Dimanche 10 février

Laurence avait retourné la situation dans tous les sens, tant de fois, qu'elle semblait ne plus en avoir aucun. Son esprit était accaparé par le mouchoir tâché. Il connaissait ce mouchoir. Les initiales par contre…

- Il est trop tard commissaire, à l'heure qu'il est, je suis probablement déjà morte.

- Vous ne me parleriez pas si vous étiez déjà morte.

Même si rien n'était réel, il espérait une réponse. Mais elle se tut et seul le vent crépitant sur le vitrage sembla lui adresser la parole, iébouriffait le bambou en pot qui jaunissait sur sa terrasse et les ombres agitées décoraient les vitres comme des tableaux vivants.

Il se sentait très seul, trop, quelque chose lui échappait. Pourquoi avait-il l'impression que personne d'autre n'était investi dans cette disparition étrange ?

- Même cette plaie qui vous sert d'amie…

- Ce n'est pas la peine de me mêler à vos réflexions commissaire si c'est pour insulter Alice.

Il enfila son manteau sur sa chemise et attrapa ses clés de voiture, il voulait en avoir le coeur net, tester son comportement jusqu'au moindre mouvement de cheveux. Il était persuadé qu'elle le tenait à l'écart d'un point important.

Quand il arriva en haut de l'escalier, il colla son oreille contre la porte. Il entendait l'ampoule du couloir grésiller en pointillés, un couple de voisins brutaliser les ressorts grincheux d'un matelas usé, le lac des cygnes sauter inlassablement sur le sillon rayé d'un disque vinyle trop écouté. Mais, de l'autre côté de la porte, il n'y avait pas un mot, pas un craquement, pas même le glissement d'une page qu'on tournerait. Pour se donner bonne conscience, il tapota son index sur le bois mais sans attendre de réponse, il crocheta la serrure. Le manque de résistance lui facilita la tache et il trouvait bien prétentieux d'appeler ça un verrou.

Pour la deuxième fois en deux jours, il allait fouiller les affaires toutes personnelles d'une femme qu'il connaissait très bien…

- Une femme, commissaire ?! Je croyais que pour vous la féminité d'Alice se limitait à sa voix qui n'avait jamais mué…

- Ne m'interrompez pas, Marlène !

Décidément, il avait pris l'habitude de lui répondre à voix un peu trop haute pour quelqu'un qui n'avait en face de lui que des tissus fleuris, des assiettes creuses et les regards accusateurs et obstinés de quelques photographies.

Un peu mal à l'aise, un peu pressé, il mit de côté toute la bienséance qui l'encombrait et cette Marlène indélébile qui raturait sa nature solitaire. Il devait être efficace, minutieux et remettre son désordre bien à sa place. Heureusement, son appartement n'était pas plus grand qu'une camionnette et il ne lui faudrait que quelques minutes pour en faire le tour, quelques minutes courtes, quelques minutes longues, quelques minutes qu'il n'aurait pas. Accroupi devant un placard, il se mordit la lèvre quand la porte claqua.

- Ben faut pas vous gêner surtout ! On peut savoir ce que vous faites la tête dans mes conserves ?

- Je...J'essaie de retrouver Marlène...

- Et vous croyez qu'elle se cache dans une boîte de haricots ?

- Si vous voulez tout savoir, je vous trouve très détachée dans cette histoire, votre grande amie a disparu depuis six jours et ce qui vous préoccupe c'est une boîte de nourriture...si on peut appeler ça de la nourriture…

- Ce qui me préoccupe c'est de savoir que vous fouinez chez moi !

- Je ne comprends pas très bien ce qui est entrain de se passer mais je suis sûr que vous savez où elle est. Sinon, vous seriez coller à la semelle de mes chaussures jour et nuit, vous passeriez vos journées à arpenter la ville sur votre scooter bruyant et surtout, vous n'auriez pas dans votre poche le double des clés que Glissant avaient dans la sienne il y a deux jours.

- Qu…

- Le porte-clés qui sort à moitié, il n'y a que Marlène pour accrocher un poisson en laine rose à un trousseau de clés.

- Ecoutez Laurence, c'est bien Marlène qui m'a prêté ces clés mais c'était il y a plusieurs mois et c'est moi qui les ait donné à Glissant. On s'inquiète tous. D'ailleurs, j'ai passé l'après-midi à retracer son emploi du temps de lundi dernier. Et apparemment, elle a bu un thé avec une bonne femme près de chez elle et après, plus de traces.

Il la toisait de sa silhouette raide et bien alignée, il la trouvait petite, frêle, incertaine. C'était à peine perceptible mais il sentait son regard fuyant comme si elle ne le voyait pas, comme si elle ne voyait qu'à travers, après lui, loin derrière.

- Je n'ai aucune confiance en vous.

- Si on ne se fait pas confiance, Laurence, on ne la retrouvera jamais.

Elle détestait ces phrases aux allures profondes qui avaient l'épaisseur d'un timbre-poste mais elle essayait de garder un ton solennel, une posture convaincante, elle avait peur de se heurter sur tout ce qui avait fait la réputation de Laurence, son esprit de déduction, elle savait qu'il avait des doutes et qu'elle était proche d'être trahie par une vérité étalée au milieu de sa figure.

- Par pitié, épargnez-nous les sanglots, ça devient ridicule.

Elle était entrain de s'enfoncer toute seule, il fallait qu'elle soit plus futée, qu'elle lui concède un bout de l'histoire pour l'empêcher d'en écrire lui-même l'épilogue. Elle fit un pas en avant pour le provoquer.

- Vous avez raison Laurence, je sais où elle est.

Il avança pour marquer un peu ce territoire qui n'était pas le sien.

- Je suis tout ouïe...

Elle boucha l'espace qui les séparait.

- Laissez-la tranquille.

Ils étaient tellement proches qu'elle pouvait sentir l'odeur de son après-rasage, elle était soulagée de ne pas faire la taille de Marlène, la situation aurait été bien plus embarrassante. Elle sentait battre deux coeurs, un peu trop fort, un peu trop lent, un peu agacé, un peu impatient, et elle était incapable de savoir lequel était le sien. Elle avait envie de reculer mais elle avait surtout envie de jouer avec ses nerfs, tout emmêlés, et les nouer pour qu'il ne puisse jamais les défaire.

- Si vous faites un pas de plus, on va s'embrasser Laurence.

- Où est-elle ?

Il ne plaisantais plus, si elle avait été un homme, il lui étranglerait déjà la jugulaire entre son pouce et son index.

- Vous avez plus de chance de mettre Carmouille dans votre lit que d'obtenir quoi que ce soit de ma part. Maintenant, si vous permettez…- elle lui indiqua la sortie de la main – j'ai des navets à éplucher, et ça sera beaucoup plus intéressant que cette conversation.

Il laissa le dernier mot d'Avril se perdre dans le claquement de ses semelles résonnantes et avant même d'arriver sur le trottoir mouillé, il avait élaboré la suite des opérations. Il regardait son ombre s'effiler en croix sous la lueur des réverbères, comme si une ne suffisait pas, comme si d'autres estomperaient la sienne, moins sombre d'être pointée vers tous ces d'horizons alors qu'il n'en voulait plus qu'un.

Alice n'avait pas bougé. Elle avait écouté les pas de Laurence se taire jusqu'au dernier. Il allait falloir dire à Marlène que les choses n'étaient plus tout à fait les mêmes. Elle ne savait pas très bien si c'était positif mais ça devenait plus compliqué. Elle se sentait déjà un peu épiée, un peu suivie, un peu fautive. Une goutte s'écrasa au fond de l'évier, lasse et fuyante, enveloppée dans un son clair puis fragmenté, et elle aurait aimé être ce petit écho rebondissant qu'on ne rattrapait jamais.

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A suivre