Partie II – Not another word

Merci à Titou Douh pour sa review !


Le soleil était éblouissant dans le ciel de juillet. Sa lumière avait quelque chose de surfait, d'artificiel. Comme un sortilège mal exécuté. Malgré la chaleur écrasante de l'été, Evan se tenait droit et fier. Il étouffait sous sa robe noire de jais, mais ne le laissait pas transparaître. Il sentait les regards de la foule, qui se pressait tout autour de lui, posés sur lui, chargés d'attente et d'espoirs. Il leur renvoyait l'image que tous souhaitaient voir ; ce jeune homme bon et pur, honnête et distingué, délicat mais prêt à se battre pour ses convictions.

Derrière son masque de porcelaine, il luttait pour ne pas s'enfuir.

And now the night is gone, still it goes on and on

So deep inside of me, I long to set it free

I don't know what to do, just can't explain to you

I don't know what to say, oh, not another word

Son regard croisa un instant celui de Richard, et il détourna immédiatement la tête. Il sentit ses entrailles se serrer. Il cligna des yeux et fronça les sourcils. Il n'avait pas de besoin de mot pour lire tout le désespoir qu'exprimait son ami. Son amant. Mais il ne pouvait plus rebrousser chemin.

Les cris de la veille au soir lui revenaient en mémoire. La rage de Rick, ses insultes, la lampe brisée qu'il avait explosée dans un geste de fureur. Leurs larmes, la réconciliation amère sur l'oreiller. Rick ne comprenait pas. Il ne comprenait qu'Evan se sacrifiait pour le protéger.

Ils avaient vécu une année magique à Poudlard. S'ils tentaient de garder une certaine discrétion, leurs escapades fugaces n'avaient pas échappé à la vigilance de leurs amis. Et les chuchotements avaient commencé à courir les couloirs. Ni l'un ni l'autre ne s'en était inquiété. Il suffisait d'une petite correction de temps en temps pour les faire taire.

Mais les coups n'avaient pas suffi à assurer leur tranquillité.

Evan sentit les larmes monter à ses yeux lorsqu'il se remémorra le visage avec lequel son père l'avait accueilli à son retour de l'école. Pourquoi fallait-il que Conor n'ait pas su tenir sa langue ? Cet imbécile d'Avery avait tout cafté à son père, qui s'était empressé de transmettre ses inquiétudes à celui d'Evan. Et les murmures s'étaient répandus comme une traînée de poudre, prête à flamber la réputation des Rosier et celle des Wilkes.

C'était inacceptable, et son père le lui avait fait comprendre.

Richard avait eut droit à un sermon pire que le sien. Les marques profondes et rougies qui entaillaient son dos ne cicatrisaient toujours pas complètement. Et Mr Wilkes avait promis à son fils de pires corrections s'il ne faisait pas taire ces rumeurs calomnieuses.

Evan ravala ses pleurs et son expression se durcit. Il voulait se précipiter vers Richard, lui expliquer qu'il n'avait pas le choix, qu'il faisait cela pour lui. Son père lui avait proposé deux solutions. Ne plus jamais revoir son ami, ou accepter un mariage avec la cadette des Yaxley, qui lui servirait de façade. Un mariage qui sauverait sa réputation, et celle de Rick.

Le choix avait été vite fait. Mais alors qu'il fallait passer à l'acte, il sentait sa bravoure s'échapper, et il ne rêvait que d'une chose : prendre ses jambes à son cou, et disparaître pour ne jamais revenir.

Le quatuor qui leur servait d'orchestre entama une mélodie guillerette et légère. Evan refusa de se retourner. Les applaudissements de la foule résonnaient à ses oreilles avec un écho macabre. Ses doigts commençaient à trembler, et il serra plus fort les poings, plantant ses ongles dans ses paumes. La silhouette d'Edonna Yaxley se dessina à ses côtés, et il frissonna.

Elle se tourna vers lui et lui sourit. Un air niais et sentimental se peignait sur sa figure de poupée. Evan lui rendit son regard et dissimula un haut-le-cœur. Il se détourna. La vision même de la jeune fille lui était devenue insupportable. Ils s'étaient pourtant toujours bien entendus. Mais l'idée de devoir partager sa vie et son lit avec elle pour le restant de ses jours lui donnait la nausée.

Il s'intima de penser à Richard. Il s'intima de penser à la liberté que cet emprisonnement lui offrirait. Il ne pouvait plus rebrousser chemin. Il ne pouvait plus faire demi-tour.

Le jeune homme était absent. Les mots de circonstance, débités avec monotonie par l'employé du Ministère, glissait dans ses oreilles sans atteindre sa conscience. Ses pensées étaient brumeuses, comme si sa tête avait été remplie de coton. Il se sentait emprisonné dans son propre corps, pétrifié.

Lorsque l'homme prononça son nom, ce fut comme s'il émergeait un instant du brouillard.

— Evan Altaïr Rosier, voulez-vous prendre pour épouse Edonna Victoria Deryn Yaxley ?

Ses joues s'empourprèrent alors qu'il prenait conscience de tous les regards posés sur lui. Il déglutit avec difficulté. Sa bouche était subitement sèche, sa langue rapait contre ses dents comme un vieux parchemin. Il tenta une première fois d'articuler quelque chose, mais sa voix restait coincée quelque part derrière sa pomme d'Adam. Une goutte de sueur perla sur son front. Il ne pouvait pas les faire attendre, il ne pouvait pas se permettre d'hésiter.

Le voulait-il ? Pas le moins du monde. Le devait-il ? Très certainement.

Son regard croisa une demi-seconde celui de Richard, et il eut envie de vomir.

— Oui, je le veux, tonna-t-il, clairement cette fois, en redressant le buste.

Du coin de l'œil, il aperçut Rick qui faussait compagnie au reste de l'assemblée, les larmes aux yeux.

Il ne parvenait pas à le croire. Il l'avait fait. Il l'avait dit.

Richard le traitait de lâche pour avoir cédé aux injonctions de son père. Pourtant, dans son désespoir, Evan se sentait profondément fier. Il ne lui avait jamais tant coûté que de prononcer ces quatre mots. Mais, en se condamnant à un mariage sordide, il avait sauvé Rick.

Et c'était tout ce qui comptait.


Paroles en italique : All around the world, par R3hab et ATC