Vendredi 8 février

Laurence avait passé la nuit dans l'appartement de Marlène, il avait ouvert tant de placards, retourné tant de bouts de tissus qu'il avait l'impression d'avoir volé les derniers secrets qu'elle se réservait. Il était un peu gêné d'avoir fouillé dans cette lingerie qu'elle dissimulait toujours avec beaucoup d'élégance, d'autant plus qu'il n'avait rien trouvé. A vrai dire, il ne savait plus lui-même ce qu'il était venu chercher. Le parfum de Marlène flottait légèrement dans la pièce. Plié en deux sur le canapé, il fixait intensément la porte, peut-être qu'à force de la regarder, elle finirait par s'ouvrir.

Absorbé par le panneau de bois, il fut bien surpris au bout de quelques minutes de voir la poignée bouger doucement.

- Glissant ?! Qu'est-ce que vous faîtes là ?

- La même chose que vous apparemment.

- Et qu'est-ce que je fais à votre avis ?

- Vous vous inquiétez pour elle.

- Ne dites pas n'importe quoi, je...j'ai…Marlène est ma secrétaire et son absence est inacceptable, j'étais juste venu lui faire remarquer son manque de professionnalisme !

Les mots sortaient tous seuls de sa bouche, il les trouvait aberrants, aussi convaincants que la grappe de raisin en plastique qui dépassait de la coupe de fruits centrée sur la table basse.

Glissant leva un sourcil.

- Et donc, comme elle ne vous a pas ouvert, vous être rentré chez elle parce que…

- Et vous, vous pouvez m'expliquer pourquoi vous rentrez chez les gens par effraction ?

- Quelle effraction ? J'ai une clé figurez-vous.

Glissant savourait l'outrage affiché sur le visage du commissaire, Il aurait donné toutes ses chemises hors de prix pour que Marlène puisse voir les traits désemparés, choqués, affligés qui s'enchaînaient sur la figure de cet homme qui lui faisait subir toutes ses humeurs, surtout les pires.

Sans vouloir plus d'explications, Laurence visait déjà la sortie et le légiste profita de ce moment d'inattention pour laisser un mouchoir derrière les coussins du canapé.

- Et sinon, vous avez trouvé quelque chose ?

- Qu...Non, rien. Pas une goutte de sang, pas un mot griffonné, pas même un cheveux suspect.

Glissant prit soudainement un air soucieux.

- Vous vous êtes coupé Laurence ?

- Quoi ?

- Ce n'est pas votre mouchoir ?

Il attrapa le mouchoir qu'il venait de poser.

- Qu'est-ce que ?…

Laurence était livide, il était pourtant persuadé d'avoir fouillé le moindre centimètre carré de cet appartement.

- Vous avez même admirer mes dessous en dentelle, commissaire.

La voix de Marlène était amusé, visiblement, cette version en trompe-l'oreille prenait beaucoup de plaisir dans toute cette déconvenue.

- Donnez-moi ça.

Son ton était sec et froid. Il prit le mouchoir sans précaution, il était clair avec deux initiales brodées sur un des coins. Ce n'était pas les siennes et il sentit son estomac se tordre à la vue d'une tache de sang sur les fibres rayées.

- Bon, je rentre au commissariat, on va passer aux choses sérieuses.

Il laissa Glissant tout seul, jubilant comme un enfant espiègle entrain de lâcher un barrage à l'embouchure d'un petit ruisseau. Il s'étonnait tout seul que ce fut si facile, Laurence, éreinté, n'était que l'ombre de lui-même, une ombre élancée et sans relief qui recouvrait tout son discernement.

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A l'autre bout de la ville, Marlène laissait tomber quelques flocons de nourriture dans le bocal de son poisson rouge.

- Je suis contente que tu sois là Bubulle, je me sens moins seule et tu es toujours de bonne compagnie.

Carmouille qui était assise à côté, se racla la gorge et ajusta ses fesses endolories sur une chaise inconfortable.

- Vous aussi Arlette mais c'est pas pareil.

- Ce n'est pas grave Marlène, je sais que ce poisson est votre plus fidèle compagnon.

- Vous avez vu le commissaire ce matin ?

- non, quand je suis partie du bureau, il n'était pas encore arrivé.

- J'espère qu'il va bien.

- Ne vous inquiétez pas pour lui. D'ailleurs je ne sais toujours pas ce que vous lui trouvez. Il vous traite sans ménagement, il n'est intéressé que par son entrejambe et il ne comprendra jamais que vous êtes une femme merveilleuse.

- Et bien Carmouille, si ce n'était pas vous, je penserais que vous draguez Marlène.

Elles s'étaient toutes les deux retournées en sursaut en entendant la voix de Glissant.

Carmouille n'avait pas l'air impressionné par la boutade alors que les joues de Marlène étaient rouge vif.

- Tim…

- Je viens de quitter Laurence, je pense qu'à cette heure-ci, toutes les patrouilles sont mobilisées. Heureusement que Tricard est dans la combine, sinon, ça prendrait des proportions ahurissantes. Tenez Marlène, vos clés, l'idée était brillante, j'ai cru qu'il allait m'étrangler avec sa cravate.

- Quand il va découvrir que toute cette disparition était montée de toute pièce et qu'on l'a observé en pleine déconfiture pendant des jours, il ne nous adressera plus la parole. Ça nous fera des vacances.

- Arlette, je sais que vous n'aimez pas beaucoup le commissaire mais vous n'avez pas un peu de peine ?

- Pas du tout, Marlène, au contraire, cette histoire me réjouit beaucoup. Je trinque à sa débâcle tous les soirs !

Glissant partageait son point de vue, ça faisait longtemps qu'il se demandait comment l'amour de Marlène pouvait être aussi éperdu pour un homme qui refusait tous ses charmes, qui réduisait ses sentiments en miettes et qui passaient toutes ses nuits dans un lit qui n'était pas à elle. Parfois, ils ressemblaient à un vieux couple abîmé par trop d'habitudes et de laisser-aller, un vieux couple qui s'oubliait avant même d'avoir vécu.

Une fois seule, Marlène embrassa la bocal de Bubulle, il la fixa de ses yeux globuleux remplis de reconnaissance, elle crut y voir un peu de pitié, un reproche à peine caché.

- Si toi aussi, tu commences à me juger…

Il n'était pas insistant, il n'était pas contrariant et avec ses états d'âmes de poisson rouge, il avala un des petits flocons d'amour qu'elle venait d'éparpiller à la surface, sans se vexer.

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Laurence avait fini par rentrer chez lui, plus si fier, un peu moins détaché, peut-être un peu moins froid. Les émotions barbouillaient ses idées, chaque détail était confus et rien ne prenait place. Et tous ces sentiments qu'il ne maîtrisait pas, qui s'emmêlaient dans ce bon sens, en pente, sur un mauvais chemin. Il s'en voulait beaucoup, de lui avoir sourit le premier jour, de l'avoir désirer quand le sommeil tardait à venir, simplement de l'avoir laisser faire et de s'être laisser aimer avant de la laisser partir. Et maintenant, il ne restait que ce mouchoir taché, l'image qu'il gardait d'elle, et des fantasmes à l'étroit dans son pantalon. Il se racla la gorge, avala une gorgée de whisky et s'enfonça sous ses draps souples, en refusant d'admettre que l'absence de Marlène creusait un vide vertigineux et qu'il sombrait dedans.

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A suivre