Mercredi 24 février

Seul à table, il avait avalé rapidement un petit-déjeuner, il n'avait pas très faim, il n'avait pas très envie, il n'avait pas trop le temps. Il avait ajusté le nœud de sa cravate sans trop la serrer, sans trop la voir. Il était monté dans cette voiture qui se tassait de plus en plus en plus, qui le tassait de plus en plus, il la trouvait trop basse, jamais elle n'avait était si basse. Il était arrivé tôt au bureau ce matin. Les journées plus fraîches, le soleil plus paresseux et l'herbe plus craquante trahissaient un hiver pénible et lent. La lumière blanche découpait des ombres courtes sur les contours du mobilier. Il relisait son dossier, pas assez épais, il connaissait chaque phrase par coeur, chaque virgule, chaque mot, bien tapé, bien écrit. Il pensa sur le moment que ça manquait de fautes. Il était sûr que son suspect, bien coupable et son alibi, bien gênant avaient forcément oublié ce détail d'apparence anodine qui deviendrait primordial. Il décrocha son téléphone.

- Martin, convoquez Mme Verdier dans mon bureau.

Après une courte pause à midi, il était de retour au commissariat. Le parking était vide, silencieux, il le trouvait plus gris que d'habitude, peut-être un peu plus sale. Le hall d'entrée était calme, froid il flottait encore une odeur de produits ménagers, d'eaux de Cologne variées et de destins en suspens remplis d'errances quotidiennes et de petits secrets qui devenaient imposants et coupables sur le seuil de la porte. Martin s'était approché.

- Mme Verdier attend dans votre bureau...ah...heu...commissaire…

- Plus tard, Martin

Son pas pressé s'arrêta brusquement, il ne savait pas si ses phalanges craquaient sur la poignée ou si la poignée craquait sous ses phalanges mais quelque chose se brisait sous la pression de l'autre. Comment était-il passé à côté de son nom de jeune fille ? Elle était de dos mais elle était là, il reconnaissait son parfum, son brushing sans défaut et le charme qui entourait ses courbes, toujours avec délicatesse, sans cesse avec légèreté.

Elle l'avait entendu, elle ne le voyait pas, mais elle le devinait, immobile, avec cette expression presque fâchée qui sillonnaient son front, toujours austère, sans cesse sérieux.

Il avança vers elle, tendu, mal à l'aise, tirant machinalement sur sa veste comme si le moindre pli marquait une faiblesse.

- Mme Verdier, je vous remercie d'être venue

Sans lever les yeux, il s'était assis, il ne voulait pas la voir, surtout pas la regarder.

- Bonjour, commissaire.

Elle fixait un rapport posé sur le bureau, elle se demanda qui les tapait, elle ne voulait pas le savoir, surtout pas l'imaginer.

Et sans vraiment avoir le choix, comme deux marionnettes maladroites et hésitantes, ils avaient levé la tête, et leurs regards, et leurs regrets, et ce soulagement de voir que rien n'avait changé. Deux ans qu'ils ne s'étaient pas vus, qu'ils s'étaient un peu détestés et qu'ils avaient fait semblant de s'oublier. Elle était incroyable, il était merveilleux.

- Mme Verdier…

Chaque fois qu'il prononçait ce nom, il avait envie de le mâcher, le maltraiter entre ses dents serrés pour qu'il existe moins.

Chaque fois qu'il prononçait ce nom, elle trouvait qu'il n'allait plus très bien, ni sortant de sa bouche ni au doigt de sa main.

- Je ne vais y aller par quatre chemins, votre mari – le mot s'était un peu coincé au fond de sa gorge, comme s'il était composé de quinze syllabe, comme s'il était enveloppé de gravier, comme s'il allait la marier une seconde fois, à cet instant, devant lui – est suspecté du meurtre d'une de ses employés. Mais j'imagine que vous êtes un petit peu au courant de cette affaire. Pour être tout à fait honnête, il a bien un alibi mais…

- Ce n'est pas moi.

- Non, ce n'est pas vous. Il était avec...son comptable...à 2h du matin...dans une chambre d'hôtel.

Elle était impassible.

- Vous saviez ? Votre mariage est…

- Arrangé ? Non

- Apparemment, ça l'arrangeait bien.

- Les choses ont commencé à changer peu après notre mariage. Au début, il me parlait moins, il ne me parlait plus, il rentrait tard, il partait tôt, puis il ne rentrait plus. Je ne pense pas pouvoir vous aider commissaire, je ne le connais pas, je ne l'ai jamais connu.

Il se sentit fautif, s'il avait été moins fier, elle aurait été moins seule, elle serait probablement devant son bureau, à retaper sans rythme des rapports à l'orthographe approximative, à accuser d'instinct des regards torves, à colorer chaque heure de ses ongles rouges, de ses robes parme, de cet amour envahissant qui arrondissait les angles et tous les mots, et bien trop de sentiments. Surtout, elle n'aurait pas au doigt cette bague informe, trop lourde, sans éclat. Et il lui en voulait aussi, d'avoir été aussi naïve, aussi pressée.

Il lui avait posé quelques questions puis elle était sortie. Comme avant, l'écho de ses talons derrière, la poitrine en avant , aspirant dans son ombre une saveur florale, ses fins de phrases inattendues et toutes les couleurs du monde. Dès qu'il l'avait vue, il avait eut envie de dire à voix haute ces quelques lettres qui la rendaient réelle. Il s'était retenu, caché dans sa distance habituelle, au chaud dans tout son flegme. Maintenant, il était seul.

- Marlène…

- Je vous ai manqué ?

Il ne répondit rien à cette voix sans corps qui avait disparu deux ans auparavant. Il lui sourit.

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A suivre...