Mercredi 30 janvier
L'appartement d'Alice n'était pas grand, quelques chaussettes s'étalaient sur un tapis usé et la petite ampoule du plafond peinait à raviver la pièce mais Marlène l'aimait bien et il avait renfermé tant de rires, de pleurs et de confidences qu'elle s'y sentait chez elle.
- Bon, Marlène, pourquoi t'es pas avec ton…comment il s'appelle déjà ?
- Simon
- Oui voilà, pourquoi on est là, toutes les deux, devant une bouteille de rouge alors que t'es sensée vivre ton conte de fées ?
- Je viens d'apprendre qu'il est marié.
- Le salooop...Il cachait bien son jeu ! J'espère que tu lui as montré le recto/verso de ta main.
- Finalement, c'est encore avec le commissaire que je suis le moins déçue.
- Dis pas ça ! Surtout qu'en ce moment c'est un vrai connard
- Alice…
- Quoi ? C'est vrai, ce mec te fait pleurer un jour sur deux. Ecoute Marlène, il n'aime que lui.
- On a au moins ça en commun.
Marlène regardait le tapis usé, ce tapis qui ressemblait à son regard, à son coeur, à cet amour maltraité sur lequel s'étalaient bien des peines.
- Ressaisissez-vous, Marlène, vous ne me séduirez pas en tombant dans le mélo.
Il était de nouveau là, très près, très loin, dans des conversations auxquelles il ne participait pas, dans ces mots qu'il ne prononçait pas. Curieusement, ça lui ranima quelques papillons dans l'estomac, il était recroquevillé au fond d'elle, immobile, un peu froid, mais elle se sentait moins seule.
.
Quelques rues plus loin, Laurence se retourna dans les draps froissés de son lit. Il regardait la forme qui dormait près de lui. Elle n'était pas assez blonde, elle n'était pas assez grande, et ses lèvres n'étaient pas assez rouges, il aurait préféré être seul. Il enfila son peignoir, sa cigarette lui brûlait la bouche, une cigarette qu'il n'avait pas encore allumé. Il s'assit dans son fauteuil, le regard perdu au milieu des gouttes qui dévalaient ses fenêtres.
- Avouez-le, commissaire, vous regrettez que ce ne soit pas moi, endormie sous vos draps froissés.
Ça le fit un peu sourire, cette Marlène qui n'existait qu'à travers lui ne manquait pas d'audace et il devait reconnaître que ça ne le laissait pas indifférent. Il se demandait ce que serait la matinée s'il se réveillait un jour avec son parfum imprégnant les coussins, il se demandait ce que serait une nuit avec elle, le goût de sa bouche, la peau ferme d'un sein sous son pouce, la chaleur de sa langue sur cette intimité qu'il partagerait volontiers.
- Vous allez me faire rougir, commissaire.
- Avec grand plaisir, Marlène.
Il commençait à apprécier ces discussions qui n'impliquait que lui, elles paraissaient si simples et l'idée de colorer un peu plus les joues roses de Marlène lui plaisait beaucoup.
.
Les pas pressés de Marlène éclaboussaient la pointe de ses talons humides, elle craignait un peu de se promener seule au milieu des chats gris et à force de trop écouter, elle n'entendait que le son filant d'un couteau aiguisé contre le mur. Elle se voyait déjà dans une nécrologie, son nom écrit en petit, à côté d'un encart sur les résultats sportifs. Elle en était sûre, elle n'arriverait jamais chez elle et elle s'en voulait de ne pas être restée chez Alice.
- Si ça peut vous rassurer, Marlène, je ne suis pas loin.
Il n'existait peut-être pas mais il avait raison, tant pis s'il était tard, tant pis s'il lui claquait la porte au nez, elle préférait être humiliée qu'être un cadavre au milieu des poubelles. Un peu en panique, un peu à contre coeur, elle passa ce porche qu'elle connaissait très bien.
.
Laurence abandonnait un dernier mégot dans le cendrier, il sentait encore derrière ses paupières et dans la paume de sa main tous ses fantasmes trop imagés qui empiétaient sur des plaisirs réels qu'il ne savourait plus. Il venait de se lever quand on frappa doucement à la porte.
- Commissaire ?
Un instant il hésita, cette voix lui jouait des tours, certes, mais elle n'avait jamais frapper avant de s'inviter dans ses pensées. Il était pourtant impossible qu'elle soit dans ce couloir, enveloppée dans sa chair, à une heure aussi tardive.
- C'est moi, Marlène.
Et aussi inattendu que ce fut, il tomba nez à nez avec elle en ouvrant la porte.
- Marlène, qu'est-ce que vous faites là, au milieu de la nuit ?
- Je suis désolée de vous déranger commissaire, j'étais chez Alice et...
- Swan ?
Il avait complètement oublié qu'il était rentré accompagné et il sut à cet instant, cette seconde brutale où elle avait franchi la porte de sa chambre recouverte d'une chemise blanche qui n'était pas à sa taille, que le coeur de Marlène venait de se briser une fois de plus sur le sol un peu trop dur de son appartement. Marlène bafouilla des excuses en s'enfonçant dans la pénombre des escaliers, oubliant ses peurs, les lames tranchantes et le lambeau d'amour propre qui lui restait.
Il ne pouvait pas la laisser partir comme ça, il enfila son pantalon, sa chemise et sa veste sous le regard hébété de cette femme qu'il ne voulais plus croiser. Il claqua la porte en sortant, la laissant seule et mal à l'aise. Elle ramassa ses vêtements, un peu déçue de s'être laissée séduire par cet inconnu qui avait essayé d'oublier sa vie en empruntant la sienne.
.
La pluie avalait les pavés, gondolait les façades et décorait les lampadaires de ses rideaux de perles. Il connaissait son chemin, il la rattraperait rapidement.
Elle écoutait cette foulée pressante se rapprocher de plus en plus, cette foulée qui résonnait, assourdissante et galopante, entre les bâtiments. Elle n'en pouvait plus, ses talons l'empêchaient d'avancer et son souffle ne suivrait jamais.
- Marlène, arrêtez-vous !
Et cette voix qui ne la quittait pas et qui courrait derrière elle comme une réalité.
- Marlène !
Elle eut un doute. Elle s'arrêta net, au milieu du trottoir, trempée, le maquillage dégoulinant et les cheveux tombants, informes, sur son col en fourrure.
Il était derrière elle, elle reconnaissait sa présence, même de dos il faisait vaciller ses jambes. Il attrapa sa main pour lui faire face, il était essoufflé, aussi trempé, sûrement moins décomposé. La pluie s'écrasait sur son visage. Il était devant elle. Il ne disait rien, il ne savait même pas pourquoi ils étaient là, pétrifiés, sous les gouttes lourdes d'une averse nocturne.
Elle le regardait de ses grands yeux pleins de questions, de déception...et d'attente. Elle devait être affreuse, elle devait être comme il n'aurait jamais du la voir. Il sentait son coeur se détacher à chaque battement, elle était tellement différente et tellement la même. Il l'attrapa par la taille et l'embrassa.
Après un moment d'hésitation, Marlène l'entoura de ses bras encore tremblants, il pivota légèrement et plaqua fermement son dos contre le mur. Etait-ce la pluie qui brouillait leur raison ou tous ces mots trop hauts qui s'étaient gonflés de désir ? Dans tous les cas, il avait bien du mal à garder ses mains sur ses hanches et s'ils n'étaient pas dehors, ils seraient déjà nus.
Le retour à la bise froide de l'hiver fut brusque quand il se recula. Elle s'aperçut que la pluie avait cessé et elle se sentit gênée par ce grand vide immiscé entre eux. Tout se remit en place et l'égarement s'écoula avec les dernières gouttes de pluie.
- ...Excusez-moi, Marlène, je ne sais pas ce qui m'a pris.
Elle ne savait pas non plus.
- Je vais rentrée, commissaire.
Elle sentait des mèches collantes taillader son visage, elle aurait voulu être loin, elle qui ne rêvait que de ses bras.
- A demain, Marlène.
Et il regardait l'ombre de sa silhouette s'évader dans les briques brillantes de ces façades témoins, ces façades qui avait soutenu une passion trop lourde à porter.
Le lendemain, Marlène avait appelé au bureau pour prévenir qu'elle ne viendrait pas.
.
A suivre
