Lundi 28 janvier
Elle était en retard, sa soirée de la veille avait dépassé la raison et en effacer toutes les traces avait sensiblement rallongé sa séance de maquillage.
- Vous avez beaucoup trop de cernes, Marlène. Les folies ne vous vont pas.
Elle fixa intensément son miroir, persuadée que le commissaire s'y refléterait mais il n'y avait que des murs seuls et un petit bouquet trompeur qui ne fanerait jamais. Le manque de sommeil faisait déjà des siennes, la journée s'annonçait longue.
Sur le chemin, elle avait croisé ce petit monsieur qui promenait sa femme en fauteuil roulant, sous la pluie, dans le vent, les pétales détachés du printemps ou le soleil blafard des aubes trop chaudes, il la poussait tous les jours, inlassablement, sur le pavé irrégulier. Elle trouvait ça beau. Elle trouvait ça triste. Et ses pensées vagabondes ralentissaient un pas qu'elle aurait dû presser.
-Vous êtes en retard, Marlène, et vous savez que je n'aime pas ça du tout.
Elle aimait cette voix posée, un peu râpée par les années, un peu chaude, mais l'entendre quand il n'était pas là fit frissonner ses veines et ce n'est qu'en poussant la porte du commissariat qu'un soulagement adoucit ses traits. Un soulagement de courte durée.
Il n'avait pas levé les yeux quand elle avait fait résonner ses talons sur le pas de la porte, il n'avait pas jeté du coin de l'oeil sa satisfaction sur les courbes moulées de sa jupe serrée, lui qui aimait tant complimenter cette garde-robe joueuse qui sublimait ses formes sans mettre à nu les avantages qu'elle recouvrait. Il avait pris l'habitude de feindre un détachement, d'apprécier sans s'attarder grossièrement mais ce matin, les yeux verrouillés sur un bout de papier, il ne la voyait pas, et ce matin, dans son bureau, il faisait froid.
- Vous êtes en retard, Marlène.
Une impression de déjà-vu, pensa-t-elle.
- Excusez-moi commissaire mais…
- Epargnez-moi des détails qui ne m'intéressent pas et mettez-vous au travail.
- Bien commissaire.
Elle repensait à ce petit monsieur, à sa femme, à cet amour qu'elle ne goûterait jamais.
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Sans frapper, Alice brisa le silence qui écrasait la pièce depuis trois heures. Marlène sursauta légèrement et un petit cri de surprise s'échappa de sa gorge nouée.
Laurence avait un regard sombre.
- Vous avez encore oublié vos bonnes manières dans votre taudis. Vous vous croyez où, Avril ? On frappe avant d'entrer.
Elle lui offrit pour réponse un sourire mécanique, une fausse politesse qu'elle portait sur son visage pour éviter de s'excuser, lui tendant du bout des doigts une photo et un carnet.
- J'ai des infos pour votre enquête mais si vous voulez…
Elle rangea dans son sac ce qu'elle tenait.
- Je peux garder tout ça. Après tout, vous pourrez lire mon article demain matin...
- Donnez-moi ça.
- Vous avez oublié vos bonnes manières sous vos jouets en porcelaine ?
- Avril, cette journée est déjà assez pénible alors, s'il vous plaît, ne m'obligez pas à devenir désagréable.
- Ah parce que vous étiez agréable ? Un siège de toilette abrasif serait plus agréable.
Elle sentait qu'il était au bord de l'explosion et n'insista pas, posant sur son bureau les éléments qu'elle avait apporté.
Marlène qui avait écouté leur échange d'une oreille distraite retapait un rapport avec une lenteur déconcertante, la première version lui avait valu tant de reproches qu'elle perdait de longues minutes sur chaque phrase, même les mots les plus simples lui donnaient des hésitations. Elle coinçait sur « fémur » quand l'ombre d'Alice se pencha sur sa machine.
- Alors Marlène, ta soirée ?
Elle leva les yeux vers le sourire sincère de son amie et chuchota une réponse que Laurence essaya d'entendre, sans succès. Décidément, tout l'agaçait.
- Gardez vos futilités pour l'heure du déjeuner, Avril. Marlène n'a vraiment pas besoin qu'on éparpille sa concentration sur plusieurs choses. Elle a déjà suffisamment de mal pour faire son travail correctement.
Marlène se leva brusquement.
- Excusez-moi.
Elle passa la porte en reniflant doucement.
- Bravo Laurence, toujours très délicat. Parfois, je me demande pourquoi elle s'inflige votre présence.
- Peut-être parce que je suis le seul à pouvoir supporter ses incompétences.
- Mais vous êtes pas bien en ce moment, buvez des tisanes ça vous calmera.
Sans attendre de réponse, elle ferma la porte derrière elle, emportant ce reste de conversation et le peu de légèreté qu'elle avait amené en entrant.
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Laurence regarda le sol, elle avait raison, son humeur devenait odieuse et cette atmosphère oppressante emprisonnaient les mots et les sourires, comme une brume épaisse murant tous les horizons.
Quand Marlène revint dans le bureau, il se racla un peu la gorge, gêné de devoir prononcer cette phrase qui passait difficilement le seuil de sa bouche.
- Hum...je vous prie de m'excuser, Marlène.
Elle ne dit rien, elle accepta poliment avec un hochement de tête, elle voulait juste que cette journée se termine, rentrer chez elle et dormir jusqu'au matin suivant.
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A suivre
