Salut !

Oui, ça fait un peu moins d'un mois que je n'ai pas update AI, mais comme la « fin » va bientôt approcher, je n'ai pas envie de me forcer à écrire et ainsi bâcler cette histoire. Pour être honnête, je n'ai pas écris un seul chapitre depuis deux mois au moins, et ceux que je publie actuellement sont ceux que j'avais d'avance. Du coup j'ai du espacer le rythme (pour le moment) jusqu'à ce que l'inspiration me vienne.

Je ne ferais pas de remerciements individuels, mais un général cette fois-ci.

Merci à tous de me lire et review régulièrement, et j'espère que vous saurez être patient pour la suite !

Bonne lecture !
PS : Je ne me suis pas relue, donc désolée pour les fautes.


Chapitre XLV - Les Vestiges du Pardon

Tel un labyrinthe, la vie est un gigantesque dédale où chaque décision peut conduire à la libération, ou à une errance éternelle. Chaque croisement représente une possibilité de retour en arrière, qui pourtant, disparait à chaque pas fait en avant. Lorsque les doutes s'éveillent, lorsque les craintes alertent, et lorsque la peur s'installe, il est déjà trop tard. Il n'existe aucun fil d'Ariane pour guider le destin, aucune boussole pour naviguer dans ses eaux. Ses murs peuvent être éclairés de lumière, ou bien ternis de ténèbres, peu importe le chemin emprunté, lorsque l'évidence frappe, il est alors impossible de s'échapper. La seule chose à faire est d'avancer, sans une seule fois se retourner. Car même si la mort patiente au bout de cette route solitaire, seule l'obscurité attend ceux qui osent regarder en arrière.

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Blasphème. Ce qui arriva à Remire, ce jour là, fut considéré comme une offense à la Déesse. Un affront à la divinité, qui aujourd'hui encore, hantait les esprit. L'emprunte du mal continuait de s'étendre, bien au delà du manteau de cendres laissé derrière lui. Des décisions prisent là-bas, découlèrent de terribles conséquences, brisèrent des âmes. Remire n'avait rien eu d'un labyrinthe de choix, car peu importait le chemin emprunté depuis son centre, pavé par la mort, ils avaient tous mené au chaos.

J'entendais encore leurs cris résonner dans ma tête, me torturer mentalement. Leurs dents grincer entre leurs mâchoires désarticulées. J'arrivais encore à sentir cette odeur putride qui remontaient de leurs entrailles apparentes, mêlée à celle des chaires carbonisées. Les images de Remire hantaient mes nuits, me pourchassaient le jour, pour de nouveau violer mes cauchemars du crépuscule jusqu'aux aurores. Et lorsque le soleil, enfin, se levait, la chaleur que distribuaient ses rayons n'arrivait pas à faire fondre l'épaisse couche de glace qui avait enveloppé mes émotions, et recouvrait maintenant ma raison. Là où les flammes avaient brûlés à cœur-joie, ne demeuraient que des souvenirs sombres et froids.

Entre les cris, les chaînes grinçaient. Elles traînaient lourdement sur le sol, tirées par ses chevilles si frêles. Dans les profondeurs du monastère, même les geôles étaient comparables aux enfers. Je pouvais sentir les barreaux froids de la cage dans mon dos. Les bras croisés sur la poitrine, mes yeux ne quittaient plus la morsure que la créature emprisonnée derrière moi avait gravé dans mes chaires. Incapable de me retourner, son visage apparaissait pourtant très distinctement dans ma tête. Ses yeux devenus blancs, sa peau presque aussi grise qu'un ciel avant un gros orage, les veines gonflées nervurant son visage recouvert de quelques boucles blondes. Je l'entendais distinctement se jeter en avant tel un animal, cherchant désespérément à m'atteindre Si les flammes de Remire avaient épargné ce garçon, le mal qui y avait frappé, lui, continuait de le ronger.

« - Ma chère enfant... »

Je relevai la tête nonchalamment, vide d'émotion, mes sentiments arrachés de mon corps meurtrit, de mon esprit brisé. Même son regard de jade n'avait aucun effet sur moi, alors que d'habitude, sa chaleur enveloppait même ma solitude.

« - Je sais cette épreuve difficile. »

Une épreuve ? Balivernes. Comme si ma vie était faite de défis qu'il me fallait relever, les uns après les autres. Si Remire en avait été un, j'avais sans doute lamentablement échoué, encore une fois. Je tournai la tête et pestai. Que pouvait bien savoir cette femme de ce que je pouvais ressentir ? Elle n'y était pas, après tout. Et elle n'avait rien vu des horreurs que nous avions affronté là bas.

J'entendis ses pas se rapprocher et son odeur s'intensifier. Ses doigts effleurèrent ma joue, écartèrent quelques mèches de mon front, avant de descendre sur mon menton quand elle releva enfin ma tête pour ancrer ses perles dans les miennes. Mon corps ne répondait déjà plus, et je la laissai faire de moi sa marionnette, même lorsqu'elle me tira vers elle et que sa main vint se loger dans ma nuque pour caresser tendrement mes cheveux. Mon visage se logea dans le creux de son cou, là où la fragrance de sa peau semblait être la plus forte. Peut-être arrivait-elle quand même à apaiser les tourments de mon âme ébréchée, au moins un peu...

Lorsque Rhea pénétrait dans la même pièce que moi, la violence de ses paroles carabinait ma tête, mais dés que sa présence m'effleurait, elle étouffait mes pensées et me faisait oublier, un instant, la raison même de ma présence ici, voir de mon existence. Elle ébranlait mes souvenirs, asservissait presque mes désirs, et me faisait craindre l'avenir. Sa puissance dépassait le simple contrôle de l'armée, la direction de cette académie ainsi que celle de l'église. Sa voix transcendait l'essence même de la vie.

« - Manuela a-t-elle découvert quelque chose ? Demandai-je au moment où mes mains se resserrèrent sur le tissus brodé de dorures dans le dos de la femme.

- Rien encore qui ne nous permette de sauver ces pauvres âmes, hélas. »

Mes mâchoires se resserrèrent, et je sentis mes bras renforcer leur étreinte sur la figure maternelle qui me cajolait. J'étais si pitoyable, à me nourrir du réconfort d'une femme qui manipulait mon destin à sa guise. Mais j'étais si proche de ma propre perdition, que je me raccrochai à la seule lumière qui osait m'effleurer.

« - Ayez foi, mon enfant. »

Si seulement il suffisait d'avoir la foi. Mais je ne croyais ni en celle-ci, ni en la puissance miséricordieuse du petit énergumène de mes rêves. Elle aussi, était restée impuissante face au massacre de Remire. Même si nous n'avions pas encore eu le luxe d'en discuter - puisque le sang et la violence me persécutaient dés que je fermais les yeux - je savais le souvenir de Sothis tout autant fragilisé par ce qui était arrivé sur les terres de l'empire que pouvaient l'être les vivants. Depuis combien de jours n'avais-je pu la rencontrer, dans son tombeau ? Combien de nuit ? Trois, ou peut-être quatre ? Je n'étais plus capable de dormir, de réfléchir, ni même de respirer. Et puis, je n'étais plus que l'ombre de moi-même depuis que...

« - Rhea. »

J'ouvris les yeux par dessus l'épaule qui émanait l'odeur des lys blanc pour trouver le commandant en second de l'armée, les bras croisés dans son dos, et les traits tirés sur son expression trop sérieuse.

« - Nous l'avons perdu. »

Remire comptait une victime de plus. Cruel destin. Nous étions si impuissants. Ce jour là, les chevaliers et les aigles réussirent à sauver une partie des habitants du village. Plusieurs individus que les flammes avaient épargnées avaient été capturés, dans l'espoir d'être sauvés, et délivrés de leur mal. Mais aujourd'hui, ces derniers ne faisaient que pousser leurs derniers soupirs à Garreg-Mach, tels des cobayes. La seule chose que l'on apprit fut que ce poison s'insinuait rapidement jusqu'au cœur qui se contractait si violement dans la poitrine, qu'il donnait l'impression de s'arrêter de battre. Après ça, l'humanité même s'éteignait. Un poison capable de s'infiltrer dans chaque organe, un à un, avant de s'attaquer au cerveau. Capable de briser chaque connexion neuronale pour ne garder que celles alimentant les besoins primaires. Incapables de ressentir la douleur, il ne restait alors que des bêtes.

Je plaçai de l'espace entre la dirigeante de l'Ordre et moi, fermai les poings avant de violement frapper contre les barreaux de métal. Je détestais ce sentiment d'inutilité, alors, je me confrontai à la réalité du monde, aux conséquences de Remire. Me privant du seul fait de cligner des paupières, je plongeai mon regard suintant de frustration dans les billes vitreuses du gamin qui s'acharnait à se relever malgré les énormes chaînes qui entravaient ses pieds. Et je l'observai, se jeter sur moi, encore et encore, avec pour unique désir celui de me tuer. Pour lui aussi, c'était déjà trop tard. Il suffisait de voir la teinte qu'avait prit sa peau pour le comprendre. Même un cadavre n'avait plus rien à lui envier.

Ma main vint mécaniquement trouver la fusée de mon épée dont j'entendais déjà le fer murmurer à la sortie de son fourreaux. Mais rapidement, les doigts pâles et fins de l'Archevêque vinrent recouvrir les miens.

« - Pourquoi ? demandai-je incomprise. Comment pouvez-vous seulement le regarder ?

- Même si nous ne pouvons plus rien faire pour cet enfant, son sacrifice permettra peut-être de sauver les autres.

- Cela n'a rien d'un sacrifice, pestai-je entre mes crocs apparents. C'est... »

Les paumes de Rhea saisirent mes joues et je sentis son regard s'enraciner dans le mien. Qu'essayait-elle de faire, là, à l'instant ? Me manipuler ? Cherchait-elle un fragment de raison encore présent en moi ?

« - Je comprends ce que vous ressentez.

- Vous ne savez-rien, maugréai-je en me dégageant vivement avant de m'éloigner de la femme. Vous n'y étiez pas... Vous... »

J'étouffai des paroles que j'aurai facilement pu regretter avant de me retrouver nez-à-nez avec Seteth qui jugeait ma personne de sa hauteur et de sa posture inébranlable. Même si l'homme avait de l'estime pour moi, je savais qu'il ne supportait toujours pas mon excès de familiarité envers Rhea, en ces lieux saints. Et pourtant, j'étais certaine qu'une partie de lui me comprenait aisément. Je pouvais voir un semblant de doutes, transparaitre au fond de ses yeux jades qui se voulaient pourtant si durs. Seteth n'était pas si insensible qu'il pouvait le montrer. Mais cela aurait été folie de relâcher ma colère devant lui.

/

La nuit était tombée depuis une heure, peut-être deux, imposant avec elle le silence. Le calme trouvait sa place habituelle entre les murs du monastère, une fois le soleil endormi. Et avec les récents évènements, aucun élève ne s'aventurait en dehors de sa chambre lorsqu'il ne restait qu'obscurité et légendes urbaines dans les jardins et les immenses bâtiments vides. Seuls les gardes arpentaient les couloirs de Garreg-Mach.

Mon ombre se glissait dans la pénombre naturelle de la nuit. Recouverte de ma cape sombre, je passais inaperçue ici. J'évitai soigneusement les rondes des gardes du monastère, même si rien ne m'interdisait, à moi ou à quiconque, de sortir de ma chambre à cette heure-ci. Je traversai les jardins rapidement pour rejoindre le hall de réception, avant d'emprunter les couloirs puis les escaliers qui menaient dans les sombres sous-sols. J'attendis le passage d'un garde, flanquée dans un recoin, avant d'enfin pénétrer dans les geôles. Je savais que personne n'oserait y pénétrer, les soldats de l'église étaient bien trop terrifiés pour s'aventurer jusqu'ici. Ils se contentaient de passer et repasser devant les portes, d'arpenter les couloirs. Quels idiots. Remettre la sécurité de tous entre les mains d'incapables étaient bien une chose qui aujourd'hui encore m'indignait. Mais pour l'heure, cela arrangeait particulièrement mes affaires.

Je pris une minute pour observer silencieusement le petit condamné, debout et presque inerte au milieu de sa cage. Seul le cliquetis du métal accroché à ses chevilles devenues bleues venait parfois rompre le silence, lorsque son corps penchait un peu trop en avant, ou en arrière. J'approchai un peu plus à pas de loups, inaudible. Etais-je vraiment certaine de ce que je m'apprêtai à faire ? Comment les doutes pouvaient encore s'emparer de moi, alors qu'il n'y avait plus qu'une coquille brisée en lieu et place de ce pauvre môme juste là ?

Tel l'ange de la mort, je sortis des ténèbres et pris place dans la lumière vacillante que quelques torches accrochés autour de la cage offraient. Mes doigts glissèrent sur le métal de la serrure de la porte, puis je relevai enfin les yeux. Le visage du gamin se contracta plusieurs fois avant que ses lèvres ne s'étirent. Sa tête bascula sur le côté et ses orbes vitreux me fixèrent comme si j'étais la dernière chose sur terre.

« - Arrrgh... Tu... er... »

Mon hésitation s'évapora presque instantanément au moment où les genoux du gamin s'écrasèrent sur le sol sur des plaies qu'il ne sentait plus depuis longtemps. Je le vis ramper désespérément dans ma direction malgré ses entraves. Même privé de son âme, son corps trouvait maintenant ses limites. Il n'avait même plus la force de se relever.

Je pénétrai dans le renfoncement de la prison lorsque mes mains eurent finit de crocheter la serrure rouillée, et m'accroupis près de la masse turbulente. Le bruit métallique de ses chaînes sur la roche se répercutait autour de nous et résonnait. Il risquait d'attirer les gardes d'un instant à l'autre, ou d'agiter ses camarades. Je saisis l'oreiller de la couchette dont il n'avait jamais eu l'utilité, avant de retourner le gamin par la taille pour le maintenir sur le dos. Ma main semblait presque immense sur sa petite poitrine que j'aurais si facilement pu briser. Ses bras s'agrippaient à mon poignet pour tenter de me défaire, mais il n'avait déjà plus aucune chance. Il ne s'en rendait peut-être pas compte, mais ce crime que je m'apprêtais à commettre lui permettrait d'enfin souffler, et de rejoindre un endroit où je lui souhaitais de pouvoir enfin trouver la paix. J'observai encore un moment son visage salit par la poussière et par le sang séché. Ses jambes arrêtèrent de s'agiter, et pendant une seconde, j'eus presque l'impression qu'il me regardait vraiment tant il me fixait, qu'il avait conscience de ce qui l'attendait. Puis je pressai l'oreiller sur sa petite tête. Une seconde, puis deux, puis dix... J'arrêtai de compter. La pression de ses doigts libéra mon poignet. Et comme si un éclair m'avait frappé, je sus. Je sus qu'au fond de lui, s'il restait un seul éclat de son âme quelque part, il m'avait remercié.

Je m'écroulai à côté du cadavre, mes fesses trouvèrent le sol, et je rapprochai mes genoux de ma poitrine pour y poser ma tête. Il fallait que je sorte, que je m'échappe d'ici, mais mon corps refusait de bouger. Je n'étais plus capable de rien, à part ressentir cette douleur lacérante dans ma poitrine. Et par la Déesse, pourquoi était-ce si douloureux ? Mes mâchoires se serrèrent, si fort, que le sang qui s'échappa bientôt de mes lèvres vint souiller ma bouche. Ce goût si ferreux... à la fois détestable, mais agréable. Pourquoi ?

Je me frappai mentalement, avant de pousser sur mes jambes en me faisant violence et de reposer le coussin comme si je n'étais jamais passée par là. Ses organes auraient tous finit par lâcher... de toute façon. Qui imaginerait que sa mort n'était pas naturelle ? Ils finissaient tous par mourir, alors, un jour plus tard, ou bien plus tôt... Je sortis de la petite prison et tirai la porte derrière moi, avant de m'immobiliser. Ma respiration se bloqua dans ma poitrine et étouffa ma gorge.

« - Comment avez-vous...

- Il ne me fut pas difficile de deviner vos intentions. »

J'aurais facilement pu gérer un garde, surtout incompétent, mais ne savais ni quoi dire, ni comment réagir face aux jugements que m'infligeait le regard de jade du conseiller de l'Ordre. Avait-il toujours été si grand ? Ou bien était-ce moi, qui avait perdu quelques centimètres devant sa prestance ?

« - Et maintenant ? demandai-je. Qu'allez-vous faire ? »

J'entendis l'homme expirer bruyamment sans à peine ciller, et puis, il approcha. Son bras effleura le mien, son odeur - plus masculine que celles que j'étais habituée à inhaler - s'empara de mes narines, et un cliquetis métallique de mes oreilles. Je le vis faire un pas en arrière et glisser la clef rouillée dans sa poche avant qu'il ne soupire à nouveau.

« - Affronter cette tragédie, comme chacun d'entre nous. »

Il se retourna, les pointes de ses cheveux verts caressant la hauteur de ses épaules recouvertes de son uniforme bleu, me laissant décontenancée.

« - Sortons d'ici. »

J'emboitais le pas de l'homme qui disparaissait dans la pénombre des geôles. Peu importait ce qui devait m'attendre, payer pour un crime, ou pire, devoir affronter la compassion de Seteth, c'était toujours mieux que de rester une minute de plus dans cette prison lugubre qui respirait maintenant la mort.

/

J'aurais du comprendre, à ce moment là, que malgré tout ce que je pouvais ardemment croire, je n'étais pas seule. J'aurais du comprendre que même ceux qui ne nous avaient pas accompagnés à Remire payaient également les conséquences de ce drame, et que, même si leurs yeux avaient pu échapper à la réalité à laquelle mes aigles et moi avions été contraints, personne n'en avait réchappé indemne. Là-bas, comme ici. Après tout, les limites des Enfers n'avaient jamais été clairement tracées.

« - Tenez. »

J'attrapai la tasse de thé bien chaude que Seteth venait de préparer et observai très rapidement mon propre reflet sur la surface du liquide. Le contour de mes yeux prenaient une teinte bleue-violette, et mes joues commençaient à se creuser. Je faisais peine à voir, c'était déplorable, même pour moi.

« - Je dois bien admettre que vous ne cessez jamais de me surprendre. »

L'homme prit place en face de moi, de l'autre côté de la petite table basse entre les deux canapés du bureau de Rhea. Ou peut-être que cette pièce ne lui était pas réservé, après tout. Je n'étais plus très sûre de rien, et la fatigue ne m'aidait pas à comprendre même les choses les plus simples.

« - Alors que je doutais fortement de vos capacités, vous avez su faire de vos élèves les grands gagnants du tournoi-interclasse. Plus encore, il semble que vous vous souciez vraiment de chacun d'entre eux. »

Le liquide me brûla la gorge lorsque je l'avalai en manquant de m'étouffer au passage. Douter de mes capacités ? C'était un euphémisme.

« - Vous avez protéger ma jeune sœur... Ma fille, se reprit-il en reposant sa tasse dans la petite assiette. Malgré cela, vous ne cessez de défier l'autorité de Rhea, ainsi que la mienne. »

L'homme posa sa tête sur ses mains jointes devant lui en me fixant de son regard plus que perçant. Il plissa les yeux un instant, et je redoutai déjà ce qui allait sortir de sa bouche.

« - Vous êtes un excellent professeur, et vous devez reprendre le chemin de votre classe. »

Je posai à mon tour ma tasse que j'avais presque fini en deux gorgées, avant de soupirer bruyamment. Tous ces éloges, pour finir avec ça.

« - Vous devriez vous reposer, car vous reprendrez ce rôle dés demain. »

J'écarquillai les yeux. Etait-ce un ordre ? Seteth n'avait pas l'air de plaisanter, et son expression s'était faite bien plus sévère. Jeritza jouait très bien le rôle de remplaçant, alors pourquoi me demander de reprendre les cours en plein milieu de la semaine ? Je plantai mes orbes bleuets dans les siens, cherchant à comprendre pourquoi le conseiller de l'armée avait soudainement une telle exigence malgré les récents évènements... et puis, cela me percuta. C'était pour moi, et pour rien d'autre. Tous les élèves assistaient aux cours comme ci rien ne s'était passé, tous les professeurs également, mais moi... Il savait parfaitement que si je ne reprenais pas en main ma classe alors je risquais de ne jamais vouloir le faire. Et d'ailleurs, je n'étais plus très certaine d'en avoir réellement envie.

« - De quoi avez-vous peur, professeure ? »

Mes yeux s'agrandirent, et tout mon corps trembla. Des frissons remontèrent de mes jambes pour venir s'égarer sur mes doigts. La peur, hein ?

« - Alors vous êtes au courant, relevai-je en croisant mes bras sur ma poitrine.

- Je suis le conseiller de Rhea, je suis au fait de tout ce qu'il se passe ici, précisa l'homme en prenant une posture plus détendue. Et votre père est bien plus coopératif que vous ne l'êtes, fort heureusement. »

Mon père ? Ah, je me souvenais. Lui aussi arborait désormais le blason de l'église sur sa belle cape flambant neuve. La mission lui avait été confiée, et son compte rendu également. Des premiers évènements de Remire... jusqu'au tout dernier, je présumais.

« - Vous avez pu sauver tous vos élèves.

- Mais j'aurais pu tous les tuer, ajoutai-je.

- Ce n'est pas arrivé. »

Comment pouvait-il se montrer si compréhensif à mon égard ? Après tout, l'homme ne savait rien de moi, ou du danger que je représentais réellement. Ou bien était-il simplement naïf. J'examinai son visage, impassible, imperturbable, puis me levai.

« - Rhea a décidé de vous laisser enseigner ici. Tachez de vous montrer digne la confiance qu'elle vous porte, ainsi que de la mienne. »

Qu'était-ce que ceci ? Une mise à l'épreuve ? Encore ? Un défi ? Seteth semblait mieux me connaitre que ce qu'avais pu croire. Car il savait que je ne pouvais m'empêcher de les relever.

/

Je m'écroulai sur mon lit une fois ma chambre regagnée et mes affaires jetée sur le sol. Mon dos contre le mur, ma tête bascula en arrière pour venir le rejoindre. Quelle nuit étrange. Je n'avais définitivement plus d'énergie, mais heureusement pour moi, la nuit était à peine entamée. J'espérais seulement pouvoir fermer les yeux, et simplement m'endormir, sans devoir affronter mes démons, ou bien les dieux. Mais les quelques coups qui retentirent contre la porte de ma chambre m'indiquèrent bientôt le contraire. Je fis fi des premiers, chassai l'air de mes poumons contrariée, avant d'enfin me lever lorsque l'on frappa à nouveau contre ma porte.

« - Edelgard, m'exclamai-je. Avez-vous seulement idée de l'heure qu'il est ?

- Ne faites pas comme si je venais de vous réveiller, je vous ai vu regagner votre chambre de la fenêtre de la mienne. »

Je fermai derrière elle et soupirai déjà de sa présence ici.

« - Vous êtes insupportable, maugréai-je nonchalamment.

- Il ne fallait pas m'ouvrir, alors. Tout comme vous l'avez fait les deux dernières nuits. Ou plutôt, comme vous ne l'avez pas fait, se corrigea-t-elle. »

Elle n'avait pas tort, mais je n'avais pas eu la force de la confronter alors que je n'avais déjà pas eu celle suffisante pour tenir mes cours. Tout le monde était affecté par le drame de Remire, mais moi, plus que seulement ça, je n'arrivais pas à imaginer devoir supporter le regard des autres. Son regard, plus précisément. Mais ce soir, elle ne me laissait guère le choix. Elle m'imposait sa présence sans me demander un quelconque accord, et quelque part, j'acceptai cette confrontation.

« - Que faites vous là, Edelgard ?

- Les autres élèves s'inquiètent pour vous, professeure, répondit naturellement la blanche les traits sévères. Vous ne pouvez pas feindre d'être blessée éternellement. »

Ah, ce ton accusateur, il ne me plaisait guère. Feindre d'être blessée ? Je n'avais jamais prétendu quoique ce soit. Rhea avait simplement prolongé mon remplacement de quelques jours, après tout, et les élèves en avaient fait leurs propres déductions. Les idées qu'ils s'étaient fourrés profondément dans le crâne n'étaient que de leurs propres faits.

Je retrouvai ma place, assise sur mon lit, et la princesse héritière vint silencieusement me rejoindre. Elle avait laissée la veste de son uniforme dans sa chambre, et le col de sa chemise ne couvrait qu'à peine la base de son cou sur lequel j'arrivais encore à distinguer parfaitement la trace qu'avaient laissés mes doigts sur sa peau diaphane. Mon cœur se fit aussi lourd que l'acier, mes yeux trouvèrent mes mains. Quelques secondes de plus et... de mon aigle j'aurais été l'assassin.

« - Byleth... »

Dans l'ombre créée par les rayons de lune, je vis ses doigts s'approcher lentement de moi. Et l'étreinte dans ma poitrine devenir douloureusement insupportable.

« - Ne faites pas ça, lui interdis-je en claquant ma main dans la sienne pour la repousser. »

Ce geste me coûta. A elle aussi. Mais je ne pouvais faire autrement. Je ne pouvais supporter le moindre contact avec le plus précieux de mes aigles, celui dont j'avais failli ôter la vie. J'étais en colère, contre moi-même, mais également contre la souveraine Elle m'avait désobéit en me rejoignant à Remire, et à cause de cela... Lorsque je fermais les yeux, je sentais la chaleur des flammes, je sentais l'odeur de chaire carbonisée, du bois brûlé. J'entendais les hurlements de peur, les hurlements de rages. Mais par dessus tout, je revoyais mes mains lui enserrer le cou et la priver d'oxygène. Je ne pouvais pas le supporter.

« - Très bien... »

Je tournai la tête lorsque je l'entendis se relever. Affronter son regard était au delà de mes forces. Mais lui demander pardon l'était à ce moment là encore plus. Car après tout, comment pouvait-on accorder le pardon à quelqu'un dont l'âme était déjà damnée ? Condamnée aux ténèbres.

« - Edelgard... soufflai-je lorsqu'elle posa sa main sur la poignée. Le nom que l'on me donne... Savez-vous d'où il me vient ? »

Je pris une grande inspiration et me vidai la tête un moment. Pourquoi la retenais-je ? Pourquoi me torturer ainsi ?

« - La première fois... hésitai-je. J'ai décimé un groupe de plus d'une vingtaine de personne. Des bandits, des assassins... je continuai. Et avant même que je ne le réalise, ma peau et mes vêtements étaient devenus noirs... Recouverts du sang de tous ceux qui avaient croisé mon regard. Le temps de fermer les yeux, je les avais tous exécutés. »

J'aurais pu également lui parler de la seconde fois, ou bien de la troisième, et du plaisir qui, peu à peu, m'avait gagné alors que le nombre de mes morts, lui, n'avait cessé de croître.

« - Le Démon Cendré, conclus-je. »

J'aurais pu lui dire que la vie n'avais jamais vraiment eu de sens pour moi, jusqu'à récemment. Que celle des autres n'avait jamais rien représenté. J'aurais aussi pu lui avouer que cette liberté dont j'étais convaincue de pouvoir jouir jusqu'à maintenant, ne semblait au final n'être que simulacre. Pourquoi lui avais-je dit tout cela ? Pour qu'elle comprenne. Pour qu'elle prenne conscience de la cruauté dont j'étais capable, et enfin, du danger que je représentais. Pour qu'elle comprenne qu'elle ne pouvait me sauver, ni se permettre de sombrer avec moi.

/

Je n'avais pas franchie les portes de ma classe depuis des jours. D'ici, j'entendais le vacarme de certains de mes élèves, s'impatientant que le cours ne commence. Ou s'impatientant simplement d'attendre que quelque chose ne se produise. Et lorsque je poussai bruyamment les portes et que mes talons claquèrent contre le sol lorsque j'avançai dans l'allée centrale, le silence s'installa et tous les regards se braquèrent sur moi. Je compris qu'aucun d'entre eux ne s'attendait à me voir débarquer ici.

Arrivée devant mon bureau, je fermai très rapidement tous les bouquins laissés ouverts la veille ou les jours précédents. J'effaçai le contenu du tableau noir sans même prendre le temps de lire ce qui étais inscrit. Je fis face à mes élèves, à ces futurs soldats, plaquai mes mains sur la table de bois, et plantai mon regard dans leurs yeux grands ouverts.

« - Comme vous le savez tous, dans quelques semaines aura lieu le second examen au changement de certificat d'aptitude, m'écriai-je. Vous n'avez donc que quelques semaines pour me prouver de quoi vous êtes capables ! Je serais la seule à décider de si vous pourrez vous y présenter. »

Comme si un éclair venait de s'abattre au centre de la pièce, tous les élèves restèrent abasourdis. Y compris la future impératrice et son ombre. En une fraction de seconde, je venais de remettre leur avenir en question. J'étais devenue une étape supplémentaire entre eux et leurs rêves. Un défi qu'il leur fallait relever.

« - C'est valable pour chacun d'entre vous ! »

Si tous auraient certainement le niveau pour répondre aux exigences du changement de classe, j'avais bien décidé de m'assurer personnellement que chacun d'entre eux était prêt à affronter les pires horreurs que le monde avait à offrir. Ils avaient consciemment décidé d'étudier dans la plus grande académie militaire du pays. Et plus que le seul fait de mesurer leurs compétences, ces gamins devaient me prouver qu'ils n'étaient plus des enfants.

Mais des soldats, prêts à risquer leurs vies, et embrasser la mort.