Lundi 11 février

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Les épines brillantes de l'aube se plantaient à peine dans la brume capricieuse quand Alice manqua de dégonder la porte fragile.

- Bon Marlène, Laurence est au courant ! Il sait que je sais où...

Elle ne termina pas sa phrase, et les mots bloqués au fond de sa gorge l'empêchaient même d'avaler.

- Marlène ? Où t'as eu cette arme ?

- J'en peux plus Alice...J'ai l'impression que toute ma vie tourne autour du commissaire, le matin quand je me brosse les dents, je le vois dans le miroir, le soir, c'est contre lui que je pense m'endormir, l'autre jour, j'ai vu son visage dans mon assiette de purée. Il est là, il est là, il est là...mais, jamais il ne sera là. Et je n'arrive pas à me détacher de cette obsession. Ça me pourrit les jours, ça me pourrit les nuits, ça me pourrit...tout.

- Marlène, posez cette arme...S'il vous plaît.

Alice s'était retournée tellement vite vers cette voix qu'elle connaissait trop bien, qu'elle crut un instant que ce mauvais réflexe allait précipiter le cours des choses. Elle sentait déjà la détonation résonner dans le souffle de ses deux poumons, comme une porte qui claque, sèche puis silencieuse. Mais ce sont les mots aigus de Marlène qui s'envolèrent vers la silhouette à contre-jour.

- Vous savez commissaire, c'est injuste. Vous ne voulez pas de moi, mais vous ne vous voulez pas de moi avec un autre non plus. Vous aimez me voir éperdument amoureuse de vous, savoir que je passe mes nuits seules, pouvoir flatter votre égo dans ce reflet trop parfait que vous renvoient mes yeux. Et pour moi, il ne reste rien.

- Je ne vous ai jamais rien demandé Marlène, ni rien promis et de mon propre aveu je vous avais prévenu : « Je suis froid, désagréable et incapable du moindre sentiment »…

Et la détonation sèche qu'Alice n'attendait plus emporta avec elle toute la fragilité de Marlène, et un sifflement passa tout près, caressant son oreille comme le souvenir détruit de sa délicatesse, et toute son innocence se planta dans le torse de Laurence, trouant un costume impeccable, des liens mal noués et plusieurs vies.

Laurence resta un instant immobile, regardant la candeur contrariée de Marlène s'envoler dans une odeur de poudre qu'il ne pensait jamais sentir pour lui. Il s'écroula.

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Le bruit sourd de sa tête heurtant le sol réveilla Alice en sursaut. Son coeur manquait des battements ou il en faisait trop, elle ne savait pas vraiment, elle expira de soulagement, un peu en sueur, un peu étourdie par le soleil naissant qui poussait ses premiers cris de lumière sous les nuages bas. Il ne lui fallut pas plus de cinq minutes pour enfiler un pull, un jean et sentir les vibrations du bitume dans les poignées de son scooter. Une pluie fine arrosait son visage et chaque goutte effaçait un peu plus sa nuit, si bien qu'en arrivant devant la porte en bois de Marlène, elle avait presque oublié le motif de sa venue. Elle ouvrit la porte d'un mouvement un peu brusque et manqua de la dégonder.

- Bon Marlène, Laurence est au courant ! Il sait que...Marlène ?

Marlène, le dos tourné, cherchait visiblement quelque chose. Et au moment où Alice cru apercevoir cet objet qu'elle nous voulais pas voir, une ombre se coucha sur la sienne. Elle se retourna par réflexe, et il était là, dans son contre-jour, dans sa fierté blessé, dans son costume impeccable, bientôt troué.

Tout était entrain de se reproduire mais beaucoup trop vite, beaucoup trop tôt. Sans vraiment regarder, elle se tourna vers Marlène.

- Non Marlène, ne fais pas ça !

Mais Marlène n'avait entre les mains qu'on miroir de poche et un rouge à lèvres près de sa bouche, un air perplexe et cette innocence qu'elle chérissait tant.

- Désolée Alice, mais le laisser-aller n'est pas dans mes…

Et c'est en levant les yeux, qu'elle aperçut qu'il était là, dans son contre-jour, dans son costume impeccable, dans sa déception.

- Je ne sais pas ce qui me déçois le plus, d'avoir pu suivre Avril avec une facilité déconcertante ou toute cette manigance puérile qui me fait perdre mon temps.

Et en quelques secondes, la silhouette sombre de Laurence s'était faite avaler par la clarté de la porte, furieuse et tendue, vexée mais tout aussi coupable.

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Marlène avait toujours le rouge à lèvres au bout des doigts, la bouche en coeur et le coeur lourd comme une souche.

Alice, face à elle, n'avait pas bougée. Ses épaules s'étaient tassées seules sous le poids des reproches à venir, de la culpablité et de cette précipitation qui l'avait conduite chez Marlène sans méfiance, sans même jeter un seul coup d'oeil derrière.

- Heu...Marlène...Je

- Laisse tomber Alice, le commissaire est un homme seul et il n'a qu'à le rester.

- Le bon côté des choses, c'est que tu vas pouvoir retrouver ton appartement. Parce que là, même avec tes fleurs, tes bougies, tes...tissus…

- C'est un napperon, j'ai brodé un poisson dessus...Au bout d'un moment on s'occupe comme on peut.

- Oui, voilà, tes napperons...Bref...Puis, on va sortir toutes les deux et dans moins d'une semaine t'auras trouvé un super gars, souriant, plein d'humour et qui n'a pas que des costumes couleur fond de casserole dans son armoire.

Marlène répondit seulement de son sourire entier. Mais pas tout à fait.

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Quand Laurence avait traversé le couloir du commissariat, toute la frustration d'avoir été trop naïf claquait dans ses pas. Martin qui s'était approché de lui, un dossier à la main, avait fait demi-tour rapidement.

Il avait l'impression de s'être glissé dans la peau crédule de Marlène, dans sa faiblesse, et ce qui le charmait chez elle était insupportable chez lui. Il referma violemment la porte et le portrait du général de Gaulle se décrocha à nouveau.

Planté devant les lattes du store qui rayaient son visage, il remettait les pièces à leur place. Tricard, Glissant et même cette incompétente de Cramouille étaient tous dans la combine. Si ça n'en tenait qu'à lui, ils seraient déjà entrain de ranger leurs effets personnels dans des cartons, leurs Whiskies, leurs vinyles et toute leur trahison. Quant à Marlène, il était à peu près sûr qu'il ne la verrait plus, qu'il ne voulait plus la voir et surtout qu'elle ne reviendrait pas. Son estomac se noua d'avantage et il détestait l'idée que, peut-être, elle allait lui manquer.

- Vous ne vivrez pas mieux sans moi, Commissaire.

Et à ce visage fantôme qui lui avait souri ces mots, il n'eut qu'une chose à dire :

- Allez vous-en.

Et Marlène s'évapora comme si elle n'avait jamais existé.

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A suivre...