Partie III.2 : Kazoku no Moribito
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La première chicane de couple...
» Amaya et moi avions commencé à sortir ensembles seulement un mois après nos retrouvailles inattendues. Tout allait bien dans notre couple, on s'aimait. On se voyait souvent. Mais notre première chicane de couple s'était avérée, pour le plus surprenant du monde, être en lien avec les esprits. Je lui avais parlé de sa gardienne qui s'appelait Fay et elle avait des origines anglaises. Je lui parlais également de Jiguro, d'Hana en particulier et d'autres amis esprits qui nous accompagnaient dont Kasem et ses petites sœurs. Je lui montrai aussi que je pouvais me faire posséder par eux, puisque tous nos esprits étaient d'énergies positives – Jiguro était l'unique exception négative capable de me posséder. Je faisais rarement de la canalisation, mais avec Amaya, je ne me souviens même plus combien de fois j'en avais fait car elle voulait parler à tous, mais tous nos amis esprits. En passant d'Hana à Jiguro, jusqu'à Fay et Kasem. Et de plus, tous les esprits l'adoraient inconditionnellement. Kasem lui avoua qu'elle avait une énergie dite de « Maman ». Un jour, je ne sais pas ce que j'avais, mais j'avais sans doute une attaque psychique : en gros, vous changez complètement de comportement, vous devenez agressifs, vous vous sentez déprimée sans même savoir ce que vous avez et un rien vous mets en colère.
« Dis Alichoue', est-ce que tu crois que les esprits peuvent... »
Je froissai ma feuille de papier.
« Alika ?
- Mais pourquoi tu veux toujours être avec les esprits, merde ?! criai-je en me levant, frue. Tu ris plus avec eux qu'avec moi, tu préfères dormir avec eux qu'avec moi, et tu préfères marcher avec eux plutôt qu'avec moi lorsqu'ils prennent possession de mon corps ! C'est quoi je suis juste un portail à esprit avec toi ?! Je sais bien que Jiguro est amoureux de toi !
- Mais Alichoue', mon amour... ce n'est pas de ma faute si je suis bien avec eux...
- À partir de maintenant je fais les douanes !
- Ne fait pas ça...
- Pourquoi ?! Parce que tu ne pourras plus leur parler ? Tu les aimes eux ou tu m'aimes moi ?!
- Je vous aime tous. Je n'ai pas de préférence...
- Pas de préférence, menteuse ! »
Amaya ne me répliqua pas, triste et cherchant ses mots et je la quittai par frustration. En marchant vers le refuge, je remarquai que je marchais seule. Même Jiguro ne m'avait pas suivi. Ils m'avaient tous laissé pour rester avec Amaya. Super ! grognai-je dans ma tête. Durant une semaine complète, je n'allais pas voir Amaya. Je pleurai en silence et mes parents se demandaient ce que j'avais pour être de si mauvais poil. Je leur cachais bien sur la vérité. Amaya ne fit aucun effort pour me retrouver. Elle désirait peut-être laisser retomber la poussière. Maman vint se renseigner tout de même.
« Qu'est-ce qui se passe ma chérie ?
- Rien...
- Je le vois bien que quelque chose te tracasse. Si tu as des soucis, dis-le-moi ? »
Je me mordis la lèvre et lui mentis quant au sexe de ma fréquentation.
« J'ai un problème avec ma fréquentation, avouai-je.
- Oh, tu sors avec un jeune homme ?
- On peut dire... et on s'est pris la tête.
- Comment ?
- Longue histoire...
- Je vois. C'est donc ça qui te rendait ainsi ces derniers jours ?
- Oui...
- Es-tu en couple, ou en fréquentation ?
- Entre les deux.
- Je vois... je suis sûre que ça va s'arranger ma belle. S'il t'aime vraiment, il va faire des efforts pour venir te voir, s'expliquer et s'exprimer.
- Ça fait une semaine qu'il ne fait rien. Je suis tannée, pourquoi ce serait à moi de faire tous les efforts, pourquoi pas à lui enfin ?!
- Hum... dans un couple, les deux doivent faire des efforts. Et puis, c'est normal d'avoir des différends dans un couple. Ce qui n'est pas normal dans un couple, c'est que justement, le couple ne se prenne jamais la tête. »
Les paroles de Maman me rassurèrent un instant. Je décidai donc de me purifier en prenant un bon bain qui me débarrassait de toutes impuretés énergétiques. Le lendemain, j'essayai de mettre ma rancune de côté, de marcher sur mon ego et allait vers l'appartement d'Amaya avec un bouquet de fleurs. Je levai les yeux et vis Jiguro venir à ma rencontre.
« Te voilà.
- Toi, te voilà, répétai-je en le corrigeant.
- Amaya s'est faites beaucoup de souci pour toi. Elle avait peur que votre couple ne lâche.
- Pourquoi elle n'est pas venue me voir alors ?!
- Car elle n'a pas encore rencontré toute ta famille encore, elle est gênée de rencontrer sa belle-famille et ses beaux-parents, elle a toujours été comme ça... et aussi parce qu'elle avait peur que tu lui refermes la porte au nez.
- En ce moment, elle est où ?
- Elle lit un livre dans son lit avec Hana et Fay. »
Je soupirai et allai cogner. Je l'entendis descendre de son futon et déverrouiller sa porte. Elle m'ouvrit. Je ne souriais pas, elle non plus. En fait, il y avait un malaise. Hana me regarda.
« Je... dis-je. Je m'excuse pour la dernière fois— »
À ma plus grande surprise, Amaya m'embrassa vivement sur la bouche et m'attira à l'intérieur, ses lèvres toujours scellées sur les miennes. Nous tombâmes sur le lit, elle par-dessus moi. Puis, sans parler, elle enfouit son visage dans le creux de mon cou et resta un moment sans bouger. Elle me serrait tellement fort dans ses bras. Moi, je tenais toujours le bouquet de fleurs dans l'une de mes mains qui commençait déjà à faner.
« J'ai eu peur de te perdre, m'avoua-t-elle en pleurant. J'avais peur que tu me haïsses et me rejettes si je me pointai chez toi...
- ... »
On finit par s'expliquer calmement, sans accuser l'autre et finalement, cette première chicane de couple passa dans notre historique du temps où nous étions ensembles.
« Alika, est-ce que je peux parler à Jiguro s'il te plait ? Et si tu veux ?...
- ... D'accord. »
Jiguro prit possession de moi pour l'écouter. Ma voix de femme changea en une voix grave d'homme.
« C'est moi.
- Quand je vais mourir... qu'est-ce que je vais devenir ?
- ... Aimerais-tu que je vienne t'accueillir lorsque tu vas mourir ?
- Je pense que je me sentirai mieux.
- Alors, je serai là quand tu mourras, Sheila...
- Quoi ?
- Tu t'appelais Sheila dans ta vie antérieure... »
De via mon corps, Jiguro embrassa Amaya. Quelle étrange sensation, mes lèvres picotaient et semblaient engourdies. Il la coucha sur le lit et passa sa main sur sa poitrine avant de la descendre à son entre-jambe. En temps normal, Amaya se serait raidit, mais désormais, elle se laissait caresser à cet endroit. Sa réincarnation avait pris le dessus sur elle. Ils ne firent rien, juste se caresser mutuellement jusqu'à ce que je décide de reprendre possession de mon corps.
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Notre première fois
» S'il y avait bien des questions qu'Amaya osa me poser sur le monde des esprits et qui m'avait bien fait rire, ce fut lorsque vint le temps de faire l'amour ensembles pour la première fois. Malgré nos chicanes et les embûches qu'on pouvait avoir, nous en étions rendues à ce point-là. J'allais lui donner mon intimité bien que pour elle, je ne fus pas l'une des premières à qui elle allait faire l'amour.
« Alika, avant qu'on ne commence, je peux te poser une question ?
- Oui, comme d'habitude ?
- Est-ce que les esprits peuvent avoir du sexe ? demanda-t-elle de but-en-blanc.
- Quelle question, pardi ! ris-je. Oui, bien sûre !
- Oh... et est-ce qu'ils peuvent nous violer ?
- Ça... eh... je pense que quand tu dors, ça peut arriver. Mais généralement, les gardiens ne laissent pas les esprits errant approcher leur protégé quand ceux-ci dorment, t'inquiète.
- Quoi ?!
- Ouais... mais n'espère pas ça. Je crois que tu n'aimerais pas le vivre en vrai.
- Je n'ose pas imaginer. Est-ce qu'ils peuvent avoir des enfants ?
- Oui.
- Et les enfants, eux ?
- Les enfants esprits peuvent décider de vieillir comme nous, avec les années, jusqu'à ce que l'âge à laquelle ils ont choisi d'arrêter de grandir soit atteint.
- Oh !... je ne comprends pas ce dernier morceau.
- Par exemple, tu es un esprit enfant qui a douze ans. Tu ne veux plus vieillir, physiquement, quand tu auras atteint seize ans. Alors à tes seize ans, tu resteras stagné à cet âge-là, mais ton mental continuera de vieillir.
- Oh, je comprends mieux. »
Je me sentis comme un devoir de lui dire une autre information avant de commencer.
« Quand les personnes vivantes décèdent, elles peuvent choisir l'âge et l'époque de leur vivant. Parfois même, elles peuvent choisirent le corps, le physique qu'ils préféraient dans toutes leurs vies antérieures.
- Je vois... Il n'y aucun risque qu'ils nous regardent avoir du sexe, toi et moi ?
- Non, ne t'en fait pas, ils savent respecter notre intimité. Et ils le ressentent.
- D'accord. »
Hana partit hors de la pièce et nous laissa notre intimité. À moins que vous ne tombez sur un esprit très pervers, les esprits ne regardent jamais votre intimité. Sauf si vous êtes mariés à l'un de ces esprits, qui a marié votre âme.
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Balsa remarqua que les dates avaient été espacées. Que ce qu'elle venait de lire, avait été écrit avant la date de son viol et que la page qui suivait avait été écrit après son viol et dans la Grotte des Chasseurs. Tanda l'appela pour lui dire que le repas du midi était prêt et qu'elle devait descendre. Elle reposa son livre et partit manger rapidement. Quand le repas fut terminé, la vaisselle faite et les enfants en train de jouer, elle retourna à sa lecture.
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Le viol collectif
» Plusieurs mois se sont écoulés depuis que j'ai mis à jour ce journal relatant mon don. Durant la guerre, on ne peut pas prévoir ce qui va se passer. J'ai beau en avoir parlé à ma mère, ça me pèse toujours aussi fort sur la conscience et physiquement. Donc, l'écrire est plus simple. Je ne vais pas vous raconter les détails de mon agression, mais bien la vision du monde des esprits ce soir-là...
Alors que je tentai de défendre Amaya de nos envahisseurs, ceux-ci me neutralisèrent d'un seul coup : le dos, les jambes et le torse. Vous n'avez aucune chance de vous en sortir ainsi. Ceci dit, j'aurai pu laisser Jiguro prendre possession de mon corps pour que je puisse me défendre, mais dans une telle situation, prise de court, on n'a pas le temps de réfléchir. Jiguro n'a seulement pas pu prendre possession de mon corps à temps. C'est tout.
Contrairement à Hana, Jiguro, lui, a été capable de me voir me faire violer. Je ne le voulais pas, mais il le fit quand même pour analyser mes agresseurs, mes violeurs. Hana s'était cachée derrière un arbre en bouchant ses oreilles. Elle pleurait, je le savais, je le ressentais. La gardienne d'Amaya, par contre, était farouche. L'un de nos violeurs avait un gardien. Un ange disons-le, méchant. Fay était rusée, extrêmement intelligente. Amaya avait une puissante gardienne. Elle a donc sauté sur l'ange méchant et l'a neutralisé au sol avant de prendre ses ailes, les tirer vers elle, ses deux pieds entre ses omoplates et les arracher – sans sourciller. Le gardien a hurlé de toutes ses forces. Les ailes des gardiens et des anges ne sont pas juste des ailes faites de plumes : ce sont des os avec des muscles et de la chair. Jiguro s'y mit avec elle : il avait aimé Amaya – ou Sheila. Il l'aida à arracher ses ailes et, étant affaibli, en profita pour planter sa lance dans son ventre. Tout ça, sous mes yeux.
D'autres esprits se mêlèrent à la partie. Ça devint un vrai carnage dans le monde des esprits. À ce niveau, j'avais l'avantage que la majorité des esprits, anges ou démons, prenaient ma défense. Ils savaient d'instinct que j'étais médium. Ils tuaient, bannissaient ou voire même, retiraient par persuasion les gardiens de ceux qui nous violaient. Du coup, les gardiens ne suivaient plus leurs protégés. Je fermai les yeux alors que mon corps n'en pouvait plus de tous ces sévices. Je me projetai donc hors de mon corps un instant. Depuis mes sept ans, je n'avais plus jamais refait de voyage astral. J'allai proche d'Amaya qui mourrait lentement. Je ne comprenais pas pourquoi nos agresseurs avaient choisi de la tuer... ils ne voulaient peut-être pas avoir de prisonniers en fait... mais ce n'était aucunement une raison valable pour l'assassinée.
« Jiguro... murmurait-elle. Vas-tu être là quand... je vais mourir... »
Jiguro était agenouillé près d'elle. Dès que son corps physique ne respira plus, elle se détacha lentement et se regardait elle-même. Son âme avait encore la marque de la blessure et elle était nue comme lors de sa mort. Elle regarda partout et vit Jiguro qui lui ouvrait ses bras. Elle s'y dirigea droit dedans et pleura.
« ...
- Je suis là, comme promis.
- ... Tu sais... t'es vraiment beau..., avoua-t-elle.
- Merci. »
Je retournai à mon corps. Jusqu'au petit matin, ce manège continua avec mon corps. J'avais beau faire des sorties de « corps » durant mon viol, ceux-ci ne durèrent jamais longtemps et je revenais constamment dans mon corps. Imaginez que vous sautez dans un buisson de roses avec des lames de couteau et de la glace. C'est ainsi que je regagnai, à chaque fois, mon corps blessé à jamais. Nahoko est venue chercher Amaya qui caressait mes cheveux en attendant. Jiguro resta avec moi. Les huit lanciers sont aussi venus et ils ont promis de traquer et de tuer mes agresseurs. Hana s'excusa de ne pas m'avoir défendue et d'être restée cachée derrière un arbre.
« Arrête..., dis-je en pleurant, toujours étendue dans la neige. C'est normal que tu n'aies pas été capable de me regarder, je suis ta sœur après tout.
- Désolée..., pleura-t-elle.
- Alika, fit Jiguro. Je vais les retrouver et ils vont le payer.
- T'es vengeur, hein ?
- Protecteur. Crois-moi, d'ici la fin de la journée, leur chef va mourir d'une crise cardiaque.
- Ne t'attire pas d'ennuis.
- Ils n'avaient pas à te violer comme ils l'ont fait. Ils n'avaient pas le droit de t'utiliser comme ça ! Compte sur moi, je vais revenir te voir quand ce sera fait. »
Et avec les huit autres lanciers, ils sont partis les traquer. Kasem s'est avancé vers moi.
« Grande sœur, laisse-moi t'aider, m'implora-t-il.
- Comment... ? Regarde-moi... je suis souillée, je suis blessée, je suis fatiguée...
- Laisse-moi prendre possession de ton corps et repose-toi en attendant. Je vais te laver, te faire manger et te faire survivre. Je sais où sont Papa Tanda et Maman Balsa. Je vais te guider à eux. Dès que nous les aurons retrouvés, alors je te laisserai reprendre possession de ton corps.
- D'accord... »
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L'aide des esprits
» Je restais encore étendue contre la neige. J'étais incapable de bouger, la douleur entre mes jambes était des plus douloureuses et affreuses. Les esprits partaient de leur côté, mais certains étaient préoccupés par mon état. Hana les chassait ou du moins, les priait de ne pas me regarder.
« Alika, es-tu capable de te redresser ? me demanda-t-elle.
- Non... je ne peux pas bouger... j'ai tellement mal...
- Essaie, s'il te plait. »
Je tentai de ramper, mais j'avais l'impression que le feu était pris entre mes jambes et j'arrêtai de bouger. Je regardai la trace de sang sur la neige blanche : je saignai encore.
« Hana... je saigne... encore...
- Oh...
- Je ne peux pas me redresser... j'ai trop mal...
- Tu es sûre ?
- Oui... pleurai-je. Je peux à peine bouger les jambes. Est-ce que je vais mourir ? Je perds du sang depuis longtemps...
- Non. Laisse-moi prendre possession de ton corps.
- Bonne chance... »
Hana prit possession de mon corps.
« Oui... en effet, le corps ne tient plus. Mais bon, je vais essayer quand même de te laver.
- Hana j'ai mal ! pleurai-je dans ma tête.
- L'eau froide va engourdir la douleur, je te le promets. Je... aïe... je comprends pourquoi tu n'as pas été capable de te redresser. »
Kasem arriva à son tour, mais Hana préféra me laver et ensuite, il m'aiderait. Je ne voulais pas entrer dans l'eau, j'avais peur que ça brûle. Ça brûlait, et Hana resta un long moment dans l'eau. Presque jusqu'à ce que mes ongles deviennent de couleur bleuâtre.
Étant médium, lorsque les premiers signes de grossesse sont apparus, je devinais toute de suite ce qui s'était passé : généralement, les âmes normales comme Nao, Kasem et compagnie signent un contrat pour naître et s'incarner. Tout est planifié, les parents en devenir sont prêts et ils sont enregistrés comme âme allant vivre sur terre. Dans le cas comme le mien, aucune âme n'avait signé pour venir en moi. Cela signifiait donc que l'un des gardiens de mes agresseurs avaient pris une pauvre âme errante qui passait dans le coin et me l'avait fourré dans le ventre. Cette pensée me rendit triste à mort. En marchant vers la grotte des chasseurs, avec Kasem qui guidait et possédait mon corps, j'ai mûrement réfléchis à ce sujet : offrir une vie de misère et ne pas aimer l'enfant en devenir... ou avorter et attendre une seconde chance, si, si, je tombais enceinte encore à l'avenir. J'ai peut-être passé pour une irréfléchi aux yeux de Nao, mais je savais ce que je faisais. Jiguro et Hana m'ont également aidé dans ces choix-là.
« Nous ne prenons pas les décisions à ta place, Alika, me dit Hana. Nous ne faisons que t'aider. Personne, en tant que gardiens ou esprits, ne va te blâmer parce que tu avortes une âme... et toi-même tu en es au courant. Quel triste événement... Et je sais que si les événements avaient pris une autre tournure, tu aurais fait une magnifique maman attentionnée. Or, tu fais ce qui te semble le plus juste pour toi, pour elle, cette âme. Tu ne veux pas lui offrir une vie de rejet ni de tabous.
- J'ai toujours voulu être mère... mais pas dans cette condition-là. Je sais qu'elle n'y ait pour rien... mais... J'ai été violée, frappée, battue non-stop toute la nuit...
- Si tu avortes, Alika, commença Jiguro, je dois te mettre en garde : ton frère Nao et ses gardiens vont te rabaisser pour le geste que tu t'apprêtes à faire pour ton bien avant tout.
- Je sais me défendre.
- Je ne doute pas. Mais ils auront des arguments que tu n'as encore jamais entendus. Ça va être très lourd, culpabilisant. Ils sont pro-vies. Tu vas tomber de très haut... alors que tu devras t'accrocher. Tu connais les règles du monde spirituel, de la vie et de la mort, mais ils vont constamment te les rappeler.
- Je vais tenir le coup... »
Jiguro ne voit pas le futur, mais d'après les situations et l'énergie qui y circulait, il était capable de déterminer et de prévoir les scènes qui allaient se réaliser. De plus, il connaissait les gardiens de Nao. Bien qu'ils cohabitaient dans la même famille, mes gardiens et ses gardiens ne s'étaient jamais vraiment appréciés. Kasem prit un temps fou pour revenir à la grotte des chasseurs. J'étais physiquement seule. Mais j'étais accompagnée de mes deux gardiens. De temps en temps, Kasem me laissait reprendre possession de mon corps, mais peu de temps après, je retournai dormir. J'ai perdu la notion du temps. Je réfléchissais : je savais que l'âme était sans doute destinée à naître d'un viol, même si elle n'avait pas signé de contrat. Mais je ne voulais tellement pas lui faire subir ça. Quand je regardais ma propre mère tomber enceinte, je la voyais heureuse, souriante, toujours prête à caresser avec tendresse son ventre et à nous parler jusqu'à ce qu'on naisse. Je n'aurai donc pas été dans la même branche qu'elle : j'aurai été malheureuse, triste, ne parlerai pas à la petite âme, je n'aurai même pas été capable de la tenir dans mes bras à sa naissance. Pire, l'aurai-je même abandonné lorsque bébé aux mains des étrangers ? J'ignorais tout de tout.
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Le retour à la grotte
» Lorsque Kasem trouva la grotte, après presque deux mois, je me sentis soulagée. Mais mon corps me faisait encore mal et mon ventre grossissait. Je devais faire vite même si mes abdominaux reliés à mon entrainement cachait en partit la forme croissante de mon utérus. En entrant, Kasem descendit les escaliers avec mon corps et on fit assez de bruit pour que ma mère coure dans le vestibule, en mode « protecteur » en pointant sa lance vers nous.
« Je dois te laisser Alika, me murmura Kasem. Lentement parce que sinon tu vas avoir un trop gros choc...
- Non... non... je ne veux pas...
- Je sais que tu as peur, mais Maman Balsa est là désormais.
- Et si on me jugeait ?! paniquai-je alors que je sentais déjà mon frère me quitter.
- Pas de risques...
- Ne me quitte pas, Kasem ! »
Mais il était trop tard.
« Qui est là ? résonna la voix de ma mère fermement.
- Ma... man ? essayai-je alors que je sentais déjà mes forces me quitter.
- Alika ?! »
Elle s'élança vers moi et me retint à temps avant que je ne m'effondre au sol. Hana resta très proche de moi. Après m'avoir examiné et donner un bain tiède pour me relaxer et couper mes cheveux, je voulais que ma mère reste à mes côtés. Tout ça était trop beau pour être vrai, je ne parlais presque pas. Le lendemain, je n'ai pas voulu manger mon petit déjeuner, j'avais mes nausées. Ma mère allait-elle remarquer que j'étais enceinte ? Hana mangea à la place mon petit déjeuner, et quand elle mange, ça parait. La nourriture disparait.
« Tu dois le dire, Alika, me dit-elle en mangeant du riz.
- J'ai peur...
- Tu dois. Jiguro et moi sommes là... Tu dois le faire, tu as besoin de parler, de t'expliquer. Ta mère est à ta disposition. »
Et c'est ainsi que j'ai réussi à parler à ma mère de mon agression aussi facilement. Durant mon récit, je l'ai fait pleurer, je lui ai donné envie de vomir. Je me sentais coupable, honteuse. Puis, à la fin, je lui ai demandé de l'aide pour avorter. À mon plus grand étonnement, elle se montra compréhensive et m'a aidé. Je crois que ma mère a été l'un des piliers les plus puissants pour me soutenir avec Chagum durant ma dépression. Je leur en serai à tout jamais reconnaissante...
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Le Gardien du Mariage de mes parents...
Après avoir parlé à ma mère de mon viol, alors j'étais seule dans ma chambre pour me reposer, mon sommeil devint agité. J'eus une vision sur le passée, par voyage astral. Mon cœur manqua un battement et je vis que le Gardien du Mariage de mes Parents s'était séparé. Les paroles de Jiguro me revinrent en tête. Lors d'une chicane, l'un des esprits qui s'est unit à l'autre peut se séparer durant une chicane pour être avec son protégé. Mais c'est là qu'est le danger de pouvoir les séparer à tout jamais.
Leur gardien du mariage s'était séparé... et à cause de qui ? Par ma faute ! À cause que je n'étais pas de retour avec eux depuis deux mois et que les tensions entre mes parents ont continué de croître tout ce temps-là ! Il avait dû se passer quelque chose d'horrible qui ait pu forcer leur Gardien à se séparer, car pourtant, ce gardien du mariage était de couleur turquoise : ce qui signifiait que l'amour qui les unissait était plus fort que les chicanes...
Je me réveillai en sursaut, remplis de sueur et étouffai un cri. Je vis le gardien du mariage de mes parents devant moi.
« Pourquoi vous êtes-vous séparés ? demandai-je, proche des larmes. Par ma faute... ? Parce que j'ai tellement fait souffert ma mère... vous êtes restés longtemps séparés ?! C'est un miracle que les autres esprits ne vous aient pas séparés à tout jamais... Un miracle !
- Non, me répondit l'esprit relié à Maman. Nous avons une raison de s'être séparés... Nous nous sommes séparés avant ton retour, c'est vrai. Mais nous l'avons fait, car ta mère a essayé de te rechercher ce temps-là. Elle a fait un faux pas et a déboulé une falaise enneigée avant de perdre connaissance... Chagum l'a ramené, mais nous nous sommes séparées pour la protéger entre-temps. Pour permettre à tes deux parents une guérison.
- Oh...
- Oui, on a failli être séparé à tout jamais, c'est vrai, mais nous sommes tous les deux la moitié de l'autre. Quoiqu'il advienne, quoiqu'il se passe, même si tes deux parents se chicanent violemment, ils ne seront jamais séparés car, ne dit-on pas que l'amour est plus fort que tout ?
- Oui mais... Je n'en peux plus avec tout ce qui m'est arrivé... j'ai besoin de mes parents pour traverser ça... mes deux parents... et je pense que je ne vais pas tenir le coup si les deux se séparaient durant ce temps-là...
- Ne t'inquiète pas, ça n'arrivera pas. Il n'y a aucun danger pour ta mère et ton père. Nous pouvons te le garantir. Et même s'ils ne se parlent pas durant un moment, nous, esprit du mariage, faisons des compromis pour régler le tout le temps qu'ils ne soient plus en colère l'un l'autre. »
J'essuyais mes larmes alors que Hana venait me caresser le dos pour que je me repose. Je m'endormis à bout de fatigue.
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Tensions entre esprits
» Jiguro avait vu juste. Nao remarqua à mon énergie que j'étais enceinte. En dehors de nos disputes physiques et morales entre frères et sœurs concernant mon avortement, ses gardiens et mes gardiens se faisaient presque la guerre ou la guerre froide. Hana parlait certes à Yukine, mais elle ne l'appréciait pas beaucoup de base, de même pour Shiru. Cette dernière, Hana la trouvait trop crâneuse et bourgeoise. Encore plus, elle la détestait sur le fait que les gardiens de mon frère me rabaissaient devant elle, sans gêne. Jiguro ne parlait jamais pour rien, mais il le faisait exceptionnellement pour me défendre. Il avait même éliminé Yoriko, l'esprit attitré temporairement à l'amie de Nao. Je voyais mes gardiens, mais aussi les gardiens de mon frère et je les entendais parler de moi.
« C'est dégueulasse ce que fait Alika, déclara Shiru. Cette âme mérite de vivre !
- Ferme ta gueule ! tonna Hana en lui donnant un coup de bâton sur les mollets. Tu ne sais même pas ce qu'elle a vécu comme viol ! Je t'interdis de la juger !
- Je fais et dis ce qui me plait ! »
Je passai devant eux et m'assis sur mon lit, épuisée. Shiru avait à nouveau son air de crâneuse. Elle replaçait sans cesses ses cheveux blancs argentés devant Hana.
« T'es une mauvaise gardienne, Hana, t'as même pas été capable de la regarder. Tu devrais aussi faire couper tes cheveux. La pointe commence à être abîmée, dit-elle en touchant les cheveux noirs d'Hana.
- Ne touche pas à mes cheveux, sale peste, grogna ma gardienne en prenant sa main avant d'empoigner son doigt. Je n'hésiterai pas à te casser le doigt si tu ne cesses pas ton attitude immédiatement.
- Ah oui ? Tu te crois tout permis ? »
Parfois, je vous le dis, vous êtes mieux de ne pas voir les esprits. Car vous voyez exactement ce que j'ai vu : Hana a soulevé un seul sourcil et d'un coup sec, cassa l'index de Shiru de sa main. Il y eut le bruit d'os qui se casse et son doigt avait un angle bizarre. Shiru cria, Yukine, la seconde gardienne de Nao, arriva dans la pièce avant de voir Shiru se tordre de douleur au sol.
« Qu'est-ce que tu lui as fait ?! tonna Yukine.
- Il ne fallait pas me chercher ni me défier, l'avertit Hana d'un ton sérieux, avant de regarder Shiru. Toi, tu te crois tout permis de juger les gens. Personne ne va juger les actions de ma petite sœur Alika. Et ce n'est pas toi qui va le faire. Je suis sa gardienne, pas toi ! »
Sur ce, Hana vint s'asseoir à mes côtés et tenta d'apaiser mes maux de ventre qui me gardait courbée de douleur. Yukine ramassa Shiru et l'emmena pour la faire soigner chez un médecin.
« On va s'en sortir, Alika, tenta-t-elle de me rassurer. Je te le promets.
- ... Où est Jiguro ?
- Il règle des comptes avec Seiji.
- Où sont-ils ?
- Dehors. Tu veux aller le rejoindre ?
- Oui... »
Alors que tout le monde dormait, nous sortîmes ensembles et allions proche de l'énergie que dégageait Jiguro. Il était en train de se battre contre Seiji. Nous les regardâmes combattre Hana et moi un moment, jusqu'à ce que mon gardien cloue Seiji au tronc d'arbre avec sa lance et son katana volé durant le combat.
« Écoute-moi bien, ne te mêle plus jamais de la vie privée de ma protégée, parce que sinon c'est toi que je vais faire disparaitre, menaça Jiguro.
- Je te mets au défi d'essayer !
- Tu oses me défier... Pour cette fois-ci, je t'épargne mais la prochaine fois, je te garantis que tu n'auras pas la vie sauve.
- Tu vas tuer Nao en faisant ça.
- Veux-tu que l'on teste cette théorie ? »
Il le relâcha et se retourna vers nous. J'allais me promener un peu avant de m'agenouiller proche d'un rocher. Une silhouette se matérialisa devant moi. Une silhouette que je voulais à la fois revoir et à la fois oublier. Amaya...
« Qu'est-ce que tu fais ici ?! tonnai-je.
- Je suis juste venue jeter un coup d'œil, m'avoua-t-elle.
- Va-t'en !
- ... Alika...
- Tu m'empêches de vivre !
- Ce n'est pas vrai ! se défendit-elle. C'est toi qui t'empêche de vivre !
- ... Je suis tombée enceinte après notre viol ! Pourquoi crois-tu que j'ai avorté ?! Tu crois que j'aurai été le genre de personne à laisser un pauvre enfant vivre une vie de rejet ?!
- ... »
Je me mis à pleurer face à son indifférence et à son changement soudain de personnalité. Elle ne me colla même pas !
« ... Tu m'avais promis... tu m'avais promis qu'on resterait toujours ensembles... toujours à mes côtés... quoiqu'il advienne... t'étais l'un des rêves que je chérissais le plus... je ne pouvais pas trouver mieux comme petite-amie... je voulais passer le restant ma vie avec toi... Amaya... Amaya...
- Je sais... mais je ne veux pas te bloquer dans ton avancement... »
Je m'arrêtai puis sortis d'une voix rauque :
« Nous n'aurions dû jamais se rencontrer à Kanbal... jamais... ma douleur n'aurait pas été là... tu ne serais pas morte... nous n'aurions jamais dû...
- Ne dis pas ça... »
À ce moment, ma mère m'a touché l'épaule et m'a demandé à qui je parlais. Je lui mentis en disant que je ne parlais à personne, qu'Amaya n'était plus là. Jiguro prit Amaya par la main et ils parlèrent plus loin, le temps que ma mère m'apaise...
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Un petit message pour Tomoe
Je fis la connaissance de Tomoe, l'amie Yakue de Papa, de façon très aléatoire. Après les blessantes paroles que mon frère m'avait jeté concernant ma décision, lesquelles m'avaient crevé le cœur et brimé les dernières parcelles de confiance que j'avais en moi pour ma personne, je n'avais pas regardé où je marchais et j'ai foncé droit sur elle. Elle était légèrement plus grande que moi et portait une robe bleu marine Yakue. Ses cheveux étaient attachés en chignon haut, maintenu par un pic.
« Désolée..., m'étais-je excusée, gênée.
- Ce n'est rien. »
Je n'étais plus friande de contact tactile et physique depuis mon agression, mais ce fut si soudain. Je ne la connaissais pas du tout, elle m'a attirée dans ses bras et m'a étreint. J'étais tellement surprise que je n'avais même pas pensé à m'en retirer et à m'enfuir. Il m'arrivait – parfois, rarement – de temps en temps, lors d'un contact rapproché avec une personne que je puisse lire son énergie et en tirer des informations concernant sa vie actuelle et ses vies passées. Et c'est exactement ce qui se passa avec Tomoe. Son énergie était naturellement apaisante et calmait les énergies instables. Je la situai dans le niveau énergétique ''Ange'', un des premiers chœurs angéliques de la Hiérarchie céleste. Les personnes de ce niveau étaient très rares et mon énergie était situé à un niveau au-dessus d'elle, ''Archange''. Je lus son âme et son passé par brides, je reçus des informations auxquelles je n'étais pas censée avoir accès. Cela dura trois secondes maximum, mais pour moi, le temps s'était arrêté. Elle relâcha son étreinte et m'emmena marcher dehors, prendre l'air, en avertissant mes parents d'abord.
« Je m'appelle Tomoe, je suis une amie de ton père, se présenta-t-elle alors que nous marchions dans le petit sentier en forêt.
- Alika...
- C'est un beau nom. Tu sais, ta Maman s'est beaucoup inquiétée face à ton absence.
- ... Je ne pouvais pas aller plus vite...
- Ce n'est pas grave. Tu es ici, avec nous.
- ... Vous avez tout entendu, pas vrai ?
- Malheureusement... je n'arrive toujours pas à croire qu'un gamin de dix ou neuf ans ait pu te jeter de telles choses, c'est horrible. Vraiment horrible.
- Une qui est enfin de mon avis... et pourquoi je parle avec toi, librement alors que je ne te connais pas ?
- Peut-être parce que parler avec une personne que tu ne connais pas, qui ne te connait pas non plus, ne risque pas de te juger et a un regard différent des proches et de tes amis te concernant.
- Tu dégages une bonne énergie, souris-je, gardant le fait que j'avais reçu des informations suite à notre contact physique. Je me sens en confiance avec toi. C'est étrange à dire. »
Tomoe sourit.
« Ce n'était pas le cas avec ta mère, à la première impression.
- Ah ? fis-je mine d'être surprise, connaissant déjà le 'pourquoi'.
- Bref, longue histoire. Tu sais, Alika... je ressens parfaitement ta douleur.
- Ah oui ? »
Cette fois-ci, je tournai mon regard vers elle, continuant de marcher.
« Perdre la personne qu'on a aimé... avoir des abus sexuels... et se faire avorter... je connais tout ça pour l'avoir vécue moi-même. »
Je m'arrêtai et observai Tomoe. Comme je savais déjà tout, je fis la fille innocente.
« Vraiment ? Tu ne me fais pas marcher ?
- Non. Je sais que ça peut sembler être une coïncidence pour toi, mais qui sait, peut-être que nous nous sommes croisées par le destin pour justement se comprendre à ce niveau.
- Peut-être..., sortis-je alors que les paroles de Nao vinrent de nouveau me hanter. Toi, tu ne me trouves pas ''meurtrière'' de faire ça ?
- Pas du tout. Tu n'as pas le choix. Je ne pense pas que tu seras capable d'aimer cet enfant qui est le fruit d'un viol et de cet évènement qui a fait en sorte que tu perdes ta petite-amie... »
Je regardai la neige après ses confessions.
« Qu'as-tu vécu... Tomoe ? osai-je demander, la gorge serrée.
- J'ai été agressée vers l'âge de quatorze ans, par un garçon de mon village Yakue Yashiro. Je suis tombée enceinte suite à cela... j'ai compris alors que j'étais fertile dès ma première fois.
- On t'a aidée, toi aussi ? demandai-je. »
Je regardai encore le sol, triste et compatissante. Elle aussi, le gardien de son agresseur avait pris une pauvre âme errante qui passait par-là et lui avait mis dans le ventre.
« Oui... la chamane de mon village m'a aidée. Elle a été fabuleuse, patiente, compréhensive. Grâce à elle, j'ai pu trouver un cours de vie normal. J'avoue que l'enfant que j'ai viré continue parfois de me hanter et je me demande à quoi aurait ressemblé ma vie si je l'avais gardé... il aurait eu 22 ans cette année.
- Oh...
- Mais j'ai eu peur... je ne voulais pas me retrouver seule avec bébé à ma charge avec un père ignorant, lequel j'aurai caché son identité. J'ai aussi fait ça pour l'honneur de ma famille : elle aurait été dévastée et été la risée du village avec un tel événement. Je ne pouvais pas leur faire subir ça.
- Et... tu penses à lui, à cet événement, à tous les jours ?
- Pas tous les jours. Juste à des moments spécifiques de l'année. Et après, je me dis que c'était mieux que ça se déroule de cette façon. Si j'avais le choix, si on m'avait donné la chance de retourner à cette époque et tout recommencer à zéro, j'aurais toujours choisi la même et seule option possible, sans regret. C'était une poussière d'ange. Et j'ai beaucoup apprise. Je suis devenue plus conciliante avec moi-même, je me suis offert le pardon et l'amour que je méritais de recevoir. »
Ses paroles m'aidèrent à y voir plus clair avec ma décision. Elles m'apaisèrent. J'échappai quelques larmes, lesquelles ne passèrent pas inaperçues à ses yeux.
« Désolée ma belle, je ne voulais pas—
- Ça va, la rassurai-je. Entendre ton récit m'a aidée à y voir plus clair. Et je me sens vraiment moins seule dans tout ça... quel âge as-tu maintenant, Tomoe ?
- J'ai eu 36 en début d'année.
- Tu es donc plus jeune que Papa et Maman.
- Oui.
- Tu m'as dit que tu avais perdu la personne que tu aimais toi aussi— »
Je me coupai net dans mon élan. Soudain, je vis un homme apparaître derrière elle et s'approcher un peu plus. Il avait les traits typiquement Yakue, autant dans ses vêtements qu'à la façon dont ses cheveux étaient attachés.
« Bonjour, me dit-il chaleureusement.
- Bonjour, répondis-je par télépathie.
- Est-ce que tu pourrais dire à ma bien-aimée que je suis là ?
- Hum... oui bien sûre. Que voudriez-vous lui passer comme message ? »
Il projeta son énergie sur moi afin de me donner son message. Je tournai la tête et regardai derrière Tomoe.
« Tomoe ?
- Oui ?
- Tu sais... je sais que je sors du sujet... mais je crois que l'homme qui te suit était, et est, ton fiancé.
- Qui ? Qui me suit ? craignit-elle légèrement. Je ne vois rien...
- Un homme Yakue. Il est devenu ton gardien après sa mort et a continué de veiller sur toi, dis-je en pointa la silhouette de son fiancé.
- Attend... comment le sais-tu ?
- Je vois les esprits, souris-je en avouant le tout. Tout comme mon stupide frère... qui m'a jetée des conneries. Il a dû être au courant de ma grossesse grâce à eux... je ne sais rien de ses connaissances sur le monde des esprits, des gardiens, mais il n'a pas d'affaire à se mêler de ma vie privée.
- Et tu as raison. Je suis là pour t'appuyer et te soutenir. »
Un brin malaisée, elle me posa des questions quant à son fiancé.
« Alors dis-moi... tu dis que mon fiancé est derrière nous ?
- Oui. Il est majoritairement toujours avec toi.
- Connais-tu son nom ? tenta-t-elle, pour me tester. Ce n'est pas que je doute, mais...
- Il s'appelle Kajika, ce qui signifie marcher sans bruit... (j'arquai un sourcil) Il te faisait souvent sursauter, n'est-ce pas ?
- Oui ! éclata-t-elle de rire. J'en suis restée marquée et je suis nerveuse. À chaque fois, je le réprimandais que je ferai une crise cardiaque.
- Il dit que tu l'as déjà assommé avec une poêle en fonte...
- Il faisait noir ce coup-là ! Et... il ne m'avait jamais dit qu'il rentrerait plus tôt ce soir-là, donc j'ai eu peur et ce fut ma seule arme. »
On rit de bon cœur. Apaisée, Tomoe joua avec ses doigts.
« Après m'avoir pardonnée et appris de cet événement, j'ai rencontré Kajika qui s'est fiancé à moi. On allait se marier lorsqu'il est décédé, alors qu'il pêchait avec d'autres de ses confrères à la mer. On ne m'a remis que sa bague, laquelle je porte toujours au cou... mais à force de t'écouter parler, je ne pensais pas que l'amour persistait même après la mort... enfin, oui, mais... est-ce qu'on peut être en couple avec un esprit sans le savoir ? »
J'hochai la tête positivement.
« Dans presque toutes tes vies il était présent, souris-je. Il m'a demandé de te passer le message comme quoi il était toujours à tes côtés. Il ne veut pas que tu te bloques d'aimer quelqu'un d'autre dit de ''vivants'', mais que bien sûre, tu resteras à jamais sienne. Que tu es à lui, juste à lui... il a une requête pour moi.
- Une requête ?
- ... Je ne fais plus autant de canalisation qu'avant, mais je vais le laisser prendre possession de mon corps. Il se peut que ma voix change, mais c'est normal... est-ce que tu le veux ?
- Oui. »
Je fis signe à son fiancé d'approcher et il entra dans mon corps. Moi, spectatrice, je l'observai dans les moindre faits et gestes, attendrie. Il l'attira dans ses bras et la serra très fort contre lui en humant son odeur, une main dans ses cheveux.
« ... c'est exactement comme il faisait, murmura Tomoe. Ça fait étrange...
- Ça me fait étrange aussi, sourit-il.
- Kaji... ka ?
- C'est bien moi. »
Il se sépara un moment. Ils discutèrent un long moment, de tout ce qu'ils n'avaient pas pu s'échanger avant ce jour, apaisant le vide béant du cœur de Tomoe. À la fin, Kajika termina sur ce point :
« Je ne vais pas abuser des capacités médiumniques d'Alika, mais sache que même si tu ne me vois pas, je serai toujours à tes côtés... sans corps physique. J'entends tes paroles et tu entends les miennes par télépathie.
- Alors... la petite voix que je pensais entendre venir de moi... c'était toi ?
- Majoritairement, à très bientôt Beauté. »
Avec mon corps, il l'embrassa délicatement sur les lèvres. Il se retira lentement et me laissa reprendre possession de mon corps. Je virai rouge pivoine. Tomoe me demanda ce que j'avais.
« Alika, tu es rouge, fais-tu de la fièvre ?
- Non, couinai-je, encore gênée. Ney... ça ne t'a pas fait étrange de m'embrasser sur les lèvres alors que Kajika avait possession de mon corps ? Je suis une femme après tout...
- Ne t'en fais pas, sourit-elle. Je n'y avais pas du tout pensé sur le coup. »
Cet événement et ces confessions me rapprochèrent un peu plus de Tomoe durant notre séjour à la Grotte.
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La porte fermée aux esprits et don bloqué
» J'écris en ce moment alors que Grand-Mère vient tout juste de fermer, à moi et à mon frère, la porte à notre don le temps qu'on grandisse un peu. En général, dès qu'un don comme le nôtre se referme, il ne peut plus s'ouvrir. Mais dans notre cas, à mon frère et à moi, nous sommes capables de le réveiller à nouveau. En ce moment, c'est comme si un sceau était apposé sur mon troisième œil. En gros, j'ai fermé les portes parce que je ne voulais plus voir Amaya ni que d'autres esprits étrangers pénètrent ma maison à l'exception des esprits familiers que j'avais l'habitude de côtoyer. Je ne vois plus Jiguro, je ne vois plus Hana. Je sais cependant qu'ils sont là, mais je ne sais pas où. Je me sens aveugle...
» Balsa arrêta sa lecture à nouveau. Elle tomba sur la page qui contenait la lettre pliée en trois qu'Alika avait rédigé avant sa tentative de suicide. Elle soupira, pensant que le moment était venu pour la lire. Le cœur battant, Balsa ouvrit la lettre et osa lire.
« Je ne sais plus où j'en suis rendue dans ma vie présentement. Je veux dire... dans cette vie-ci. Je ne vois plus les esprits, qui étaient une part de moi et un des piliers qui me maintenaient la tête hors de l'eau avec Maman et Chagum.
J'ai pris du temps à réfléchir à ce que je vais faire prochainement, depuis mon viol en fait. La corde est déjà prête. Je n'ai rien à légué à personne, sauf peut-être ma lance à ma mère en souvenir de moi et mes vêtements à ma petite sœur Motoko... j'ai tellement de souffrance dans cette vie-ci, je pense que c'est mieux pour moi de mourir maintenant et trouver une seconde réincarnation, ou plutôt, une nouvelle réincarnation. Le monde des esprits est le monde auquel j'appartiens. Là-bas, je vais retrouver tous mes amis esprits, Hana, Jiguro, peut-être même Amaya... qui sait ?
Ma famille, je l'adore. Sauf peut-être Nao un peu moins... mais ils étaient ma famille en ce moment, dans cette vie-ci. Je ne trouverai sans doute jamais d'autre Maman comme celle que je détiens présentement, car je l'aime beaucoup. Maman a déjà été ma fille dans une vie antérieure, ma petite sœur également... nous avons toujours été ensembles. Quand elle va mourir, je serai là pour l'accueillir. On restera toujours ensembles malgré la réincarnation, malgré la mort. Rien ne pourra nous séparer. Tout comme Chagum. Chagum et moi, bien que ça ne paraisse pas, nous nous sommes également côtoyer lors de plusieurs vies ensembles. Mais nous ne sommes jamais sortis ensembles, nous n'avons jamais pu en fait... Peut-être dans la prochaine vie qui nous attend nous pourrions enfin ? Je m'excuse auprès de ma mère, je lui ai causé tellement de tort avec ma dépression. Bientôt, je ne dérangerai plus personne...
Adieu, à tous ceux que j'ai aimé. Je veillerai toujours sur vous. »
Balsa arrêta de lire et se remit à pleurer. Alika avait écrit ça à ses dix-neuf ans, et elle avait aujourd'hui vingt ans. Elle était toujours en vie, à Kanbal sous les soins de sa Tante Yuka. Tanda l'entendit pleurer et monta au second étage.
« Ma chérie ? Que se passe-t-il ? Tu sembles toute agitée depuis aujourd'hui... je me demande ce que tu as, je suis inquiet à ton sujet... »
Il vint s'asseoir à ses côtés et caressa son dos avant de voir le journal ouvert et la lettre.
« J'ai osé, avoua Balsa. J'ai osé lire la lettre qu'elle a écrit la veille de sa tentative de suicide qui a échoué... il y a un an...
- Maintenant, elle est entre bonne main. Ta Tante s'en occupe à Kanbal.
- Je sais... mais je lis tellement de souffrance entre ces lignes, renifla-t-elle.
- Tu me permets de la lire ? »
Elle lui tendit la feuille et après quelques minutes, les mains de Tanda tremblèrent de même de ses lèvres. Ses yeux étaient larmoyants. Il prit Balsa dans ses bras et ils pleurèrent ensembles de savoir qu'ils étaient chanceux de voir qu'elle était, malgré tout, toujours en vie.
« Alors... nous nous sommes tous côtoyer dans une vie antérieure, comprit-il en séchant ses larmes.
- Oui... et Alika est toujours vivante, avec nous. Et d'une façon, elle reste liée à moi à chaque vie.
- Quand on va mourir de vieillesse, on reviendra au temps où nous étions au mieux de notre forme, déclara Tanda. Et on va veiller Alika et Chagum dans leur prochaine vie antérieure, qu'en penses-tu ?
- ... Oui, pourquoi pas. J'ai presque fini ma lecture.
- Je peux lire avec toi ?
- Oui, bien sûr. Tu pourras même relire son journal en entier pour mieux comprendre. »
Ils se couchèrent dans le lit et lurent les dernières pages.
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Le dernier mot
» J'ai manqué ma tentative de suicide... devant ma mère en plus ! Je voulais tellement lui épargner ces souffrances, cette vision de moi en train de m'enlever la vie, cette souffrance inutile ! Je suis pourtant sûre d'avoir bien attaché la corde... la seule explication que je trouve : Amaya, Jiguro ou même Hana ont osé détacher la corde à temps avant que je ne me pende. Je vaux tellement peu sur terre, peut-être même que le monde des esprits ne veut pas de moi... du moins, pas encore... Tout le monde a des ailes, les positifs c'est blanc, les neutres, gris, et les négatifs, noir. Savez-vous que si je m'étais suicidée, on m'aurait arraché les ailes ? Je pense qu'Hana ne désirait pas ce destin pour une médium comme moi, mais rendue à ce stade, je finis juste par m'en ficher...
Maman m'a enfin dit qu'on allait partir à Kanbal pour une thérapie. J'ai très hâte d'y être, j'en ai marre et je pense juste au suicide chaque jour. Ça m'obsède... je me suis automutilée pour me soulager, mais ce n'est jamais assez...
Je m'adresse désormais aux personnes qui lisent ces mots, ces phrases, ce journal. Vous savez... si maintenant que vous m'avez lu vous croyez à la réincarnation, je reste persuadée que Chagum, ma Maman, mon père, Jiguro, Karuna, Hana, Amaya et moi allons se retrouver dans une autre vie, un autre lieu, une autre époque, un autre contexte. Qui sait ? Peut-être que Chagum va être plus qu'un ami, peut-être serai-je sa fille, ou sa petite-amie – enfin. Peut-être que Maman deviendra aussi un ange gardien, ou qu'elle sera ma grande sœur dans une autre vie avec comme petit-ami mon père encore... le futur reste un mystère pour nous, les vivants, mais également pour les esprits. Malheureusement, si je renais, je ne me souviendrai plus de cette vie-ci, je n'aurai que des brides, des souvenirs très vagues d'une vie que j'ai connu, que j'ai vécu, mais qui ne m'appartiendra plus. Mon don que j'ai depuis ma toute première incarnation. Je crois que je suis faite pour rester avec ça...
» Ils terminèrent leur lecture. Désormais, ils savaient qu'ils n'allaient pas se perdre de vue. Au mieux, ils allaient se retrouver ailleurs, dans un autre contexte, dans une autre époque.
« Tanda ?
- Oui ?
- ... Crois-tu qu'Alika éprouvait des sentiments amoureux pour Chagum dans cette vie-ci ?
- C'est étrange, mais je trouve qu'ils s'aimaient comme un frère et une sœur. Après, je ne sais pas leur point de vue à eux. »
Ils se levèrent pour se dégourdir les jambes et Balsa reposa soigneusement le journal de sa fille sur une étagère haute, hors de la vue des enfants. Elle conserverait les informations du monde spirituel pour elle-même, même si elle savait que c'était égoïste de sa part. Balsa comprenait mieux le monde spirituel dans lequel avait tant baigné Nao et Alika depuis leur plus tendre enfance. Elle comprenait mieux leurs actions. Elle inspira une grande goulée d'air frais en sortant hors du refuge et ferma les yeux et pria.
Merci Kasem, Merci Jiguro. J'espère qu'Alika va bien à Kanbal. Esprits, continuez de veiller sur elle.
