Après quelques jours d'adaptations et d'évaluation de notre nouvelle situation, on a fini par s'apprivoiser et se découvrir des goûts musicaux communs, on a donc mis en place notre organisation pour travailler en harmonie de façon productive.
On a mis en place une playlist commune sur un PC relié à un système son remplissant l'espace sonore du bureau et on se partage un morceau de cloud pour se partager nos fichiers, ainsi qu'une to-do list. Laurent est beaucoup plus sociable que moi et préfère avoir la main sur tout, donc je le laisse sans aucun souci gérer les contacts avec le manager du groupe Hallucystérie, pendant que je bosse dans mon coin. On se demande parfois nos avis sur nos travaux, ses retours sont des mines de savoirs que j'exploite avec plaisir. Il a de son côté l'air ravi de partager ses bottes secrètes et fait preuve d'enthousiasme pour prendre du temps pendant nos pauses pour m'expliquer ce qui m'échappe autant dans le monde de la musique que dans le monde du graphisme. Si je parle souvent travaille avec mes collègues, je ne parle jamais théorie ou technique de façon aussi approfondis qu'avec Laurent, sur bien des points j'ai l'impression d'être une stagiaire, alors que je suis aussi autant dans la profession que lui. Le fait qu'il ait 20 ans d'avance sur moi se sent à presque chaque instant et j'espère un jour arriver à son niveau de maitrise de notre métier.
Si je travaille de mon côté uniquement sur Hallucystérie, Laurent travaille sur plusieurs projets en même temps et doit parfois passer des coups de fil. Il est à son aise, quoi qu'il fasse. Rien ne semble jamais le perturber, ni les retours clients qui contrecarrent tout son planing, ni les indécisions des clients qui espèrent qu'on lise dans leur pensée. J'envie son aisance dans la vie.
J'aimerais être aussi à l'aise que lui auprès des gens.

Je l'accompagne à presque tous ses rendez-vous, il insiste dès qu'il peut m'emmener quelques parts. Dans notre relation de travail, il a pris son rôle de maître très au sérieux et je suis une élève studieuse qui absorbe autant que je le peux ce qu'il m'enseigne. Il connaît le nom de presque tous les artistes et employés du label. Subitement, tout le monde me dit bonjour et semble s'intéresser à moi. Les gens sont curieux de savoir d'où je viens, mon parcours et mon avis sur leur travail ou celui de Laurent. Jusque-là j'étais une énième figure fantomatique des grands rouages du label. Présente, mais oubliable. Désormais, les gens semblent me considérer (comme quoi, je ne sais pas encore, mais je semble avoir réussis un test que j'ignorais que je devais passer).
Avoir des gens qui me saluent d'eux-mêmes le matin en arrivant et un changement qui me rend aussi stressée qu'il me remplit de joie. Je n'avais pas vraiment idée que j'avais envie de reconnaissance, même si ce n'est que pour le moment comme " la collègue de Laurent ". Je suis submergé de sentiment quelque peu contradictoire, mais dans l'ensemble, je suis heureuse. Mes espoirs pour cette collaboration ont porté leur fruit, cela va même au-delà de ce dont je rêvais secrètement. Quand je pense que j'ai failli louper cette opportunité parce que j'avais peur de travailler pour Hallucystérie … Je suis ravie que Jacqueline m'ait poussé à le faire.

Preuve de sa confiance en moi, Laurent me délègue parfois de son propre travail pendant que j'attends des retours du groupe. Ce qui est une occasion en or pour moi de voir encore plus l'intérieur de son travail et d'apprendre de lui, tout en lui prouvant que je suis travailleuse et consciencieuse.

Un bruit sourd me sort soudainement de ce que je faisais et je me renfrogne sur moi-même, pour ne pas attirer l'attention et les potentiels foudres de Laurent, qui est l'origine de ce bruit. Rien ne le perturbe, mais parfois, il a besoin d'extérioriser son énervement. Ce n'est pas la première fois qu'un tel éclat passe dans le bureau. C'est le troisième cette semaine. Il ne s'est jamais énervé contre moi et cela n'est pas dans sa personnalité du peu que je connais de lui, mais je préfèrerais éviter toute confrontation.
Il râle, frappe son poing sur son genou et ses gestes se font brusques. Du coin de l'oeil, je l'observe silencieusement, stressé. Je le vois grimacer en ma direction.
" Désolé, c'est ce satané … " et il part dans une litanie d'insulte envers Illustrator qui vient de planter et de lui faire un écran bleu de la mort.
Je comprends sa colère et tente de respirer calmement, mais la pièce semble s'être remplie d'orage et je tremble, maintenant incapable de voir au-delà d'un tunnel de vision étroit vers mon écran, sans réussir à focaliser mes yeux tout à fait dessus et bien incapable de lire quoi que ce soit.
J'entends une pile d'objets peu volumineux tomber et sursaute.
Laurent peste en me regardant et quitte précipitamment le bureau en claquant la porte derrière lui.
Je l'entends hurler gutturalement plus loin dans le couloir. Je suis au bord des larmes et mon cerveau tourne à toute allure. Qu'est-ce que je suis censé faire ?
Je me force à respirer : deux inspirations calmes, bloquer ma respiration pour 5 Mississippi, expirer deux fois calmement et on recommence le cycle.
Si c'est comme les dernières fois, il va disparaître une bonne heure et revenir en s'excusant.
C'est bien la seule chose que je n'aime pas chez lui : dans l'abri qu'est son bureau, loin du regard des gens et surtout des clients, il est prompt à s'énerver facilement et a besoin d'extériorisé. Ce qui m'angoisse, purement et simplement. Le fait d'avoir l'impression de le forcer à quitter son bureau me met d'autant plus mal à l'aise vis-à-vis de la situation, même si ce n'est pas de ma faute. Parce que je ne travaillerais pas dans son bureau, il pourrait rager à l'abri des regards sans se soucier de ma fragilité émotive.
Je me mords l'intérieur des joues quelques instants avant de me lever, tremblante vers son ordinateur et le rallumer. Heureusement, la machine est rapide à s'allumer, puisque quelques minutes plus tard, j'ai tous les logiciels de la suite Adobe de relancés, Illustrator ayant récupéré les documents en cours d'éditions. J'espère qu'il n'a rien perdu, mais comme je ne sais pas où il en été avant le problème technique, je ne pourrais pas faire plus que ça.
L'avoir hors du bureau et avoir une tâche à faire, aussi petite soit-elle, à exécuter m'a permis d'arrêter de trembler.
Je me force à continuer de respirer calmement et vais faire du thé, rangeant la pile de CD étant tombé pendant que l'eau chauffe. La dernière fois, je lui en avais proposé à son retour et ça l'avait aidé à se détendre.
Peut-être que ça l'aidera aussi ce coup-ci …

Je le retrouve assis sur un banc dans une des rotondes désertes du bâtiment, un lieu à 20m de son bureau et qui me semblait l'endroit logique où le cherchait en premier. Il s'agit d'un endroit qui n'est visité que par les agents d'entretien le matin et lors de quelques visites de clients importants, pour sa vue sur une partie des studios plus bas. Laurent a la tête dans les mains, les coudes sur les genoux. On dirait une boule d'énergie, un de ses talons tapant frénétiquement sur le sol.
" Laurent … ? " je l'appelle doucement.
Il relève la tête précipitamment vers moi.
" Aliénor. T'es pas en train de travailler ?
- Je m'inquiétais pour toi. "
Laurent est un grand garçon et je ne m'inquiétais pas du tout, en vérité, j'étais juste incapable de travailler dans son bureau en sachant que je l'avais chassé de son lieu de travail. Je n'aurais pas été là, il ne l'aurait jamais quitté. Je me sens indirectement responsable de la situation.
" J'ai fait du thé. "
Je lui offre alors sa tasse qu'il accepte avec un signe de tête.
Je m'assois à une distance raisonnable de lui, ma propre tasse dans les mains. Le silence n'est pas aussi pesant que j'aurais pu imaginer, au vu de la situation et doucement, j'observe sa jambe arrêter de bouger.
" Désolé de te faire stresser sur ton lieu de travail. " s'excuse-t-il finalement. Je grimace, ce n'est pas à lui de s'excuser.
" Non, t'excuse pas, c'est moi qui suis désolée d'être une petite chose sensible. " je tente.
Finalement, on tente de dédramatiser la situation, sans réussir à décider qui est responsable de cette escalade bien inutile, si ce n'est peut-être Illustrator.

Après cette pause, Laurent a été tout heureux de constater qu'il n'avait rien perdu sur le logiciel et j'ai pu lui rappeler en riant qu'enregistrer toutes les deux heures ne suffit pas. Ce à quoi il a répondu que c'est pour ça qu'il apprécie de travailler avec des jeunes dans le milieu : on se souvient des bases et on lui permet de les reapprendre.
J'ai cependant vu les engrenages tourner dans sa tête et quelques heures plus tard, il m'a présenté un script sur son ordinateur lui créant une alerte dans un coin de son écran pour faire Ctrl+S toutes les demi-heures. Je me suis moqué de lui, mais je lui ai demandé une copie de la chose pour mon propre usage. Sait-on jamais.

Il est toujours à fond Laurent. Que ce soit dans son travail, dans son excitation pour me faire découvrir de nouvelles musiques ou quand quelque chose ne va pas en son sens et qu'il n'a pas d'image à garder devant un client.
Cette capacité d'être toujours à 100% le rend capable de trouver des situations positives à presque tout quand ça ne va pas comme il le voudrait et retourner la situation à son avantage ou au moins, en tirer des leçons pour améliorer sa façon de faire pour le futur.

Jacqueline et son calme constant me manque, même si je ne regrette en rien cette opportunité dans mon travail de progresser au sein du label. Je la vois bien tous les lundis matins et lui parle par mail, mais ça me manque de faire des pauses et de pouvoir parler avec elle de tout et de rien. On ne parle pas vraiment de notre vie privée avec Laurent. Et puis, je pense que dans une part de mon inconscient, le fait qu'il ne soit pas une femme change beaucoup de choses. Nos relations sont différentes. Ne plus avoir quelqu'un pour faire tampon entre moi et le monde extérieur me manque presque. Je suis une adulte et je fais sans, mais ça me manque de ne pas avoir à gérer mes propres appels et de ne pas avoir quelqu'un à qui me confier.
Une part de moi vient même à manquer mes collègues, en fait.
Pourtant j'adore Laurent.

Je crois juste que ce qui me manque, c'est la perte de ma stabilité, vu que je n'ai pas tout à fait trouvé mon équilibre et que je ne cherche pas vraiment à l'atteindre, vu que je sais la situation temporaire.