NA :
Hello tout le monde,
Ce chapitre m'a autant pris la tête qu'il m'a fait sourire bêtement devant mon écran avec des étoiles fluffy tout plein dans les yeux— oui, j'ai des expressions étranges en écrivant, c'est une bonne chose que je n'écrive que chez moi et seule dans la chambre.
Lucifer - tu ne m'as pas facilité la tâche ici (pour une fois que c'est toi en POV, en plus !) mais tu valais bien 4 réécritures en tout et pour tout X)
Pour tout ce travail, tout l'acharnement que j'y ai mis et toutes les émotions, ce chapitre est de loin mon préféré. J'ai hâte d'avoir votre retour dessus :3
Alindorie,
Grand merci pour m'avoir redirigée quand il le fallait et corrigé mon texte (J'ai toujours l'image d'hier en tête et je rigole encore :D)
Musiques
Right place, wrong time | Dr. John (Lucifer piano)
Shooter | Tosch (ambiance LUX)
Someone you loved | Lewis Capaldi
Heart & Soul (Lucifer piano)
DESCARTES DÉSAPPROUVERAIT
17
Lucifer écouta d'une oreille distraite les applaudissements accompagner sa dernière note et syllabe chantée.
Distrait.
Tout ce qu'il n'était pas. Rien n'avait vraiment réussi à le distraire jusqu'à présent. Et le présent était déjà assez avancé pour s'en agacer. Les quelques applaudissements, des quelques dizaines de convives restants sur la centaine qui avait envahi chaque centimètre de son club dès l'ouverture des portes en milieu de soirée, étaient fatigués. Presque automatiques.
Même pour sa prestation parfaite, quoiqu'improvisée en matière de contenu.
Une prestation parfaite. Fatiguée. Automatique, aussi.
Pas si parfaite que cela, en fin de compte.
Il passa ses doigts sur les touches, sourcils légèrement froncés.
Il s'était assis, avait joué quelques airs avant cette chanson. Entrain des débuts, mélodie d'une distraction voulue mais refusée quoi qu'il fasse, où qu'il tourne la tête.
Certaines paroles de la mélodie, bien que déjà chantées, tournaient encore dans son esprit.
"My head is in a bad place
But I'm having such a good time"
D'un soupir, il referma le couvercle sur les touches blanches et noires.
Toutes ses tentatives récentes de normalité - de "bon temps" - n'étaient qu'une succession d'échecs incompréhensibles. Même seul, à ne pouvoir décevoir que ses propres attentes, il touchait à côté de la cible.
Mais ce n'était pas sa faute.
C'était celle de Linda.
"Agissez normalement, sans en faire des tonnes."
Le Diable n'en faisait jamais des "tonnes". Chaque action était un scrupuleux équilibre entre désir, réflexion logique et compétences physiques. Ce faisant, il ne percevait pas quelle logique avait poussé Linda à insister pour savoir de combien de temps il disposait sur Terre en tout et pour tout. S'il équilibrait cette action "normale" comme le reste, à quoi bon s'attarder sur un dénominateur mensuel démoralisant ?
Elle savait, tout son entourage - Chloé la première -, qu'il ne restait pas longtemps.
Ce que lui, ne savait pas, c'était comment vivre le moment présent avec Chloé, dans le cadre d'une relation davantage personnelle que professionnelle. Ses "instants présents" d'avant n'étaient que beuveries, orgies et drogues. Trois mots hors du vocabulaire Deckerien.
Un rendez-vous en tête à tête. Un baiser ou deux. Pour commencer.
De cela, il s'en était occupé. Tout était prêt, tout avait été planifié selon ses désirs, simples et sans aucune similitude avec les rendez-vous gâchés précédents. Un nouvel endroit, nouveau menu... il comptait même être présent tout du long, sans faux-bond, sans hôtesse de l'air atterrie sans préambule chez lui.
C'était le reste qui coinçait. Tous ces moments sans excitation charnelle dans l'air.
Chloé n'était pas seulement intéressée par ses prestations sexuelles qui, comme prouvé depuis des millénaires, étaient la perfection. Elle n'était pas Ève, à être obsédée par le Diable, le fauteur de trouble - quoiqu'elle eût posé beaucoup de questions sur l'Enfer ces derniers jours. Elle ne voulait pas non plus de son extravagance, de ses moyens illimités.
Il était heureux de lui fournir ce qu'elle voulait. Il croyait savoir. Il croyait que Linda savait.
C'était à elle qu'il avait demandé conseil, dès qu'il avait pu s'extirper de sous Chloé, ronflant profondément sur lui dans le canapé, la semaine dernière. C'était vers elle qu'il était allé, désireux… non, déterminé à ne plus faire aucun faux pas dans sa relation avec l'inspectrice pour le peu de temps qui leur était imparti.
Agissez normalement. Sans en faire des tonnes.
C'était le conseil de Linda. D'une humaine, avec la même perception des relations amoureuses que l'inspectrice, des choses "terrestres" en général. Une humaine qui avait entretenu une relation plus qu'amicale avec un être surnaturel sans trop de difficultés, à ce qu'il avait pu constater. C'était ce qui s'approchait le plus de leur situation.
Agir normalement.
Il n'avait pas agi ainsi depuis son retour - tous les deux s'en étaient bien rendu compte, lui pour soupçonner quelques plans paternels sous chacun de ses comportements anormaux auprès d'elle, elle pour se demander si elle pouvait seulement encore maîtriser ses sentiments en général.
C'était la normalité d'éviter Chloé une heure plus tard ce jour-là en la voyant plongée dans la paperasse et de trouver une plaisante distraction aux côtés de Miss Lopez. C'était normal d'oublier les manières perçues comme "bonnes" par l'inspectrice pour les siennes, bien meilleures et distrayantes, envers l'Inspecteur Crétin. Éviter de perdre son temps au commissariat quand l'enquête était à son point le plus déclinant de divertissements, fouiller l'étage quand elle perdait son temps en bas… La chambre de la victime avait sûrement de quoi le distraire, à défaut de faire avancer l'enquête.
Cela lui faisait penser... dans la précipitation, le bruit et cri de Chloé - de ceci, Lucifer s'en distrayait par tous les moyens -, le retour au commissariat et son départ déplaisant ; il avait complètement oublié le carnet. Toujours rangé dans la poche intérieure de sa veste ruinée par les relents gastriques de l'Inspectrice, roulée en boule au pied de son armoire. Son contenu pouvait bien intéresser cette dernière, c'était aussi pour cela qu'il l'avait gardé.
"C'est que tes efforts doivent être hors de ma perception."
Il ferma le poing au milieu du couvercle, lentement.
Peut-être pas.
Cela aurait été "normal" pourtant, de le lui remettre malgré sa subite mauvaise humeur. Malgré ses mots portés par un regard assassin, une voix tendue, à claquer et lacérer l'air entre eux.
Mais il avait juste... perdu ce fil de normalité et avait suivi son ressentiment, vif. Venu de nulle part. De ces quelques mots seulement. Et Chloé n'avait pas ramené la situation à son précepte de "au jour le jour", elle l'avait suivie dans l'ombre de cette incohérence venue de nulle part, elle aussi.
C'était une anomalie. Toute cette journée, cette nuit - bien qu'il l'eût passé à se distraire, comme il l'aurait fait, avant - ... cette dernière semaine n'était qu'anomalie.
Qu'avait-il fait de travers ?
Lucifer passa sa main sur le couvercle une dernière fois, la tendit jusqu'au verre posé plus loin. Vide. Il le tourna plusieurs fois, dans un sens puis dans l'autre, tournant également dans d'incalculables sens ce qu'il s'était passé au commissariat. Avant cela, dans la voiture.
Ils avaient passé tant de temps en voiture ces derniers temps. Lucifer sourit à cette pensée, à l'ironie de ce que cet habitacle sur roues représentait ; un temps en suspens, le mouvement suspendu d'un véhicule qui n'attendait que cela. Avancer à pleine vitesse. Comme le temps qui avançait à pleine vitesse sur Terre, cessait presque en Enfer - plus rapide, plus lent que tout, sans rien pour se distraire.
La nuit dernière avait été peu distrayante ; aucune planque ne l'était jamais. Mais le temps, d'ordinaire plus lent jusqu'à l'agonie de sa bonne humeur, s'était stoppé net avec le premier ronflement sonore de l'inspectrice. D'abord ravi qu'elle lui eût donné raison, Lucifer s'était bien gardé de le lui faire remarquer. D'abord amusé par la force qu'elle mettait dans chaque ronflement, ce qu'il avait ressenti ensuite… C'était ce qu'il avait ressenti une semaine plus tôt, dans le canapé de Chloé, sous Chloé.
Ce qu'il avait ressenti sur le balcon.
La perte.
C'était ce qu'il ramènerait sur son visage, sur cette expression paisible le temps d'une imperceptible accalmie entre deux enfers.
Il n'avait de cesse de la regarder dans ces moments-là, l'expression naïve, inconnue à la perte prochaine. Parce que rien ne se perdait jamais dans les rêves, parce que le temps n'y comptait pas. Jamais. C'était cette expression qui hanterait bientôt les siens.
Quand le temps se poursuivrait bon train une fois ses yeux rouverts.
C'était pourquoi il souriait normalement, plaisantait normalement. C'était ce qu'il aurait dû faire au lieu de... revenir au Lux beaucoup trop tôt pour faire la fête, revenu trop tard à son bon sens.
Parce qu'elle voulait vivre le moment présent.
Pas la perte.
Parce que Linda lui avait vendu cette solution comme la meilleure d'entre toutes pour la satisfaire, pour l'épargner quelque temps.
Mais l'expression, l'attitude générale de l'inspectrice n'avait de cesse de s'assombrir après chacune de ces périodes locomotives. Elle n'agissait pas normalement. De moins en moins. Elle hésitait beaucoup, comme aux temps de la grande découverte, moins effrayée pourtant. Ou bien plus. Comment savoir ? Sa perception n'était pas la sienne.
"C'est que tes efforts doivent être hors de ma perception."
Linda avait eu tout faux.
Il aurait dû prévoir un tel échec. Sa thérapeute n'était sortie qu'avec un ange et, malgré la difficulté des gens à le percevoir, il n'en était pas un. Il était le Diable. Il était Roi.
Lucifer se pinça l'arête du nez, ses pensées ressassées gonflant contre ses tempes et couvant la menace d'une implosion imminente s'il ne se décidait pas à agir, d'une quelque façon que ce fût. Aller en quête d'un verre était sans doute agir trop normalement ou dans le sens de Linda qui, il le savait maintenant, était une impasse ; mais un verre était tout ce qu'il voulait.
Cela et savoir quoi faire à compter de maintenant.
S'il continuait à agir comme à son habitude, l'étape suivante logique serait d'attendre le lendemain ou l'appel de l'inspectrice pour se montrer au commissariat. Si elle agissait normalement, elle prétendrait alors avoir plus d'intérêt pour l'enquête que lui.
Et il n'en aurait rien à faire.
Normalement.
Normalement, il n'aurait pas manqué sa séance avec Linda pour si peu. Il en aurait parlé avec elle et ils seraient tombés d'accord sur l'attitude irrationnelle de l'inspectrice à ses si louables efforts.
Normalement, il aurait su quoi faire.
Il savait toujours quoi faire.
Quittant la banquette du piano, l'exclamation de Lucifer se perdit dans la foule ; passée, remerciée et dépassée encore, amas faiblard de fin de soirée, de ces convives emballés par sa prestation ou avides de sa compagnie. Converser avec les uns comme les autres, aucune de ces distractions normales ne l'emballaient.
Il secoua la tête à mi-chemin des marches intermédiaires entre piste de danse et bar, l'un et l'autre moitié moins assaillis qu'à l'aube de la nuit. Le désarroi qui lui collait à la peau avait trop de similitudes avec ce qu'il éprouvait parfois après sa thérapie. Il se félicita de ne pas avoir donné suite ce soir. Cela aurait été un véritable gâchis pour seulement la moitié de celui présentement expérimenté. Son téléphone vibra contre son torse après une salutation vite clôturée avec un client.
Miss Lopez [04:01] - Vous devruz à boire honte !
Lucifer fronça les sourcils, lisant le second message apparu à la suite du premier.
Miss Lopez [04:02] - Jkoli cul, OK. Mais pas pikcer celuides ayutre. AUXUNE EEDXYSES!
Définitivement perplexe, Lucifer pianota sur son clavier numérique, proposant à la légiste de reprendre cette conversation avec un téléphone en état de marche, ajoutant qu'il serait même heureux de lui en fournir un à ses frais demain matin. L'inspectrice l'ayant congédié, il n'était pas débordé. Portable remis à sa place, il s'installa au bar, à sa place - point extrême et visible de tous, d'où il pouvait observer tout et tous à sa guise.
Le marbre froid sous ses paumes figea sa contrariété - si vite revenue après le court interlude de messages échangés - le temps que Patrick lui serve un autre verre pour terminer la soirée. Ce n'était peut-être pas sa finition normale, ou sans doute que oui après la prétendue normalité prestée toute cette dernière semaine. L'unique variable était son humeur morose, celle de Chloé qui n'avait aucun sens au contraire de lui. Il se connaissait des fins de soirées plus égayées.
Moins las.
— Comment elle s'appelle ?
Il tourna la tête tandis que Patrick posait sa commande entre ses mains, toujours à plat sur le bar. Son regard ne s'attarda pas plus d'une seconde sur le visage de son interlocuteur. "Interlocuteur" était un bien grand mot, pour une locution qu'il n'avait pas commencée. Après qu'il eut décidé que les traits cernés d'affabilité de l'homme assis un tabouret plus loin ne l'étaient pas suffisamment pour le distraire, Lucifer reporta son attention sur son verre.
Le whisky y était immobile, aussi peu distrayant. Il ne parlait pas, au moins.
— C'est un secret ?
— C'est signe que je ne souhaite pas en parler, répondit sèchement Lucifer sans un regard de côté.
— Qui ne voudrait pas parler de ses peines de coeur ?
L'exclamation graveleuse de cet interlocuteur inopportun sonna plus proche et Lucifer regarda du coin de l'œil le tabouret à sa droite être tiré pour une occupation prolongée.
— Étant en parfaite santé et immortel de surcroît, je doute d'être en peine de quelques cardiaques façons que ce fut.
— Vous ne vous êtes pas regardé.
Lucifer se redressa. Il arqua un sourcil. L'homme pointa son visage.
— C'est une peine de cœur.
— Je n'ai littéralement aucune idée de ce que cela signifie, répliqua Lucifer.
L'homme fronça les sourcils, ses lèvres étirées sur d'autres rides, moins profondes que Lucifer l'avait d'abord cru. Il ne devait pas avoir plus de la cinquantaine, ses cheveux noirs ne grisonnant que quelques mèches en haut du front et la base de la nuque. Ses yeux gris sondèrent ceux de Lucifer.
— Premier grand amour, c'est ça ? devina-t-il.
Lucifer haussa les sourcils, souriant à son tour quoique très loin de pensées joyeuses.
— Premier ? Je croyais qu'il n'y en avait qu'un seul ?
— C'est donc un "oui" ?
— Plutôt un "à qui ai-je l'honneur ?"
L'homme sourit, tendit sa main.
— John Curling.
— Lucifer Morningstar, dit ce dernier en serrant sa main.
— Je sais.
— J'aurais été navré - même blessé - du contraire. Quel dommage que vous ne sachiez pas quand laisser le propriétaire du club tranquille.
Le whisky lui brûla si peu le fond de la gorge.
— Je peux m'en aller, proposa John.
Lucifer l'observa à nouveau plus longuement une fois son verre vide qu'il fit pencher d'un côté, puis de l'autre dans sa paume. L'affabilité première avait donné place à une assurance qui intrigua Lucifer. D'un geste, il pouvait déloger ce sourire de ses lèvres ; d'un regard, il pouvait écarquiller le sien d'effroi. Aucune de ces actions n'aurait eu cet effet attendu, déjà vu chez nombre de ses plus déplaisants interlocuteurs, sur celui-ci ; de cela, Lucifer en était certain.
Rien n'aurait pu faire vaciller cet homme de son siège, pas même l'Enfer sur Terre.
Pendant une seconde, lorsque leurs regards se croisèrent, Lucifer crut se voir en lui.
En un clignement, l'illusion n'était plus. Cela et le clair manque de goût en matière de costume. Il était aussi moins négligé - qui trouvait encore la barbe Van Dycke à la mode ?
Tergiversant, Lucifer en vint vite à la conclusion que cette étrange conversation pourrait réussir là où tout avait échoué ce soir. Un peu de distraction.
— Un verre, John ?
Ce dernier hocha la tête. Lucifer fit signe à Patrick, verres vides disparurent de devant eux la seconde suivante.
— J'oublie rarement un visage, mais je ne crois pas vous avoir déjà vu profiter de mes locaux, observa Lucifer.
— Eh bien, le Lux n'existait pas la dernière fois que je suis venu en ville.
Lucifer arqua un sourcil.
— Un retour aux sources ?
— Une visite touristique teintée de nostalgie, plutôt, dit John en tournant la tête vers les espaces privés en amont de la piste de danse. Ma femme a eu du bon temps ici.
Lucifer se tourna à son tour, notant la femme assise seule sur la banquette au coin de l'escalier en spirale. Il fronça les sourcils.
— Et vous laissez votre femme pour la compagnie d'un parfait inconnu ?
John haussa les épaules.
— Vous avez la tête de quelqu'un dans une impasse, le genre d'impasse qu'une femme peut provoquer chez un homme. Elle comprendra.
— Et moi je ne comprends toujours pas en quoi cela est votre problème.
— On doit se serrer les coudes, entre mecs.
— Nous nous sommes serrés la main, répliqua Lucifer, ce à quoi John rit.
— Je vous l'ai dit, je peux m'en aller.
Lucifer regarda son verre posé devant lui, puis celui de son interlocuteur ; deux ondulations ambrées figées sur fond noir.
— Comment savez-vous que l'Inspectrice et moi sommes dans une impasse ? demanda-t-il sans lever les yeux.
— Inspectrice ? Drôle de nom.
Lucifer sourit.
— J'ai pris l'habitude de l'appeler ainsi. Elle préfère, elle aussi.
Il fronça les sourcils, ses doigts tournant son verre sur le bar.
— Je crois.
— Le meilleur moyen d'en être sûr, c'est de lui demander, non ?
Lucifer secoua doucement la tête, pinçant les lèvres après que l'alcool y eut glissé sans interruption. Chaque verre se vidait trop vite pour le distraire.
— Oh, je sais ce qu'elle veut. Ce n'est pas le problème.
— Quoi alors ?
Lucifer poussa une exclamation.
— On croirait entendre ma thérapeute...
Son téléphone vibra à nouveau, son expression assombrie par le message reçu.
Linda [04:15] - QUATRE mois ?
Il le rangea sans daigner répondre. Comment était-elle au courant ?
— Que des questions et des mauvais conseils, maugréa-t-il.
— Je ne vous ai encore rien conseillé.
Tout juste. Lucifer l'observa quelques instants, son expression contrariée d'une remontrance thérapeutique apaisée au fil des secondes. Il sourit, prenant le nouveau verre présenté par Patrick, avant même qu'il n'eut touché le marbre, avant que l'alcool n'eut cessé ses oscillations rythmées.
— Mais vous en mourez d'envie, hm ?
John secoua la tête.
— Seulement si ça vous intéresse. Quoique... difficile de conseiller correctement sans savoir de quoi il retourne, vous en conviendrez.
— Thérapeute, second acte ! Je doute que vous soyez d'une plus grande aide qu'elle ne l'ait été jusqu'ici, vous et moi n'avons rien en commun.
— Bien sûr que si, le contredit John, entamant à peine son premier verre.
Lucifer le dévisagea. John baissa son verre.
— Le "premier grand amour". Je sais ce que c'est.
Lucifer pencha la tête de côté, tournant son verre à nouveau vide entre ses paumes. John se pencha en avant, coudes sur le bar.
— Quel est le problème avec votre... Inspectrice, c'est ça ?
Lucifer posa son verre devant lui, le tournant une fois… deux, trois fois avant de se dire que cette soirée ne pouvait pas être plus décevante de toute façon. Du moins, l'espérait-il.
Il soupira.
— Je-... Je ne sais pas si nos deux modes de vie ne nous permettront jamais de nous comprendre vraiment. Si je ne pourrais jamais lui donner ce qu'elle veut. J'aimerais, mais...
Il secoua la tête, épaules voûtées, regard perdu dans la noirceur du marbre.
— J'ai des responsabilités auxquelles je ne peux me dérober. Des responsabilités assez envahissantes.
— Elle sait de quoi ces responsabilités retournent exactement ?
Lucifer lâcha une exclamation d'amertume, hochant la tête.
— Dans les moindres détails. Je-... Je dois dire que j'en suis à me demander si elle ne souffre pas de trouble de la personnalité parfois ! Un moment elle me demande de vivre l'instant présent sans se soucier de tout cela et le lendemain... rien ne semble pouvoir la faire dévier du sujet !
Il leva les bras au ciel, exaspéré, se passant ensuite la main dans les cheveux.
Parler en continu de ses responsabilités... cela l'avait ramené à ces instants passés dans les cellules infernales, à écouter des suppliques, des solutions perceptibles comme prometteuses dans leurs esprits qui ne se concentraient jamais que sur un détail.
Toujours le plus flagrant, le plus trompeur.
Vous êtes le Diable, vous pouvez forcément changer les choses !
C'était ce qu'il lisait dans son regard, malgré ses paroles rassurantes qu'elle voulait vérité. Qui n'étaient que mensonges, en fin de compte.
L'alcool n'aidait en rien sa gorge nouée comme les noix d'Amenadiel avant qu'il ne casse son arrogance dans sa chute déplumée.
— Agir normalement n'a pas l'air de suffire, comme parler de l'Enfer qui m'attend...
— C'est peut-être ça le problème, non ? l'interrompit John calmement.
— Quoi donc ?
— Vous ne semblez ne vous préoccuper que du négatif, tous les deux. Même en le mettant de côté.
Il sourit, donna une tape amicale sur l'épaule de Lucifer.
— Pour cela, vous vous êtes bien trouvés !
Trouvés.
Question de point de vue. On ne trouvait pas un miracle de Dieu, c'était elle qui vous trouvait. Lucifer se pinça l'arête du nez. La discussion n'était pas assez distrayante pour lui faire oublier quelques machinations paternelles. Quoique c'était là réfléchir normalement.
Il ignora la dernière réflexion de John, comme les plis à hauteur d'épaule de son costume hors de prix.
Il était prouvé qu'agir normalement n'apportait rien. Broyer les doigts de son interlocuteur était donc exclu. Le souffle de Lucifer s'emballa à cette idée, non pas pour l'excitation de la fantaisie barbare d'une nouvelle distraction. Non, c'était encore cette étrange certitude de ne pouvoir rien faire pour perturber la sereine posture de cet individu.
Son téléphone le sortit de sa réflexion.
Sourcils froncés, bouche entrouverte sur nombre de questions, Lucifer scruta l'image interactive envoyée par Miss Lopez. Un chaton donnant la fessée à un autre. L'esquisse assez... enfantine lui fit se demander si la jeune laborantine ne s'était pas trompée de destinataire. Tout de même... cinq heures du matin, n'était-ce pas trop tôt pour déranger la progéniture de l'Inspectrice ?
Il se garda de le transférer à Béatrice, mieux averti des restrictions disciplinaires mises en place par sa partenaire que Miss Lopez, de toute évidence et ce, même s'il n'en comprenait pas l'utilité.
L'enfant se levait déjà à des heures impossibles pour apprendre toutes ces choses ennuyeuses quand trop simples dans ces écoles.
Plus tard.
— Difficile de trouver du positif à l'Enfer... dit-il en rangeant son téléphone dans sa poche.
— C'est vous qui le dites.
— Et je sais de quoi je parle, oui ! s'agaça Lucifer.
John secoua la tête.
— J'ai vécu assez longtemps pour découvrir que rien n'est jamais tout blanc ou tout noir.
— Pas aussi longtemps que moi, rétorqua Lucifer.
John rit.
— Je fais si jeune que ça ?
Sans lui laisser le temps de répondre honnêtement, John leva la main.
— Ne répondez pas, ça risque de me foutre le cafard.
Lucifer rit à son tour.
— Qui ne voit que le négatif maintenant, mh ?
— Touché, admit son interlocuteur en levant son verre.
Celui-ci vidé en deux gorgées, il le posa sur le bar.
— Mais pour en revenir à votre problème de négativité chronique... tout est question d'équilibre dans un couple, de compromis. De communication, avant tout.
— Pas de compromis pour ces responsabilités, j'en ai peur. J'ai déjà bien assez marchandé avec...
Lucifer déglutit, penchant son verre vers l'avant, l'alcool à un millimètre de couler sur le bar, vers lui ensuite.
— Avec la dernière personne à laquelle j'aurai pensé.
Voilà bien une chose dont il ne souhaitait plus parler, dont il souhaitait ardemment se distraire. Le verre crissa entre ses doigts tandis qu'il se revoyait serrer la main de Gabriel et, ce faisant, serrer celle de son Père - présente par procuration. Même un marché avec le Diable ne pouvait pas faire venir Dieu en personne...
Même pas son Fils agonisant en Enfer.
Relevant la tête, il remarqua le regard insistant de John. Gris liquide d'une émotion dont il ne comprenait pas la nature. Trop d'alcool pour sa frêle et encore jeune ossature, peut-être ? John eut un sourire triste.
Lucifer fronça les sourcils.
— À vous entendre, on pourrait croire que vous avez vendu votre âme au Diable...
Lucifer éclata de rire.
— Pas loin, oui.
Il agita la main, reprenant ;
— Nous communiquons bien assez également, l'Inspectrice et moi-même. Force est de constater que cela n'a rien arrangé.
— Parce que vous n'arrêtez pas de parler du même sujet à longueur de temps, toujours de la même façon, je me trompe ?
Face à son expression perplexe, John ajouta en insistant sur chaque syllabe ;
— Toujours le négatif au premier plan !
— Oh voyons- !
— Prouvez-moi que je me trompe, proposa John.
Lucifer, bouche ouverte sur ces précédentes protestations, chercha ses mots - une défense véridique et preuve incontestable que leur façon de communiquer n'avait rien de négatif. Bien au contraire.
Mais...
"Vous ne m'avez jamais raconté comment vous infligiez vos 'châtiments'... en Enfer."
"— J'avais cru comprendre que ton départ était... définitif ?
— Il l'était en effet. Je ne prévoyais pas de revenir."
"Eh bien, c'est un problème parce que..."
"Mais il y a un hic, hm ? Il y a toujours un hic."
"C'est injuste."
"Qui voudrait ou même pourrait me remplacer à ma mort ?"
"C'était le seul moyen."
"C'est que tes efforts doivent être hors de ma perception."
Bouche close sur une admission flagrante, Lucifer resta silencieux un bon moment, yeux baissés, à étouffer sur ce nœud qui descendait de sa gorge vers sa poitrine. John prit son silence comme un encouragement à poursuivre.
— Et si vous changiez d'approche pour une fois ?
Lucifer eut un sourire en coin.
— L'Enfer et l'absolutisme de mon Père sont des voies à sens unique, je le crains.
La main de John était lourde et légère à la fois sur son épaule, oppressante, un support dont Lucifer ne pensait pas avoir besoin. Elle le distrayait assez de son verre craquelé entre ses mains, de la pression désagréable qui gonflait entre ses côtes. Chaque fois qu'il repensait au regard de Chloé avant qu'il ne quitte le commissariat, qu'il ne quitte ce monde.
"S'il-vous-pl-... Vous ne pouvez pas me laisser, je-"
Lucifer croisa le regard de John, ancré à son siège, éloigné de cette malheureuse... négative distraction.
— Je suis sûr que vous pouvez trouver un peu de blanc dans tout ce noir.
— L'Enfer est définitivement gris.
John sourit, sa main glissant sur son épaule jusqu'à la quitter.
Lucifer respira plus librement.
— Vous voyez ? En cherchant bien... Je suis prêt à parier que votre Inspectrice ne sait pas tout de cet... Enfer, dit John en descendant de son tabouret, poussant son verre vide vers Patrick.
Il tourna la tête, lui souriant avec une affabilité supérieure à celle déjà démontrée, d'une familiarité qui figea Lucifer sur son propre siège. Lucifer ouvrit la bouche, muet alors que son interlocuteur trouvait encore d'autres mots pour clouer son mutisme à son palais.
— Ou de vous... Lucifer.
— Vous-... murmura ce dernier d'abord, se raclant la gorge ensuite. Vous êtes sûr qu'on ne se co-
Il sursauta à l'inopportune vibration contre son torse, fouillant dans ses poches sans terminer sa phrase.
— Quoi... ? murmura-t-il encore, son expression ouverte à un agacement presque tourné rage à la lecture d'une commande de-
Soixante-neuf chèvres ?!
Mâchoire contractée, Lucifer inspira fortement par le nez.
— Maze... gronda-t-il avant de relever la tête. Navré John, mais j'ai une démone à-
Ses mots se perdirent dans le vide. Son regard, autour du siège inoccupé à sa droite.
— ... démembrer.
Il tourna la tête de tous côtés, vers la piste de danse en premier, l'escalier en spirale peu après. Aucune trace de John et de sa compagne. Lucifer fronça les sourcils, son portable toujours en main tandis qu'il se levait. De tous les atouts distrayants dont semblait disposer ce "John", les manières n'en faisaient pas partie.
C'est du manque de manières de tous ces individus qui n'étaient pas lui dont Chloé devrait s'inquiéter, bien avant les siennes.
Il savait se tenir, la preuve étant qu'il attendrait demain - ou plutôt quelques heures - avant de traquer Mazikeen avec une livraison de son cru. Dans quelques heures, cette morne perplexité se serait évaporée - rien qu'un Scotch, une douche et son lit ne puissent venir à bout. Lucifer tourna son téléphone entre ses mains, le coin tapé doucement sur le bar, averti que ce qui avait rythmé sa nuit n'avait guère arrêté ses pensées, que l'intervention de John avait amené autant de trouble que de clarté dans son esprit. Il était également averti du poids sous ses muscles, sous chaque battement de cils.
La lassitude revenue grand train ce matin.
Il se passa une main sur le visage, son souffle sur ses doigts tendus, couverture fixe pour le soupir qui suivit.
Si quelques heures de sommeil n'apportaient aucune solution, elles apporteraient certainement un répit bienvenu à ses pensées.
Téléphone tapé une dernière fois sur le marbre, Lucifer quitta son siège, la salle et les festivités tardives - matinales - sans regarder en arrière, ni s'arrêter aux hèlements enivrés des habitués. Il tournait toujours son téléphone entre ses mains quand les portes de l'ascenseur l'isolèrent une bonne fois de toutes autres bruits que les siens ; son souffle rythmé lassé de pensées répétées, le bruit mat entre peau et technologie, le tissu tendu sur une inspiration plus longue qui détendit les muscles de ses épaules.
"Je suis sûr que vous pouvez trouver un peu de blanc dans tout ce noir."
Ombre et Lumière, hm ?
Chloé était la lumière de ses ténèbres.
Elle était toute trouvée. Toute la difficulté était de la garder, la préserver sans qu'elle ne fut jamais altérée par la noirceur de son existence.
Sa main trembla légèrement en pensant à tout ce dont ils avaient parlé. Toutes ces pointes de gris qui ternissaient sa perfection fragile, qu'il nécrosait d'autres paroles. Elle n'était pas faite pour son monde, elle n'avait rien à y faire, d'autant qu'ils étaient réunis dans celui-ci. Terrain neutre.
Il ne pouvait pas agir normalement, plus maintenant.
Lucifer lâcha presque son téléphone à la vibration insistante et subite de celui-ci, l'appel mélodique le sortant de sa transe grisâtre et du silence étroit de la cabine d'ascenseur. Secouant doucement la tête, il décrocha sans même prendre connaissance de son interlocuteur.
— Âllo ?
Un grognement exaspéré se fit entendre. Il fronça les sourcils.
— C'est pas du jeu...
Son souffle se figea entre ses côtes.
— I-Inspectrice ?
Un autre grognement. Lucifer écarta l'appareil de son oreille, dévisageant celui-ci une seconde. L'inspectrice s'était-elle finalement décidée à fournir une bête domestique jugée "trop mignonne" à sa progéniture suppliante ? Cette dernière n'avait eu de cesse d'en chanter les mérites la fois où il était venu chez elle, incertain de ce qu'il devait faire mais très désireux de la voir.
Son sentiment présent était plus que similaire.
Il regarda le tableau de l'ascenseur, les chiffres ascendants, lumineux, rendus aux ténèbres rapidement. Devait-il redescendre, aller à sa rencontre ?
Elle avait accepté de ne le contacter que pour une avancée significative dans l'enquête. Une action normale.
Mais le normal n'aidait pas.
Il rapprocha le téléphone de son oreille, sans toucher au tableau chiffré.
— Je-... Que me vaut le plaisir ?
Encore ce grognement. Ce fut là qu'il y entendit la voix de l'inspectrice, ce raclement de gorge qui la prenait souvent au plus profond de son sommeil pétaradant. Mais elle ne dormait pas.
— Pas du jeu, répéta-t-elle.
— Pas du jeu ? Je ne comprends p-
— Ta voix est trop bandante quoi que tu dises... 'pas juste.
Sourcils haussés, Lucifer ouvrit la bouche sans savoir quoi répondre à ce reproche énoncé compliment.
— Je-... merci, Inspectrice. Ceci étant dit, j'aimerais savoir de quoi il ret-
— Non.
— Non ? répéta-t-il, confus.
— Shhhhhh !
Il sursauta légèrement.
— Insp-
— Tu. te. taiiiiiiiiiis, ordonna Chloé d'une voix haut perchée. J'ai aucuuuuune chance si tu me déconcentres avec ton timbre diaboliquement sexyyy, hm ? Alors... chut!
Lucifer se tut ; de surprise, parce qu'il ne voyait pas quoi dire, parce que tout ce qu'il pourrait dire serait "agir normalement", agir contre les désirs de l'inspectrice. Parce qu'elle l'avait appelé pour autre chose qu'une normalité sans effet.
— Bon Diable, approuva l'Inspectrice.
Il fut bon que l'ascenseur eût décidé de s'arrêter à cet instant et d'ouvrir une distraction sonore autant à Lucifer qu'à Chloé qui aurait pu prendre ombrage du bruit étranglé sorti d'entre ses lèvres closes.
Qui était déconcentré par un timbre diaboliquement sexy, maintenant ?
— Tu sais ce qui est bon, aussi ? Imaginer ta voix le looooooong de ma peau.
Lucifer marqua un temps d'arrêt devant le bar, son bras libre suspendu, tendu vers la première carafe d'alcool disposée dans le creux du comptoir.
— Mais où est-ce qu'on l'entendrait en premieeeeeeeeeeeeeeer, hm ? continua Chloé, sur fond de tissu effleuré, pesé d'un corps en mouvement.
De corps, celui de Lucifer se détourna du bar.
— Dans le creux de mon oreille, peut-être ?
Lucifer pinça les lèvres. C'était un début logique, là où la voix de l'Inspectrice le tenait sous silence, dans l'attente d'autres sons. Ses sons, ses mots. Ses pieds n'attendirent que la syllabe suivante pour le mener jusqu'au fauteuil le plus proche.
Le soupir suivant fut lent.
Si lent.
— La nuque après. Entre chacun de tes baisers, après ton souffle qui balaierait mes cheveux, qui en écarterait chaque mèche. Doucement.
Elle soupira. Doucement.
— Je jouerais avec tes cheveux, j'écarterais chaque mèche de ma peau alors que tu descendrais plus bas... parce queeeee... rien d'autre que ta voix, que tes lèvres n'auraient le droit de me toucher. Rien d'autreeee.
Lucifer inspira. Profondément.
— Exactement comme ça, l'encouragea Chloé, gloussant ensuite.
Sa voix touchait plus que sa peau, elle s'enroulait autour de ses muscles, tendus, détendus avant.. après chaque mot murmuré. Imaginé. Lucifer n'avait nullement besoin d'imaginer l'effet qu'elle avait sur lui.
Il l'entendait.
Son souffle lent, rapide. Son cœur battant. Lent. Rapide. Le tissu tendu entre ses jambes, qui n'avait rien à voir avec une coupe mal calculée. Quoique personne, pas même lui, n'avait jamais pu calculer l'effet que Chloé pouvait avoir sur le Diable. Il ferma les yeux, se remémorant comme son souffle avait tourné plus dense, à lui faire tourner la tête, aussitôt qu'il s'était perdu dans ses cheveux. Sa résolution de ne la tenter que par des mots - ce jour-là, dans la salle d'interrogatoire... Elle avait vacillé, d'un seul soupir lentement égaré entre deux mèches blondes.
— Et quand tu arriverais au plus bas...
Il déglutit, les muscles de sa gorge contractés autour des pulsations rapides, de l'afflux du désir dans ses veines. Dans son souffle. Sa main libre appuya sur le cuir du fauteuil, les coutures tirées au plus haut de leur résistance.
Une pression de plus et-
— Eh ben ?! s'exclama Chloé, tirant Lucifer de son imagination, arrivée au plus bas de sa réalité.
Le cuir tiré couina sous ses doigts étirés. Il cligna des yeux, légèrement essoufflé, avant de reculer d'un pas.
— Alors ?
Chloé sonnait impatiente. Lucifer fronça les sourcils, bouche entrouverte.
— Ça te plaît pas c'est ça ? C'est pas assez coquinnnnnnnn pour môssieur Morningstar, hm ?
Elle renifla, bruyamment.
— Pourquoi tu dis rien ?
— Je-...
— Haleluuuuuuia ! chantonna Chloé. Tu m'écoutais au moins ?
— Jusqu'à la dernière lettre, confirma Lucifer.
— Mais tu disais rien.
— Parce que tu l'as exigé, oui.
Un long silence suivit son plaidoyer. Il écouta le souffle lent, plus rapide de l'inspectrice à l'autre bout du fil, emportée par ce subit changement d'humeur. Ignorant si l'interdiction de paroles était toujours de rigueur, Lucifer se dirigea avec lenteur vers son piano. Déjà, les ombres s'en éloignaient sur toute l'extrémité, emportées par les toutes premières lueurs de l'aube.
— Jouer les tentatrices, c'est pas mon truc hein ? chuchota finalement l'inspectrice.
Assis sur la banquette, les protestations de Lucifer furent étranglées par une longue inspiration, son regard naturellement porté au tissu tiré par sa position générale et plus spécifique. Plus bas.
— Au contraire, dit-il d'une voix rauque.
Il entendit un grognement. Différent. Plus doux.
— Menteur.
— Je ne mens jamais, Inspectrice.
Il fallut nombre de respirations lentes et contrôlées à Lucifer pour regagner ce timbre "diaboliquement" - de fait - sexy ; davantage lui.
— Mais tu ne dis pas toute la vérité non plus…
Mains levées en l'air, Lucifer ne sut que dire, son regard s'arrêtant un moment sur le téléphone qu'il ramena contre son oreille l'instant d'après.
— S'il ne tient qu'à une preuve matérielle de te convaincre, je peux photographier la coupure pratiquement craquée à mon entrejambe ?
Le sourire tourna gloussement à l'entente des siens, étouffés, reniflés.
Le poids entre ses côtes s'en trouva levé. Il souriait encore après l'euphorie de sa plaisanterie. Passé un silence plus long que le précédent. Moins désagréable. Comme celui qui s'était étiré entre leurs lèvres, cette nuit-là. Il s'était excusé peu après. Parce qu'il avait senti devoir le faire, pas avant. Pas après.
Là. Au plus près d'elle, de son souffle.
Mais il n'avait pas mal agi, ici. Ni bien agi. Juste agi...normalement.
Il secoua doucement la tête.
— J'aurais cru... commença-t-il, prenant une profonde inspiration avant de poursuivre ; J'avais l'impression que nous nous étions quittés en des termes plutôt... distants aujourd'hui. Je suis... pris au dépourvu ? N'est-ce pas là tout le contraire des basiques que tu voulais mettre en pratique ?
Chloé souffla. Bruyamment.
— 'à c'était avant...
— Avant ?
Il entendit un nouveau soupir, des pas et le grognement prononcé de l'inspectrice sous un couinement qu'il ne connaissait que trop bien. Quoique son propre matelas ne couinait pas à ce point. Question de qualité. Comment Chloé n'était pas pliée en deux passé une seule nuit sur ses vis matelassées... c'était un véritable mystère pour lui.
— Je voulais juste...
Lucifer arqua un sourcil, ses doigts passant et repassant sur le pupitre fermé.
— Je voulais juste imaginer pouvoir te faire rester.
— Il suffisait de m'appeler, Insp-
— Pas çaaaaaa, grogna cette dernière.
Il se tut, perplexe.
— Tu peux pas rester. Ici. Avec moi.
Elle soupira.
— Tu restes jamais.
Lucifer se figea, ses doigts fixes sur les ténèbres qui ne disparaissaient pas assez vite autour de lui, qui fonçaient bien plus vite vers l'astre essentiel à son existence. John avait raison. Ils en revenaient toujours au négatif, à l'ombre.
Son ombre.
Il ferma le poing.
— Tu n'es pas restée au commissariat cette nuit, je me trompe ? détourna-t-il la conversation.
Son intonation légère ne dépassa par le nœud dans sa gorge, sortie rauque. Presque tremblante.
— Mmmhmm... marmonna Chloé. Besoin d'me changer les idées... Plus penser.
— Ne plus penser ? Descartes désapprouverait, Inspectrice.
— 'Dépend.
— De quoi ?
— Il buvait ou pas ? demanda-t-elle, sa voix traînante.
Lucifer fronça les sourcils.
— Comment le saurais-je ?
— T'rencontré pleeeeeeeeins de monde, c'est Linda qui m'a dit ! Alors ? chuchota Chloé sur le ton de la confidence. Il avait une aussi bonne descente que Maze ?
Un sourire étira les lèvres du Diable.
— C'est donc ainsi que tu en es venue à ne plus "penser", en copiant Maze ? Très risqué, Inspectrice.
Un bruit mat lui parvint. Puis un autre, avant le soupir bref de cette dernière.
— 'avait Ella et Linda, aussi, se défendit-elle d'une toute petite voix.
Lucifer ouvrit la bouche.
Voilà qui expliquait beaucoup de choses.
— Je vois, dit-il, s'amusant à imaginer l'état de chacune et tout particulièrement celui de Chloé. Eh bien... Descartes avait certes une façon de penser qui allait de pair avec ma vision des choses, mais cette pensée n'était pas encore assez mûre lors de ma dernière visite.
— P'rquoi... ?
— Parce qu'à deux ans et demi on ne pense qu'à...
Lucifer s'arrêta, réalisant comme la conversation tournait invariablement autour de lui, du temps qui passait entre chacune de ses visites sur Terre, entre tout ce qu'il perdait en bas, tout ce qui disparaissait dans son sillage. Inchangé. Ténèbres entrecoupées de faibles lueurs depuis des millénaires.
Il déglutit, souriant par défaut, à défaut d'avoir le cœur à sourire. Stupide. Chloé ne pouvait pas le voir.
Elle pouvait l'entendre.
— À toi de me le dire, Inspectrice... tu vis au plus proche de ces humains miniatures. À quoi pouvait bien penser ta progéniture à cet âge-là ?
Elle ricana.
— Cré'in...
— Pardon ?
— Crétiiiiiinnnnnnnn, répéta Chloé, insistant à outrance sur la dernière syllabe. Linda qui l'a dit, ça aussi... Et Maze, ajouta-t-elle, sa voix pâteuse enroulée autour du "z" comme un serpent. Mais elle me trouve idiote aussi, donc...
Lucifer plissa les yeux, sa main relevant le pupitre noir.
— Eh bien... C'est une chance que Miss Lopez eût été là pour équilibrer vos piètres opinions à mon propos !
— Mhmmh. Elle trouve que t'as un joli cul.
Il arqua un sourcil.
— Plus joli que Dan ; ajouta Chloé.
— C'est une différence aisée à combler, je dois dire, dit-il. Et d'où est née cette désavantageuse comparaison ?
Chloé rit de façon incontrôlable presque une minute entière, minute durant laquelle Lucifer se débarrassa de sa veste, maintenant posée sur la banquette. Il coinça le téléphone entre oreille et épaule, libérant ses poignets des contraintes vestimentaires publiques de la nuit. Très vite, le rire de Chloé disparut dans un chuchotis conspirateur, comme la fraîcheur enfilée sous ses manches jusqu'aux coudes.
— Ils l'ont faaaaaaaaaaaait.
Lucifer haussa les sourcils, récupérant son portable d'une main. Il rit à son tour, son sourire élargi au maximum avec son imagination. Celle-ci ne faisait pas justice aux prestations certainement balourdes de ce cher Daniel.
— Oh, maintenant je regrette vraiment de ne pas avoir été de la fête !
Il s'imaginait avec joie toutes les allusions possibles à faire à ce sujet dès que l'inspectrice lui permettrait à nouveau d'œuvrer ensemble à l'arrestation de ce meurtrier, normalement parlant ; son imagination coupée court par le reniflement entendu. Puis un autre, doux, entre deux frottements de tissus.
— Inspectrice ? s'enquit-il, sourcils froncés.
Soupir et reniflement bruyant s'emmêlèrent. Moins fort que le vent battant la porte de la terrasse restée entrouverte, fermée sur les toutes dernières ombres de la nuit précédente. Plus fort que son souffle à lui, tenu au silence par sa voix qui se faisant attendre, qu'il voulait entendre avant tout autre chose.
— S'is désolée... renifla-t-elle.
Perplexe, Lucifer se redressa sur la banquette.
— De quoi ?
— ...virer du commissariat. S'ns raison. Je-...
Elle prit une longue, déjà bruyante, inspiration par le nez.
— Pourquoi tu restes pas ?
Les doigts de Lucifer tressaillirent autour du téléphone, ses lèvres entrouvertes sur une réponse qu'ils connaissaient tous les deux, dont il ne la protégeait jamais.
Toujours le négatif au premier plan.
— C'est pourtant évident, Inspectrice.
Le silence tendu s'étira plus longtemps que les quelques secondes nécessaires pour le briser, pour prétendre à sa perception de l'instant présent.
Il sourit. Si peu.
— Je déteste la paperasse.
Elle rit, un peu. Il sourit, un peu plus. Un peu plus vivant, plus éveillé qu'il ne l'avait été de toute la soirée.
— Je crois que c'est une haine partagée, répliqua-t-elle avant qu'un grognement nouveau englobe le dernier mot. Mhm... chaud...
Lucifer, qui avait tendu sa seule main libre vers les touches noires et blanches, suspendit son geste. Son sourire suivit les grommellements indistincts de Chloé, les bruits moins nets encore en fond - chute, raclement d'une fermeture éclair de haut en bas, étirement d'un élastique claqué sur la peau et, enfin, le souffle d'un drap tiré avec force.
Il plissa les yeux.
— Tu es toute nue, je me trompe ? devina-t-il, son regard porté naturellement vers son propre lit et le souvenir de sa si bruyante conquête dénudée, quelques années terrestres auparavant.
— Basiques, Lucifer... 'tention, marmonna-t-elle.
Il rit, effleura les touches d'un bout à l'autre.
— Basiquement, l'homme est apparu nu, Inspectrice.
— Tais-toi.
Hochant la tête, Lucifer n'entendit guère plus que son souffle soutenu, d'une sonorité unique. Inaltérable. Il fut pris d'un léger sursaut quelques minutes plus tard, après avoir appuyé distraitement sur une touche, sur le point d'en incliner une autre.
— T'joues q'qchos'pr… moi ?
D'un autre hochement, le téléphone délogé d'entre oreille et épaule, Lucifer posa celui-ci sur le piano, au centre du coffre d'où s'élevait cette mélodie légère et nostalgique, jadis jouée par l'un et l'autre. Pour l'instant présent.
L'instant s'étira longtemps après les premiers échos ronflants de la seule lumière susceptible d'éparpiller ses ténèbres.
Rêvé, le temps ne comptait pas.
NA :
Ils sont trop mignooooons :3
Pour le chapitre suivant, c'est en cours de production, c'est un bien long chapitre encore une fois et je peux certifier le contenu imminent et concret du rendez-vous galant X) L'air de rien, on s'approche doucement de la fin ! (encore une bonne dizaine de chapitres - normalement)
J'essaie toujours de sortir le chap french & english en même temps, donc ça rallonge un peu le temps d'attente entre chaque update (sans prendre en compte l'écriture brute). Désolée pour ça. Pas d'inquiétude cependant, je m'amuse sur d'autres projets plus modestes entre les chapitres de goodbye — vous devriez avoir un one-shot ou deux à vous mettre sous la dent bientôt.
Un grand grand merci de me lire et de reviewer (ou juste lire hin, y a aucune obligation même si ça fait toujours super plaisir) et je vous dis au "plus tôt" possible pour la suite.
Bizzzzzzzzzzz
