— Vous trois…
Les enfants tournent la tête en direction de l'homme qui vient vers eux. Assis sur un escalier extérieur, ils se crispent, comme un soupçon d'inquiétude les visite. L'individu est grand, habillé de noir des pieds à la tête. De longs cheveux gris, qui encadrent un visage aux traits androgynes, et des yeux verts dont l'étrangeté leur fait froid dans le dos.
— Je vois que vous êtes malades.
Et avant qu'ils ne puissent lui répondre, il s'accroupit à leur hauteur; observe, avec un demi-sourire, les géostigmates qui défigurent le garçon devant lui.
Intimidé par ce regard fixe et dans lequel il ne découvre pas beaucoup de compassion, le gamin recule et vient se serrer contre le garçon près de lui – qui paraît un peu plus âgé.
— Qui t'es, toi ? lance ce dernier. Qu'est-ce que tu nous veux ?
Et sur son visage, une expression de petit dur, mais que trahissent les tremblements qui se sont emparés de ses mains.
En leur compagnie, une petite fille qui porte des couettes. Dans ses bras, une peluche Mog qui a vu des jours meilleurs et qu'elle serre contre elle d'un air soucieux. Venant croiser le regard du plus âgé, Yazoo répond :
— Je sais que vous souffrez. Mais on peut vous soigner… !
Et disant cela, il tend une main en direction du premier garçon; veut toucher sa joue poisseuse de géostigmate, mais celui-ci a un mouvement de recul.
— Hé, le touche pas !
Le plus âgé serre à présent les poings, comme s'il était prêt à se battre contre cet adulte un peu trop louche. Son ami, par contre, n'en mène plus large du tout et tente vainement de se dissimuler derrière lui.
Yazoo laisse entendre un bruit de gorge. À voir l'allure de ce trio, leurs joues sales et leurs vêtements qui auraient grand besoin d'un passage en machine, il est clair qu'il s'agit d'orphelins contraints de vivre à la rue. On en rencontre de plus en plus, à travers le monde, mais aucune ville ne peut égaler Edge à ce sujet. Des gosses dont personne ne veut, que l'on chasse d'un peu partout, parce qu'ils sont porteurs de ce mal que l'on imagine encore trop souvent contagieux.
— On peut vous soigner, répète Yazoo et, cette fois, il parvient à attraper la main du plus âgé, qui glapit. Moi et mes frères, on peut faire quelque chose pour vous.
— Lâche-moi ! hurle le gamin.
Seulement, il a beau se débattre, l'adulte face à lui est bien trop fort pour qu'il puisse espérer faire quoi que ce soit contre. L'autre garçon pousse un cri et, tout en se reculant sur les fesses, commence à pleurer. La petite fille, elle, s'est jetée sur ses pieds et lance des regards paniqués autour d'elle – espérant trouver quelqu'un susceptible de les aider.
Malheureusement, l'endroit est plutôt calme et les quelques passants, un peu plus loin, qui tournent leurs yeux dans leur direction ne semblent pas décidés à se mêler de ce qui ne les concerne pas.
— Calme-toi, reprend Yazoo. Laisse-moi te prouver que je ne suis pas en train de me moquer de vous.
De son autre main, il vient appuyer contre le géostigmate qui balafre la main du garçon. Celui-ci pousse une exclamation, qui se transforme en gémissement comme une douleur lui remonte le long du bras. Brève, heureusement, et alors qu'elle s'éteint, Yazoo le relâche pour ajouter :
— Tu vois ? Disparu.
Face à lui, le gamin se masse la main, toute bravade envolée pour laisser place à la terreur. C'est d'ailleurs la petite fille qui, la première, remarque le changement survenu :
— Ta main ! Regarde ta main !
Comme il s'exécute, un hoquet de surprise lui échappe. Car là où s'étalait auparavant un géostigmate, il n'y a plus qu'une peau un peu sale, mais indubitablement saine. Les yeux écarquillés, il la lève devant lui, la tourne et la retourne, afin de s'assurer qu'il n'est pas victime d'une hallucination. Le plus jeune, les joues encore ruisselantes et le nez morveux, s'approche pour l'agripper par la manche et laisse entendre une exclamation.
— Il y est plus ! Il t'a guéri ! (Puis se tournant vers Yazoo, qui les observe en silence, il lui tend ses petites mains – dont l'une porte également le mal.) Moi aussi, moi aussi ! Moi aussi je veux être guéri !
Mais plutôt que de les lui saisir, Yazoo se contente de sourire doucement. La tête inclinée sur le côté, il dit :
— Je ne peux pas complètement vous guérir tout seul. Je ne suis pas assez fort pour ça. Mais mon frère, lui, le peut. (Puis, se redressant, il désigne du menton la sortie de la ruelle.) J'ai garé mon camion un peu plus loin. Si vous me rejoignez, je pourrai vous conduire à lui.
Et comme les enfants se concertent, de nouveau inquiets, il ajoute :
— Je ne reste pas longtemps en ville, alors ne tardez pas trop à vous décider.
— Est-ce que…, commence le plus jeune, d'une toute petite voix. Est-ce qu'on peut emmener d'autres enfants avec nous ?
— On a plein d'amis en ville qui sont malades eux aussi, ajoute la petite fille.
— Bien sûr, approuve Yazoo. Vous n'avez qu'à aller les chercher : je vous attendrai à côté de mon véhicule.
Les enfants s'entre-regardent une dernière fois, mais il ne fait aucun doute qu'il a déjà gagné. La crainte de laisser s'échapper cette opportunité de voir leur maladie disparaître est la plus forte et, finalement, ils le quittent en promettant de le rejoindre rapidement.
Yazoo les regarde s'éloigner; s'attarde en particulier sur le géostigmate apparu dans la nuque du plus âgé. Un petit sourire lui monte aux lèvres et il se détourne pour marcher en direction de la sortie de la ruelle, quand il sent son téléphone vibrer à l'intérieur de sa combinaison.
Comme il le sort et consulte le message que vient de lui envoyer Kadaj, son sourire s'élargit.
On dirait que notre grand frère va avoir besoin d'une bonne correction…
Puis il compose le numéro de Loz et porte son portable à son oreille. Un petit rire lui échappe, comme la voix de son frère se fait entendre.
— Est-ce que tu es en train de pleurer ?
