Une exclamation lui échappant, Loz écarquille les yeux. C'est la première fois qu'il voit des arbres comme ceux-là ! Il se retient toutefois de partager son émerveillement avec ses frères, certain que Yazoo se moquerait de lui. D'accord, ils ne sont pas en vie depuis très longtemps, mais quand même ! Il a eu tout le temps d'en voir, des arbres, et vraiment, ceux-là, ils ne sont pas comme les autres !

À sa droite, Yazoo roule en silence. Les cheveux balayés par la vitesse de leur course, celui-ci semble à peine prêter attention à leur nouvel environnement.

Installée et attachée tant bien que mal à l'arrière de sa moto, Elena est peine à consciente et c'est tout juste si ses traits se crispent, quand, parfois, à cause de la route accidentée, le véhicule qui la transporte est pris de secousses.

Avec une moue, Loz revient aux arbres. La nuit est tombée et, tout autour d'eux, les troncs aux branches nues luisent d'une lueur blanchâtre, presque aveuglante. Kadaj, qui roule en tête, a lui aussi levé le nez en direction de ceux-ci et aux frémissements de ses épaules, Loz devine qu'il est en train de rire.

Il leur faut encore plusieurs minutes de route avant d'atteindre finalement un point d'eau près duquel ils font halte. Et face à eux, un coquillage blanc, immense, donnant l'impression qu'ils viennent d'atteindre un monde de géants.

Ses frères coupent tout juste le contact de leur véhicule que Kadaj met déjà pied à terre. Il s'approche jusqu'au bassin, courbe le dos dans sa direction et y surprend le reflet d'un adolescent au regard enfiévré. Quand il se redresse, c'est pour écarter les bras et annoncer :

— Nous sommes arrivés !

Derrière lui, Loz et Yazoo échangent un regard. Puis le premier questionne :

— Où ça ?

Kadaj se tourne vers eux et, comme souvent, il semble au bord de la rupture. Son excitation est palpable et ses frères savent que, quand il est dans cet état, ses émotions tendent à le submerger complètement; rendant ses changements d'humeurs aussi brutaux que déroutants.

— Chez nous.

Puis son sourire s'élargit et il ajoute :

— C'est ici que nous nous installerons jusqu'à ce que nous ayons retrouvé maman.

— Mais pourquoi ici en particulier ? s'enquiert Yazoo en descendant de son véhicule.

Kadaj incline la tête sur le côté. Met quelques secondes à lui répondre.

— Parce que maman nous a guidés jusqu'ici… oui, elle m'a guidé tout le long du trajet. Elle voulait que nous trouvions cet endroit.

Loz opine du chef, comme si tout ça faisait sens. Yazoo, lui, se contente de hausser les épaules et tourne les yeux en direction d'Elena. L'autre Turk est attaché à l'arrière de la moto de Loz et n'a pas meilleure allure que sa collègue. Leurs vêtements sont sales, déchirés par endroits, la peau de leur visage est tuméfiée, au point qu'il est difficile de les reconnaître. Du sang séché est venu souder l'un des yeux de Tseng, qui laisse en cet instant entendre un grognement.

— Et eux, qu'est-ce qu'on est censés en faire ?

De son avis, ce sont plus des boulets qu'autre chose et il y a un moment qu'ils auraient dû s'en débarrasser. D'autant que maintenant qu'ils sont plus morts que vifs, ils ont à peu près cessé d'être distrayants et Yazoo n'aime pas perdre son temps avec des jouets cassés.

— Fais-en ce que tu veux, lui répond Kadaj. Il semble, de toute façon, que nous ne tirerons plus rien de ces deux-là.

Surtout qu'aucun des deux ne s'est vraiment montré bavard jusqu'à présent et pourtant, ils se sont donné du mal pour les rendre plus dociles.

Yazoo opine du chef et sent un petit sourire lui monter aux lèvres. Loz laisse entendre un hoquet et c'est d'une voix plaintive qu'il demande :

— Moi aussi, 'daj ? Est-ce que moi aussi, je peux m'en occuper ?

— Non, toi, tu viens avec moi. (Et comme la lèvre de Loz se retrousse en une moue déçue, il ajoute :) Il y aura bien d'autres occasions de t'amuser. Oui, je crois qu'on va vraiment beaucoup s'amuser dans les jours à venir.

Disant cela, il a levé les yeux au ciel et son sourire s'est fait étrange, presque inquiétant. L'instant d'après, il retrouve un air plus grave et fait signe à Loz de le suivre. Avec un grognement, celui-ci daigne finalement mettre pied à terre et lui emboîte le pas après avoir adressé un dernier regard envieux à Yazoo.

Resté seul avec les deux Turks, Yazoo laisse son regard voler de l'un à l'autre.

— Au moins, dit-il en venant détacher Elena, j'espère que vous êtes capables de m'amuser encore un peu.

C'est à peine si la jeune femme parvient à pousser un gémissement, alors qu'il la fait tomber à terre. Bien trop affaiblie, elle n'a même plus la force d'ouvrir les yeux, ni même de se maintenir en état de conscience. Le même sort est réservé à Tseng, qui grogne. Celui-là, au moins, semble avoir encore quelques ressources, aussi Yazoo vient-il le frapper de sa chaussure.

— Peut-être que je devrais vous débarrasser de vos liens et vous laisser un peu d'avance… est-ce que les petites souris pensent être encore capables de courir ?

Pour seule réponse, Tseng parvient à entrouvrir son œil valide. Et celui-ci, en cet instant, brille d'un tel mépris que Yazoo ne peut retenir un rire de gorge.

— Ne me regarde pas comme ça. Je vous laisse une chance de vous en sortir, après tout…

Mais il comprend très vite qu'il va devoir faire un trait sur cette distraction. La femme ne semble vraiment pas en état de se déplacer, quant à l'autre, s'il le croit capable de se redresser, il ne le voit pas faire trois mètres avant de s'écrouler à nouveau. Non, tout ce qu'ils lui réservent, c'est une chasse bien trop facile et donc frustrante.

Un soupir déçu lui échappe.

— Dommage…

Là-dessus, il tire Velvet Nightmare de son holster. S'il ne peut pas jouer comme il le souhaite avec ces deux-là, alors autant en finir rapidement avec eux. D'autant que comme Kadaj l'a dit, ils auront bien d'autres occasions de s'amuser dans les jours à venir.

Mais alors que son doigt se crispe sur la détente, prêt à abattre Tseng d'une balle dans la tête, un coup de feu éclate et l'oblige à faire un bond sur le côté pour éviter l'attaque. Son regard fouillant déjà les alentours à la recherche de son agresseur, il n'a que le temps de repérer un mouvement du côté des arbres face à lui que l'autre le prend de nouveau pour cible.

Comme il s'écarte sur le côté, une balle le frôle et vient rayer la peinture de sa moto. Sur ses lèvres, un sourire est apparu. De pure excitation.

Et moi qui commençais à m'ennuyer !

Oui, on peut vraiment dire que cet imbécile, qui qu'il soit, tombe à pic.

C'est à son tour de faire feu et, en quelques bonds, il a déjà rejoint les arbres les plus proches. Se dissimule derrière l'un d'eux, comme d'autres tirs manquent de l'atteindre, puis sort de derrière sa cachette, Velvet Nightmare braquée devant lui.

L'échange de coups de feu se poursuivant, il croit enfin repérer sa cible, perchée en haut d'un arbre – forme indistincte emmitouflée dans ce qui semble être une cape rouge. Un rire échappe à Yazoo, qui appuie sur la gâchette et manque l'autre de peu, celui-ci disparaissant à nouveau de sa vue.

Prenant son élan, l'Incarné se retrouve bientôt accroupi sur une branche qui ploie faiblement sous son poids.

Tous les sens en alerte, il cherche à repérer sa proie, mais n'obtient en réponse que le silence. Ses sourcils clairsemés se froncent et, après près d'une minute dans cette position, à attendre le moindre craquement, le moindre froissement de tissu qui pourrait le mettre sur la piste de celui qu'il recherche, il laisse entendre un soupir déçu.

Il ignore toujours qui était ce type, mais il semble que celui-ci se soit dégonflé.

Aaaah… à croire qu'ils ont tous décidé de me décevoir aujourd'hui…

Après quelques secondes d'attente supplémentaires, il décide finalement de quitter son perchoir. Il a laissé s'échapper une proie intéressant, mais il a toujours les deux autres sur lesquels se défouler. Sur lesquels, surtout, passer la frustration qui l'habite complètement à présent.

Néanmoins, quand il rejoint le lieu où il les a laissés, les Turks se sont volatilisés. Leurs liens ont été tranchés et abandonnés près des motos, un peu de sang souille encore le sol, mais c'est à peu près tout ce qu'il en reste.

Il n'a aucun mal à comprendre qu'il vient de se faire avoir. Que son agresseur l'a éloigné de ces imbéciles pour lui permettre, à lui, ou à l'un de ses complices, de les sauver.

Est-ce que je suis censé leur courir après ?

Épuisé par avance, il incline la tête sur le côté, certain d'avoir à faire à un malin, à quelqu'un qui doit certainement connaître les lieux comme sa poche et qu'il aura donc du mal à les retrouver.

Quelle plaie… !

Il hésite, se tourne en direction des arbres dans son dos, avant de reconnaître qu'il n'arrivera à rien tout seul. Il décide donc d'aller chercher ses frères en renfort, déjà persuadé qu'une fois qu'il sera mis au courant, Kadaj va entrer dans une colère noire…