Musique :
'Caught in the fire' - Klergy
LE DIABOLIQUE-MOI
20
Tout se joue autour de la table.
Et tout ; la table, la chaise sur laquelle elle était assise, l'ondulation de la nappe sous ses doigts ou encore le tintement léger des couverts quand elle tirait trop fort ; tout jouait un changement dans la dynamique de ce moment.
Ça avait changé les flammes en cristaux fragiles, broyés sous les pieds de la chaise chaque fois qu'elle l'avançait ou la reculait. Et voir Lucifer s'asseoir sur la sienne n'avait rien arrangé. Tout, et rien, se jouait de sa détermination à vivre ce rendez-vous en tête à tête comme n'importe quel autre du genre.
Le sourire encourageant qu'il lui avait donné après s'être installé... Ce regard sur elle, maintenant. Comme s'il guettait un signal, un indice de sa part pour ouvrir à nouveau la bouche. Peut-être qu'elle finisse son verre de champagne ? Ou qu'elle en demande un autre ? Lui avait fini et commençait déjà à donner sa chance au grand crû apporté par l'un des serveurs en attendant l'arrivée des entrées - déjà prévues, déjà en préparation selon les "recommandations de Mr Morningstar, Madame".
Et lui la regardait ainsi ?
Dans l'expectative ?
Elle l'observa boire une gorgée de plus sans tremper les lèvres dans la coupe entamée qu'elle glissait d'un quart de tour à droite, puis à gauche, sur la nappe blanche. Quelques minutes plus tôt, ils trinquaient à son romantisme insoupçonné et maintenant... c'était comme si le romantisme restant n'était plus de son ressort.
Après tout, il avait bien commencé par les basiques.
Et Chloé ne voulait pas poursuivre ceux-ci dans une succession sans fins de regards furtifs et sourires gênés quand l'un ne se raclait pas la gorge pour l'absence de vocalise de l'autre. Dans cette partie du restaurant, cette 'salle' réservée pour eux seuls et à l'écart du brouhaha mondain à sa droite, le silence n'y ajoutait que trop de superficie.
D'un dernier raclement de gorge nerveux, mais non moins résolu, Chloé prit la parole ;
— Alors... maintenant qu'on... Ce dont tu parlais chez moi, tu m'expliques ?
Il arqua un sourcil et elle spécifia ;
— Cette 'innovation' ? Avec ce fameux John ? Ça m'intrigue.
— C'est vrai, eh bien...
Lucifer posa son verre et prit la bouteille pour se resservir.
— Comme je te le disais plus tôt, John m'a aidé à entrevoir une nouvelle approche nous concernant.
— Et qui est John, rappele-moi ?
— Un parfait inconnu, pourquoi ?
— Parce que je doute qu'un inconnu sache quoi que ce soit sur toi étant... toi, rétorqua Chloé sans que l'expression de Lucifer n'eût changé.
Il parut même davantage perplexe.
— Linda m'a conseillé efficacement bien avant de connaître le diabolique-moi, Inspectrice.
— C'était ta thérapeute.
— Elle l'est toujours, mais je ne vois pas le rapport avec John.
Chloé secoua la tête, abandonnant l'idée de lui faire comprendre qu'un inconnu n'avait rien à dire sur leur couple et que c'était déplacé comme très probablement inintéressant. Elle le laissa même remplir de moitié le verre à pied léché par la flammèche de la bougie avant les vagues d'un bouquet épicé.
— Donc... John t'a aidé à entrevoir une nouvelle approche, l'enjoignit-elle à poursuivre après qu'elle eut pris ce verre en remplacement de l'autre. Je ne savais pas qu'il nous en fallait une.
— Je partageais ton avis, avant...
Son regard partit vers sa paupière, maquillée mais pas au point de faire disparaître la plaie toujours en voie de cicatrisation en travers de son sourcil.
— Disons que… qu'il m'a fait comprendre certaines choses, certaines erreurs commises.
— Comme quoi ? demanda-t-elle après avoir froncé les sourcils.
— Comme nos sujets de conversations.
Lucifer sourit à son mutisme perplexe.
— Je devrais plutôt dire 'notre' sujet de conversation. Nous n'avons que ce sujet à la bouche et je ne sais pas pour toi, mais j'apprécie peu son arrière-goût de cendres.
Et elle comprit.
— Tu ne veux plus parler de l'Enfer avec moi ?
— Bien sûr que si, mais nous en parlons toujours de la même manière.
Chloé secouait la tête quand Lucifer se perdait déjà dans d'autres explications qu'elle n'écoutait que d'une oreille, tournant et retournant ses précédentes paroles dans son esprit. Pourquoi arrêter d'en parler ? Pourquoi arrêter d'en parler avec elle ?
Impuissante.
— ...e sais que j'ai encouragé ta curiosité d'une certaine façon parce que… ; continua-t-il, lâchant alors une exclamation plus amère qu'hilare ; ...parce que l'Enfer et moi sommes malheureusement, majoritairement, indissociables ! Mais...
Il sourit, sa vulnérabilité creusée par ses fossettes, mise à nue sur l'ensemble de son visage.
— Mais pas systématiquement, alors... j'ai pensé que nous pourrions discuter de... pas forcément d'autres choses, mais en parler d'une manière plus positive. Il y a des choses que tu ne sais pas encore sur moi ou sur cet endroit et qui sont à mourir de rire ! Comme la fois où Maze a lâché les cerbères derrière l'angélique mais non moins constipé fessier d'Amenadiel la première fois qu'il a osé descendre me voir ! s'esclaffa-t-il.
— Lucifer, tu sais que je n'ai pas peur de toi, n'est-ce-pas ?
Il se redressa sur sa chaise, rires oubliés devant l'air soucieux de Chloé. Ses lèvres adoucirent cette crispation appelée 'sourire' en quelque chose de moins vulnérable, en quelque chose de doux. Clair comme de l'eau de roche.
— Bien sûr, Inspectrice.
Il avança sa main jusqu'à la sienne, l'écartant de la coupe avant de la serrer doucement. Plongés dans le regard de l'autre, le pouce de Lucifer fit un lent passage sur chaque jointure.
— Mais tu n'as pas plus à craindre de l'Enfer.
— Je n'ai-...
— Pops tamales, annonça leur serveur, annonçant aussi la fin de leur étreinte.
Chloé recula sa main jusqu'à ses genoux. Elle regarda à peine le contenu de l'assiette creuse posée devant elle, n'ayant d'yeux que pour Lucifer et son armure mondaine revêtue le temps de quelques remerciements et encore après, pour elle. Même avec les yeux fermés, au-delà des signes physiques clairs autour de sa mâchoire et ce petit quelque chose d'éteint, de complètement cloisonné dans ses yeux, Chloé aurait pu sentir la supercherie. L'entendre. Une simple respiration pouvait changer la nature d'un silence. Jusqu'à l'éruption.
Celle-ci fut plus feinte que sincère.
— Ça a l'air délicieux !
— Je n'ai pas peur de l'Enfer.
Il leva les yeux de son assiette et tourna sa fourchette deux fois dans sa main.
— Mais tu ne t'y intéresses que pour les plus mauvaises raisons et c'est ma faute. En partie. Je me rends bien compte que mes réponses à tes questions n'ont fait qu'aggraver ta vision négative des choses. Je t'ai encouragé dans cette vision, pas à voir les choses différemment.
— Comme toi ? insinua Chloé, agacée.
Le sujet de la "perception" ne lui avait pas manqué, elle aurait même pu s'en passer une bonne partie de la nuit.
— Un peu trop comme moi, justement, soupira-t-il. Et faire comme si de rien n'était n'est pas non plus satisfaisant, à ce qu'il semble. Je-... Je voudrais apporter plus de positif à nos conversations, autour de ce sujet-ci comme n'importe quel autre.
Il haussa les épaules.
— N'est-ce pas là un basique ? Les rendez-vous sont l'occasion d'apprendre à connaître l'autre, n'est-ce-pas ? Pas juste ressasser les mêmes détails négatifs. Je suis certain que tu ne sais pas tout de moi, hm ? Je pourrais te conter la fois où les premières expériences charnelles de mon frère ont bien failli finir sur pellicule, le jour de mon retour à Los Angeles, il y a six ans ?
Lucifer se redressa, s'efforçant de la rassurer ;
— Oh, mais je suis certain qu'il ne se serait pas aussi bien vendu que toi et tes deux… magnifiques prestations dans 'Hot Tob High School'—
— Je ne crois pas que parler de porno ou de… des activités intimes de ton frère soient des bons basiques pour notre rendez-vous, l'interrompit-elle avant de goûter une portion de tamales.
— Je saute les étapes, mh ?
Elle lui lança un regard d'avertissement qui ne fit qu'étendre ce sourire amusé, bientôt ouvert pour une autre gorgée de vin rouge.
— Très bien. Et si tu choisissais ?
— Choisir ? Un sujet de conversation ? Je croyais que tu n'en voulais plus, qu'ils étaient trop 'négatifs' ?
— S'il y a bien une personne qui puisse trouver du positif là où il n'y en a pas, c'est toi. Et je ne t'influencerai pas cette fois-ci. Que veux-tu savoir du grand Lucifer que tu ignores encore, hm ? l'encouragea-t-il d'un haussement de sourcils.
Des choses qu'elle ignorait...
C'était un euphémisme. Pire encore, ce qu'elle ignorait et qu'elle voulait le plus savoir de lui, Lucifer Morningstar, revenait toujours à cet endroit.
C'était pire de constater à quel point il avait raison. L'Enfer l'obsédait, et c'était terrifiant.
Comment l'Enfer fonctionnait, les cellules, les démons, être Roi de l'Enfer, être le Diable ?
Comment être partenaire de cela ?
Comment ne pas parler de ça sans parler de l'essentiel ?
Chloé déglutit les premières questions qui lui brûlèrent les lèvres.
Comment tu vois cette relation longue, astronomiquement, longue distance entre nous ?
S'il t'arrive quelque chose en bas, si tu as besoin d'aide... comment pourrais-je seulement le savoir ?
Sais-tu ce que tu veux de moi, de nous ?
C'était une liste bien lourde d'ignorances, un sujet tout sauf basique.
Et en orientant le sujet en-dehors de son domaine, c'était pire, bien pire.
As-tu seulement pensé à demander mon avis avant de conclure ce marché avec Dieu ?
Est-ce que le reste de ta famille arrive à dormir la nuit, après tout ce qu'ils t'ont fait ? Ce qu'ils n'ont pas fait ?
Est-ce qu'ils ont seulement besoin de dormir ?!
Pourquoi était-ce à elle de trouver du positif là où il n'y en avait pas ? Pourtant, assise ici, dans cette pièce rien que pour eux et à l'orée d'un bourdonnement de voix, de couverts et de bruits de mastication, ils auraient presque pu y prétendre. C'était une belle soirée, une belle table, une compagnie de choix.
C'était tout le positif possible.
Mais pas assez.
Ce qu'elle ignorait de lui ; elle pourrait en faire toute une liste.
Triturant le coin de sa serviette posée sur ses genoux, Chloé essaya de faire barrage à toutes ces vagues d'incertitudes, d'en faire le tri et d'y trouver une ignorance toute simple qui n'entâcherait ni les efforts de Lucifer ni les siens pour oublier le négatif qui s'infiltrait partout. En-dehors de l'aspect très biblique de son existence, elle ignorait encore certaines choses du Lucifer très humain qui avait décidé d'ouvrir un club à Los Angeles. Elle connaissait les plus évidentes, comme le reste du monde savait ; son goût pour n'importe quelle sorte de célébration, pour l'alcool (parce que le goût lui plaisait, plus que l'ivresse), les drogues légales et celles qui l'étaient nettement moins. Son penchant pour le sexe n'avait jamais pu être ignoré - il était prêt à coucher avec Linda lors de leur première enquête officieuse !
Oh, et il détestait les embrassades, la paperasse, les règles, les enfants qui n'étaient pas Trixie et les chèvres.
Passer en revue toutes ses informations, c'était comme revenir des années en arrière, du temps où elle enquêtait sur lui plus qu'elle n'enquêtait avec lui. Elle se souvenait encore des premières paroles échangées, comme si c'était hier.
« —Lucifer Morningstar... c'est un nom de scène ou quoi ?
— Dieu m'en a doté, je le crains. »
Chloé cessa de plier le coin de sa serviette.
Ce n'était pas entièrement vrai.
Elle croisa son regard, répondit à son sourire du sien presque immédiatement.
— En fait, j'ai une question en rapport avec mes recherches sur... tu sais. Mais… c'est peut-être encore trop proche du sujet qu'on cherche à éviter.
C'était idiot comme le mot "Enfer" gonflait tel un tabou inabordable maintenant, en seulement quelques minutes.
Lucifer arqua un sourcil encourageant.
— Je crois que je ne t'ai jamais vu autant hésiter à interroger quelqu'un, la taquina-t-il.
— Tu n'es pas un suspect dans le cadre d'une enquête.
Elle déglutit, s'humectant les lèvres - brûlées par son regard, incapables de porter d'autres mots. Au lieu de cela, elle vida sa coupe et manqua d'en postillonner une partie sur l'expression presque candide de Lucifer.
— Qui tu es, c'est un peu ma question.
— Qui je suis ? répéta Lucifer. N'est-ce pas évident ?
— Eh bien… pas pour tout le monde.
Notant comme il tiqua à ses mots, Chloé agita les mains en lâchant un rire nerveux.
— Pas pour moi, je veux dire-... Oui, pour moi, c'est évident que tu es… toi. Ce que je voulais dire-...
— Dire n'est pas questionner, Inspectrice.
D'un sourire, un seul, Lucifer la ramena au plus important. Aux basiques.
Une question.
Elle hocha la tête.
— Pourquoi ton nom actuel sonne plus… angélique que… Eh bien, ton nom d'ange ?
— Mon nom d'ange ?
— Je ne sais pas si c'est le vrai, se justifia-t-elle aussitôt. Je sais que beaucoup d'écrits, tous les écrits, te décrivent comme un être maléfique et… et… destructeur, mais… Dieu, ton Père, ll n'a pas pu te donner un nom à la signification aussi—
Elle secoua la tête, reniflant de dégoût.
— Samael; Le Poison de Dieu ! C'est… c'est sûrement une erreur de perception, encore.
Agacée, se sentant d'autant plus ridicule d'avoir cru à toutes ces inepties, sentant que Lucifer allait - encore une fois - démonter avec tact le peu de certitudes qu'elle pensait avoir, Chloé baissa les yeux. Ce ne fut qu'après dix perforations de fourchette sur toute la largeur du pain de maïs qu'elle leva la tête.
La seule portion de pain qui avait franchi ses lèvres chuta comme un bloc de granit au creux de son ventre. Granit ; un mot adéquat - le seul mot - pour décrire Lucifer. Un bloc de pierre. Du marbre pour son visage.
Un monument solide, friable au contact de Chloé, des noms suivants.
— Lucifer ? Tu t'appelais… Sama—
— Non.
Il déglutit, serra le poing sur la table avant de le détendre d'un frisson à peine camouflé sous sa manche, un doigt après l'autre. Puis un sourire, à peine érigé et déjà sur le point de tomber en poussière.
— Ne… ne le dis pas.
— D'accord.
Elle n'hésita pas une seconde pour rapprocher leurs mains, le pain plus lourd et plus douloureux quand, le temps que leurs doigts s'effleurent avant de s'entrelacer, elle vit les siens reculer.
— D'accord, répéta-t-elle.
Chloé serra la main de Lucifer.
— Je suis désolée, je-... tu vois que tu aurais dû choisir !
Il rit aussi faiblement qu'elle à cette maladroite tentative. Mais sa main n'était plus inerte sous la sienne, ni dure comme la pierre. Bientôt, Il devança ses caresses quoique Chloé devinait là l'expression d'une habitude plutôt que celles de ses sentiments actuels. Il était clair qu'il était loin, très loin, d'être à son aise.
Sa réponse ne la convainquit pas plus que son sourire ; toujours charmeur, toujours feint.
— On a vu ce que ça donnait ; très charnel-centrique !
Mais elle rit.
— On peut trouver autre chose, ce ne sont pas les sujets qui manquent….
Lucifer retint sa main une seconde de plus qu'elle n'avait l'intention de rester, secouant la tête sans croiser son regard. Le menton légèrement baissé vers la table, un froncement de sourcils et une dernière caresse autour de son poignet ; voilà tout ce qu'il lui fallut pour prétendre qu'il n'y avait aucun problème, pour relever la tête.
Et sourire. Toujours sourire.
— Pourquoi on en changerait ?
Pourquoi ne voulait-il pas en changer ?
Chloé ouvrit la bouche, mais Lucifer haussa les épaules - trop parfaite expression d'une nonchalance, elle se surprit à y croire.
— Ce n'est… qu'un nom. Et parler de sa signification…
Il pinça les lèvres, moins à son aise.
— …. sans le citer, c'est… parfait.
— Non, Lucifer, c'est… Ce n'est pas ce que tu voulais. Tu voulais du… positif et je—
Elle soupira.
Il couvrit sa main de la sienne, la rassurant ;
— J'imagine qu'on ne peut pas espérer y arriver sans pratique, mh ? Et c'est un basique, il me semble - parler de ses origines ?
— C'est vrai, mais—
— Tu as raison, pour la signification. Elle n'est pas correcte.
Chloé se mordilla l'intérieur de la joue, équitablement frustrée par son étrange entêtement et sa propre curiosité qui n'avait cure de ses états d'âme.
— Ça ne veut pas dire… ce que ça veut dire ?
Il gloussait, à présent. C'était si naturel qu'elle aurait pu avoir imaginé le presque drame précédent pour un simple nom. Ce nom qu'ils ne citaient plus, pourtant, et qui gonflait entre eux - comme l'Enfer, cet autre mot tabou.
— Pas exactement. C'est bien… rattaché à mon Père, comme pour n'importe quel autre nom dans ma fratrie. Amenadiel, Michael, Gabriel…
— El pour… Dieu, c'est ça ?
Tandis qu'il hochait la tête, elle la secouait, ses yeux dérivant vers le plafond.
— Plus nombriliste que ça…
— Tu comprends pourquoi j'ai changé de nom après…
Il hésita.
—… après tout ce qui s'est passé.
— Pour te séparer de Lui ?
— Eh bien, difficile de faire plus drastique séparation qu'une chute libre de plusieurs centaines de milliers de kilomètres, mais… En quelque sorte.
Des centaines de milliers de kilomètres ?
Chloé ouvrit la bouche.
Où donc cela situait-il l'Enfer du Paradis ? Et la Terre ?
Sa Chute du Paradis avait donc été plus longue que… que la distance entre Terre et Lune ? Elle déglutit, la torsion dans son ventre si loin du calvaire qu'il avait dû traverser. Et il était là, face à elle, prêt à lui expliquer elle-ne-savait-quelle signification biaisée sur un nom pour trouver… du positif à sa vie. Pour qu'elle passe une bonne soirée en sa compagnie.
— E-En quelque sorte ? répéta-t-elle, la gorge sèche.
— Mon nom… Lucifer, il n'a rien à voir avec… Lui, et tout aussi.
— Parce qu'il signifie…
Elle hésita, un très long moment, le temps d'entendre une assiette se briser à l'autre bout de la salle. L'ironie du sort voulu qu'elle croisa le regard de Lucifer quand le silence éclata en débris de verre blanc. L'ironie ou la superposition en son et image de ce qu'elle redoutait de voir arriver.
Sa curiosité méritait-elle de réduire ses barrières en poussière ?
Pour des centaines de milliers de kilomètres de chute et les centaines de milliers d'autres années à les construire. Méritait-elle qu'il s'ouvre autant pour du… positif ?
— … Le… le Porteur de Lumière ?
Suivant son murmure, Lucifer prit une profonde inspiration. Anxieuse, Chloé fit un geste vers sa main, se retenant au dernier moment de le toucher quand elle le vit détourner le regard. Elle le laissa seul dans son silence, le bout de ses doigts brûlés par une toute nouvelle barrière qui semblait s'ériger entre eux.
Comment interpréter autrement son mutisme ?
Il y avait peu de chances qu'il fronce ainsi les sourcils pour une miette de pain entre les plis de son pantalon, encore moins qu'il la regarde avec cette expression fermée parce qu'il avait avalé de travers ce si grand crû. De vin, il vida son verre, sans cesser de la fixer.
— Et si nous commencions plutôt avec l'autre nom ? proposa-t-il après avoir posé son verre sur la table.
— Oh, euh… balbutia Chloé. Si- si tu veux ?
La détermination qu'elle venait d'entendre dans sa voix, un claquement sec. Un ordre, pourrait-on dire, si on tendait l'oreille. L'intonation était calme, mais sous cette prétendue quiétude couvait l'impatience d'obtenir ce qu'il voulait sans contestation. L'attente d'un assentiment sans débat stérile.
Elle l'entendait bien assez depuis ses classes, elle l'avait entendu avant, chez son père et l'utilisait parfois avec Trixie.
Elle détestait l'entendre de sa bouche.
— Si la… fin de ce nom souligne la possession de mon Père, son début explique en quoi.
Chloé fit de son mieux pour mettre de côté cette intonation impérieuse persistante, et le pire pour retenir sa curiosité.
— Le poison, dit-elle, surprise qu'il secoue la tête.
Ses mains croisées sur le bord de table, il pointa son erreur au-devant d'un sourire d'où transpirait une condescendance qu'elle savait avant tout destinée aux perceptions humaines dans leur globalité, mais qu'elle prenait tout aussi globalement pour elle.
— C'est là que les écrits humains confondent ma fonction d'alors avec celle… eh bien, d'après.
— Tu avais une… fonction ? Avant ?
— C'est si étonnant que ça ?
— Eh bien… c'était… c'est ta famille, reprit maladroitement Chloé. Pas une… entreprise. Ça paraît… très… plutôt loin du positif qu'on tire d'une famille.
— Mais nous n'étions pas n'importe quelle famille.
Difficile d'ignorer son insistance sur le passé. Chloé observa ses mains, jointes au plus près d'une fusion tremblante ; puis sa pomme d'Adam porter l'expiration lente entre ses lèvres. Elle brisa son sourire d'une exclamation, pointant sa fourchette vers ce qui restait de son entrée, une autre portion dégustée quand il ne regardait pas.
— C'est… délicieux !
Ça l'était, mais pas assez pour l'expression forcée de son plaisir à en manger. C'était assez bien presté pour que Lucifer se concentre à nouveau sur elle et cesse de ressasser ce qu'il semblait ressasser une seconde plus tôt.
Il lui sourit, s'emparant de sa fourchette. Enfin.
— Mieux qu'un hamburger du commissariat, hm ?
— Incomparable, approuva-t-elle après avoir essuyé la sauce au coin de ses lèvres d'un doigt.
Il gloussa sans pour autant porter le sujet plus loin et mangea en silence, dans l'attente, bloqué devant la porte de sortie qu'elle lui offrait. Il ne laisserait pas tomber. Il ne poursuivrait pas cette conversation sans elle non plus.
Pourquoi cela lui importait autant ?
Elle s'humecta la lèvre inférieure, pincée autour d'un soupir.
— Donc… la première partie du nom ; cette fonction… c'était quoi ?
— C'est difficile à traduire avec exactitude au travers des dialectes humains, bien que l'hebreu s'y soit essayé avec d'assez bons résultats. Quoi qu'il en soit, les consonances de notr-... du langage des anges est impossible à reproduire ici. C'est ce qui a conduit à cette regrettable variance de perceptions me concernant, ajouta-t-il comme si c'était évident.
— Mais si tu essayais, ça donnerait quoi ?
— Eh bien, si je reprends les consonances hébraïques… 'La main gauche' ou 'manteau'.
Son sourire s'élargit.
— Mais c'est de notoriété historique que j'use des deux pour remplir ma fonction principale, dit-il en levant lesdites mains de la table.
— Je suis prête à parier que ça n'avait rien à voir avec de… vraies mains.
Il haussa les sourcils. Elle entendait son "Vraiment ?" sans qu'il eût à le dire et le fixa sans un mot, en haussant les sourcils de même.
Prouve-moi le contraire.
— Tu as vu juste, admit-il. Et tu as tout faux.
Elle fronça les sourcils.
— C'est une symbolique, bien sûr ; mais j'utilisais bien mes mains - littéralement - pour la tâche qui m'avait été attribuée.
Elle recula, son dos accueillant le support droit, mais confortable de son siège. Elle pinça les lèvres, amusée, encore plus intriguée qu'avant par la signification de ce nom, ce tabou imprononçable devant son digne possesseur.
— La main de Dieu… impressionnant.
— Main gauche de Dieu, la corrigea-t-il.
— C'est important ?
— Pas pour moi, mais Michael y trouverait à redire.
— Qu'est-ce que Michael vient faire là-dedans ?
— Si j'étais la main gauche, lui était la droite ; expliqua Lucifer, penchant la tête de côté peu après. Est la main droite… Tu as raison, "La main de Dieu" sonne mieux. Qui prendrait au sérieux une divinité manchot ?
Chloé effaça de son esprit l'invasion imagée d'un Dieu amputé d'une main, en train de piocher parmi une collection de crochet en poudre d'étoile ou… supernova, les plumes de son chapeau de pirate dodelinant à chaque mouvement. Vite. Elle prenait la plaisanterie de Lucifer au sérieux pour ne pas s'y laisser piégée. Le ton froid qui avait devancé cette tournure comique ne lui avait pas moins échappé.
Michael. Sujet sensible. Dûment noté.
— Tu parlais de "manteau" ?
— L'autre signification, enfin…
Lucifer pencha la tête de côté.
— Elle complète la principale, plutôt. Comme moi.
— Comme toi ?
— Oui, en tant que main gauche je… soutenais la droite.
— Et que faisait la droite, alors ?
Il tourna et retourna sa fourchette dans sa main, assez de fois pour que Chloé se retienne de la lui arracher des mains. Puis il la laissa en travers de l'assiette pour la bouteille de vin, qu'il leva et pencha en travers de l'espace vide bientôt rempli au trois-quart dans son verre.
— C'est beaucoup de vin, lui fit-elle remarquer.
— Ne t'inquiète pas, Javier nous a gardé ses meilleurs crus. Nous ne mourrons pas de soif ce soir.
De soif, sans doute pas. Chloé ignorait encore nombre de choses, mais s'il pouvait saigner auprès d'elle, comme n'importe qui, il pouvait s'enivrer au-delà du raisonnable, comme n'importe qui.
Il montra le verre, coupelle de rouge qui oscillait encore du déferlement d'avant.
— Ma tâche.
— Quoi ?
Encore une fois, il montra le verre ; plus précisément, la base de celui-ci.
— Main droite.
Le verre en main, il en regarda le contenu.
— Main gauche.
Il le posa, mais pas avant d'en avoir bu un tiers sans que son visage ne change d'expression. Il aurait pu boire de l'eau qu'il n'aurait pas plus sourcillé. La gorge de Chloé se serra, substitut de réaction aux siennes, inexistantes.
Granite.
— Les anges sont créés pour une fonction unique, avec une capacité unique en conséquence. Mais parfois… Juste pour moi et mon frère, en fait. C'est l'exception qui confirme la règle, il faut croire ! s'exclama-t-il.
Il croisa son regard, déglutit.
Une pierre friable.
— Pour nous deux, c'était différent. Ça a toujours été différent. Nous… nous étions une seule capacité, une seule tâche.
— Les autres avaient quel genre de tâche ?
Les lèvres de Lucifer se levèrent, très brièvement. Mais la chaleur qui emplit le ventre de Chloé était destinée à rester, pour tout le temps que perdurait l'étincelle au fond de ses yeux préalablement éteints.
— Des tâches très simples en comparaison. Contrôler le cours du temps ou réguler les communications célestes longues portées comme le font Amenadiel et Gabriel…. c'est très basique. Le plus simple pour les simples d'esprit, j'imagine !
Chloé toussa sa deuxième gorgée de vin hors de ses poumons.
— S-si ça c'est simple… hoqueta-t-elle contre sa serviette sous l'expression amusée quoique compatissante de Lucifer ;... j'ai peur de découvrir ce qui est "compliqué" pour t-…. pour les anges.
Pour toi.
— Créer les planètes, les espèces… tout ce qui a une forme et une matière, en somme. Au moins, au début.
Chloé éloigna la serviette de ses lèvres entrouvertes. Voyant cela, Lucifer ajouta ;
— Tu te demandais ce qui était le plus compliqué. Ce que je faisais.
Elle cligna des yeux.
— T-tu… a créé… les planètes ?!
— J'en ai donné la substance, seulement. Main gauche, manteau… lui rappela-t-il sans qu'elle n'en comprenne davantage.
Le choc, la curiosité, la réalisation de ce qu'il pouvait faire - au-delà de tout ce qu'elle avait ou aurait pu imaginer - la submergèrent. Une seule grande vague, si haute qu'elle ne pouvait pas l'éviter ou la contourner. De ses mains, Chloé ne pouvait plus détourner le regard. Pour son pouce qui suivait la courbe du verre encore plein, la vague poussait les premières pensées rationnelles.
Tu sais qui il est, qui il est vraiment.
Le Diable, un ange déchu.
Tu te doutais qu'il ne comptait pas les nuages avant de compter les cendres en Enfer.
Elle n'y avait jamais pensé. C'était dire comme l'image du Diable prenait toute la place dans son esprit.
À la place du verre dans sa main, il y avait plus. Il y avait plus qu'une main, plus que de la chair, plus que le Diable. Plus que son partenaire. Beaucoup plus qu'elle ne croyait déjà avoir du mal à appréhender. Au verre se transposa une courbe pleine, dure. L'atmosphère idéale pour la vie, pour toutes les sortes de vie. L'air, l'eau….
Si complexe, inimaginable. Et ça n'avait l'air que d'une grossière boule compacte vue de l'espace. De Lucifer, dans le creux de sa main.
Celle coincée dans sa gorge enfla un peu plus, jusqu'à bloquer pour de bon l'air battant la chamade autour de son cœur. Ou plutôt son cœur battant la chamade et l'air…
L'air sortait. Il entrait, aussi. Mais elle étouffait.
La dentelle de sa robe picora sa peau nue entre ses omoplates, pour chaque inspiration frottée contre le dos du siège.
Pensées, souffle essoufflé et paroles manquées de Lucifer ; tous tourbillonnaient devant elle, un maelstrom implacable qui, n'eût été l'interruption providentielle du serveur, l'aurait noyée pour de bon. Elle n'entendit rien de sa question, encore moins de la réponse de Lucifer, mais elle s'accrocha à sa présence. Anodin, comme tout le monde, comme tout humain.
Comme elle. Comme Lucifer, ici, avec elle. Avec elle, il était… lui. Son Lucifer, comme elle l'avait toujours connu.
—...ectrice ?
Qui lui parlait. Qui fronça les sourcils à la suite de sa longue, très longue inspiration. Un souffle pressé par des sanglots. Elle hocha la tête, plusieurs fois, pour le rassurer ; parce qu'il avait l'air inquiet. Il ne fronçait jamais autant les sourcils que pour elle, il ne la regardait ainsi que pour y trouver la source de son état. Il ne la touchait ainsi, hésitant pour quoi faire mais déterminé à le faire si cela pouvait la décharger de ce mal inconnu - tout cela dans une caresse, ce pouce au centre de son poignet qui descendait jusqu'à son annulaire tremblant…
Pour elle. Juste pour elle.
Chloé s'accrocha à la voix de Lucifer et calqua sa respiration sur cette caresse. Elle ferma les yeux et les garda ainsi un moment, le temps d'effacer ce qui l'empêchait toujours de respirer, de réfléchir, de lui répondre.
Diable, Ange, Main Gauche de Dieu et… incapable de faire mieux que quatre mois avec moi.
Ce n'était pas comparable.
Ça devrait.
Ça ne devrait pas.
— ...est le vin ? Tu ne l'aime pas ?
Repartie sur une lente inspiration, elle s'étouffa d'un rire, secouant la tête. Elle ouvrit les yeux, Lucifer, sa main gauche toujours autour de ce verre, métaphore de sa fonction passée. Elle secoua à nouveau la tête, déglutissant un bruit qu'elle aurait eu du mal à définir. Un couinement sangloté ?
— N'n. Non, croassa-t-elle.
— Vraiment ? C'est une cuvée de—
— Non, non, je veux dire…. Oui, le vin est… parfait.
— C'est le plat ?
Il se pencha en avant, lorgnant sur le contenu de son assiette. Elle n'en avait mangé que la moitié, Lucifer encore moins rassuré pour ce que cela semblait signifier pour lui. Elle le regarda, souriant pour la première fois depuis cette grande révélation.
— Non, tout est parfait. C'est juste…
Son regard s'attarda sur le verre. Elle inspira et libéra sa main de ses caresses, s'emparant de sa fourchette pour se donner une contenance.
— ...pas ce à quoi je m'attendais, pour un tel nom.
Le manche de la fourchette lui rentrait dans la paume, ses dents à l'orée de transpercer le tressautement de ses lèvres.
— Et p-pour "Poison de Dieu" ? D'où ça vient ?
L'approche était maladroite, un peu agressive peut-être. Très certainement, vu le mouvement de recul de Lucifer. Elle le regretta aussitôt, moins soulagée qu'elle l'aurait cru de ne pas réaborder de sitôt la vraisemblable, impensable, toute puissance de l'homme assis devant elle. Et le ton froid, détaché qui lui répondit n'arrangea rien.
— Pour être tout à fait honnête, je n'en ai aucune idée.
Elle leva assez vite les yeux de son plat pour le voir détourner les siens, trop lente pour dire ce qu'il aurait fallu dire. Les paroles de Lucifer, au contraire, s'enchaînaient.
— Une rumeur, un surnom, une insulte… difficile de savoir quand on est coupé de tout.
— Oh… A-alors… alors ce n'est pas ton Père qui— ?
— Oh, je suis sûr que si, mais quant à savoir pourquoi…
Il déglutit sa grimace, pâle sourire en comparaison de tous les autres feints à la presque perfection depuis le début de cette si positive conversation.
— Je sais seulement de qui je l'ai entendu la première fois.
— Qui était-ce ?
— Michael, mon frère. La première fois qu'il m'a rendu visite après…
Il pinça les lèvres, ses doigts crispés autour du globe plein de son verre. L'idée qu'il pouvait peut-être presser sans effort cette matière comme celle de cette planète remonta entre les omoplates de Chloé qui frissonna.
— Ce n'était pas ce qu'on pourrait appeler une visite de courtoisie, donc… difficile de savoir ce qu'il a inventé dans tout ce qu'il a pu me cracher ce jour-là, mais il n'a pas eu l'air de mentir pour cette… nouvelle dénomination. Et après ça…
Lucifer leva la main, le tremblement léger qui joignait ses doigts écartés pour montrer la salle.
— Comme tout ce qui me concerne, le bruit s'est répandu remarquablement vite.
— Pourquoi ? Je veux dire… si c'est bien ton Père qui a—
Il haussa les épaules, deux pierres lourdes, trop lourdes pour que le geste dure.
— Dieu seul le sait, hm ? s'exclama-t-il assez fort pour que les gens attablés non loin se retournent vers eux. Pour me faire comprendre que j'étais très loin d'être parfait comme Lui ou le reste de ma famille, que je n'étais bon qu'à punir ceux à qui j'avais empoisonné l'esprit…
Il secoua la tête, la détournant une seconde plus tard sans que Chloé ne manque l'éclat humide courber son regard enflammé par ses paroles.
— Il n'est peut-être pas aussi parfait qu'Il le prétend, dit-elle, prise d'une impulsion belliqueuse pour le Tout-Puissant là-haut. Quelqu'un d'aussi parfait n'aurait jamais pu laisser créer une bestiole aussi ridicule que l'ornithorynque !
La surprise qui pouvait se lire sur le visage de Lucifer n'était que le pâle reflet du choc de Chloé. Elle venait d'associer Dieu au terme… ridicule. Saisie d'angoisse, elle regarda vers le plafond, certaine de subir les foudres de Celui-ci d'une manière ou d'une autre. Il ne tenait qu'à lui de leur compliquer davantage les choses, d'y mettre fin. Lucifer n'était ici que parce qu'Il l'avait permis, comme elle n'était ici que pour les mêmes raisons.
Au lieu des foudres célestes qu'elle craignait voir percer les poutres au-dessus d'eux, s'éleva un rire puissant. Devant elle. Elle baissa la tête, Lucifer hilare au point d'en avoir du mal à respirer et les larmes aux yeux.
— Oh crois-moi… ce n'est pas le plus ridicule ! parvint-il finalement à articuler en tirant sur son col.
Emportée loin de ses tracasseries d'irrespect divin, Chloé se laissa prendre à sa légèreté. Elle plissa les yeux.
— Mmmh… j'ai des doutes.
— L'histoire derrière l'apparition des mammouths ne souffre d'aucun doute.
Elle pinça les lèvres.
— Ils ne sont pas aussi ridicules que l'ornithorynque.
— C'est que tu n'en as jamais vu courir après nous avec grâce et efficacité ! répliqua Lucifer, à nouveau hilare avant même d'avoir prouvé son point de vue.
Ce point de vue sur le bien-fondé ridicule de l'une et l'autre espèce, Chloé l'écouta avec un sourire qui ne désemplissait pas. Il aurait pu s'étendre au-delà de son visage. Déjà, il ravivait les flammes et détruisait cristaux nerveux, culpabilité et angoisse au gré des rires et des expressions de Lucifer ; changeantes, mais toujours tirées vers le plus positif.
Il y en avait.
Tellement plus.
-xXx-
L'air frais qui s'engouffra par la porte ouverte fut comme une claque contre sa peau moite. C'était agréable. Et brutal. Agréable parce que tout ce temps passé à l'intérieur bien à l'abri du moindre souffle de vie extérieure commençait presque à l'étouffer. Et brutal parce que tout ce temps passé ensemble touchait à sa fin.
— Tu as fait des merveilles de cet endroit, Junior !
— Je te dirais bien que c'est grâce à toi, mais je te connais Lucifer, répondit Junior sur le ton de la plaisanterie.
Tournant le dos à la porte qui claquait ces souffles frais dans le creux de son décolleté, Chloé regarda Lucifer serrer la main à leur hôte.
Il avait raison. Junior avait su donner à cet endroit toute la magie dont il avait besoin. Bien sûr, si elle se permettait ce commentaire à haute voix, Lucifer ne manquerait pas de mettre en avant sa propre magie quand il refusait de l'admettre pour son ami. Mais elle n'était pas une amie de ce genre, elle admettrait qu'il y avait sans doute du vrai là-dedans. Ce n'était pas un repas comme les autres.
Ce n'était pas la même magie.
Cette magie-là la fit frissonner plus vigoureusement qu'un souffle de vent.
— Tu as froid ? s'enquit Lucifer, se débarrassant déjà de sa veste.
— Je ne pensais pas que ça se râfraichirait autant dehors. J'aurais dû prévoir une veste...
— Je vais demander à Marco d'avancer votre voiture devant l'entrée, ça vous évitera d'avoir à marcher jusqu'au bout de la rue, proposa Junior.
— Excellente idée ! approuva Lucifer.
— Non, non. Je... ça ne me dérange pas de marcher un peu.
Lucifer fronça les sourcils.
— Mais tu as froid.
— Et j'ai aussi un peu trop bu, expliqua-t-elle avec un sourire gêné. Ça me fera du bien.
— Tu es sûre ?
— Certaine. Junior, merci beaucoup pour ce soir, le remercia Chloé, l'embrassant sur la joue.
— Tu le remercie seulement lui ? s'indigna Lucifer, ce à quoi elle leva les yeux au ciel.
En reculant, Chloé perdit l'équilibre et pesa de tout son poids contre le flanc de Lucifer qui en profita pour poser sa veste sur ses épaules, ce qui lui valut un autre roulement d'yeux.
Junior redonna ses clés à Lucifer en souriant.
— Vous formez un joli couple, vraiment.
— Merci, rougit Chloé en tirant le tissu épais de la veste contre ses épaules. Et merci, ajouta-t-elle à l'intention de Lucifer.
Elle ferma presque les yeux en sentant sa main répondre à ses remerciements d'une pression plus ferme sur sa hanche.
— Il n'y a pas de quoi, Inspectrice.
Une pression plus ferme et le tissu de sa robe remonterait d'un centimètre sans que personne ne le remarque si ce n'est elle, si ce n'est lui. Un centimètre de plus pour l'air frais qu'il réchauffait un peu trop facilement.
— Javier, dit-il, tendant son autre main à ce dernier. Au plaisir, amigo.
Chloé écouta à peine la réponse de Javier Junior. Elle n'avait d'attention que pour la façon dont sa main bougeait le tissu sur sa peau, comme la chaleur de son bras se diffusait dans son dos. Comme tout prenait une vitesse brutale.
Le cœur de Lucifer semblait battre plus vite dès qu'ils eurent descendu les quelques marches et commencé l'ascension lente de la rue jusqu'à la corvette garée plus loin. Ou peut-être qu'elle calait son rythme cardiaque sur le sien, qu'elle imaginait plus qu'elle ne ressentait sa nervosité pour la suite. Parce qu'elle restait nerveuse.
— C'était vraiment une merveilleuse soirée, Lucifer, dit-elle à quelques mètres de la voiture.
— Je suis ravi que la surprise ait été à la hauteur de tes basiques.
— Lucifer...
Elle enlaça ses doigts avec les siens, toujours contre sa hanche et il s'arrêta.
— Vraiment. C'était parfait.
Ses doigts montèrent de la paume à son poignet, comme son visage descendit avant qu'elle ne lève le sien. L'angle était moins parfait, plus maladroit que tous les baisers qu'ils avaient pu partager. Mais c'était agréable.
— Lucifer... murmura-t-elle quand il eût effleuré d'un baiser plus chaste sa lèvre supérieure.
Il sourit, son souffle lui chatouillant le nez.
— C'est mon nom.
Elle sourit en le voyant grimacer après qu'elle lui eut pincé le poignet en représailles, son sourire disparut pour les prochains mots qui dépassèrent ses lèvres sans effleurer les siennes.
— Avant qu'on aille plus loin, j'aimerai te parler de quelque chose. Je...
Elle s'humecta les lèvres après qu'il eut froncé les sourcils et dégagé sa main, lui faisant presque face.
— J-J'aimerai qu'on fasse une—
En une seconde, l'air frais explosa brutalement devant eux en une nuée de flammes.
Le prochain chapitre mettra un peu plus longtemps à arriver, car toujours en cours de correction.
J'espère que celui-ci vous a plu comme le reste et je vous enjoins à laisser une review/fav/follow si la réponse est oui.
