Partie IV – A Higher Love
Merci Titou Douh pour ta review :D
Things look so bad everywhere
In this whole world, what is fair?
We walk the line and try to see
Fallin' behind in what could be
Affalé en travers du canapé, Evan caressait distraitement les cheveux de Richard. Seul le crépitement des flammes dans la cheminée troublait le silence de marbre qui pesait dans la petite pièce. Aménagée sous les combles, elle était devenue le repaire des deux garçons. Dissimulée derrière une trappe difficile d'accès, elle ne faisait pas à proprement parler de la maison. Et cela leur convenait parfaitement.
Derrière la minuscule fenêtre opacifiée par l'âge, les bourrasques de neige sifflaient sinistrement. Le ciel nocturne, embrumé de nuages, ne laissait transparaître la lumière d'aucune étoile. Le mauvais temps semblait s'accorder avec leurs pensées.
Alors qu'il dégageait le front de Rick, Evan aperçut une tache rouge, jusque là dissimulée par une mèche rebelle. Il l'essuya avec un pincement au cœur. Lorsqu'il cligna des yeux, les images lui revinrent en mémoire, comme à jamais imprimées sur sa rétine. Les maléfices, cruels, qui fusaient à travers la nuit ; les corps qui s'effondraient, désarticulés ; le sang qui giclait. Les flaques rouges au sol, les tâches qui imprégnait leurs robes, les marques écarlates sur leurs peaux, comme des peintures de guerre.
Il sentit sa respiration s'accélérer. La panique menaçait de le gagner de nouveau.
Brusquement, la main de Rick se posa sur la sienne. Il serra ses doigts pour les empêcher de trembler. Evan rouvrit les yeux, et croisa le regard de son amant.
— C'est fini, murmura-t-il.
— Je sais.
Il ne s'agissait pas de sa première mission. Mais il n'avait jamais eu si peur. Dans la bataille, il avait perdu Rick de vue – et il avait craint de le perdre pour toujours. Il ne le se serait jamais pardonné.
Think about it, there must be higher love
Down in the heart and in the stars above
Without it, life is wasted time
— J'ai eu tellement peur.
— Je sais, Evan. Moi aussi. Mais c'est terminé, maintenant.
— Je ne peux pas te perdre. Je ne le supporterai pas.
— Tu ne peux pas tenir des propos pareils devant les autres.
— Je me fous bien de ce que ces abrutis peuvent penser. Le Seigneur des Ténèbres n'en a rien à carrer, tant qu'on exécute ses ordres, alors je ne vois pas pourquoi ça devrait déranger qui que ce soit !
— Calme-toi, conseilla Rick. Et garde-toi de sortir ça à Mulciber quand il te fera son compte-rendu de la mission.
— Pourquoi est-ce que je devrais me gêner ?
Richard soupira et se redressa pour plonger son regard dans celui d'Evan. Il attrapa à nouveau ses mains, comme pour le rassurer et l'apaiser.
— S'il sent qu'on est trop proches, il se dira que cela peut être une menace. Pas d'attache sentimentale, parce que ça nuit au jugement, tu te souviens ?
— J'en ai rien à foutre, Rick. Je ne peux pas te perdre.
Découragé, Rick hocha la tête en signe de négation, mais n'insista pas. Evan avait toujours été comme cela : une vraie tête brûlée, et surtout, une grande gueule. Il espérait seulement que cela ne finisse pas par lui causer du tort. Il était de notoriété publique qu'il valait mieux être dans les petits papiers de Mulciber que sur sa liste noire.
— Je t'aime trop pour ça, lâcha Evan.
Rick sentit ses yeux s'emplire de larmes. Il mordit l'intérieur de sa joue pour tenter de se contenir. Il était hors de question qu'il craque, mais Evan avait le chic pour le faire se sentir vulnérable, presque sentimental. Il n'avait jamais été un romantique. Et voilà qu'il se mettait à chialer comme une fillette.
— Moi aussi je t'aime, ok ? répliqua-t-il en tentant de maîtriser ses sanglots. Alors justement, ne gâche pas tout pour des conneries !
Evan eut un mouvement de recul et laissa échapper un grognement sourd. Rick, qui s'était rallongé, se releva brusquement et se retourna. Son regard tomba sur l'avant bras d'Evan, que ce dernier serrait en crispant les mâchoires. Il retroussa sa manche, découvrant sa Marque. Elle luisait sinistrement.
— Ça doit être pour le rapport, dit Evan d'un ton qui se voulait détaché.
— Je t'en supplie, murmura Rick à toute vitesse, Evan, ne dis rien qui puisse te compromettre, ne contredis pas Mulciber, et…
— C'est bon, t'inquiète. Je serai bientôt revenu.
Sur ces mots, il transplana.
Avant même d'ouvrir les yeux, il fut frappé par le changement de lieu. L'air était humide, là où il s'était rematérialisé, et le froid le mordait à travers sa robe. Il ouvrit les yeux, et fut momentanément aveuglé par la buée que produisait sa respiration. Il jeta un rapide coup d'œil autour de lui. Pièce vide et austère, fenêtres barricadées. Le Maître aimait garder son emplacement secret. Ainsi, il était plus complexe pour quiconque d'essayer de le trahir.
Il entendit Mulciber se racler la gorge derrière lui. Serrant les poings pour contenir son énervement, Evan se retourna pour se trouver face à l'autre, qui cracha salement par terre. Il ne put retenir une moue dégoûtée. Assis à ses côtés, le Seigneur des Ténèbres eut lui aussi un regard méprisant, mais s'abstint de tout commentaire.
— Evan Rosier, le fils prodige. Cela faisait longtemps. Approche donc, je t'en prie.
Le jeune homme obtempéra, son visage crispé en un masque dénué de toute émotion.
— Rapport de la mission, ordonna Mulciber sans plus de préambule.
Evan se sentit presque soulagé, même s'il n'en montra rien. Tout se passait comme à l'accoutumée. Rick avait eut tort de s'inquiéter. Son cher et tendre avait toujours tendance à dramatiser.
Il débita, monotone, chacun de ses faits et gestes. La température de la pièce sembla baisser de plusieurs degrés ; probablement un nouveau sortilège destiné à s'assurer qu'il disait la vérité, se dit-il. Le Maître aimait expérimenter ses créations sur ses fidèles. Après tout, ils faisaient des cobayes plus que dociles.
Il acheva son récit, et il se passa quelques instants avant qu'un des deux autres ne reprenne la parole. Alors que son anxiété montait de nouveau, son regard passa successivement du Seigneur des Ténèbres à Mulciber. Le premier le regardait avec l'un de ses airs impénétrables, tandis que le second se curait les ongles.
— C'est tout c'que t'as à dire, p'tiot ? finit-il par lâcher.
— Oui.
— T'es sûr de ça ? Rien à r'dire sur la mission ? Sur comment elle a été menée ?
Evan se raidit. Il croisa les mains derrière son dos pour masquer les tremblements dont il était à nouveau pris. Mulciber savait. D'une manière ou d'une autre, il savait combien Evan avait été furieux que leur groupe soit séparé, les mettant tous – et en particulier Rick – en danger. Pouvait-il cependant se permettre de lui adresser sa critique ? Probablement pas. Mulciber était l'un des proches du Seigneur des Ténèbres, et un microbe comme lui ne pouvait s'attaquer à un mastodonte pareil.
Mais il ne pouvait pas mentir non plus. Il se trouvait dans une impasse.
Alors Evan inspira profondément, rassemblant tout le peu de courage dont il était capable face à ses supérieurs.
— J'ai trouvé imprudent que nous nous séparions, déclara-t-il avec un calme dont il fut lui-même surpris. Toutes les communications étaient coupées entre nous, et qui sait ce qui aurait pu arriver si…
— D'où ta désobéissance, je suppose ? Personne t'avait autorisé à charger comme ça pour aller chercher les autres, petit. T'aurait pu tout faire capoter.
— Mais…
— Tu m'contredis en plus ? Sale môme !
Evan recula. Mulciber avait dégainé sa baguette et la pointait dans sa direction. Il serra les dents, attendant patiemment sa punition. Mais le Seigneur des Ténèbres leva une main aux doigts blanchâtres, et son bourreau se recula à son tour, à contre-cœur.
— Du calme, voyons, Waldhar. Le garçon a quelque chose d'autre à nous dire. N'est-ce pas, Evan ?
Il avait posé sur lui ses yeux de serpent, et ses prunelles rouge sang brillaient d'une lueur cruelle. Evan eut envie de s'enfuir, de déguerpir le plus vite possible et de disparaître. Mais cela aussi, le Maître le savait. Il savait tout ; on ne pouvait rien lui cacher. Avait-il simplement deviné ? Ou avait-il lu ses pensées sans qu'il ne s'en rende compte ?
Evan ne le saurait jamais. Il était au pied du mur. Tenter de mentir, c'était un affreux châtiment assuré. Avouer la vérité, c'était devenir vulnérable, faible, et risquer de se faire publiquement paria au sein des Mangemorts.
Son visage se durcit.
Il ne se laisserait plus marcher dessus. Ils ne l'obligeraient pas à se renier comme l'avait fait son père.
— Plus jamais – jamais – je ne me séparerai de Richard Wilkes. Pour aucune mission.
Son audace le surprit lui-même. Quitte à devoir souffrir, autant qu'il sache pourquoi. Il n'était pas un faible, pas un couard. Il était plus que temps qu'on le laisse vivre, qu'on le laisse respirer. Ou qu'on l'élimine à jamais. Il ne vivrait plus comme un cafard, caché dans sa honte.
— Il est mon autre moitié. Nous sommes à prendre ou à laisser, ensemble. Ou bien ni l'un, ni l'autre.
— C'qu'il est mignon, l'petit. Ou est-ce que tu t'crois ? Pour qui tu t'prends, hein, Evan ?
L'éclair rouge le frappa en pleine poitrine, et Evan ne tenta même pas de se défendre. Ce fut comme si mille pieux le transperçaient de part en part. La douleur, transfixiante, lui vrillait l'esprit. Il s'effondra, pris de convulsions, et mordit ses joues jusqu'au sang pour s'empêcher de hurler. Un gémissement lui échappa. Dans ses yeux brillait une lueur de folie. Mais dans sa douleur, une parcelle de son corps restait intacte.
Son cœur.
— Suffit.
La voix du Maître siffla comme un coup de fouet, et le sortilège s'évanouit immédiatement. Evan prit une seconde pour s'assurer que son corps était intact, et se releva du mieux qu'il put. Il serra les poings, droit et fier dans sa robe couverte de poussière, malgré son visage encore ruisselant de larmes.
— Quel rebelle, dit le Maître avec un rictus. Mais il faut du courage pour prendre de tels risques. Et j'apprécie la bravoure dans mes rangs. Soit, vous pourrez rester l'un avec l'autre. Mais si j'apprends que cela met en péril la plus insignifiante de nos opérations, vous vous direz adieu à jamais.
— Merci, Maître, murmura Evan en inclinant la tête.
— Va.
Il eut un bref regard pour Mulciber, qui affichait une mine déconfite, et transplana sans demander son reste.
Il n'en croyait pas sa chance. Il s'était vu mort avant même d'ouvrir la bouche.
À peine ses pieds se posèrent-ils sur le parquet que Rick lui sauta dessus. Et Evan laissa libre court à ses larmes.
De douleur. Et surtout de joie.
