Partie III – Living outside the rules

Merci beaucoup à Titouh Douh et au reviewer anonyme pour leurs retours !


Well I do this little thing where I take myself away

And I take myself abroad, but it ain't no holiday

Affalé dans son fauteuil, face à la cheminée, Evan attendait patiemment qu'Edonna monte enfin se coucher. Presque tous les jours, il avait la même routine. Quand madame disparaissait dans les étages de leur sombre maison, lui disparaissait dans le dédale des rues sombres de Londres. Il s'éclispait, confiant le soin de garder sa demeure à l'Elfe de maison. Et, en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire, il rejoignait celui partageait la majeure partie de ses nuits.

Depuis combien de temps cette combine durait-elle ? Il n'aurait su compter. Dès les premiers mois de leur mariage, Evan avait été aux abonnés absents. Son engagement auprès du Seigneur des Ténèbres était un bon prétexte pour fausser compagnie à sa douce en cachette. Personne ne trouvait rien à y redire, même pas Yaxley sénior qui désespérait de voir un jour sa fille engrossée.

Mais ce soir, quelque chose dans l'atmosphère était différent. Il le sentait, et s'il prétendait ne pas apercevoir les regards dérobés que sa femme lui jetait par dessus son livre, ces derniers ne lui avaient pas échappé.

— Il se fait tard, déclara-t-il finalement d'un ton indifférent pour briser la glace. Tu ne montes pas te coucher ?

— Je n'ai pas vraiment envie de dormir.

Sa voix était sèche, cassante. Il ne l'avait jamais entendu lui parler de cette manière.

Le silence retomba sur le salon, seulement troublé par le tic-tac de l'horloge.

Well, I'm making friends with strangers

Making enemies of friends

Evan sentait la tension monter. Un instant, il se sentit désemparé. Elle était en colère, furieuse, même. Il le voyait dans son regard, dans son froncement de sourcils, dans le balancement trop régulier du rocking chair. Elle bouillait comme un chaudron prêt à exploser. Il fallait qu'il évacue la vapeur tout de suite. Qu'il crève l'abcès avant qu'il ne soit trop tard.

— Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça ? demanda-t-il en jetant son journal sur la table basse, agacé.

— Je ne vois pas de quoi tu veux parler.

— À d'autres mais pas à moi. Ne fais pas l'enfant, Edonna.

— C'est moi qui fait l'enfant ? répéta-t-elle en se levant, alors que sa voix montait incontrôlablement dans les aigus.

Evan leva un sourcil mais ne bougea pas. Malgré l'angoisse qui le submergeait, il resta impassible. S'affoler, c'était rentrer dans son jeu, et c'était perdre. Il devait garder bonne figure.

— Tu vois bien que tu as quelque chose à me dire. Je t'écoute.

— Oh, tu m'écoutes ! Mais quelle chance, mon cher époux m'écoute ! C'est sûr qu'en passant les trois quart de ton temps je-ne-sais-où, tu n'as pas souvent l'occasion – ou devrais-je dire l'abominable devoir – de m'écouter !

— Je ne vois pas de quoi tu parles, mentit-il.

— Ne fais pas l'enfant non ne couches ici qu'un soir sur quatre – et encore ! Tu crois que je n'entends pas la porte, d'en haut ? Tu crois que je ne remarque pas que le lit est froid et vide, quand je me réveille, la nuit ?

— Edonna, tu sais bien que le Seigneur des Ténèbres peut m'appeler à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, et…

— Ah, le Seigneur des Ténèbres, il t'en fais, un bon prétexte !

— Ne parles pas de lui sur ce ton !

— Toi, ne me parles pas sur ce ton !

Cédant à ses piques, il s'était levé à son tour, et ils se trouvaient désormais nez à nez au milieu du salon, leurs figures déformées par la rage. Evan ferma un instant les paupières, dans une tentative de se calmer. Parce qu'au fond, il savait pertinemment quel était le problème. Et il ne pourrait pas passer sa vie à fuir, ou à inventer des excuses plus fabulesques les unes que les autres.

— Calme-toi, s'il te plaît, reprit-il avec douceur. Ça ne sert à rien de crier. On peut encore discuter comme des adultes raisonnables...

— Et quand je te parle, tu ne m'entends pas.

— Arrête tes bêtises, tu veux ? Bien sûr que je t'écoute, je rentre dès que je peux, et…

— Je ne suis pas stupide, Evan. Je sais que ce n'est pas ton Maître qui t'appelle toutes les nuits, je sais que… Je sais que ce n'est pas lui que tu rejoins, tous les soirs.

— Qu'est-ce que tu racontes ?

— J'ai demandé à Veery de te suivre. C'est bas, je sais, mais j'avais… J'avais besoin d'une confirmation… Et je l'ai toujours su, je pense, mais…

Sa voix chevrotait. La poitrine secouée de sanglots, elle se laissa retomber dans le rocking chair, qui émit une plainte grinçante. Elle porta une main à son visage pour dissimuler ses pleurs, et Evan sentit son cœur se serrer. Ils avaient été amis, autrefois. Avant que ce foutu mariage ne le révulse. Et il s'en voulait terriblement de la faire souffrir ainsi.

Mais il ne pouvait plus jouer la comédie. Il ne pouvait plus mentir.

— Edo, je t'en prie, ne pleure pas…

— Elles se sont toutes moquées de moi, tu sais. Le jour de nos fiançailles. Les rumeurs se répandent comme la Poudre de Cheminette, bien sûr que je les avais entendues. Edonna Yaxley, l'imbécile qui épousa un… un…

— Ne le dis pas, supplia-t-il.

— Oh, et qu'est-ce que ça changerait ? Je t'ai sauvé des calomnies qu'on racontait sur Richard et toi, et tu m'as sauvé de ma réputation de…

— Arrête de te faire du mal, je t'en prie.

— Deux parias, voilà ce qu'on était. Et maintenant ? Ah, on m'appelle Madame, on se courbe sur mon passage parce que je suis l'épouse d'un puissant... Mais en réalité, je ne suis qu'un clown ! Une marionnette !

— Tu dis n'importe quoi !

— J'y ai cru, tu sais ? L'espace d'une seconde. Que peut-être, un jour, tu m'aimerais. Tu as été si doux, si tendre… Désormais, je vois bien que tu me détestes !

— Je ne te déteste pas, Edonna, tu affabules ! Je ne suis pas très présent, certes, mais le Seigneur des Ténèbres…

— Ne mens plus, je t'en conjure.

— Edonna.

— Aies le courage de le dire. Aies le courage de l'avouer, et je ne te le reprocherai plus.

Il s'écarta brusquement d'elle et fit volte face. Il tapa du poing sur le manteau de la cheminée, et se pencha au-dessus des flammes. La chaleur lui brûlait le visage, pourtant ce n'était rien comparé au feu qui le consumait de l'intérieur. Ses dents étaient si serrées qu'il avait mal à la mâchoire.

Il était furieux, mais pas contre Edonna. Furieux contre ses parents, furieux contre leurs principes, furieux contre ce monde qui l'étouffait et qui niait jusqu'à son existence. Et tous en souffraient.

Il avait cru pouvoir faire semblant. Il avait naïvement cru pouvoir se cacher, pouvoir mentir toute sa vie. Mais il suffoquait. Elle avait raison, il ne pourrait pas se dérober toute sa vie. Pourtant à l'idée de lui avouer ce qu'il était vraiment, il se sentait fébrile.

Tu ne peux plus lui cacher.

— Je ne te déteste pas, Edonna. Loin de là. Mais... je ne peux pas. Je ne pourrai jamais t'aimer.

Il passa ses mains sur son visage, au bord des larmes. Il retourna auprès de sa femme, et serra ses mains entre les siennes. Il ancra son regard dans le sien, à genoux face à elle.

— Je suis désolé, murmura-t-il, je suis si désolé, Edonna. Je n'ai jamais voulu te rendre malheureuse…

— Tu ne m'as pas l'air heureux non plus, souffla-t-elle, davantage pour elle-même que pour lui.

— J'aime les hommes, Edonna.

— Evan...

— J'aime Richard Wilkes. Je l'aime de tout mon cœur, et je ne supporte pas l'idée de vivre loin de lui. Je ne peux pas vivre sans lui. Je suis si désolé…

Elle posa un doigt sur ses lèvres pour l'empêcher d'en dire plus, et leva les yeux au ciel. Evan voyait bien qu'elle faisait de son mieux pour garder une certaine contenance, malgré les larmes qui ruisselaient sur ses joues. Une douleur sourde lui traversait la poitrine, déchirante.

— Je n'ai jamais entendu une déclaration si touchante, se désola-t-elle dans un rire. Quel dommage que mon mari se passionne tant d'amour pour un autre.

— Edonna, je…

— J'aimerais ne pas t'en vouloir. Je ne veux pas finir aigrie comme ta mère.

— Qu'est-ce que tu…

Elle l'aida à se relever, et le prit dans ses bras. Il n'y avait dans cette étreinte aucune tentative de séduction, aucun mensonge. Elle le serra contre elle, et il sentit tout l'amour qu'elle devait porter pour lui, sous une forme ou une autre. Il sentit sa tendresse, et toute la bonté de cette femme qui était la sienne. Son dévouement le toucha en plein cœur.

— La vie de couple est faite de compromis, pas vrai ?

— Je ne suis pas sûr de te suivre.

— Je ne suis pas un monstre, Evan. Je ne t'interdirai pas de le voir, je ne t'interdirai pas de l'aimer. À quoi bon ? Tu ne m'écouterais pas, et nous n'en serions que plus malheureux. Invite-le à vivre ici, si cela te chante. En échange, je ne te demande que ma propre liberté. Je ne veux pas me changer en monstre, tu comprends ?

— Je pense.

— Chacun sa vie, mais sous le même toit. Et ainsi, nous sauvons les apparences.

Evan se trouva un instant incapable de parler. Elle lui offrait ses rêves sur un plateau d'argent. Elle se sacrifiait pour lui, alors que lui refusait de sacrifier Richard pour elle. Il s'était senti brave d'enfin réussir à s'affirmer, mais elle l'était encore davantage de lâcher prise.

— Je ne pourrai jamais te remercier assez, murmura-t-il.

— C'est convenu, alors, déclara-t-elle durement en essuyant ses larmes.

— Edonna, tu es si… Je ne te mérite pas.

Elle déposa un baiser sur son front et lui sourit.

— Tu es plus courageux que tu ne le crois, mon cher époux.

When you're living outside the rules, there are no rules to bend


Paroles en italique : Get lonely with me, George Ezra