Le géant de papier - Jean-Jacques Lafon

Munte roșcată.

La montagne rousse.

C'est comme ça que les roumains m'appellent. Il faut dire que je les dépasse tous d'une tête ou deux et qu'avant moi ils n'avaient jamais vu d'homme aux cheveux aussi flamboyants, et à la peau aussi blanche.

Ils me respectent, moi qui suis venu de si loin étudier leur si beau pays, mais ils me craignent un peu aussi, moi qui parle leur langue avec mon accent anglais prononcé, qui laisse toujours visibles les brûlures de mon avant-bras et qui ne rase ma barbe rousse que quand je rentre au pays.

Toute ma vie j'ai combattu des dragons, ces majestueuses créatures, si belles et si dangereuses à la fois. Je les adore et les cicatrices sur mes bras et mes épaules montrent qu'ils me le rendent mal. Et pourtant, Merlin sait ce que j'ai sacrifié dans ma vie pour eux

Je suis partit très tôt de la maison, à peine diplômé de Poudlard, en Roumanie - soit le pays européen le plus éloigné géographiquement de l'Angleterre. Comprenez-moi, j'adore ma famille, évidemment, mais il me fallait une place.

Bill est l'aîné et le modèle, les jumeaux étaient les deux clowns, Ron le petit dernier et Ginny la seule fille. Percy et moi, on est tous les deux au milieu, sans titre spécial. Percy s'est démarqué en travaillant le plus possible et obtenant tous les titres qu'il pouvait prendre, délaissant sa famille au passage. Je ne pouvais pas faire ça à mes parents, et je sais que mon départ n'a pas été facile pour eux, surtout pour ma mère, mais je devais me faire une place aussi.

Alors je suis parti, peut être au début pour fuir la marmaille, c'est vrai. Je rêvais d'exotisme et de folles aventures, et j'ai été servi.

Je suis arrivé en Roumanie avec trois gallions dans la poche et mon vieux Comète sur l'épaule, sans parler la langue et sans même savoir où se trouvait la région sorcière du pays. La première année n'a pas été facile mais dès que le patron du campement dragonnier de Brăila a vu ma manière de voler autour des dragons sans peur et sans reproche, il m'a signé un long stage sur le coup et quand six mois plus tard mon contrat de saisonnier passait à un job concret, j'ai décidé de m'installer dans la région définitivement.

C'est comme ça que je suis devenu le grand frère cool, celui qu'on voit une fois par an aux fêtes de famille, qui envoie des souvenirs et des cadeaux géniaux par hibou et qui a le meilleur travail qu'il soit. Mais il y a des sacrifices à faire pour être le célibataire cool avec un job exotique.

Mon sacrifice à moi, ça a été Ron et Ginny.

Derrière moi, il y avait Percy qui se suffisait à soi même et les jumeaux qui se complétaient l'un l'autre, mais Ginny et Ron auraient bien eu besoin de ma présence. Je ne les ai pas vu grandir tous les deux, j'ai raté leurs moments les plus importants quand ils étaient gosses, et toutes les lettres que j'ai envoyé pendant des années n'ont jamais remplacé ma trace.

Alors je me rattrape comme je peux aujourd'hui. J'essaye de rentrer le plus possible, au minimum pour Noël et les anniversaires, mais il est difficile de me déplacer plus. Transplaner une distance aussi grande est dangereux et épuisant, et je voyage donc toujours par portoloin, qu'il me faut commander en avance pour obtenir l'autorisation de voyager.

Bien sûr, quand il y a une urgence telle que la naissance d'un nouveau bébé comme aujourd'hui, je transplane dès que je suis prévenu, tant pis pour la fatigue et les risques. Je vois grandir mes neveux et nièces de loin, comme j'ai fait pour mes petits frères et sœurs en soi.

Evidemment, ils m'inondent de lettres et de photos, toujours accompagnées de dessins pour Tonton Charlie - alias Tonton Dragon comme m'appelle Victoire, et je leur envoies toutes les semaines des nouvelles, que j'accompagne pareillement d'un petit cadeau ou un souvenir roumain pour les enfants.

Les enfants m'adorent - en même temps je suis sûrement le seul à leur envoyer des dents de dragon à porter en collier pour leur donner du courage avant un examen à l'école - et guettent toujours mes lettres avec impatience.

Leurs parents et surtout les miens ne cessent de me demander quand est-ce que je compte me poser et rentrer en Angleterre, mais ils ne comprennent pas que ma vie est là-bas maintenant. J'ai construit une vie loin de ma famille, et même si des fois c'est vraiment dure, je ne la changerai pour rien au monde. Mes dragons viennent en premier.

La seule pour qui j'ai fait des exceptions, c'est Ginny.

Quand elle avait cinq ans, elle est allée nous voir moi et mes frères l'un après l'autre, et a réussi à nous persuader individuellement qu'on était chacun son grand frère préféré, ce qui lui a donné plein d'avantages jusqu'à ce que le supercherie soit découverte. Ca ne m'a pas empêché de continuer à la dorloter plus que mes petits frères. J'ai toujours eu une faiblesse pour cette gamine, depuis la première fois où je l'ai vu.

J'avais huit ans quand elle est née, et je peux encore me rappeler de Papa, qui porte Ron dans ses bras et a des cernes jusqu'aux genoux, nous ouvrir la porte et laisser rentrer toute la marmaille dans la chambre où Maman, qui n'a pas eu une minute de tranquillité depuis les seize heures qu'elle est à l'hôpital, bébé endormi dans les bras déjà commencer à gronder depuis son lit sur les jumeaux qui s'amusent à se faire des croche-pattes.

Et quand j'avance et que je vois ce petit bébé tout rouge, qui braille déjà son mécontentement d'avoir été réveillée, au milieu de tous mes frères dont pas un ne prête attention à elle, je me dis qu'elle n'a pas de chance. Elle est à peine née que déjà elle doit partager l'attention de mes parents avec six frères, et que ce n'est pas juste. Je vois ses petits doigts de sa petite main s'accrocher fermement à la serviette blanche dans laquelle elle est enveloppée, et je frôle du bout de mon doigt ce petit poing replié. Elle bouge un peu la main, et profitant que ma mère ne regarde pas, je glisse mon doigt sous les siens, et regarde avec émerveillement sa main se resserrer sur mon doigt.

Et à ce moment là, je sais que si je dois prendre mon rôle de grand frère au sérieux avec quelqu'un, ce sera elle.

Et pendant des années, j'ai essayé d'être la pour elle le plus possible, malgré notre grosse différence d'âge et mon départ à Poudlard quand elle était déjà très jeune. J'ai dû lui envoyer sur toute ma scolarité le double de lettres que ce que j'envoyais à mes parents. Je voulais lui transmettre ce que je savais et ce que j'aimais; jouer au quidditch, observer la nature; s'occuper d'animaux. Elle avait dix ans quand j'ai finit mes études et que je suis parti loin de la maison, et si j'ai bien un regret dans mon départ précipité, c'est d'avoir été trop absent pour elle.

Je n'étais pas la pendant la moitié de son enfance, et je faillais à ma promesse.

Alors je me suis rattrapé quand elle a grandit. J'ai assisté à sa graduation, à son premier match en tant que remplaçante des Harpies, à ses fiançailles, à sa finale de coupe du monde et à toutes ses remises de prix.

Ce n'est qu'elle ne saura jamais, c'est que j'étais dans les gradins aussi lors de la finale de la coupe d'Europe. Elle était tellement heureuse d'avoir amené son équipe en finale, et elle m'en parlait tellement dans ses lettres que j'avais décidé de faire la surprise à toute la famille en assistant au match, sans prévenir personne au cas où une urgence m'empêcherait de venir. Et puis les Harpies ont perdu le match, je suis rentré plus tôt que prévu en Roumanie parcequ'un Cornelongue s'était échappé d'une réserve naturelle et je n'ai pu prévenir personne que j'avais assisté à la finale.

Le lendemain, je recevais un hibou de Ginny qui me disait que j'avais bien fait de ne pas être venu, qu'elle avait mal joué mais qu'elle restait fière quand même de son équipe. Je n'ai pas eu le coeur de lui dire la vérité, et je l'ai rassuré en écrivant que j'étais sûre qu'elle avait fait de son mieux, et que je serais toujours fier d'elle.

Et c'est vrai. Je suis fier d'elle. Plus que n'importe qui au monde.

Alors quand je regarde le petit être tout neuf que sa femme a placé dans mes bras, je sens que la montagne rousse que je suis est en train de s'effondre. Ce n'est pas le premier bébé d'un de mes frères et soeur, et ce n'est même pas ma première nièce.

Mais c'est la première fille d'une première fille Weasley, mon unique petite soeur.

Et quand je la tiens contre moi, enveloppée dans une couverture blanche qui me fait étonnement penser à la même couverture dans laquelle était enveloppée sa mère, un petit bonnet rouge qui lui couvre le front et lui tombe presque sur les yeux, quelque chose en moi se créé, ou se casse, je ne suis pas trop sûr.

Je la regardes un instant, sans bouger, sans respirer, trop effrayé de faire un faux mouvement et de casser le havre de paix qui s'est installé dans la pièce. Quand enfin je sors de ma transe, je pose la question que me brûle les lèvres depuis qu'Hermione m'a fait rentrer dans la chambre.

" Pourquoi moi ?"

" Tu es le seul de tous nos frères qui n'est pas encore parrain d'un enfant. Et on pense que tu seras le meilleur " dit Hermione " On a toujours essayé d'équilibrer en nos parrains et nos marraines ce qu'ils pourraient apprendre à nos enfants, tu vois. On a déjà choisit Eva comme marraine, et comme c'est la personne la plus droite qu'on connaisse, on sait qu'elle lui transmettra de sa gentillesse et de son honnêteté. Toi tu es fort, tu es puissant, et il faut avouer que tu es un dur à cuire." Hermione rougit en prononçant les mots et je vois que Ginny retient un petit rire. " Tu aimes les animaux et la nature comme personne, et on sait que Leo t'envoies tout le temps des lettres pour te demander des conseils sur toutes les bestioles qu'il nous ramène du jardin. On pense que tu serais un parrain génial, parce que tu aurais plein de trucs à lui apprendre, et à lui montrer."

" Il y a une autre raison" dit Ginny tout bas, et vu le regard étonné que lui lance Hermione, je comprends qu'elle n'en a pas parlé à sa femme avant "Si Tonks était encore la, je … j'aurai voulu qu'elle soit la marraine d'au moins un de nos enfants ." Ginny avale difficilement, et Hermione dépose un baiser sur son front, comme pour l'encourager à continuer à parler " Je sais très bien que vous étiez très proches, et avec Andromeda bien sûr, tu es celui qui la connaissait le mieux. Quand elle sera plus grande, je voudrai que tu sois la pour lui expliquer qui elle était. "

" Ginny a raison" appuie Hermione, comme si elle aurait pu penser un instant que Ginny pouvait avoir tort " On aurait pu demander à Neville, ou à Bill comme tout le monde le pensait. Mais c'est toi qu'on veut "

" Tu as juste à dire oui" dit Ginny d'une voix faible depuis son lit d'hôpital. Hermione lui sourit fièrement et dépose un baiser sur son front. Ces deux la sont tellement douces l'une avec l'autre que ça en devient écœurant.

Je baisse les yeux sur le petit être tout neuf qui dort dans mes bras. Et sans que je le contrôle vraiment, mon regard passe de sa peau rose toute fraîche à ma peau à moi, si bien roussie par le feu des dragons qu'on y distingue à peine les taches de rousseur qui la parsèment. Je vois mon petit tatouage de vif d'or, que j'ai fait posé un soir rempli de whisky-pur-feu et de défis mais que je ne regrette absolument pas - comme toutes les décisions hâtées de ma vie, voleter autour mes cicatrices et mes brûlures.

Milles questions se posent dans ma tête. Est-ce que je serai à la hauteur ? Est-ce que j'en suis vraiment digne ? Comment est-ce que je ferai marcher ça ?

Alors que mon cerveau s'embrume de questions, un petit mouvement en dessous de moi me fait sursauter et interrompt les rouages mécaniques de ma tête. Comme l'a fait sa mère il y a plus de trente ans, la petite vient de replier sa petite main sur mon index, que j'avais laissé traîner à côté de son bras.

Et je sens mon coeur de géant se fracturer dans ma poitrine.

Comment une petite chose si fragile peut être la chose la plus précieuse que je n'ai jamais porté, et qui m'a déjà complètement à ses genoux?

" Oui. " je dis d'une voix qui se veut forte, mais qui s'étrangle dans ma voix " Je serai son parrain ".