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Chapitre 3 : La visite

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Bruce n'en revenait pas.

Le Joker était juste là, sous ses yeux, à l'entrée du Manoir.

Une fois sortit de l'habitacle de la voiture, l'homme avait regardé autour de lui avec émerveillement avant que son regard ne se pose sur Alfred puis finalement sur Bruce.

Ça avait été tout bonnement insupportable. Jamais plus Bruce n'avait envie de supporter le regard de cet homme. Jamais.

Malgré la colère qui bouillonnait en lui il trouva la force de ne pas exploser instantanément et adressa un regard à Alfred.

Le visage du majordome était marqué par la surprise, son expression révélant qu'il doutait sérieusement de la réalité de la situation qu'il avait sous les yeux. Lentement, il détourna le regard pour finalement croiser celui de son jeune maître.

A ce contact visuel Bruce craqua et, les poings serrés et sans se retourner, partit à l'intérieur du Manoir, plantant là le reste des protagonistes.

Le jeune homme à la peau pâle qui avait provoqué cette réaction prit alors la parole, brisant le silence pesant qui s'était installé.

« Wow. On dirait que je lui fait de l'effet, pas vrai ? »

Alfred releva à peine la pique qu'avait envoyé le Jok- le jeune homme qui se tenait face à lui. A vrai dire, les capacités d'adaptation du majordome étaient mises à mal et son attention oscillait entre deux éléments antagonistes : Bruce, le Joker, le Joker, Bruce..?

« Excusez-moi un instant » bafouilla-t-il rapidement à l'attention de ses invités alors qu'il prenait la décision de rentrer dans le Manoir à la recherche de Bruce.

Alfred ne savait plus quoi penser. Jamais il n'aurait imaginé une chose pareille ! Et Bruce... Bruce devait être dans un de ces états ! Il fallait absolument qu'il lui parle, il fallait qu'il le trouve tout de suite et que-

Alfred fut interrompu dans ses pensées agitées par la panique car il avait presque failli entrer en collision avec le jeune maître des lieux. Il avait pensé devoir parcourir tout le Manoir à sa recherche, mais non ; Bruce était revenu en direction de l'entrée, et donc en direction de son némésis. Qu'est-ce qui avait bien pu le motiver à..?

Alfred n'eut pas besoin de chercher sa réponse bien loin. En voyant un nouvel élément dans son champ de vision il comprit parfaitement ce que Bruce avait en tête. Ou plutôt en main.

Le fusil de chasse.

Bruce tenait fermement entre ses mains le fusil de chasse.

« Laissez-moi passer Alfred. »

Avec froideur, Bruce reprit son chemin vers l'entrée et arma le fusil d'un geste expert.

Bouche bée, Alfred mit quelques secondes à réagir.

« Maître Bruce, non ! »

Il se jeta en travers de son chemin.

« Maître Bruce, reprit-il en essayant de l'empêcher de continuer à avancer. Vous n'allez tout de même pas tirer sur l'un de nos invités ?

- L'un de nos invités ?! éructa Bruce hors de lui. Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué Alfred, il s'agit du Joker !

- J'ai bien vu monsieur, j'ai bien vu. Mais réfléchissez une seconde. Ce... Ce n'est plus le Joker, articula difficilement le majordome. Il s'agit de... de John Kerrigan ! C'est un patient du service de psychiatrie qui hm, qui a été stabilisé par son traitement et... et nous nous sommes engagés à le recevoir avec bienveillance. »

Alfred avait essayé de mettre toute sa conviction dans ses mots afin d'éviter un éventuel bain de sang, mais lui-même avait beaucoup de mal à adhérer à ses propres paroles.

Du côté de Bruce, ses yeux s'écarquillèrent encore un peu plus en entendant ce discours.

« Mais ma parole vous êtes complètement malade ! beugla-t-il tout en agitant le fusil en gesticulant de fureur.

- Je me porte très bien, merci, assura le majordome qui n'était tout de même pas très sûr de lui. Vous par contre, je me demande si vous n'êtes pas en train de vous laisser aveugler par le passé. »

Alfred ne savait pas trop d'où cette idée lui était venue précisément, mais il comptait bien faire tout son possible pour éviter un possible meurtre. Déjà ce ne serait pas très bon pour la santé mentale de son jeune maître, et deuxièmement cela serait sûrement très agaçant à nettoyer...

« Pardon ?! »

Le ton outré du jeune Wayne le sortit de ses pensées, et Alfred continua sur sa lancée.

« Voyons, Bruce, depuis combien de temps le Joker a-t-il été interné ? Deux ans. Deux années entières de soins hospitaliers. Rappelez-vous ce qu'il y avait d'écrit sur le dossier ! Il est stabilisé depuis de nombreux mois. Ne croyez-vous pas qu'il ait pu changer..?

- Changer ?! Aucune chance, répliqua Bruce froidement.

- Et bien restez obtus si vous le voulez, répondit Alfred sur un ton sans appel. Mais pour ma part je ne compte pas laisser nos invités ainsi sur le pas de la porte. »

Bruce dévisagea son majordome. Celui-ci paraissait tout à fait sérieux.
Vraiment ?! Alfred était si naïf qu'il allait laisser le Joker pénétrer chez eux ? Était-il assez naïf pour croire que cet homme ait pu réellement changer ?

Apparemment oui. Il voyait dans les yeux de l'homme sa détermination.

Les bras de Bruce lui en tombèrent – mais, pour autant, il ne lâcha pas le fusil.

« Et bien ce sera sans moi » lui répondit-il froidement avant de tourner les talons.

Bruce bouillonnait de rage. Alfred voulait vraiment jouer à ce petit jeu ? Accueillir naïvement un patient soit-disant stabilisé, un fou furieux de criminel soit-disant sur la voie de la rédemption ? Fort bien. Mais Bruce, lui, ne tomberait pas dans le piège.

Il gravit les escaliers et, dans un élan mélodramatique, il s'arrêta momentanément sur la dernière marche et lâcha une ultime phrase à l'attention de son mentor.

« ... Vous serez bien content, si quoi que ce soit tourne mal, que je sois posté à la fenêtre avec le fusil armé. »

Alfred eut envie de lui faire la remarque que le fusil qu'il avait entre les mains était bien loin de posséder la précision d'un sniper, mais il se ravisa ; il n'allait pas brusquer le jeune Bruce plus qu'il ne l'était déjà. Et puis, de toute façon, celui-ci avait finit sa phrase en disparaissant de son champ de vision.

Au bout de quelques secondes d'un silence d'une lourdeur écrasante, Alfred se secoua. Il fallait qu'il retourne à l'entrée.

Il revint donc sur ses pas et ouvrit la grande porte. Il trouva alors le Joker – enfin, John Kerrigan – en grande discussion avec la psychiatre. Celui-ci agitait son index presque directement sous le nez de cette dernière.

« Petite cachotière, lui disait-il alors qu'Alfred revenait vers eux. Vous ne m'aviez pas dit que c'était au Manoir Wayne que nous nous rendions !

- Je ne voulais pas influencer vos attentes John » répondit la professionnelle calmement.

Tous deux tournèrent alors leurs regards vers Alfred qui était revenu à leur hauteur. Celui-ci se racla la gorge pour essayer de dissiper sa gêne.

« Je vous prie d'excuser monsieur Wayne, articula-t-il le plus calmement possible. Il ne se joindra pas à nous pour la visite. »

Le Joker – enfin, John – haussa simplement les épaules à cette annonce. Suite à cela il s'approcha d'Alfred, la main tendue vers lui.

« John Kerrigan, se présenta-t-il poliment. Et vous êtes monsieur Penn... Penny...

- Pennyworth » termina Alfred.

Malgré une certaine réticence qu'il ne laissa pour autant pas transparaître, Alfred serra la main que le jeune homme tendait vers lui et prit un instant pour le détailler du regard.

Les cheveux connus pour leur teinte verdâtre avaient laissé place à leur couleur naturelle, un châtain clair aux reflets presque nacrés sous l'effet de la lumière du jour. Bien que toujours ébouriffés, on voyait que les dits cheveux avaient récemment rencontré un peigne dans l'espoir d'être domptés. Le visage du jeune homme, délaissé de tout maquillage, révélait une peau pâle d'une blancheur presque semblable à celle de la porcelaine. Deux yeux verts pétillants fixaient Alfred avec intérêt, dans lesquels il était possible de déceler une étincelle malicieuse sans pour autant apercevoir celle de la folie. Un sourire révélant des dents blanches et de petites canines pointues agrémentait l'ensemble du tableau.

« La doc' Williams ici présente, dit alors le jeune homme en se retournant vers la personne en question, m'avait seulement dit vos prénoms : « Bruce » et « Alfred ». Je vous avoue qu'au départ, j'ai imaginé que vous étiez un couple gay ! Oh, et bien sûr elle ne m'avait rien dit non plus sur notre destination... En même temps, si j'avais su, j'aurais été encore plus surexcité que je ne le suis déjà. »

Il se tourna alors vers la bâtisse et ouvrit grand les bras, comme s'il cherchait ainsi à embrasser l'ensemble des lieux.

« Le Manoir Wayne ! s'exclama-t-il alors. C'est donc ici que je vais vivre pour les prochains temps ?

- Il s'agit tout d'abord d'une visite, rappela calmement la psychiatre. Ainsi que d'une rencontre. A l'issue de ce premier temps passé ensemble, je m'entretiendrai avec monsieur Pennyworth et monsieur Wayne afin de faire un petit bilan avant de voir si nous nous engageons plus loin dans le processus. »

Le jeune homme eut un petit sourire malicieux.

« Oh, je vois. Il va donc falloir que je fasse bonne impression, c'est ça ? »

Il envoya un petit clin d'oeil complice à Alfred qui, mal à l'aise, lui répondit par un simple sourire poli.

« Dans ce cas messieurs-dames, enchaîna le majordome, peut-être pouvons-nous commencer la visite ? »

Il se tourna vers l'homme qui avait conduit la voiture jusqu'ici.

« Vous joignez-vous à nous, monsieur ?

- Charles va nous accompagner en effet, répondit la docteure. Il s'agit de l'un des aide-soignants de notre service qui fait partie du projet personnalisé de John ; après la visite que nous effectuerons ensemble, il le raccompagnera au pavillon avant de revenir me chercher » expliqua Eileen Williams.

Le dénommé Charles hocha la tête en signe d'assentiment.

« Fort bien, répondit donc Alfred. Dans ce cas, si vous voulez bien me suivre... Je vous propose que nous commencions d'abord par les jardins. »

Alfred ouvrit la marche suivi par les autres protagonistes et les emmena à l'arrière du Manoir où les jardins se révélèrent bientôt à leur vue. La vaste étendue de verdure était parsemée de plusieurs buissons taillés à la feuille près, ainsi que de nombreux massifs de fleurs.

John s'extasia alors tout en se dirigeant vers l'un des massifs de fleurs.

« Des hortensias ! s'exclama-t-il avec émerveillement. Ma-gni-fiques ! Vous avez du goût mon cher Alfred. »

Le majordome fut quelque peu surpris par cette réaction.

« Vous aimez les fleurs, monsieur ? demanda-t-il poliment.

- Bien sûr ! répondit le jeune homme. Au pavillon, je suis avec assiduité l'atelier d'art floral, on y fait de véritables merveilles. »

Cette réponse surprit encore un peu plus le majordome. L'image quelque peu absurde du Joker s'attelant minutieusement à arranger un bouquet de fleurs s'imposa à son esprit, et il ne sut s'il devait en rire ou en pleurer.

« Ces jardins sont tout bonnement exquis ! » continua le jeune homme qui avançait peu à peu dans sa découverte des lieux.

Ils avancèrent tous progressivement en suivant le chemin passant au milieu des nombreuses fleurs et arbustes ; chemin ponctué par les nombreux commentaires et compliments de John qui s'extasiait toujours un peu plus au fil de son parcours.

Alfred ne savait trop quoi penser de ce côté euphorique qui semblait toutefois authentique chez ce drôle de personnage.

« Combien d'hectares possédez-vous ? demanda Eileen Williams avec intérêt.

- Au total, une dizaine sur cette propriété » répondit Alfred qui était soulagé par la perspective d'une discussion calme et sérieuse à l'écart du jeune homme qui continuait la route devant eux.

Lorsqu'ils arrivèrent au niveau du potager, John s'accroupit à côté des petites plantes qui dépassaient de la terre afin de les inspecter du regard.

« Ces fraisiers semblent avoir un peu soif, releva-t-il d'un ton expert tout en se tournant vers Alfred.

- L'arrosage est prévu pour la fin de la journée.

- Attendez... C'est vous qui vous occupez de tout ça ? demanda le jeune homme d'un ton surpris.

- Affirmatif, répondit humblement le majordome.

- Ça fait beaucoup pour un seul homme. Si vous voulez, à l'avenir, je pourrai vous donner un coup de main. »

Alfred fut quelques instants déstabilisé par ces paroles. Il en avait presque oublié le but de cette visite : permettre au Jok – à John – de venir vivre au Manoir. Cette idée lui semblait totalement farfelue maintenant qu'il avait découvert l'identité de la personne qu'ils étaient censés accueillir.

Devant l'absence de réponse, le jeune homme eut un petit sourire en coin et ajouta :
« Vous verrez, bientôt vous ne pourrez plus vous passer de moi. »

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A bientôt pour la suite !