Mercredi 6 février
Un bruit sourd sur le battant de porte décolla les paupières massives d'Alice. Sa bouche était collée, elle avait l'impression d'avoir avalé un lapin faisandé. Elle regarda sa montre difficilement, 06h30.
- Avril, ouvrez-moi !
Elle le détestait, elle allait le tuer.
- Non mais ça va pas de débarquer chez les gens à six heures et demi du matin !
- Six heures et demi ? Il est midi, Avril !
- 06h30, je sais encore lire l'heure, Laurence.
Elle bloqua son poignet près de son visage. Il le recula un peu.
- Midi, votre montre est à l'envers.
Elle ajusta sa vision sur le cadran.
- Et merde, je vais me faire virer c'est sûr !
Elle fila dans son placard de bain pour s'arranger un peu, laissant la porte entre-ouverte.
- Et sinon, vous voulez quoi ?
- Je...heu...je voulais savoir si vous aviez des nouvelles de Marlène.
- Vous êtes allé chez elle ?
- Vous pensez-bien que j'ai épuisé toutes les options avant de venir dans votre trou à rats
- Vous savez Laurence, si je n'avais pas autre chose à faire, j'aurais pris deux minutes pour vous en coller une. Et pour répondre à votre question, non, je ne l'ai pas vu depuis lundi. Vous croyez qu'il lui est arrivé quelque chose ?
- Non, je...les rapports non tapés s'accumulent et tout ce travail en retard ralenti mon enquête.
- Vous voyez commissaire, je ne suis pas si incompétente, finalement.
Entendre ses propres offenses avec le son de sa voix contracta sa colonne et il aurait bien envoyé baladé ce Jiminy Cricket en perruque blonde qui ressortait des mots injustes qu'il avait pourtant prononcés. Il recadra son attention sur Avril qui était prête à partir.
- De toutes façons, même si vous étiez inquiet, vous passeriez votre temps à crier le contraire en espérant qu'elle vous entende. Mais, regardez autour de vous, elle n'est pas là et pour une fois, vos propos écoeurants ne la blesseront pas.
Il déglutit les mots justes d'Avril comme un blanc de poulet trop gros, trop sec, coincé pendant des heures au milieu de l'oesophage. Mais il gardait tout ça pour lui, impassible, ne renvoyant que cette image d'un homme imperturbable, emprisonné sur du papier glacé. Il changea de sujet, relevant de son sourcil inquisiteur plusieurs bouteilles abandonnées sur le tapis.
- La soirée a été bonne ?
- J'avais très soif. Et maintenant, vous m'excuserez, je dois aller ramper pour essayer de sauver mon boulot.
- Raconter des inepties dans un torchon ce n'est pas un travail, Avril.
Il lui offrit son plus beau sourire en empruntant la cage d'escalier et disparut avant qu'elle n'ai pu jeter un fond de cabernet sur son costume impeccable.
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Après une journée plutôt courte qui parut durer des jours, Alice ne prit pas le chemin du retour. Son scooter pétaradait dans des ruelles qu'elle ne traversait jamais et chaque changement de direction lui posait un doute. Malgré un trajet très hésitant, elle finit par atteindre sa destination. Elle se gara dans une petite cours sans lumière et tapa trois fois sur une porte vermoulue, elle attendit quelques secondes. Rien ne bougeait, même le vent ne bruissait pas dans les feuilles sèches.
- C'est moi, Alice.
Le loquet se déverrouilla dans un cliquetis que la fatigue avait exagéré, elle sursauta par réflexe et le visage de Marlène l'accueillit avec soulagement.
La pièce était petite, lugubre, mal éclairée, des toiles d'araignées arrondissaient les angles et des meubles désassortis alourdissaient l'espace. Une meule de foin bloquait un volet en bois qui ne fermait plus et les murs de guingois avait la tenue d'un château de cartes, ça ressemblait à une étable en ruine, même Jésus était né dans plus de confort.
- Qu'est-ce que c'est que cette piaule, Marlène ?
- J'étais un peu dans l'urgence, c'est tout ce que j'ai trouvé, c'est...c'était à ma cousine Annick si tu veux tout savoir.
- La folle qui t'as empoisonné et qui compte les cafards derrière les barreaux ?
- On s'en fiche, l'essentiel c'est qu'il ne me trouve pas.
- Oui alors, ça risque pas, il viendrait même pas y poser ses poubelles.
- Tu exagères...regarde, y'a même un point d'eau...et j'ai mis un joli bouquet sur l'établi.
- Ah oui, superbe. C'est de suite plus...moins...plus moins.
Marlène leva les yeux au ciel, elle prenait une leçon de décoration de la part de quelqu'un qui n'était pas vraiment à cheval sur le rangement.
- Bon alors ?
- Ben, t'avais raison, il est venu chez moi, mine de rien, comme d'habitude, mais il était livide. Si je le détestait pas, il m'aurait fait de la peine.
- Je sais que tu ne le détestes pas vraiment...Mais, c'est bien fait pour lui. Tu veux boire quelque chose ?
- Non merci, ça va aller, je suis déjà un peu patraque, je vais rentrer chez moi. Si t'as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas, hein.
- Merci Alice, et je compte sur toi, pas un mot.
- Sur ce coup là, tu peux être tranquille, voir Laurence se liquéfier est mon plus grand bonheur. Bonne nuit, Marlène
- Bonne nuit, Alice.
Marlène l'embrassa sur la joue et referma la porte derrière elle, un peu satisfaite, un peu seule, un peu oubliée dès que le ronronnement du scooter s'était tu vers un autre quartier.
- Vous me décevez, Marlène
Le ton plat du commissaire usurpa sa conscience, elle le sentait accusateur, chargé de reproches, même inventé par son esprit troublé, il trouvait le moyen de l'assommer avec des phrases moralisatrices qu'il ferait mieux de se dire à lui-même.
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A suivre
