Jeudi 7 février
Le manque de sommeil commençait à obscurcir ses idées, il avait du mal à réfléchir et son enquête piétinait. Les mains dans les poches, il fixait le vitrage aveuglant qui surplombait le parking du commissariat et la lumière découpée par les lattes du stores ressemblait à son égo divisé. Il regardait Tricard discuter sèchement avec un agent. Il s'était forgé une nouvelle autorité depuis qu'il fréquentait Carmouille mais le manque d'assurance peinait à la rendre efficace. Il gesticulait tout seul au milieu d'un grand vide et la scène paraissait un peu saugrenue, un peu affligeante. A le voir s'ébrouer autant sur un incapable de la circulation qui s'était sûrement assoupi à un carrefour, il se demandait pourquoi Tricard n'avait pas encore envoyé tous les effectifs à la recherche de Marlène. Elle était toujours introuvable et l'admiration qu'il lui portait avait dépassé le stade de la rumeur depuis longtemps. Carmouille ou pas, son affection ne pouvait pas avoir fondu comme ça.
- Et toi Bubulle, qu'est-ce que t'en dis ?
Et ce n'est qu'en se tournant vers cet interlocuteur trop aquatique pour être bavard qu'il s'aperçut que Bubulle n'était plus là, et il avait emporté avec lui ses algues vertes, ses graviers bleus et le souvenir du décolleté de Marlène penché au-dessus du bocal.
- Ne vous inquiétez pas commissaire, des décolletés comme ça vous pouvez en trouver des dizaines.
Mais ce n'était pas l'échancrure de ses pulls qui lui manquait, ni l'odeur persistante de son vernis. Il avait l'impression que chaque objet portait un morceau d'elle. Quand elle s'asseyait sur le bras du fauteuil pour lire dans son dos, quand l'odeur du café s'approchait dans un bruit de talons, quand ses magasines traînaient au milieu des dossiers. Et l'écho de son rire qui se brisait sur les murs. Et ses émotions débordées qui s'écoulaient sur le sol. Et ses instincts de femme qui bondissaient toujours quand on ne les attendait pas. Elle était partout, elle était cette pièce.
Alice avait choisit ce moment là pour entrer un peu trop vite dans le bureau de Laurence. Elle avait quand même pris la peine de frapper en ouvrant la porte.
- Vous faites des progrès, Avril, bientôt vous arriverez peut être à coordonner vos mouvements dans le bon ordre et vous frapperez avant…
- Je suis inquiète pour Marlène, Laurence, vous ignorer pendant deux jours c'est de la lucidité, mais moi ?
- Détendez-vous, Avril, je suis sûre qu'elle se repose chez une cousine éloignée ou qu'elle discute chiffons avec tata Lucette.
- Détendez-vous ? Vous avez vu votre tête Laurence, on dirait que vous avez passé la nuit dans la poche de votre veste ! Puis, je vous rappelle que Tata Lucette est enterrée six pieds sous terre...quant à la dernière cousine qu'elle a croisé ?…
Une expression sévère tirait son visage, il paraissait fatigué, plus vieux, plus concerné.
Elle n'avait pas tout à fait tort.
- Vous voulez que je fasse quoi ?
- Je sais pas, vous êtes commissaire, commissez !
Elle le laissa immobile près de la fenêtre, claquant la porte avec une exagération théâtrale dont elle était très fière. Les entrailles retournées par le doute, Laurence commençait à envisager des issues malheureuses. Il n'avait surtout pas vu le grand sourire qui barrait la figure d'Avril quand elle était sortie, pressée de raconter à Marlène le grand moment de solitude dans lequel elle l'avait abandonné.
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Marlène était installée sur une chaise en paille dont l'assise n'était qu'un assortiment de brins craqués, prêts à céder à chaque instant. Elle n'était pas très à son aise et le grincement constant de l'objet décrépit entamait sa patience. Elle relisait le même roman-photo encore et encore et si elle voyait une fois de plus Rose-Marie décrocher son téléphone avec sa moue boudeuse, elle jetterait au feu son magasine, dans une cheminée qu'elle n'avait pas.
Juste à temps, une distraction s'annonça à la porte.
- Marlène, ouvrez-moi, c'est Ernest !
- Vous avez même mis Tricard dans la confidence, Marlène, ça me contrarie beaucoup vous savez.
Le ton dépité de Laurence la sermonnait froidement et elle avait enfin l'impression que la situation était en sa faveur. Pour une fois, ce n'était pas lui qui tirait les cordes…
- Les ficelles, Marlène, on tire les ficelles.
- Peu importe, commissaire, vous ne l'avez pas volé.
Et Marlène ouvrit la porte avec une pointe d'orgueil dans la démarche. Tricard se tenait sur le pas, raide de précaution, il avait dans les mains le bocal de Bubulle.
- Mon Bubulle ! Je suis si contente de te voir !
- Je ne vous cache pas que préparer son évasion n'a pas été une mince affaire. Laurence ne quitte plus son bureau…
Le sourire de Marlène estompa tous les tracas et Tricard inspecta les lieux avec un air poliment enthousiaste.
- Ah c'est...Le bouquet de fleurs est joli, ça donne une petite touche colorée…
- Ne vous fatiguez pas Mr le divisionnaire, je sais que ça manque de…de tout.
- Marlène, appelez-moi Ernest, j'insiste.
- je vous offre un verre d'eau ?
- Non merci, je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité.
Elle commençait à se demander pourquoi personne ne voulait de ses rafraîchissements.
- Et sinon, le quartier est calme ?
Cette conversation de voisins courtois ne l'intéressait pas du tout, elle voulait en venir à l'essentiel.
- Comment va le commissaire ?
- Vous savez, on ne sait jamais avec lui. Mais, comme je le disais, il n'a pas bougé de son bureau aujourd'hui, je pense que c'est plutôt bon signe...ou mauvais , ça dépend de quel point de vue on se place.
Sa blague l'amusa et il eut un petit rire en coin mais le visage fermé de Marlène, le poussa à poursuivre.
- D'ailleurs, j'espère que votre petit jeu ne durera pas trop longtemps, parce que...il a des affaires à résoudre voyez-vous et pendant qu'il patauge, les criminels trinquent sans vergogne.
Marlène était perplexe, elle imaginait des assassins et des poupées en bois qui s'emboîtaient les unes dans les autres, elle ne saisissait pas très bien le rapport.
- ...Ce n'est jamais simple avec les russes...
Sa phrase décousue resta en suspend grâce à l'irruption d'Alice, toujours opportune pour couper une conversation avec fracas.
- Marlène, tu m'aurais vu, j'ai été géniale ! Je pense qu'à cette heure-ci, Laurence est dans ton appart à mettre tout sans dessus-dessous ! T'aurais vu sa tête quand je suis partie ! Déjà qu'il était pas frais…
Marlène qui imaginait le commissaire entrain d'envoyer valser ses coussins dans un appartement déjà trop désorganisé, commençait à se demander si cette idée était vraiment futée.
Alice troubla sa réflexion.
- Ah non, Marlène, je connais ce regard, on recule plus maintenant. Tu dois lui montrer que t'es pas une tasse à café dans laquelle on trempe ses lèvres pour en changer deux jours après. Ça me fait mal de dire ça parce que je pense que tu mérites mille fois mieux mais je suis sûre qu'un jour, il finira par s'avouer qu'il n'est pas mieux sans toi.
- Que je ne suis rien.
Le timbre à peine rauque de Laurence frissonna dans sa nuque. Elle aurait préféré voir les mots sortir de sa bouche, les voir en face d'elle mais quelque part, elle aimait bien qu'ils se réservent encore un peu, juste pour elle, et les garder au chaud, au fond de son oreille.
A suivre
