Lundi 4 février

Marlène était entrée dans le bureau d'un pas énergique, elle avait pris une grande inspiration avant d'appuyer sur la poignée et voulait afficher cette assurance qui lui avait tant fait défaut le vendredi soir. Elle allait lui montrer que ce prénom qu'il prononçait constamment n'était pas qu'un rouge à lèvres qui ne fanait jamais, qu'un déhanchement nourri de pas bien alignés, qu'une poitrine plus ferme que sa mise-en-pli laquée.

- Bonjour commissaire ! Vous…

Les mains sur le point de défaire la ceinture de son manteau, elle s'arrêta si sèchement qu'elle cru entendre un crissement de pneu.

Il était en retard, même sans être là, il réduisait tous ses effets à néant.

Elle se débarrassa de ses affaires sur le porte-manteau avant d'avancer vers le bocal de son poisson rouge.

- Comment tu me trouves, Bubulle ? Je dois être impeccable aujourd'hui.

- ...

- Toi au moins tu sais parler aux femmes. Tu as vu le commissaire ce matin ? Ou il est juste entrain de se faire servir un petit-déjeuner au lit par cette garce ?

- …

- Tu as raison, je ne la connais même pas. Mais je la déteste.

- …

- Ah Marlène, le commissaire Laurence vient d'appeler, il a été retenu par une affaire personnelle, il viendra un peu plus tard. Ça devient un centre de vacances ce commissariat, on vient n'importe quand, on invite n'importe qui, on est à deux doigts de sortir des cahiers de coloriage ! Il va falloir redresser la barre !

Elle ne l'avait pas vu rentrer, elle ne l'avait pas vu sortir et elle était restée bouche bée durant toutes ces phrases crachées d'un trait. Pour le « n'importe qui », il n'avait pas tout à fait tort cela-dit

- N'est-ce pas Bubulle ?

Elle adressa un clin d'oeil vers le bocal et s'assit en prenant un magazine de mode dans son tiroir. Si Tricard la voyait…

- Oh et puis zut ! Il n'y a pas d'image à colorier après tout.

Laurence arriva sans éclat vers dix heures. Il se tenait aussi droit que d'habitude mais il semblait exténué.

- Bonjour Marlène.

- Bonjour Commissaire, la nuit a été dure ? Mr Tricard est très fâché ! Je me suis faite disputer par votre faute.

- Epargnez-moi vos pleurnichements et servez-moi un café...bien fort.

Marlène se rapprocha du bureau avec sa tasse et sa démarche ondulante.

- Quelque chose ne va pas, Commissaire ?

- Rien qui ne vous concerne, Marlène.

Il prit un dossier et feuilleta quelques pages.

- Vous ne pouvez pas faire un effort ? Un enfant de six ans ferait moins de fautes ! C'est illisible !

La journée s'annonçait pénible.

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Après la pause déjeuner, le commissaire était revenu dans un bureau délaissé, Marlène était en retard...six minutes, c'était inadmissible ! Il claqua la porte tellement fort qu'un portrait du Général De Gaulle se décrocha dans le couloir. Il savait parfaitement où elle se trouvait. Il lui fallut cinq secondes pour quasiment arracher la porte de Glissant.

- MARLENE, JE SUIS A ÇA – il colla son pouce contre son index – DE PASSER UNE ANNONCE POUR AVOIR, ENFIN, UNE SECRETAIRE QUI SERVE A QUELQUE CHOSE !

- Pardon, commissaire, mais Tim…

- Je me fiche que, Tim, vous apprenne la physique cantique ou à cirer vos chaussures, votre pause s'est terminée il y a sept minutes et vous devriez être entrain de retaper les horreurs grammaticales que vous avez laissé sur mon bureau !

- Vous n'étiez pas aussi à cheval sur les horaires ce matin…

- Ecoutez-moi bien Marlène, je suis votre patron alors si je veux arriver à 17h00 en tutu rose, je n'ai de compte à rendre à personne.

- Un peu à Mr le divisionnaire quand même...

Elle avait prononcé sa phrase si doucement qu'aucune onde ne semblait pouvoir l'amener vers une oreille humaine. Et pourtant…

- ET SURTOUT PAS A VOUS ! Alors les insolences et les familiarités c'est terminé ! Redescendez à votre place Marlène et par pitié, taisez-vous !

Marlène était partie tellement vite que ses yeux humides n'avaient pas eu le temps de verser une goutte. La porte restée ouverte avait permis à tout le commissariat de profiter de cette humiliation et elle avait senti tant de regard pointés sur elle qu'elle avait l'impression d'avoir traversé le hall entièrement dévêtue.

Glissant qui n'avait pas pu la rattraper, s'était tourné vers Laurence.

- C'est quoi votre problème Laurence ?

- C'est vous.

La seconde suivante, il n'était plus là.

- Ce type est complètement malade…

Toujours placide, Glissant arrangea ses bistouris.

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Aucun autre mot n'avait été échangé de l'après-midi. La pluie tapait le carreau comme des doigts impatients et le rythme saccadé de la machine à écrire battait à contre-temps, deux cadences sans harmonie qui plongeait la pièce dans un silence cacophonique.

Marlène observait sa main et ses ongles s'enfoncer un à un sur le clavier, elle avait envie d'appuyer sur toutes les touches en même temps pour coincer les barres entre elles. Elle avait surtout envie de coller cette main sur le visage souple du commissaire et lui faire découvrir le dos de sa veste grise.

Cela faisait un moment que la lumière du jour n'éclairait plus la pièce et le soleil qui ne s'était pas levé ne se coucherait pas non plus. Aucune lueur n'avait rayé les murs à travers le store et l'obscurité que Marlène attendait depuis le début d'après-midi absorbait enfin les volumes anguleux du mobilier. Elle profita de l'absence du commissaire pour ranger ses affaires, elle prit son manteau, son sac, son égo écrabouillé et l'envie de lui arracher cette fierté imbuvable qui fourmillait encore dans le creux de sa main.

- Vous m'abandonnez comme ça, Marlène ?

Elle avait l'impression d'avoir senti son souffle dans son cou, ça lui glaça le sang. Elle savait pourtant que le seul souffle de la pièce n'était qu'un courant d'air cédé par une fenêtre élimée.

- Vous ne me laissez pas le choix, commissaire.

D'un geste affectionné, un peu las, elle souffla un baiser à Bubulle et, sans se laisser traîner, ses talons avaient disparus.

Le lendemain, juste pour lui, elle ne reviendrait pas.

Quand Laurence retourna à son bureau, il le trouva vide. Il se trouva stupide. Il eut un pincement au milieu du thorax, un léger palpitement, une veine dissidente qui l'arrosait de reproches. Demain, il s'excuserait...peut-être.

Il ne savait pas que le lendemain, juste pour lui, Marlène ne reviendrait pas.

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A suivre