A Toi - Joe Dassin

Hermione Granger en était arrivée bien bas pour faire ça.

Remplir un quizz d'un magazine, d'un magazine people de surcroît, dans une salle d'attente pleine de monde où n'importe qui pouvait la voir et la juger … Mais le titre du questionnaire avait tout de suite attiré son œil.

Votre partenaire est-il prêt à être parent ?

De plus, elle était arrivée comme à son habitude trente minutes avant son heure de rendez-vous et il y a avait bien trois ou quatre personnes avant elle . Elle avait largement le temps de le faire deux fois, ce questionnaire. Vérifiant que personne ne la regardait d'un mauvais œil, elle ouvrit donc la revue à la page du test, et se cala confortablement contre le dossier de sa chaise pour commencer à y répondre mentalement.

Cochez les cases suivantes si votre conjoint(e) est …

* Vénal(e) ?

Ginny avait vécu toute son enfance dans une pauvreté relative, et contrairement à Ron qui s'en plaignait toute la journée, elle l'acceptait en silence. Evidemment, récolter des livres déchirés et griffonnés par ses grands frères et des vêtements de seconde main ne l'enchantaient guère, mais Bill lui avait un jour expliqué que leur père avait toujours refusé de prendre un travail mieux rémunéré et considéré au ministère malgré ses sept enfants à charge parceque ce qu'il faisait lui plaisait vraiment, et Ginny avait décidé que quelques reprises sur ses pulls valaient bien le sourire de son père.

L'argent n'était pas essentiel à son bonheur, et elle avait toujours refusé qu'Hermione utilise l'héritage de ses parents pour lui acheter un Firebolt ou de nouvelles robes. Ginny Weasley n'était pas comme ça.

Elle savait ce que c'était de souffrir du manque d'argent, ce n'est pas parceque désormais elle gagnait bien sa vie qu'elle allait devenir pingre. C'était même elle qui était allée à Gringotts avec Bill ouvrir leur compte commun dès qu'elles étaient rentrées de leur lune de miel, pour que sa jeune épouse puisse aussi profiter de son salaire de joueuse.

Ginny n'était ni radine, ni dépensière.

* Imprudent(e) ?

Si vous posiez cette question à Hermione, elle vous aurait fait un discours en trente-six points sur l'inconscience incroyable de Ginny, avec une introduction, une conclusion et quelques sous-chapitres bien fournis, le tout appuyé d'exemples concrets.

Comme la fois où , à six ans à peine, elle avait décidé de voler un balai de la remise pour s'auto apprendre à voler, et comme si ça ne suffisait pas, elle avait par la suite essayé tous les autres balais du placard l'un après l'autre pour voir lequel était le mieux. A six ans. Normal.

Ou encore cette autre fois où Hermione était entrée dans sa chambre au Terrier et l'avait vue assise sur le rebord de la fenêtre, les jambes dans le vide. " Salut Mione ! " avait elle dit en se retournant vers la brune, et puis elle avait sauté. Autant dire qu'Hermione avait fait une mini-crise cardiaque et qu'elle avait couru - non pardon, volé - jusqu'à la fenêtre en hurlant le prénom de sa copine, et qu'en se penchant à moitié par-dessus bord - et en tombant presque elle aussi - elle a vu Ginny la regarder bizarrement, assise à son balai à environ cinq mètres du sol. En fait, son balai l'attendait au dehors et Ginny avait juste sauté dessus, ce qu'apparemment elle faisait très - trop - fréquemment. " Quoi ? " avait elle demande innocemment et Hermione avait hurlé qu'elle était complètement tarée et qu'elle n'avait pas intérêt à lui refaire un coup pareil.

Depuis, Ginny avait cessé de sauter par les fenêtres - du moins quand Hermione était là -mais pas de grimper aux arbres à mains nues, de caresser tous les animaux qu'elle croisait sur son chemin - dangereux ou pas - ou de faire le cochon pendu sur son balai.

Non, Ginny Weasley n'était pas prudente. Une vraie casse-cou, même. Check sur la case.

* Borné(e) ?

Quand elle veut quelque chose, Ginny Weasley l'obtient. Toujours. C'était une espèce de règle de vie.

En entrant dans les Harpies, Ginny avait confié à Gwenog que son rêve ultime de carrière était de devenir capitaine de l'équipe, et la batteuse lui avait répondu que si elle continuait à progresser comme elle le faisait, elle le serait dans moins de cinq ans. Ginny s'était entraîné deux fois plus fort, était tombée deux fois plus et s'était cassée deux fois plus de côtes, et quatre ans après sa première sélection, elle avait été nommée capitaine des Harpies.

Quand elle s'était rendue compte quels étaient ses réels sentiments envers sa meilleure amie, Ginny avait vu deux choix se présenter à elle : les mettre de côté et oublier Hermione pour une vie banale et sans passion, ou se battre pour l'obtenir et ne plus jamais la laisser partir. Un défi ne l'avait jamais effrayé, et elle avait choisit le chemin de son cœur. Si elle avait du choisir deux passions de sa vie, elle aurait choisi le quidditch et Hermione. Et à force de persévérance, elle avait bâtit sa vie autour des deux.

Du coup Hermione avait été obligée de cocher aussi la case - dans sa tête bien sûr.

Ginny était totalement bornée, un vrai âne bâté. Mais contrairement à ce que suggérait la case d'après, elle n'était pas * rancunier(e).

Il est vrai qu'elle en avait voulu à toute une liste de personnes pour des tas de raisons; Michael Corner pour avoir dragué Cho Chang sous son nez juste après leur rupture, Zacharias Smith pour être un vaniteux imbécile, Fleur parceque … parceque c'était Fleur. Mais elle n'était pas restée fâchée avec eux très longtemps, avait invité Michael à son mariage, où Fleur avait été témoin et joué un rôle principal, et quant à Smith … disons qu'elle avait des rapports distants mais courtois avec lui.

Ginny Weasley avait un caractère de feu et un tempérament sanguin, et il est vrai qu'elle était facilement irritable, mais au fond d'elle le gros nounours qui sommeillait l'empêchait de rester fâchée très longtemps. Et Hermione connaissait ce gros nounours mieux que personne, et savait sur quelles cordes sensibles tirer pour le faire apparaître.

* Maniaque ?

Le moins qu'on puisse dire, c'est que Ginny ne l'était pas. Contrairement à Hermione qui aimait vivre dans la propreté la plus absolue, le bordel et un peu de poussière n'effrayaient pas Ginny, en tous cas moins que l'idée de faire le ménage.

Quand elle vivait dans le centre de formation des Harpies, c'est Geri qui s'occupait de gérer le foutoir environnant, et quand Hermione passait lui rendre visite le weekend, elle passait souvent un coup de balai et d'éponge dans la chambre en grondant contre sa petite amie, qui elle au lieu de l'aider se plaignait qu'elles pourraient passer autrement leur temps , le tout sous le regard amusé de sa colocataire.

Et même après que les filles aient emménagé ensemble, Ginny n'avait pas progressé niveau rangement. Elle laissait toujours traîner ses chaussures un peu partout dans leur petit appartement et principalement sous le canapé - ce qui avait le don d'exaspérer Hermione plus qu'autre chose - et laissait souvent une pile de vêtements dans le coin de leur chambre, qui se retrouvaient comme par magie bien repassés et pliés à leur place dans leur placard après un passage de sa fiancée dans la pièce.

Et encore, la chambre à coucher, ce n'était rien comparé à la salle de bain. Hermione se donnait tant de mal pour garder son porte serviettes toujours fourni de différentes serviettes - une bleue pour les mains, une rouge plus épaisse pour les cheveux, une blanche brodée à leurs initiales offerte par les Delacour qui servait de décoration - et il suffisait que Ginny rentre de l'entraînement avec son uniforme crotté pour foutre de la boue jusqu'au plafond. Désespérant.

A croire que tout ce qu'Hermione pliait avec soin et amour, Ginny le chiffonnait. Bon, pas tout non plus, mais suffisamment pour qu'Hermione la menace de faire une grève de câlins lors de la prochaine serviette ou paire de chaussettes sales retrouvée en boule dans un coin de la salle de bain. Ginny s'était tenue à carreaux jusque là - avec quelque accidents bien sûr, parcequ'elle n'était pas parfaite non plus - mais Hermione constatait avec plaisir de moins en moins de pagaille dans la maison.

Vivre avec Ginny, c'était vivre avec une tornade ambulante, mais Hermione aimait Ginny plus qu'elle ne détestait son goût pour le désordre, et continuerait à plier ses culottes et à ramasser son uniforme plein de boue derrière elle jusqu'à la fin de ses jours si elle le pouvait.

A vrai dire, Ginny n'était pas que désordonnée dans ses rangements de placard, mais dans bien d'autres domaines où Hermione, elle, était c'est vrai un peu maniaque sur les bords.

Quand Hermione faisait de la cuisine par exemple, c'était toujours précis et organisé, et elle suivait avec minutie les recettes de ses livres à la lettre. Le pire, c'est que malgré tout, elle arrivait quand même à brûler le plat ou à mettre trop de sel, le rendant immangeable. Ginny, elle, balançait les ingrédients totalement au hasard, et sans aucune mesure quelle que ce soit et réussissait quand même au final à faire quelque chose de délicieux. Totalement injuste. Résultat des courses, Molly - qui voulait continuer à passer les recettes familiales mais avait peur que Ginny ne perde toutes ses notes ou oublie ses enseignements - avait transmis les recettes à sa belle-fille plutôt qu'à sa fille, qui ne s'en plaignait pas d'ailleurs.

Ginny disait souvent à qui voulait l'entendre que sans Hermione elle ne serait rien, mais peu de gens savaient à quel point c'était vrai. Ginny Weasley vivait sa vie au jour le jour, sans s'imposer un programme ou une organisation draconienne comme le faisait Hermione Granger.

Non, Ginny Weasley n'était pas maniaque. Ni ordonnée. C'est même tout l'inverse.

* Immature ?

En tant que petite dernière d'une famille nombreuse, elle avait connu toutes les blagues et les jeux de ses frères aînés.

Oui, c'est vrai qu'à Noël dernier, elle avait traitement placé son père entre Charlie, Ron et Percy, et avait bien rit quand la photo qui était sortie formait un gros mot avec leur pulls Weasley.

C'est vrai aussi que Ginny avait beaucoup rechigné à venir dans la clinique moldue où Hermione était en ce moment précis faire les checks-up d'Hermione plutôt que d'aller à Sainte-Mangouste, et la brune pouvait encore se rappeler de la discussion qu'elles avaient eu.

« Pourquoi on va chez les moldus ? On aurait très bien pu faire l'examen à Sainte Mangouste tu sais ! »

« Non, je veux absolument faire une échographie ! »

« Une écologie ? C'est quoi ? »

« Une échographie chérie … tu verras bien, et ne râle pas, je te promets que tu ne le regretteras pas »

Ginny avait râlé et grogné et était venue quand même. Et alors qu'elles attendaient leur médecin et qu'Hermione lui avait expliqué le principe de la photocopieuse posée sur son bureau, Ginny avait décidé de rigoler un petit peu et avait passé dix minutes à faire des copies de ses mains, ou de son nez collé à la machine en riant à voix haute et en montrant son œuvre à sa femme, qui regardait de loin en roulant des yeux. Hermione avait fini par la rappeler à l'ordre d'un « Ginny ! Arrêtes de jouer avec ça et reviens ici ! Ce n'est pas possible, à croire que je vais avoir mon deuxième enfant à la maison ! » et la rousse était revenue en ronchonnant qu'on ne la laissait jamais jouer en paix.

Hermione aurait bien coché la case, mais elle connaissait Ginny mieux que personne, et savait que le mot ne lui correspondait pas.

Immature, Ginny ne l'avait pas été à dix-sept ans à peine quand elle avait poussé Hermione à accepter le stage au ministère que lui avait proposé Kingsley à leur sortie de Poudlard, privilégiant la carrière de sa petite amie à sa propre vie amoureuse.

Elle ne l'avait pas été en soutenant Ron dans sa décision de quitter les Aurors, en allant à toutes les séances de rééducation de Grazia après l'accident de son amie pour s'assurer qu'elle reviendrait au sein de l'équipe ou quand elle emmenait Hermione fleurir la tombe de Fred, et de ses beaux-parents.

Et dix minutes même après avoir joué avec la photocopieuse, alors que l'obstétricienne venait de poser la sonde sur le ventre d'Hermione, Ginny avait cessé de rigoler, et regardait fixement l'écran en serrant dans la sienne la main de sa femme le plus fort possible.

" Ginny ? " avait demandé Hermione, un peu étonnée par le silence inhabituel de son épouse.

" C'est la plus belle chose que j'ai vu de ma vie " avait répondu la rousse " Bien mieux que tout ce que j'ai pu apprendre à Poudlard."

Non, Ginny Weasley n'était pas la personne la plus posée qu'il soit. Mais elle n'était pas immature.

" Pardon ! Pardon !"

Une voix familière fit lever la tête d'Hermione, qui en apercevant une chevelure rousse au bout du couloir en train de se frayer un chemin jusqu'à elle, reposa précipitamment le magazine sur la table, et croisa les jambes l'air de rien.

" Pfiou " souffla Ginny un grand coup en s'asseyant sur la chaise en plastique à côté d'Hermione " Je suis désolée d'être en retard, mais George voulait absolument me montrer le nouvel arrivage de philtres et je suis passée à la maison me changer … " Se retournant à sa droite, Ginny sembla enfin remarquer la présence de sa femme, et se pencha vers elle pour l'embrasser " Salut mon cœur "

Hermione sourit contre les lèvres de Ginny, et y déposa un autre baiser avant de se reculer.

" Salut "

" Qu'est-ce que tu faisais ? "

" Rien " répondit Hermione en haussant les épaules " Je t'attendais "

Ginny n'insista pas , et passa un bras autour des épaules de sa femme pour l'attirer à elle et déposer un baiser sur le sommet de son crâne.

Hermione n'avait pas eu le temps de finir le quizz, mais elle s'en fichait. Elle n'avait pas besoin d'un magazine people pour avoir la réponse à cette question.

Elle n'avait qu'à se rappeler de tout ce qui s'était passé depuis qu'elle avait montré à Ginny le petit tube en plastique dont la croix bleue affichée fièrement avait fait basculer leurs vies.

Des larmes de Ginny quand Hermione avait pour la première fois désigné le bébé par " ton fils ".

De tout le travail qu'avait fait la rousse dans leur petite chambre d'amis pour la transformer en une nurserie sécurisée et parfaitement équipée, prête bien avant l'heure.

Des congés de maternité qu'elle avait déjà fait poser pour le mois après la date de naissance prévue du bébé, malgré le championnat qui battrait son plein à ce moment là.

De la photo de la première échographie - qui était devenue animée d'un petit sort et où on pouvait voir le bébé bouger en boucle, que Ginny avait accrochée sur la porte de son placard à balais, et qu'Hermione l'avait surprise un jour à fixer pendant une dizaine de minutes, un sourire aux lèvres et un doigt sur l'image, à parcourir les courbes que formait son fils.

Non, Hermione Granger n'avait certainement pas besoin d'un quizz pour répondre à cette question.

Ginny Weasley n'était sûrement pas prête à devenir mère.

Ginny Granger l'était déjà.