Chapitre II - Edelgard von Hresvelg
Le monastère, qui semblait déjà imposant de loin, paraissait démesurément plus grand une fois à l'intérieur. J'avais peine à croire que se cachait un tel endroit, abrité au cœur des montagnes d'Oghma. Derrière les lourdes grilles de métal de l'entrée sud de Garrech Mach, se trouvait une petite place où j'observai des marchands de toute sortes. Certains vendaient des armes, d'autres des potions, et certains proposaient même des fleurs et autres babioles. Je repérai la roulotte de l'armurier, il faudrait que j'aille y faire un tour un peu plus tard. La place du marché était calme, mais semblait être un véritable centre d'affaires, d'échanges et de négociations. Nous franchisâmes un peu plus loin une immense porte faite de bois et d'acier, pour pénétrer à l'intérieur d'une pièce gargantuesque. Des statues de chevalier trônaient, de part et d'autre de ce vestibule, dont certains murs étaient même recouverts de cascade d'eau cristalline. Des marches, suivies d'autres marches encore qui ne semblaient plus en finir, nous conduisirent sur un petit jardin précédent une salle, une fois de plus, déraisonnablement spacieuse. D'anciens chandelier qui avaient l'air de valoir une fortune étaient suspendus au plafond, et éclairaient les tables de bois disposées sur les côtés. Je devinai la salle de réception. Nos récents compagnons retournés à leurs occupations, je suivais maintenant le mercenaire qui avait parfaitement l'air de savoir où il allait, quand il prit à gauche sur un couloir menant à de nouveaux escaliers. Les murs de pierres éclairés par la seule lumière des bougies des appliques ne faisaient que rendre ce lieu un peu plus impressionnant. A l'étage, nous arrivâmes de nouveau dans une grande pièce, où des statues de déesses semblaient avoir leur parfaite place de part et d'autre de l'entrée. Le plafond était si haut que je peinais à le distinguer, cachée par les luminaires suspendues. Au fond de cette salle, la lumière naturelle du jour venait percer au travers des vitraux aux multiples couleurs, devant laquelle se distinguait peu à peu la silhouette d'une grande femme.
J'imitai Jéralt, et saluai cette personne dont le sourire envouterait n'importe quelle personne normalement constituée. Ses cheveux étaient d'un vert très clair, tout comme celui de son regard hypnotisant. Sur sa tête reposait une couronne majestueuse qui lui donnait l'allure d'une reine, et sa robe bleue et blanche, recouverte de broderies dorées, me firent bien vite comprendre que j'avais en face de moi la maitresse de ces lieux. Avoir autant de charisme et de prestance, ce n'était pas humain. Cette femme, dont l'élégance défiait les dieux, balaya d'un seul regard l'intégralité de mes pensées.
« - Archevêque Rhéa. »
Ses lèvres s'étirèrent. Tant de douceur se dégageait de cette personne que mon père semblait très bien connaitre qu'il m'était impossible d'en détourner le regard. Elle captivait toute l'attention.
« - Cela faisait fort longtemps, Jéralt. Je ne saurai dire si c'est le temps ou le destin qui vous ramène jusqu'à moi. »
Sa voix se faisait calme et chaleureuse, mais le mercenaire, semblait pourtant rester sur ses gardes. Il n'eut le temps de répondre qu'un homme fit rapidement son entrée et vint se placer aux côté de l'Archevêque.
« - Je me nomme Seteth, et je suis le conseiller de dame Rhéa, se présenta-t-il. »
Bien que ses yeux et ses cheveux soient d'une nuance plus foncée que ceux de la dirigeante du monastère, je ne pu m'empêcher de me demander s'il existait un lien de parentalité entre elle et l'homme aux traits bien plus sévères.
« - Nos élèves nous ont informés de votre visite, ajouta-t-il. C'est un honneur d'accueillir l'ancien capitaine de l'ordre des chevaliers au sein du monastère. »
Le mépris à peine dissimulé dans ses paroles qui se voulaient pourtant flatteuses ne manquèrent pas de m'échapper alors que l'homme semblait respirer de méfiance à notre égard.
« - Et bien, nous ne pouvions pas vraiment refuser cette invitation... expliqua mon compagnon de route qui n'avait guère l'air de se sentir à sa place ici.
- Un membre de l'ordre des chevaliers sera toujours le bienvenu à Garrech Mach, reprit la femme. Et je ne saurai vous remercier d'avoir sauvé nos étudiants. Je vous en prie, restez parmi-nous.
- Malheureusement, des tâches nous attendent ailleurs, refusa poliment le costaud en jetant un regard vers moi, qui ne manqua d'échapper à l'Archevêque dont les yeux me dévisageaient déjà.
- Votre fille a bien grandi, j'ai du mal à croire que cela fasse déjà vingt ans. »
Cet élément de l'histoire dont je n'avais pas connaissance me laissa plus qu'étonnée, même si je ne le laissai pas transparaitre. Quand avais-je rencontrée cette femme ?
« - Je suis certaine que la Déesse elle même vous a conduit jusqu'ici, reprit l'ange aux yeux verts.
- Vous allez me demander de réintégrer l'Ordre, n'est-ce pas ?
- Je vois que votre intuition est toujours aussi bonne, souriait-elle. Mais ce n'est pas tout, nous avons également besoin d'un professeur, m'adressa-t-elle ensuite.
- Dame Rhéa ! s'écria le conseiller. Ce n'est qu'une enfant !
- J'ai toute confiance en ces personnes, Seteth, répondit calmement la dirigeante. »
L'homme ne répondit point, acquiesçant simplement les paroles de l'Archevêque qu'il ne pouvait contredire. Quant à moi, je n'étais pas très certaine d'avoir bien suivi toute cette conversation et ce qu'il allait advenir de nous.
« - Je n'ai pas l'impression d'avoir vraiment le choix, fit Jéralt en se frottant la tête découragé. Peut-être serait-ce une bonne expérience pour toi, de t'intégrer dans cette académie, ajouta-t-il à mon attention. »
Je fixai mon père quelques instant. M'intégrer ? N'était-ce pas lui qui m'avait pourtant isolé du monde à m'emmener sur les routes, vagabonder ? Nous avions toujours été tous les deux seuls, rarement accompagnés, si ce n'était par la présence des brigands qu'on livrait contre paiements. Si aujourd'hui, je n'avais aucune idée du comportement à adopter en société, c'était uniquement parce qu'il m'avait élevé ainsi.
« - J'étais certaine que vous accepteriez, souriait Rhéa. Vous avez rencontré les représentants des trois maisons ce matin, ils sont déjà au courant. Faites le tour du monastère, nous reparlerons demain. »
J'entendis mon père soupirer lorsque l'Archevêque quitta les lieux accompagné du conseiller. Les choses s'étaient déroulées tellement vite, que je peinais à croire ce qu'il venait de se passer, alors qu'encore un instant à peine avant, nous n'étions que mercenaires.
« - Je crois que je te dois quelques explications. »
Jéralt se lança dans une longue conversation, ou plutôt monologue, dans lequel il m'expliqua que j'étais, il y a vingt ans, née dans ce même monastère, alors qu'il était encore Capitaine des Chevaliers de l'Ordre. Ma mère était décédée en couche, et l'homme avait alors décidé de disparaitre, m'emportant avec lui, gardant le silence pendant toutes ces années pendant lesquelles, aucun de ses anciens compagnons n'eut de nouvelles de lui. Rester ici, après ma naissance, lui avait semblé insupportable. Il m'expliqua également ce qu'était l'église de Seiros, une organisation religieuse, dont la doctrine était répandue à travers tout le continent. Et cet Ordre de Seiros, souhaitait maintenant m'accueillir en son sein, en tant que nouveau professeur. Je ne savais quoi en penser. Etais-je vraiment capable d'éduquer, quand je n'avais toujours vécu que pour moi-même ?
Je fus rapidement guidée au sein du monastère, jusqu'à la chambre qu'ils m'avaient préparés, dans les dortoirs Ouest au rez-de-chaussée, ils n'avaient pas perdu de temps. Mes affaires avaient également été portées jusqu'ici, je retrouvai mes sacs et les différentes armes que j'avais apportée, bien que mon épée, elle, ne quittait jamais le fourreau que accroché à ma taille. La pièce était sobre et modeste, mais plutôt spacieuse, j'y trouvai un grand lit déjà prêt, mon bureau, ainsi qu'un tableau d'affichage sur lequel était déjà accroché le calendrier des évènements de Garrech Mach. Les membres de l'église ne devaient pas une seule seconde douter de leur capacité de persuasion, pour avoir déjà tout préparé, alors que je n'avais encore rien accepté. D'une certaine façon, j'avais bien compris ne pas avoir le choix, mais je ne savais qu'en penser. Je n'avais pas particulièrement envie d'enseigner, mais cette idée ne me déplaisait pas non plus. Pourquoi avais-je vécu jusqu'à maintenant ? Quelles étaient mes envies ? Je n'en savais absolument rien. J'étais devenue mercenaire par la force des choses, et le destin, comme ils aimaient l'appeler, faisait désormais de moi le plus jeune professeur de cette académie. Ce ne serait qu'une expérience de plus, pensai-je sans la moindre motivation.
Alors que nous étions arrivés en fin de matinée, la journée allait déjà bientôt prendre fin. Depuis combien d'heures étais-je ici ? Le temps avait filé sans même que je ne m'en aperçoive. Je sortis des dortoirs, observai les lieux. L'allée, qui semblait plutôt déserte à cette heure-ci, ne semblait animée que par le passage de quelques animaux. Des chiens, mais aussi des chats, avaient apparemment eux aussi trouvé foyer ici. Je me laissai guidée dans cet environnement dont j'ignorai tout et où j'étais totalement perdu, par mon instinct et ma curiosité. Cette dernière m'amena devant de grandes portes un peu plus loin, sur la gauche des dortoirs. Ils ne faisaient pas les choses à moitié pensai-je devant ces immenses morceaux de bois recouverts d'acier de plusieurs mètres de haut que je poussai maintenant. Ici aussi, tout était très calme. Le terrain devant moi était entouré par de gigantesques murs épais qu'un Golem n'aurait pas réussi briser. Je trouvai sur les côtés différentes cibles de toutes tailles, et armes de différentes formes. Un terrain d'entrainement, dans lequel j'aimerai surement passer du temps. Je fis quelque pas, avant de m'apercevoir que je n'étais pas aussi seule que le silence laissait jusque là penser.
Au centre du terrain, sur le sol de terre poussiéreuse abimée par les combats, se tenait une silhouette qui me paraissait étrangement familière. Je reconnu très rapidement sa façon de se tenir, et les mouvements de son corps, que j'avais déjà pu observer très tôt dans la journée. Ses cheveux blancs semblaient danser avec élégance chaque fois qu'elle déplaçait ses jambes, presque toujours parfaitement positionnées. Une posture de combat facilement perfectible, pour qui saurait écouter. Je l'observait quelques instants, tant que ma présence n'était pas remarquée. Et fidèle à moi-même, je ne pu empêcher mon instinct de mercenaire ressurgir, et l'analysai. Trop à droite, le bras trop en arrière, et sa main, levée un peu trop haut, avait fait perdre au coup d'épée au moins un tiers de sa puissance. Seigneur, ses jambes bougeaient parfaitement, mais ses coups étaient trop lents, c'était vraiment dommage. Je ne retrouvais plus la puissance de ses coups de haches dans ceux de son épée. Mais malgré ça, je restai captivée.
La jeune femme resta étonnement calme lorsque ses yeux percèrent enfin mon regard, dans l'ombre du préau. Cet échange silencieux dura plusieurs secondes lorsque, d'un geste du bras, elle lança une de ses deux épées dans ma direction. La lame tournée vers elle, j'en attrapai instinctivement le manche que je dressai devant moi, à peine perturbée.
« - Puisque vous êtes là, professeur, pourquoi ne pas vous joindre à moi ? »
Malgré les quelques enchainements qu'elle venait d'effectuer, ni sa détermination ni sa motivation ne semblait l'avoir quitté, alors qu'elle me défiait dans tous les sens du terme. De part sa lame levée, ou son regard qui ne cessait de me fixer. Je soupirai.
« - Vous permettez que je vous appelle ainsi ? »
Je me plaçai face à elle, fit tourner la poignet dans ma main, évaluait son poids, avant de la brandir. La lame, bien que très usée, ne paraissait pas de piètre qualité. Je pris une inspiration, plissai les yeux, et patientai. Et comme je m'y attendais, elle fut la première à se jeter sur moi, à peine essoufflée de ses précédents efforts. Première leçon, ne jamais sous-estimer un adversaire. Je levai mon arme, et interceptai aisément son coup, qui comme je l'avais déjà remarqué, manquait cruellement de puissance. L'épéiste fit un demi-tour sur elle même, visait mes jambes. Je fis un pas sur le côté et esquivait avant que ne vienne de nouveau croiser le fer à la hauteur de ma tête. Je devinai rapidement ses prochaines attaques. Plus petite que moi, elle frappait une fois en bas, puis une fois en haut, avant de tourner sur elle même pour frapper une troisième fois de manière franche et plus brutale. Je me contentai d'esquiver ses coup, les uns après les autres. Deuxième leçon, laisser son adversaire se fatiguer. Elle n'y échappa pas. Ses attaques me paraissaient plus lentes maintenant que plusieurs minutes s'étaient écoulées, dans un silence uniquement perturbé par le son métallique de nos armes de fer. Elle multipliait les coups, redoublaient ses efforts tandis que l'obstination que je pouvais percevoir sans ses yeux couleur lavande ne semblait pas fléchir. Etonnante. Le niveau de compétence de cette académie de renommée n'était plus à prouver. Mais elle ne gagnerait pas. Jamais. Et sa prochaine attaque serait ainsi la dernière. Jambe droite en arrière, légèrement fléchie, je poussai sur le poids de mon corps en passant dans son dos lorsqu'elle asséna son troisième coup. J'attrapai son poignet et le tournait vers moi. Le son du métal résonna sur le sol dur lorsque je la désarma et que la longueur de ma lame vint caresser son cou sous sa respiration saccadée. Je pouvais sentir sa poitrine se gonflée de façon bien plus rapide qu'au début de notre combat, alors que son souffle, finissait enfin par se faire difficile. Elle ne manquait pas de vigueur. Je desserrai mes doigts, relâchai mon étreinte. Elle fit un pas en avant, s'arrêta une seconde, avant de se tourner vers moi. Je ne la quittais des yeux, alors que l'étincelle dans son regard ne se faisait maintenant qu'un peu plus vive.
« - Edelgard von Hresvelg, fit la jeune femme, le bras tendu. »
J'attrapai sa main à peine plus petite que la mienne, et serrai ses doigts fins entre les miens.
« - Edelgard... murmurai-je sans vraiment m'en rendre compte.
- Et bien, je craignais ne jamais entendre le son de votre voix, professeur, souriait-t-elle maintenant. Mon prénom vous paraitrait-il étrange ? »
Non, je le trouvais magnifique.
