Une liste ?

C'était une idée.

— Je pourrais faire une liste de tous ces moments où tu as serré les fesses ou lieu de les ouvrir, que d'occasions perdues… dit Maze en secouant levant sa bouteille à cette fatalité listée. Et de papiers.

Une idée à discuter alors.

Ella hocha vivement la tête.

— C'est une super idée, Linda. Je fais des listes tout le temps !

— Comme pour quand le popotin de Dan t'as fait de l'œil, hm ? la taquina Chloé.

— Au moins une qui se laisse tenter, Decker, répliqua Mazikeen, à qui elle fut tentée de tirer la langue.

Au lieu de cela, Chloé but un cocktail à grandes gorgées. Bientôt, sa gorge, ses joues et le creux de son ventre s'embrasèrent. Enhardie par ce feu éclaboussé d'alcool, elle se leva.

— Ce qui me tente là, c'est de me défouler un peu ! Ella ?

Ella se leva d'un bond.

— Une danse du popotin, c'est parti !

À peine arrivée sur la dernière marche qui menait à la piste de danse, Chloé respira plus librement. Bruits et mouvements la submergèrent. Incontrôlables, insatiables ; ses pensées glissèrent sur sa peau. Inspirées, essoufflées ; elles s'amassaient en elle, partaient seulement une fois touchées par la lumière, bousculées par l'ombre.

Elle avait eu tort.

Se laisser submerger était la seule chose à faire. Elle était humaine.

Si une humaine pouvait contrer l'Enfer ou la volonté divine, ça se saurait. Contrant chaque pensées pleines d'espoirs, chaque liste futile des détails qui la poussaient à penser encore et encore, Chloé fit silence dans le bruit.

Juste le temps de se sentir elle.

Juste elle.

Touchée par le Diable.

Bousculée par l'Enfer.

Toujours trop peu…. Jamais assez.


NA :

Une pensée sur le contenu - envie d'hurler, de se réjouir, de brainstormer sur les événements suivants ?

N'hésitez plus !

La case review est juuuuuuuste un peu plus bas X)

Pas de date précise pour le prochain (je dois encore traduire ce gros morceau et j'ai d'autres one-shots sur le feu à terminer aussi), mais vous n'aurez pas à attendre des mois ;)

Un grand merci d'avoir lu.

:3