Notes :
Il est là, il est enfin là !
Ça fait tellement longtemps qu'on l'attend ce chapitre que je ne serais pas étonnée que la plupart d'entre vous ait oublié les ¾ de l'intrigue depuis la dernière publication et, franchement, c'est normal — Moi-même, j'ai encore du mal à me remémorer certains détails depuis que je m'y suis remise activement.
Beaucoup de frustration, beaucoup de doutes, beaucoup de pages arrachées (au sens figuré - je ne ferai jamais de mal à mon ordi chéri) et retranscrites, beaucoup de soutien de mes amis lecteurs/lectrices/écrivains et de ma yoda-beta : Alindorie (tu es mon phare dans l'obscurité :3)
Bref, "beaucoup" plus tard, nous y revoilà !
Le rendez-vous tant attendu. Un rendez-vous si fourni que j'ai préféré le couper en deux, d'ailleurs.
N'hésitez pas à relire les chapitres précédents avant d'attaquer celui-ci.
Et santé à notre couple phare !
(Musique — 'You are so beautiful' Tommee Proffitt, brooke)
CARNAL, AVEC UN C MAJUSCULE
19
— Et la protection, alors ?
— La protection ?
— Je ne pourrai pas être toujours là pour veiller sur toi et ta progéniture, Inspectrice. Et Maze n'est pas ce qu'on pourrait appeler... constante dans sa surveillance, ces derniers temps.
Chloé expira aussi vite l'angoisse de son départ prochain qu'elle était entrée. Elle tira sur le pan de sa robe qui n'avait de cesse de remonter contre le cuir de son siège, notant sans mal le regard en coin de Lucifer quand le tissu recouvrit lentement ses genoux.
— Parce qu'une chèvre ferait mieux que le Diable et une démone réunis ?
Son regard était déjà sur la route devant lui, sans que son expression n'ait perdu en concentration. Elle sourit.
— Elles ont le mérite de pouvoir piétiner d'autres enfants et enfourcher les testicules d'éventuels cambrioleurs, dit-il avec beaucoup de sérieux.
Chloé se mordilla l'intérieur de la joue pour garder le sien.
— Piétiner des enfants ? répéta-t-elle.
Lâchant le volant d'une main, il fouilla dans ses poches - écartant sa veste noire de sa chemise bleue foncée. Minuit de Moscou selon le dictionnaire vestimentaire élargi du Diable qui ne regardait plus la route.
— Lucifer ! cria Chloé, main droite agrippée à la portière.
— Quoi ?
Il la regarda, une main dans la poche intérieure de sa veste, avant de regarder la route et tourner le volant de l'autre. La Corvette effleura le centimètre vide entre elle et le camping car gris sur la bande de gauche, puis freina au feu suivant.
Lucifer la dévisagea.
— Comment diable as-tu réussi à avoir ton permis ?
Elle lâcha la portière dans un souffle, secouant la tête.
— C'est toi qui me dit ça ?
Il arqua un sourcil.
— Ce n'est pas moi qui panique en voiture.
— En voiture avec un crétin qui ne regarde pas la route.
— Oh voyons, j'ai vu Dan conduire ! Ce n'est pas aussi drôle que je l'avais espéré, mais il y a pire, dit-il en tirant son téléphone hors de sa poche.
— Oui, toi par exemple. C'est toi le crétin.
Lucifer fronça les sourcils.
— Ce n'est pas le genre de préliminaires que je prévoyais pour notre rendez-vous galant. Ne sommes-nous pas supposés manger avant de passer au plat de résistance et me traiter de tous les noms ?
Chloé secoua la tête et croisa ses bras sur le décolleté en V plongeant de sa robe. Elle nota la déception dans son regard, comme la tension subtile dans son cou, déglutie autour de sa pomme d'Adam quand il s'attarda sur l'arrondi de ses genoux.
— J'aimerais encore moins commencer ce rendez-vous aux urgences. Regarde la route ou je conduis.
— Ne me tente pas, Inspectrice.
Cette dernière le dévisagea à son tour, ses yeux à lui toujours occupés à dévorer ses jambes, ses hanches, la courbe de ses seins pressés sur la fente mauve puis la dentelle laissant deviner la peau de ses bras. L'inspiration lente qu'elle destinait au contrôle de ses sens étrécit le regard de Lucifer sur elle, de l'épaule à son cou. Qu'il ne voie pas d'inconvénient à la voir conduire était preuve faite que sa tenue convenait à l'un comme à l'autre. Mieux, elle lui faisait de l'effet.
Le désir dans son regard, ses muscles et son souffle ne mentaient pas.
Un klaxon les sortit de leur transe, Lucifer se retournant sur son siège, le regard noir. Chloé, elle, rit doucement et tira une seconde fois sur sa robe à hauteur des cuisses. Elle pointa le feu vert du menton, son sourire s'élargissant.
— Regarde la route.
La route passée, d'autres défilèrent, couleurs et ombres d'un quartier résidentiel à un autre, bourdonnant des débuts festifs d'une soirée comme une autre à Los Angeles. Le bras appuyé sur la portière, Chloé écarta d'une main ses cheveux de son visage, lâchés à la merci de la brise marine depuis que Lucifer avait tourné la clé de contact et, maintenant, à la merci de sa conduite - si moins déconcentrée - un tantinet au-dessus de la vitesse autorisée. Ses doigts glissèrent entre chaque mèche rebelle jusqu'à son épaule, puis son cou. D'un seul doigt, elle cercla la chaîne jusqu'à la balle faite collier - geste lent qui accompagna le défilement rapide des enseignes en tout genre.
Pour aucune, il ne ralentit.
Et ce n'était pas plus mal. Oh, Chloé n'était pas très regardante sur le lieu et le quartier, mais elle espérait tout de même mieux pour leur premier rendez-vous, depuis son retour tout du moins, qu'une glace au 'Salt & Straw' ou une pizza quatre fromages du 'Pizzannista'.
Elle baissa les yeux, regardant la naissance de son décolleté et les plis de dentelle autour de ses cuisses un bon moment, bien plus longtemps que Lucifer n'y avait été autorisé. C'était l'une de ses plus belles robes. L'une des moins défraîchies par le temps et la monotonie de sa vie, aussi.
Ses doigts remontant du bijou vers la chaîne, elle regarda Lucifer ; simplement parfait. Et ce n'était qu'un... autre costume parmi tant d'autres de sa grande, si variée garde-robe. Ce n'était qu'une chemise bleu foncé, le col ouvert d'un seul bouton, un seul pour le côté décontracté. Juste une veste, juste un pantalon, aussi noirs que la pierre à son majeur.
L'esthétisme inné de Lucifer était tel qu'il démodait le monde entier, de sa seule présence. Fusse-t-il le seul à porter un costume trois pièces au département, tous les autres - officiers comme inspecteurs en civils - dénotaient. L'inverse marchait aussi.
Aucune chance qu'elle puisse savoir être suffisamment habillée ou non aux côtés du Diable, n'en déplaise à sa mère et ses enseignements pour quelques ridicules auditions. Rapidement lassée d'essayer de deviner laquelle des prochaines enseignes de restaurant serait la bonne, elle laissa son regard dériver plus bas, sur le téléphone toujours posé entre les cuisses de Lucifer. Elle s'amusa de la tension qui remonta de celles-ci à ses mains sur le volant lorsqu'elle le récupéra.
— Qu'est-ce que tu voulais me montrer ? s'enquit-elle, tournant le téléphone entre ses mains.
— Montrer, pas touch- Ouch! glapit-il dès qu'elle le frappa à l'épaule. Ce n'est certainement pas la meilleure façon d'éviter les urgences, Inspectrice !
— Qu'est-ce que tu voulais me montrer ?
— Carnal.
Elle le dévisagea et il ajouta ;
— Avec un 'C' majuscule.
Plissant les yeux, elle tapota ensuite le mot de passe, tombant sur un GIF pré-sélectionné.
Décidément...
Au moins celui-ci n'avait aucun sous-entendu sexuel, bien qu'édulcoré sous traits et avatars enfantins, comme celui reçu par Trixie et qui - si elle pouvait croire la parole du Diable - n'était qu'un malentendu. Était-ce sa faute à lui si Miss Lopez s'était trompée de destinataire ? Était-ce sa faute à lui s'il ne faisait même plus la différence entre GIF explicites et GIF pour les pré-pubères?
Le gloussement qui franchit ses lèvres était la faute du GIF seul, sans l'ombre d'un doute. Enfin... que serait une chèvre mettant K.O. un enfant innocent sans la publicité du Diable tout autour, hm ?
— Qu'est-ce que je te disais, dit-il, tournant dans une autre rue. Une protection à toute épreuve !
— C'est sûr. Personne ne peut lutter contre soixante chèvres.
— Soixante-neuf.
Elle gloussa à nouveau et s'enfonça dans son siège, cheveux devant les yeux pour la dixième fois.
— Je ne vais pas te prendre de chèvres, Lucifer.
— C'est à Béatrice que je pensais-...
— Tu sais, l'interrompit-elle. C'est assez ironique quand on y pense.
— Quoi ?
— Le Diable qui promeut des chèvres à qui veut. Je croyais que tu les détestais ?
Il haussa une épaule.
— L'un n'empêche pas l'autre.
— D'où ça vient, d'ailleurs... ce lien entre... Eh bien, toi et ce quadrupède cornu, hm ?
L'expiration lente et contrôlée comme la tension accrue d'un doigt à l'autre autour du volant ne diminua pas l'intérêt nouveau de Chloé sur la question
— Aucune idée, répondit-il bien trop vite.
Chloé eut un sourire en coin. Elle ouvrit la boîte à gant, y troquant le téléphone de Lucifer pour le carnet de Jessie Evans, trop grand pour son sac à main.
— Moi qui croyais que le Diable ne mentait jamais !
— Je ne mens pas, je ne sais pas d'où ça vient.
— Mais tu en as une petite idée, non ? Allez, raconte.
Il ouvrit la bouche, le sourire de Chloé s'élargissant tandis que les yeux de Lucifer perdaient de leur longiligne concentration sur la route. Un coup d'œil à droite, à gauche mais pas trop, pas vers elle. Elle brossa les feuilles du carnet de son pouce.
— Maze pourrait me raconter, je parie ; le devança-t-elle, ses lèvres à peine pincées sur la formulation d'une quelconque esquive.
Son regard plein ouest, mais très loin de son décolleté, brûla le sien. Pas son expression déjà hilare.
— Très bien, capitula-t-il. Très bien, faisons un marché.
— Alors il y a bien chèvre sous roche, mh ?
— …J'arrête mon… harcèlement cornu et tu arrêtes ton entêtement administratif, poursuivit-il, quoiqu'elle fût certaine d'avoir vu sa paupière inférieure droite tiquer à l'opposé du calme qu'il feignait. Qu'est-ce que tu dis de ça ? Marché conclu ?
Elle fronça les sourcils.
— Mon entêtement administratif ?
Il pointa du menton le journal entre ses mains.
— "Ne pas ramener du travail à la maison"-...
Il pencha la tête de côté, reprenant ;
— ….enfin… dans notre cas, "en voiture". Enfin bref… je n'ai pas une grande expérience dans les relations sérieuses, mais je suis certain que c'est là un basique important, non ? D'autant plus dans le cadre d'un rendez-vous galant ?
Il avait l'air si peu sûr de lui, malgré tout, à sa façon de chercher son regard dès qu'il le pouvait sans risquer l'accident de la route majeur, à y chercher une confirmation ou l'erreur qu'il venait peut-être de commettre en la réprimandant sur son attitude qu'il prétendait juger ; lui, si inexpérimenté en la matière.
Eh bien, au moins il savait comment la faire culpabiliser. Et à raison.
Elle cacha le carnet de ses deux mains, bien à plat dessus. Ridicule.
— Désolée, Je-... C'est Dan—
— Les ex sont un sujet basique à proscrire aussi, non ? J'en ai peut-être manqué quelques-uns, cet article en reprenait tellement que je doute qu'on puisse encore les qualifier de 'basiques'.
— Tu as… lu des articles ?
— Ceux que j'ai pu trouver en ligne quand ce n'était pas complètement hors sujet. Le réseau humain tient très peu compte des critères 'Inspectrice' et 'Diable'. Ou un peu trop pour la partie la plus tardive du rendez-vous, ajouta-t-il avec un sourire entendu.
Elle détourna les yeux, hésitant entre culpabilité et fou rire, les joues rouges pour aucune des deux premières émotions citées.
— On n'est pas encore arrivé alors… ça ira. Dan, cet après-midi… il m'a appris de mauvaises nouvelles concernant l'enquête qui pourrait nous ralentir alors-...
Chloé secoua la tête, levant le carnet de ses genoux pour l'ouvrir sans vraiment y lire quoi que ce soit.
— Des nouvelles de quelle sorte ?
— Qui ramène le travail dans la voiture maintenant, hein ? ironisa-t-elle.
— Nous avons encore quelques kilomètres devant nous. Inspectrice, ajouta-t-il d'une intonation qui la fit frissonner.
Il était encore trop tôt pour cette partie.
Elle soupira.
— Apparemment, notre… mise en scène pour faire craquer Francis a servi sur un plateau la défense présentée par ton-... son avocat. Nos preuves ne sont plus que des 'circonstances moyennement incriminantes', d'après lui.
— Ryan a le chic pour frapper son adversaire quand il s'y attend le moins, quand il croit avoir gagné, approuva bien trop naturellement Lucifer. Tu l'aurais entendu plaider pour le rachat du Lux à cette charmante Mrs Bloom… un virtuose des vices de procédures ! Je lui passerai un coup de fil demain si tu—
— Surtout pas, le coupa Chloé.
La surprise, l'incompréhension qu'elle devinait dans son regard la surprit nettement moins. Bien sûr qu'il ne comprenait pas où était le problème, qu'il était le problème. Il fonctionnait ainsi. Et elle ne cherchait pas à le changer, juste à moins l'encourager dans cette direction, comme elle l'avait trop fait ces derniers temps.
— J'ai… promis à Dan de m'en charger seule, expliqua-t-elle.
— Mais nous sommes partenaires.
Elle sourit, lui touchant l'avant-bras.
— Toujours, pour l'enquête active. Ryan… le Lieutenant et….
Elle leva le carnet.
— … la paperasse barbante, c'est juste moi.
La ridule froncée à la base de ses sourcils s'accrut. Elle pouvait maintenant voir l'étincelle de l'inquiétude, sa capacité innée - souvent agaçante - de déceler le manque d'honnêteté chez l'autre. Et si elle voulait être complètement honnête avec lui, avec elle-même, les inquiétudes de Dan ou du Lieutenant… ce n'étaient pas les seuls motifs qui l'encourageaient à écarter Lucifer de l'enquête, d'une toute partie seulement.
Ce n'était pas le plus important.
Ce ne fut pas ce qui la poussa plus loin, à la limite du mensonge, l'instant suivant.
— À moins que la paperasse t'intéresse maintenant ? Je peux te libérer un bureau, si ça—
— Voyons, je suis un Diable d'action, Inspectrice ! protesta-t-il aussitôt. Mais tu parlais du carnet je crois ? Une lecture intéressante ? Autant que la paperasse puisse l'être, je veux dire.
Soulagée, elle saisit la perche née son bluff et élargie par le dégoût de Lucifer qui était plus prompt à parler paperasse qu'en avoir entre les mains.
— C'est... déroutant.
Elle ouvrit le carnet au hasard, feuilletant plus loin avant de froncer les sourcils.
— Étrange.
— L'un ne va pas sans l'autre et veut généralement dire la même chose, mais rien d'étrangement déroutant à ce que la paperasse ait pareil effet, je suppose.
Elle balaya sa remarque d'une bonne dizaine de pages retournées en sens inverse, sa main à plat sur l'une recouverte d'écriture manuscrite noire, compactée et agrémentée comme le premier tiers du journal de dessins aussi "étranges" que "déroutants". Ce n'était pas tant leur esthétisme que leur sous-entendus qui l'étaient. Chloé avait beau avoir parcouru ce genre de messages induits des centaines de fois tout le long de sa carrière, elle n'avait jamais pu se défaire de cette sensation qui accompagnait systématiquement leur lecture.
L'échec. La culpabilité.
Elle y répondait toujours trop tard, à cet appel à l'aide.
"Aidez-moi" ; c'était ça le message. Toujours. Mais celui-ci avait changé en cours de route.
Elle passa ses doigts sur la page de droite, écrite avec quelques semaines de flottement entre les derniers mots de la page voisine. Des phrases courtes, d'une écriture fluide, qui n'avait pas transpercé le papier là où l'émotion avait été la plus forte.
— On dirait que Jessie avait des tendances suicidaires, mais...
Lucifer lâcha une exclamation moqueuse.
— Mais elle a cru qu'elle pourrait éviter le jugement inconsidéré de cet Imbécile en encadrant Ses Préceptes ? Pourquoi les humains pensent-ils toujours pouvoir Lui faire changer d'avis ?
D'abord agacée par sa réaction, Chloé repensa au cadre trouvé chez Jessie.
Le texte biblique se référait à la mort. Être donné en pâture à la Mort.
— Où peut-être qu'elle est passée à l'acte... murmura-t-elle.
— Elle s'est pourtant défendue contre notre homme. C'est ce que j'appellerai une tendance à vivre, à vouloir survivre. À n'importe quel prix.
— Peut-être qu'elle l'était avant, bien avant sa mort définitive il y a quelques jours, regarde... dit-elle.
— Lire ou conduire, il faut choisir, Inspectrice ; lui rappela-t-il.
Cette dernière lui donna un coup de coude, reprenant ;
— Sa prose a changé radicalement en quelques semaines, ici. D'abord, des réflexions sur tout ce qui ne va pas dans sa vie, à comment ses parents l'ont délibérément abandonnée dans ce foyer, comment son dernier petit copain a volé toutes ses économies après qu'elle ait perdu son boulot et d'un coup...
Chloé leva le journal de ses genoux, montrant la page droite.
— ... des pensées positives, listées. Plusieurs jours d'affilée. Comme un... devoir, peut-être ?
Elle secoua la tête, ses ongles effleurant ses lèvres entrouvertes, ses pensées imperméables aux réserves de son partenaire.
— C'est beaucoup de "peut-être" pour une seule hypothèse.
Plus elle y pensait, plus ces phrases toutes faites lui rappelaient celles des livres de bien-être qu'on trouvait dans n'importe quelle librairie de la ville. Mais il y avait ce nom qui revenait souvent...
Billy.
Billy sait ce que je traverse...
Billy et moi avons parlé de ce que j'ai vu. C'est agréable de se sentir écoutée, même si tous les autres m'assurent être là pour ça, pour que je m'ouvre à eux. Je le vois dans ses yeux. Lui... lui sait de QUOI je parle.
Puis des versets. Des bouts d'abord, listés eux aussi. Des passages entiers ensuite, avant qu'elle n'ait carrément imprimée des pages de la Bible même calées ici et là entre celles du journal.
Avait-elle été hospitalisée ?
Chloé fronça les sourcils, ses pensées poussées vers un autre peut-être, une déroutante coïncidence.
Pénélope Sanchez... Hôpital.
Elle—
— Nous y sommes, annonça Lucifer.
Surprise, Chloé leva la tête du carnet, le dévisageant de longues secondes. Ce ne fut qu'à la presque-trentième d'entre elles qu'elle nota leur immobilité, ses cheveux dociles le long de ses épaules et l'ombre immobile du soleil couchant sur le trottoir. La main en visière, elle étudia l'enseigne.
'Alba de Javier'.
Elle baissa les yeux, regardant les gens qui attendaient par petits groupes, en couple ou seul devant la grande porte en bois. L'espace d'une seconde, les gens disparurent pour des flammes hautes dans la nuit noire, étouffées par la veste du Diable et sa course au travers.
— Lucifer, c'est-...
— Surprise, surprise ! chantonna-t-il en ouvrant la portière.
Elle l'était.
Pendant des jours, elle avait pensé à l'endroit qu'il choisirait, qu'il définirait comme acceptable pour lui et elle, pour un rendez-vous galant - certes - mais 'basique'. L'exaltation romantique d'Ella n'avait pas arrangé ses hypothèses qui avaient pris des proportions inattendues, au point qu'une chorégraphie de chippendales relatant leur partenariat jusqu'à aujourd'hui en avait été l'une des moins farfelues.
Mais ça, c'était...
Muette, Chloé fixa les murs et toit du restaurant jadis partis dans les flammes, dans la fumée de l'ambition. Il n'en était plus resté grand-chose après le brasier, que les fondations.
C'était il y a si longtemps.
Assez longtemps pour rebâtir et embellir les murs ternes de la façade, pour remplacer l'escalier en bois par un en acier et peindre l'astre du toit autrement. Plus petit, dans des nuances de jaunes et d'oranges qui rappelaient le seul et vrai soleil déclinant d'une tuile brune à l'autre.
Si longtemps. Et Lucifer s'en souvenait encore.
Toujours sans un mot, elle le laissa contourner la voiture - jeter les clés au voiturier qui les attrapa au vol en le saluant chaleureusement. Comme s'ils se connaissaient de longue date, mais c'était Lucifer après tout. Qui, en ville, ne le connaissait pas ?
Il lui ouvrit la portière, lui tendant la main.
— Inspectrice.
Elle lui sourit, ignorant du mieux qu'elle put les regards des curieux tout autour d'eux en quittant le cuir réconfortant et 'froissant' de son siège.
— Je ne m'attendais pas à ça, dit-elle.
— C'est le résultat attendu d'une surprise, non ?
Son sourire s'élargit et elle lâcha sa main pour ne plus lâcher son bras tandis qu'ils marchaient vers l'entrée, dépassant sans protestations la file de clients qui prenait de l'ampleur devant la porte.
— On ne devrait pas... commença-t-elle en montrant le bout de la file de son sac, après la dernière marche.
— Le Diable ne fait jamais la file
— Lucifer, ça ne se fait pas. Même avec une réservation.
— Je puis t'assurer que nous n'enfreignons aucune règle de politesse en franchissant cette porte les premiers. J'ai tout prévu.
— Tu n'as pas réservé le restaurant pour nous deux toute la nuit, j'espère ? demanda-t-elle en stoppant non loin du portier, l'amenant à s'arrêter lui aussi.
— Bien sûr que non ! Juste pour une demi-heure, ajouta-t-il.
Levant les yeux au ciel, elle le suivit avec une appréhension grandissante, offrant un sourire penaud à chacune des personnes qui attendaient et attendraient encore un moment de pouvoir franchir ces portes grandes ouvertes pour le seul sourire du Diable.
La porte se referma sur eux et les souvenirs vagues de tous les interrogatoires informels passés entre ses murs, là ou 'Papa' avait mangé son tout dernier repas.
Chloé avança jusqu'au centre du hall, encore vide. Délibérément vide. Elle tourna sur elle-même, s'accoutumant aux jeux des lumières, jaune chaud sur blanc cassé. Son tour terminé, elle regarda Lucifer ; souriant, entouré des lumières et ombres de l'extérieur à travers les carreaux de la porte.
— Junior t'as autorisé à monopoliser tout le restaurant ?
— Oh, il n'est pas question d'autorisation. C'est plus...
— Une faveur ? finit-elle, croisant les bras sur sa poitrine.
— J'allais dire "l'un des nombreux avantages en tant qu'associé".
— Associé ? répéta Chloé. Quan—
— Lucifer ! Como esta amigo?
Chloé resta en retrait, dévisageant fils rebelle et fils prodigue de père autoritaire se serrer la main et se taper l'épaule en signe de franche camaraderie. Il lui fallut un moment, plus de deux tapes viriles, pour reconnaître Javier Junior. Ses cheveux avaient eu tout leur temps pour repousser en boucles noires fournies. Il avait pris quelques kilos, aussi. Ou quelques muscles.
Cet homme-là n'avait plus rien à voir avec le jeune fils accusé à tort pour l'empoisonnement de son seul parent.
Mais elle reconnut son sourire, la gentillesse et la douceur dans son regard, dès qu'il s'écarta de Lucifer.
— Junior, gracias por esta tarde, dit ce dernier, beaucoup moins gêné par cette démonstration affective qu'elle l'avait présagé.
Junior lâcha une exclamation, secouant la tête.
— Vamos! Es normal!
Chloé toussota, effleurant son talon de l'autre par un pas hésitant.
— Lucifer... ?
— Junior, tu te souviens de l'Inspectrice Decker, bien sûr ?
Junior lâcha Lucifer, prenant la main tendue de cette dernière.
— Inspectrice, ça me fait plaisir de vous revoir.
— Moi aussi. Et...
Elle lâcha sa main, désignant le hall avec un sourire.
— ... cet endroit aussi. Je suis heureuse de le revoir. Sans les flammes, je veux dire, ajouta-t-elle maladroitement.
Loin de s'offusquer, Junior sourit, rit même avant de délasser son tablier.
— Et moi donc. Sans l'aide de Lucifer, il n'aurait pas aussi fière allure.
— Son aide ?
Elle regarda Lucifer, resté en retrait, distrait par les bouteilles placées dans des espaces creusés à même le mur.
— Oui, après l'incendie, il a pris à sa charge tous les travaux et m'a mis en relation avec les meilleurs décorateurs de la ville, continua Junior.
Lucifer dépassa ce dernier, lassé d'observer la décoration pour enfin se joindre à ses éloges qu'il balaya dans l'air, son autre main trouvant naturellement sa place dans le dos de Chloé.
— Je t'en prie, Junior - c'est si peu de choses.
— Muchos, Lucifer ! insista leur hôte, serrant son tablier plié entre ses mains. Tu m'as aidé à préserver ce que mon père avait construit ! Tu m'as aidé à le mener plus loin !
Lucifer soupira, sourcils froncés.
— Eh bien, ce n'est pas pour-...
Chloé tapota gentiment son torse pour l'empêcher de continuer. Tout convaincu qu'il était de l'avoir fait pour n'importe quoi d'autre que rendre justice à l'amour d'un fils pour son père, elle ne tenait pas à froisser Junior. Lèvres pincées sur des mots parricides, Lucifer échangea un regard avec Chloé.
— ...pas pour m'entendre jacasser sur le passé que tu es venu, je sais, finit Junior en levant les mains.
— Entre autres.
— Parlant du présent, c'est… récent, vous deux ? s'enquit-il après que son regard s'eut attardé sur la main de Lucifer qui dépassait de son dos et effleurait de quelques doigts le haut de sa hanche.
Chloé ouvrit la bouche, pinçant les lèvres sur une hésitation qu'elle partagea d'un regard avec Lucifer.
— Oui et non, éluda ce dernier. Notre partenariat a pris…. quelques détours en chemin. Mais…
Il la regarda à nouveau. Son sourire était moins large, mais éclatait sous l'absence d'une once d'hésitation.
— Nous voilà, murmura-t-il.
Tout naturellement, il unit ce sourire au sien qui tenait plus à une expression poissonnière moindrement séduisante. Elle pinça la lèvre supérieure de Lucifer des siennes, savourant le souffle rapide qui les rencontra et le pouce qui pressa le tissu de sa robe, comme une forte pulsation. Rapide.
Elle s'écarta, Lucifer échangeant son sourire pour la même expression aquatique.
— C'est très gentil à vous d'accepter une telle demande en échange de ses services, le remercia Chloé, le regard de Lucifer toujours sur elle.
— Es normal, entre amis - on s'entraide ! Lucifer, et si tu montrais votre salle à l'inspectrice pendant que je mets mon équipe au pas, hm ? proposa Junior en désignant l'escalier derrière eux.
— Gran idea ! approuva Lucifer avec un sourire.
Junior parti, Chloé regarda Lucifer.
— 'Notre' salle ?
— Rien d'extravagant, je te le promets.
— Ça... dit-elle en désignant les portes closes sur la patience des clients restés dehors ;... c'est déjà extravagant.
Il soupira.
— Tu n'es plus sortie depuis quand ? Et avec quels balourds pour te défendre d'un minimum d'attention galantes ?
— Ce n'est pas de la galanterie, c'est... c'est trop pour moi.
— Chloé... c'est exactement ce que tu mérites, dit-il, son sourire figé par le sérieux de ses paroles.
Cette fois, ce fut Chloé qui frémit. Elle leva les yeux, renvoyée à la vision unique du mérite qu'il lui louait dans les siens.
Sa propre perception.
Je ne mérite pas tout ça.
Elle déglutit, s'écartant de son étreinte.
— Et si tu me montrais cette salle ?
La salle n'en était pas vraiment une, pas vraiment ce que Chloé imaginait en descendant les escaliers et en parcourant à son aise, sous les explications enjouées de Lucifer des diverses rénovations entreprises, celle deux fois plus grande avant elle.
Elle ne lui était pas non plus inconnue.
L'arcade blanche et usée, agrémentée d'une ligne de pierres grise, grisée par le temps et les souvenirs. Elle fit quelques pas, à mi-chemin entre la table dressée, ronde et d'une largeur parfaite pour qui espérait tant une délimitation précise de son espace personnel qu'un dépassement aisé des limites marquées par la bougie rouge au centre de celle-ci.
Elle se souvenait d'une table carrée, drapée d'orange. Elle se souvenait des poutres au plafond, rustiques. Elles étaient noires, à présent.
Il était comme un père pour moi.
— Lucifer Morningstar ; consultant pour le L.A.P.D, propriétaire de night club et entrepreneur... récita Chloé en se retournant vers ce dernier. Et tu trouves encore le temps de me surprendre.
Son rire accompagna ses pas ; son sourire, sa main tirant la chaise de son espace personnel.
— J'en déduis que mon extravagance te plaît.
Elle lui sourit, le rejoignant en deux pas à peine.
— Elle me plaît.
— Magnifique.
Le sourire de Chloé s'élargit et elle posa sa main sur son bras, malaxant tissu et muscles l'espace d'un regard si peu espacé. Sa main remontant vers son biceps, Lucifer baissa le menton. En découla une oeillade lascive de ses lèvres, ses yeux et ses lèvres encore quand elle déglutit.
Elle ralentit son geste.
— Ça fait bizarre, murmura-t-elle. Revenir ici, après ce qui s'est passé.
— C'est un peu ce qui a motivé mon choix. Ça et d'autres détails.
Elle plissa les yeux et il poursuivit ;
— Ton travail a plus de conséquences que la condamnation du mal, comme le mien. Tu laisses la place à un 'après'. Je voulais te montrer l'un de ces 'après'.
La courbe de son sourire était fine, l'étroite révélation d'une émotion unique. Unique et brève aperçu chassé d'un pas en arrière, Lucifer lâcha la chaise comme Chloé lâcha son bras, incapable de capturer son regard fuyant.
— C'est aussi le seul endroit au monde qui a brûlé le Diable ! ajouta-t-il, si fort pour les mots soufflés une seconde avant.
Chloé gloussa, heureuse de l'interruption. Elle garda les yeux fermés plus longtemps que perdura son souffle goguenard, secoua la tête pour tarir l'éruption émotionnelle chauffant paupières et gorge à l'unisson. Les gloussements de Lucifer se joignirent vite aux siens et eurent raison des plus tempétueuses émotions.
Le coin de ses yeux n'en brûlaient pas moins lorsqu'elle tira doucement sur les pans de sa veste pour le ramener au plus près d'elle. Au plus près d'un baiser pas encore consumé.
— Ella avait raison, dit-elle et il arqua un sourcil. Tu es un incorrigible romantique.
— Diabolique.
— C'est un détail, répliqua-t-elle.
— Le Diable est dans le détail, Inspectrice. Et je vois qu'il nous en manque un de taille...
— Ah oui ?
— Mmhm, susurra-t-il, ses deux mains passées dans son dos maintenant autour de sa taille. Un verre.
Chloé fronça les sourcils, ses doigts cessant de triturer la pointe de son col. Il lui sourit.
— Le Diable romantique, ça s'arrose, Inspectrice.
Elle sourit à son tour. Pour son romantisme, Chloé était l'incarnation d'un feu nourri de flammes aussi nombreuses qu'uniques. Celles qui les avaient amenés ici, des années auparavant, qui l'avaient brûlé pour la vulnérabilité qu'elle lui apportait comme celle qui l'avait amenée dans ses bras, au plus bas de sa garde. Miracle, miraculeusement assez forte pour ne pas arroser ses pensées d'autres doutes, elle accepta la coupe de champagne tendue. Elle accepta l'attention extravagante, diablement romantique, portée à ce début de soirée. Ils ne méritaient pas moins qu'un moment ensemble, sans personne d'autre.
Le tintement commémoratif des verres fut englouti sous l'arrivée un peu moins patiente des autres clients dans la salle principale sans que Lucifer ni Chloé n'eurent détourné leur regard l'un de l'autre.
— Au Diable romantique.
— Aux basiques, ajouta Lucifer, son sourire trop grand pour la coupe qui l'effleurait. les sourcils, ses doigts cessant de triturer la pointe de son col. Il lui sourit.
— Le Diable romantique, ça s'arrose, Inspectrice.
Elle sourit à son tour. Pour son romantisme, Chloé était l'incarnation d'un feu nourri de flammes aussi nombreuses qu'uniques. Celles qui les avaient amenés ici, des années auparavant, qui l'avaient brûlé pour la vulnérabilité qu'elle lui apportait comme celle qui l'avait amenée dans ses bras, au plus bas de sa garde. Miracle, miraculeusement assez forte pour ne pas arroser ses pensées d'autres doutes, elle accepta la coupe de champagne tendue. Elle accepta l'attention extravagante, diablement romantique, portée à ce début de soirée. Ils ne méritaient pas moins qu'un moment ensemble, sans personne d'autre.
Le tintement commémoratif des verres fut englouti sous l'arrivée un peu moins patiente des autres clients dans la salle principale sans que Lucifer ni Chloé n'eurent détourné leur regard l'un de l'autre.
— Au Diable romantique.
— Aux basiques, ajouta Lucifer, son sourire trop grand pour la coupe qui l'effleurait.
Notes :
Je publierai le chapitre suivant courant de semaine prochaine (peut-être autour du 11 novembre).
Merci d'avoir lu celui-ci (reviews bienvenus comme toujours ;D)
