L'album d'Hallucystérie est enfin public.
Il a été relâché sur presque toutes les plateformes possibles, en accès numérique ou en version CD.
C'est un succès immédiat, à la grande surprise de personne. Je suis la seule qui semblait véritablement excitée de voir les chiffres grimpés aussi vite, mais tout le monde a mis ça sur le compte du fait que c'est mon premier vrai groupe dont je suis les ventes et le succès. Ce n'est pas leur premier coup d'essai, le groupe a quand même plus de 10 ans et n'a pas l'air de ralentir en termes d'audience. J'ai le vertige en pensant que tous les gens ayant acheté leur CD ont dans leur bibliothèque (numérique ou réel) une de mes illustrations.
Un signe que cela m'apporte de la visibilité est l'explosion de visibilité de mon portfolio et de mon site pro. Mes statistiques ont bondi vers des sommets que je n'aurais jamais imaginé, de même que mon ArtStation. C'est impressionnant.
Les mails pleuvent d'autant plus dans ma boite mail. Surtout dans le dossier Externe qui auparavant était désespérément vide, en dehors d'un mail publicitaire ayant passé les filtres à l'occasion. Cela ne se limite plus qu'aux seules membres ou collaborateurs de l'entreprise. Beaucoup de fans du groupe viennent me féliciter de mon travail, mais j'ai aussi beaucoup de questions sur mon avis sur leur musique ou plus particulièrement sur cet album. Je suis à la fois confuse et heureuse que les gens prennent le temps de rechercher sur internet des moyens de me contacter. Je n'avais jamais eu cet effet envers le public, restant dans l'ombre des artistes que j'aide à communiquer, bien que je sois toujours dans les imprimaturs. Bien sûr, le fait que je n'ai jamais travaillé pour des groupes vraiment connus doit jouer. Je tente de répondre à tout le monde, n'ayant pas envie de laisser quelqu'un dans le silence, la plupart du temps en dehors de mes horaires de travail. J'ai rapidement accumulé un certain nombre de bouts de réponses préfaites pour répondre rapidement aux gens, un peu submergés de mails.
J'ai aussi des questions malveillantes, voir intrusive, voir des réactions carrément négatives, mais j'arrive à y répondre poliment pour les envoyer paître, même si cela me fait grincer les dents. Qu'on descende un groupe de musique ne me concerne pas, chacun a le droit d'avoir ses propres goûts musicaux et ce n'est pas à moi de juger, après tout j'ai mes propres goûts qui ne sont pas au goût du grand public, mais au fond, on a tous un amour un peu inconventionnel pour quelque chose, puisque chaque être humain est unique. Je n'apprécie juste pas qu'on insulte quelqu'un qui n'a pas les mêmes goûts ou produit ce genre de musique, mais qu'on m'insulte pour avoir travailler avec eux, je le vis relativement mal. Je n'en reviens pas que plusieurs personnes n'aimant pas une musique aillent chercher le mail professionnel d'une de leur illustratrice pour l'insulter.
Comme si c'était ma faute que le groupe produise de la musique qu'elles n'apprécient pas !
En en parlant avec Laurent, il m'apprend que c'est illogique, mais classique. Un contre coup de travailler pour un groupe très controversé : on rentre dans leur machine infernale. Il n'y a rien à faire, je serais toujours associé à eux dans l'esprit de certains et responsable de façon abstraite de leurs choix de carrière. La logique derrière tout ça m'échappe totalement.
Par extension, le service Infographique E et Jacqueline se retrouve aussi croulant sous les mails extérieurs. Jacqueline me fait parvenir les plus flatteurs, mais je sais qu'elle en reçoit elle aussi des haineux.
Heureusement, elle m'a donné dès le premier jour deux heures de formations expresses pour gérer autant de mail de fans (même si ce ne sont pas vraiment les miens, mais ceux d'Hallucystérie qui se retrouve étrangement dans ma propre boite mail) et répondre de façon efficace. Sans elle et les templates de mail, j'y perdrais sans doute toute ma vie privée. Elle a tenté de me faire comprendre que je n'avais ni à répondre à tout le monde, ni à répondre vite, mais je tente tout de même de le faire. Une part de moi comprend bien que si je continue j'y perdrais sans doute ma sanité et mon temps libre, mais une autre part de moi se souvient de mes propres mails ou courrier quand j'étais petite auprès de mes artistes préférés et je n'aimais pas trop les silences, même si déjà je comprenais que c'était normal de ne pas toujours avoir de réponses. J'essaye à ma façon d'apporter un peu de gaieté aux gens, en dehors de mon travail de graphiste.
J'ai même eu l'occasion de donner une interview par discussion électronique avec une journaliste d'un magazine musical qui après m'avoir fait parler pendant presque une demi-heure de mon travail, a fini par me demander " comment une artiste telle que [moi] ayant toujours travaillé dans le monde coloré de la pop-rock se sent d'avoir travailler sur un projet aussi gore et satanique. "
Comme si auparavant j'avais le choix de mes clients.
J'ai alors défendu le groupe poliment. Certes, ils traitent de sujet gothique et parfois peu confortable, mais en aucun cas cela ne relève du satanisme et en dehors de rumeur, j'attends encore de voir une seule chose gore venant de leur part … Je veux dire, dans leur clip le peu d'imagerie du sang qu'ils peuvent utiliser est soit du khôl ayant coulé ou alors du chocolat ou autre liquide … bref, on voit très bien que ce n'est pas du sang et ce n'est pas parce que l'imagerie du groupe est noir tirant vers le film noir que cela vire au film d'horreur. Surtout qu'à part le sang, leur imagerie n'a rien de violent. Peut-être un brin dérangeant parfois, mais c'est tout. Ils sont assez mainstream quand il s'agit d'imagerie, par rapport à pas mal d'autres groupes de metal, même s'ils sont toujours dans la surenchère et la provocation, il y a des lignes que le groupe ne traverse pas.
À la parution du journal avec l'interview, j'ai reçu des SMS de la part du groupe qui s'amuse de ma réponse piquante. On sentait que j'étais exaspéré visiblement. Jacqueline s'est contentée de me dire que j'avais très bien répondu et je n'ai eu aucun autre retour de ma direction.
Après tout, je sais qu'avant publication Jacqueline a servi de relectrice à l'interview, j'aurais fait le moindre faux-pas, cela aurait été corrigé.
Quelques jours après la sortie de l'album, Hallucystérie est parti en tournée d'interview à travers le pays.
Leur réception est toujours mitigée entre leur succès et leur image. Les protestations vont bon train pour tenter de les empêcher d'accéder aux endroits où ils doivent se rendrent, mais les fils de gens souhaitant les apercevoir ne désemplit pas.
Les membres du groupe écoutent leurs agents chargés de leur sécurité, mais en dehors de ça, ne s'inquiète pas plus que ça de la situation, pendant que de mon côté je stresse pour eux inutilement. C'est ce qui leur arrive à chaque nouvel album, ce n'est pas quelque chose de nouveau et qu'ils n'ont pas déjà vécu maintes fois. Je suis mignonne de m'inquiéter pour eux, mais j'ai aucune raison, qu'ils me répètent.
Heureusement, Laëtitia est ma voix de la raison et communique par SMS avec moi, me faisant relativiser. Si elle, en tant que femme du groupe ayant déjà vécu cette situation plusieurs fois ne trouve pas de raison de s'inquiéter, pourquoi est-ce que je devrais en trouver ? Elle a raison, même si une part de mon cerveau arrive encore à faire parler la paranoïa qui m'inquiète.
Je reçois maintenant tous les jours des demandes de contacts de la part de journaliste qui veulent mon avis en tant qu'illustratrice du groupe sur les thèmes abordés par eux, leur album et mon avis sur notre collaboration. On me demande plus qu'une phrase qui sera mise dans un encart random et donc, facilement oubliable. On cherche à me mettre devant les projecteurs, pour donner un avis que je ne me sens pas à l'aise de donner. Je ne suis que graphiste, je ne suis pas critique musicale ou analyste. Pourquoi ne pas demander à Laurent s'ils veulent vraiment un avis d'un graphiste ? Laurent connaît bien le groupe et est un habitué du monde du métal. Apparemment lui aussi donne des interviews. Enfin, c'est ce que Jacqueline et lui me disent, passé l'excitation des premiers jours, j'ai arrêté de chercher là où j'étais publié. Je sais que mes parents gardent les endroits où je suis apparue, allant jusqu'à imprimer des captures d'écran. Ils attendent que ça passe pour me les montrer ou faire un album photo. Ils sont fiers comme des paons de voir mon nom un peu partout dans la presse, même si ce n'est que par association et rarement parce que j'ai bien voulu répondre à une question.
J'ai un peu de mal à répondre aux questions des journalistes, heureusement pour moi, Jacqueline prend du temps tous les jours pour m'aider à le faire et surtout, trier à qui je refuse et à qui j'accepte d'échanger. J'ai du mal à comprendre ce qui fait balancer la balance d'un côté ou de l'autre, mais je suis heureuse de ne pas passer mes journées en interviews et d'avoir encore un peu de temps pour mon travail, même s'il s'agit d'une part de mon travail, m'a-t-on appris récemment. Qui l'eut cru ? Apparemment, ce n'est pas le cas pour tous les graphistes, mais en tant que membre du label, ça fait partie de la description de mon emploi : je dois répondre à la presse si on me le demande. Et mes supérieurs me le demandent, cela fait du bien à l'image du groupe, apparemment. Je vois mal ce que je leur apporte, mais ce n'est pas moi qui y connais quoi que ce soit en communication en dehors de celle graphique.
La plupart des gens voulant recueillir mon avis sont respectueux. Ce sont mes préférés et aussi les plus simples. Mais pour chaque mail aimable, il y a une foule de mails concernés qui sont sous l'impression que le groupe m'a fait dévier du droit chemin sur lequel j'étais apparemment jusque-là sans le savoir et s'inquiète du fait que le groupe tente ou a carrément réussi à me convertir au satanisme. Ces derniers me font frissonner. Des gens sont persuadés de me connaître sans jamais avoir interagi avec moi et sont prêts à me convertir à leur religion pour m'aider, bien que je n'ai jamais demandé qu'on m'aide. C'est idiot de penser que je suis désormais satanisme, au-delà du fait que c'est une religion que je trouve respectueuse et intéressante, parce que personne n'a à se soucier de ma religion. N'est-on pas dans un pays avec la liberté de culte ? N'ai-je pas le droit de pratiquer la religion que je veux dans mon intimité ? Cela ne regarde personne que je suis athée. J'ai aussi des messages haineux de gens ayant fait le lien entre ma collaboration avec Hallucystérie et mes collaborations (passé ou actuelle) avec des artistes destinés aux enfants, la plupart étant encore des adolescents. Comment est-ce que j'ose les corrompres ? Ignorant totalement que je n'ai pratiquement jamais contacte avec les artistes et que je doute de convertir les managers avec qui je communique.
Les gens sautent sur des conclusions de façon hâtives, sans chercher à réfléchir et sont prompt à m'insulter, me menacer de mort et bien pire, sans réfléchir à l'effet que cela me fait.
Avec les jours qui passent, les messages s'amplifient. L'effet de foule rend les gens plus virulents, surtout quand je ne leur réponds pas ou les bloques, ce qui est vu comme une preuve de faiblesse de ma part qui cherche juste à les ignorer et continuer ma vie comme je le peux. Je tente vraiment de ne pas prendre pour argent comptant ce qu'ils me disent, mais quand on se voit répéter des centaines de fois dans la même journée des choses, c'est dur de se dire qu'il n'y a aucune part de vérité dans leur propos.
D'après Pierrick, j'ai commencé à apparaître sur des forums publics où des gens cherchent à prévenir le monde qu'il ne faut pas que les enfants écoutent les autres albums que j'ai pu aider à illustrer dans le passé ou le futur. Des gens se sont même rassemblés pour ébruiter mon adresse mail et commencer à chercher mon adresse privée, voir des membres de ma famille. Heureusement, le label n'en est pas à son premier rodéo et a déjà fait parvenir à ma famille des brochures sur la meilleure façon de se protéger en cas de débordement et comment réagir. On m'assure qu'il n'y a pas de raison de s'inquiéter, mais cela ne m'empêche pas d'avoir peur d'être vue en public, bien qu'on m'ignore. Et si un jour un dérangé voulait me faire du mal ? Est-ce que j'ai mis en danger ma famille parce que j'ai osé collaborer avec un groupe de musique ? L'idée est étrange, mais au vu des mails que je reçois, c'est une possibilité que je n'ose pas exclure. Mieux vaut être prêt et qu'il ne se passe rien.
En deux semaines, on est passé de quelques mails haineux que je cherchais à dédramatiser en riant avec Jacqueline et mes collègues, à des mails de menaces avec trop de détail pour ne pas être inquiétant pour ma sécurité. Je n'avais qu'à supprimer ou fermer les onglets d'internet sur lequel je me trouvais il y a deux semaines. J'ai désormais trop de messages sur mon adresse mail pro, très peu de positif et j'ignore autant que je le peux les médias. Je n'ai pas besoin d'en voir plus.
L'excitation d'être devenue un peu moins anonyme est vite devenue une source d'angoisse dans ma vie. Je ne sais pas à quelle sauce je vais être insulté ou menacé et je commence à m'inquiéter qu'on fouille dans ma vie privée.
Et si un jour on venait m'agresser chez moi ?
Je n'ai qu'un chien et une bombe au poivre pour me défendre. Mon adresse est certes confidentielle, mais les gens savent où je travaille et pourrais me suivre !
Mon état de stress quasi constant m'empêchant de me poser dans mon temps libre, de dormir et de me concentrer au boulot a fait réagir le label et surtout Jacqueline, qui après une énième discussion m'a organisé un rendez-vous avec la médecine du travail pour que je parle de mon état psychologique avec l'infirmière et qu'elle puisse me donner des conseils pour gérer ça d'un point de vue médicale, tout en préservant ma vie personnelle, vu que mes discussions avec Laurent, Laëtita, Jacqueline et mes parents ne suffisent pas à me calmer plus de quelques minutes.
Selon tout le monde, ça va se tasser et au vu des précautions que je prends, il n'y a vraiment pas beaucoup de risque que ça aille plus loin que par mail. C'est juste des résiduels de buzz du lancement de l'album tant attendu après deux ans d'absence du groupe et je suis un dégât collatéral, je ne me prends pas de front toute la haine de cette foule inconstante. Je n'ose pas imaginer ce que cela serait si j'étais une membre du groupe. Je ne cherche pas à comparer ma situation, mais je sais que Laëtitia en étant mariée à Olivier s'en prend beaucoup plus que moi, des menaces. Elle est accompagnée de façon quasi constante par un garde du corps.
J'ai appris à l'occasion que le groupe était toujours suivi par des gardes du corps. Je ne m'en étais jamais rendu compte. Visiblement, ils suivent à distance et restent discrets quand il n'y a pas de danger imminent, le groupe étant discret la plupart du temps. C'est étrange de se dire que des gens les surveillent en permanence, même si c'est pour leur sécurité.
Les mails affluent et je tente vraiment de faire en sorte que cela ne m'atteigne pas, je tente d'ignorer la petite voix haineuse qui me souffle combien je ne devrais même pas exister, mais mail après mail, la voix prend du corps et je n'arrive plus à gérer les retombées de toute cette violence verbale.
J'étais fière de ce que j'avais accompli et d'un côté, je me doute que je le suis encore, au fond, fière de ce que j'ai fait. Cependant, le sentiment que j'éprouve le plus, c'est de l'anxiété, pour ne pas dire des angoisses qui me font me réveiller la nuit en sanglot. J'ai peur que les cohortes haineuses ne trouvent d'autres moyens de communication avec moi pour envenimer ma vie de diatribe irrationnelle, que ce soit par lettre ou téléphone, ou pire, que quelqu'un ne débarque chez moi ou ne m'aborde dans la rue. Je sursaute pour un rien et suis à fleurs de peau de façon constante. La moindre remarque innocente de quelqu'un devenant une agression qui m'atteints de plein fouet. Je ne gère plus mes réactions, même si je tente de rester polie et souriante en toute occasion, masquant d'anticerne les signes de mon manque de sommeil et mon envie d'aller vivre sous ma couette avec Vincent.
La fatigue tant nerveuse que physique me rend moins productive et créative, je me retrouve bloqué pour arriver à faire quoi que ce soit de correct, le résultat final n'étant clairement pas quelque chose qui me plait.
Entre mon absence prolongée de mon propre service pour être avec Laurent et mon stress actuel, j'ai du mal à parler avec mes collègues. Moi qui étais toujours heureuse de pouvoir dire que je m'entends bien avec mes collègues, nos relations se sont tendues, nos conversations ne coulent plus de source. Je ne sais pas s'il s'agit d'un nouveau contrecoup de ma nouvelle paranoïa ou si je suis juste trop tendu pour parler avec qui que ce soit. J'ai même l'impression qu'on m'ignore dans les couloirs. Je me doute bien que le problème vient de moi et je m'en veux secrètement de ne pas pouvoir me détendre et faire revenir les choses à la normale. J'ai pris la solution de replis et je tente d'ignorer autant que je peux toute interaction avec quiconque en dehors de mes pauses de midi que je me force à passer avec Jacqueline et le reste du service. C'est sans doute le moment que je redoute le plus dans mes journées maintenant. Fichue anxiété sociale.
J'ai sans le vouloir réussi à m'auto-persuader que je suis une merde, socialement parlant et même au niveau du travail, réussissant au passage à me mettre des bâtons dans les roues pour que l'idée que je me fais de moi actuellement deviennent une nouvelle réalité, dans un cercle vicieux destructif que je n'arrive pas à éviter.
Superbe.
