Le Warp est indéchiffrable pour les mortels, quoique la plupart des démons ne le comprennent pas totalement non plus. L'immaterium et le materium sont inextricablement liés, au point que la chronologie du premier ne peut pas contrarier celle du second. Vous ne remonterez jamais le temps en utilisant le Warp, car ce qui se produit dans le monde matériel aura toujours l'ascendant. Toutefois le domaine du chaos est tout sauf rigide. Demain, l'humanité apparaîtra sur sa planète natale et, simultanément, l'Hérésie d'Horus se terminera. Ce qui peut avoir lieu se déclenche constamment, encore et encore. Alors, sur quoi tomberez-vous en quelques mètres de marche ? Un magicien primitif arrivant d'une époque perdue? Un démon oublié ? Allez savoir !

Rien ne bouge dans une direction qu'on saurait prédire. Le destin et les prophéties ne sont que de stupides illusions. Les Ducs du Changement donnent simplement l'impulsion nécessaire pour que ces choses deviennent réalité, voilà tout. La moindre créature est, petit à petit, dévorée par la tapisserie de Tzeentch. Un ouvrage qui, tel l'immaterium, n'est pas fixe et n'aura jamais vraiment la forme que son créateur aimerait atteindre.

Paxitixap chemine sur le territoire de son maître depuis déjà quelques millénaires... ou quelques secondes, selon la façon dont on voit les choses. Il grimpe d'abord sur une colline en mercure solide, avant de redescendre dans une cuvette couverte de cristaux barbelés. Juste un instant plus tard, le voici à l'intérieur d'un château en verre jaune et brun, où la gravité change au moindre pas. Le moment suivant, il arpente une galerie de tableaux exposant les visages terrorisés d'un millier de gouverneurs planétaires. Telle est l'absurdité du labyrinthe de cristal.

Le Duc occupe son temps en discutant avec l'horreur rose à sa ceinture. Une créature certes stupide, mais prompte à réagir aux conversations avec joie. Sa compagnie est agréable quand on voyage. La forteresse impossible est visible à l'horizon. Aucun démon majeur de Tzeentch ne peut l'ignorer, car elle est semblable à une balise qui guide dans le domaine du changement. Vous n'avez qu'à le vouloir pour qu'elle apparaisse aussi clairement qu'un phare dans la nuit. Cela précisé, gardez-vous surtout d'y entrer : rares sont les élus qui sont autorisés à en revenir.

Tzeentch est paradoxal, comme les autres dieux du chaos. Il incarne le changement, les cauchemars, les mensonges, les complots, les secrets, les superstitions et la manipulation. Pourtant, c'est aussi le protecteur de l'intelligence, de la conscience, de la morale, de la vérité, de la connaissance, de l'espoir, des rêves, de la magie et de l'ambition. Tous, y compris le « divin » Empereur de l'humanité, se tournent vers lui chaque fois qu'ils espèrent quelque chose. En cela ils le nourrissent et, dès qu'un changement quelconque émerge de leur volonté, accroissent même sa puissance !

L'univers matériel s'avère aussi changeant que le chaos, ce dernier n'étant rien de plus qu'un reflet. Seulement, ce qui différencie le monde « réel » de sa contrepartie tient au fait qu'il respecte des principes qui vont au-delà des croyances de l'être pensant, là où l'immaterium est l'esclave de la volonté. Les zélotes de l'Architecte du Destin, tel que Tzeentch est souvent surnommé, clament haut et fort qu'on doit donc le considérer comme le Dieu suprême du Warp, puisqu'il personnifie son principe fondamental : l'esprit. Ce serait, en conséquence, le premier et le plus grand des dieux, car sans lui toute conscience s'éteindrait, conduisant au passage l'immaterium vers l'anéantissement. Ce n'est cependant pas si simple car, dans le chaos, rien n'a de chronologie ni de valeur. Tous les dieux sont arrivés en premier et tous sont au-dessus de leurs rivaux.

Paxitixap atteint une jungle où des arbres en émeraude ne cessent de grandir puis de rapetisser, encore et encore. Les animaux de rubis y rajeunissent jusqu'à redevenir des enfants, avant de vieillir à nouveau. Une façon amusante d'acquérir l'immortalité, qui correspond bien à l'humour de Tzeentch ! Peu le savent, même chez ses favoris, mais l'Architecte du Destin est aussi prodigue que Nurgles, le père des épidémies. Soyez prudent, néanmoins, car le seigneur des complots privilégie toujours sa propre interprétation.

Vous voulez une richesse immense ? Selon les circonstances, il verra dans votre poids en bois, en eau ou en sucre une fortune indécente. Tout n'est qu'opinion, pour le chaos. Vous rêvez d'immortalité ? Malheureux ! Il ne faut jamais prononcer un tel souhait ! Ignorez-vous donc qu'il existe une infinité de solutions pour échapper à la mort ? Or, nombreuses sont celles qui peuvent vous faire regretter le repos éternel. Les idiots qui s'imaginent astucieux en faisant ce vœu remplissent le labyrinthe. Ils servent de décoration. Paxitixap passe justement devant l'un d'entre-eux, l'ultime représentant d'une espèce disparue, qui revivra la dernière seconde de sa vie pour toujours. Son désir a donc été exaucé. L'Architecte du Destin n'est-il pas généreux ?

Le Duc sort enfin de la forêt, débouchant aux pieds d'un amphithéâtre à l'architecture absurde. Son périple se termine. Le voilà arrivé sur le lieu de la conférence ! Les démons entrent dans la bâtisse par milliers. Une armée de Tzaangors, des créatures mi-bêtes mi-oiseaux, observent depuis les gouttières. Ils protègent l'endroit au moins autant qu'ils en sont prisonniers. Ce sont les plus agressifs des serviteurs de Tzeentch. Leur immense intelligence en fait de redoutables guerriers, même s'ils ne descendent que rarement dans le monde matériel. Ils ne vivent que pour deux choses : d'abord servir l'Architecte du Destin afin d'être récompensés en retour par de nouvelles mutations, ensuite accumuler le maximum de connaissances possibles. Le savoir est comme leur nourriture. Ils la chassent tels des rapaces.

Leur rivalité avec les sanguinaires de Khorne est légendaire. Elle dure depuis l'éternité. Ils opposent une constante fourberie à la brutalité aveugle des serviteurs du Dieu Sanglant. Leurs armes et armures mutent en permanence. La majorité sait utiliser tous les outils, presque d'instinct. Il n'est donc pas rare d'en voir avec des fusils à impulsion T'au, des pistolets shuriken Aeldari, des éclateurs de Commorragh ou même des bolters lourds de l'Astra Militarum. Ils aiment « modifier » ces acquisitions, jusqu'à ce qu'elles finissent inutilisables. La moindre transformation est bonne à prendre aux yeux d'un démon de Tzeentch, même lorsqu'elle devient délétère.

Les Ducs du Changement entrent par une même porte. La plus grande. Ils sont l'attraction principale, après tout. Les grands démons discutent comme de vieux amis, camouflant leurs inimitiés sous une montagne de faux-semblants. Paxitixap évite généralement de socialiser. Dire que ses « collègues » ne l'apprécient pas serait un doux euphémisme. Il préfère plutôt observer silencieusement le décor. Tous les matériaux se transforment à chaque instant. Les colonnades étaient en marbre il y a une seconde. Désormais, elles sont en jade. Dans un moment, ce sera peut-être de l'ivoire tyranide ou même du diamant. Inutile de mémoriser le plan des lieux. Comme le reste du labyrinthe de cristal, tout se transforme au gré des envies de Tzeentch. C'est pourquoi personne n'est vraiment pressé d'entrer : ici, les couloirs peuvent vous perdre par caprice. Gardez vos voisins en vue.

Les murs se couvrent de bouches et de globes oculaires. Ils jaugent chaque passant et lui posent des questions tortueuses. Ceux qui ne répondent pas sont transportés à l'autre bout du labyrinthe, où ils vont devoir refaire le chemin, déclenchant l'hilarité générale au passage. Ceux qui ont le malheur de s'arrêter ne serait-ce qu'un instant pour répondre finiront dans une boucle temporelle qui pourrait bien durer des millénaires. Une légion d'horreurs roses et bleues se pressent aux pieds des Ducs. Leur chant glorifie l'espoir, notamment sa tendance à nourrir l'ambition. Quelques démons plus évolués se joignent à la chorale avec entrain. Les tambours des Tzaangors se mettent à battre bruyamment. Tout un orchestre désaccordé, aux mélodies aussi horribles que sublimes, accompagne cette fête improvisée.

Paxitixap arrive à l'intérieur de l'amphithéâtre. Il a été légèrement ralenti parce que Verthek'Palatax, le flamboyant protecteur de Steklos, voulait frimer auprès de ses subordonnés. Cet idiot s'est laissé distraire un instant par sa vantardise. Une question lui est passée sous le nez et il fut projeté en dehors du bâtiment plus vite que Khorne ne lance les buveurs de sangs qui le trahissent ! Par chance, l'incident était drôle, alors peu importe le retard. Une cacophonie s'élève. Les Ducs du Changement parlent toujours tous en même temps. Ils hurlent, ricanent, croassent et caquettent. L'oreille s'habitue vite et on peut entendre dans ce terrifiant concert un débat amical entre connaissances de longue date. Cela dit, tout dépend évidemment si votre définition du mot « amical » est tolérante ou non.

Le Duc part s'installer à sa place. Il n'a pas besoin qu'on lui explique où elle est, car un serviteur du changement sait dans quelle direction aller chaque fois qu'il le faut. L'Architecte du Destin s'en assure. Vous atteindrez inévitablement votre objectif, au prix d'une centaine de détours. Le démon remarque du coin de l'œil la présence d'un illustre collègue : Kairos, le Tisseur de Destins. Un Duc bicéphale, capable de discerner tous les avenirs et l'ensemble du passé, mais aveugle au présent. L'Oracle préféré de Tzeentch, auprès duquel même les autres dieux viennent parfois chercher des conseils. Sa présence signifie une chose : l'Architecte préside en personne cette assemblée !

Au cœur de l'amphithéâtre s'élève une pyramide d'horreurs bleues. Elle s'agite désespérément pour donner et reprendre la parole aux invités. Son action est vaine, car ils l'ignorent tous. Sur sa gauche on aperçoit une boîte en métal sombre, à l'intérieur duquel se trouve certainement l'observateur de Nurgle, un Grand Immonde sélectionné par son maître pour l'informer de ce qui se dit. Le seigneur du changement et le seigneur des épidémies se haïssent ouvertement, certes, mais ils entretiennent leurs relations diplomatiques. Paxitixap s'installe à sa place. Son voisin est planté dans le sol par le bec et tourne comme une toupie. C'est... fascinant. Au moment où le démon pose finalement son bâton, un silence lugubre tombe. Ses voisins ont arrêté de parler. Les démons tournent leur regard vers lui :

« J'ai quelque chose sur la figure ? » Demande-t-il, modifiant la forme de son bec pour en faire une copie du visage de Roboute Guilliman.

Son voisin ricane, tandis que Kairos fixe ses yeux sur le Duc du Changement.

« Voilà l'invité d'honneur ! Levez-vous, Paxitixap'nan'Letiritel ! Discutons de vos contributions à notre grande cause. » Chante un chœur de voix tombant du ciel. Le voici, Tzeentch !

C'est toujours ainsi que commence le jugement d'un démon majeur. S'il échoue à justifier ses actes, l'inévitable issue sera l'annihilation totale. Le Duc du Changement sourit : il ne pouvait rêver d'un meilleur moyen de tuer l'ennui.