Chapitre 20
Tout était noir. Vase savait qu'elle n'était pas consciente, plongée dans le néant. Elle était sans doute morte. Elle ne pouvait pas penser. La seule chose qu'elle pouvait faire, ce n'était rien.
Pourtant, Vase sentait son corps se déplacer. Elle sentit un grand choc, mais pas de douleur. Elle savait que quelque chose l'avait percutée, mais ça ne lui faisait ni chaud ni froid.
Vase remarqua que quelque chose de doux lui touchait les parties inférieures de son corps, comme si elle était allongée.
L'Aile de Boue sentit le soleil taper sur ses écailles. Ce n'est qu'à ce moment-là que Vase s'aperçut qu'elle était vivante. Elle ouvrit les yeux.
Un grand soleil, haut dans un ciel bleu parsemé de nuages, l'éblouit. Des oiseaux chantaient, ainsi que des insectes.
Des dragons gisaient çà et là sur le sol. C'étaient ses amis. Ils n'étaient pas morts, mais ils avaient quelque chose d'inquiétant. A certains endroits de leur corps, c'est à dire sur à peu près la moitié de leur corps, leurs écailles étaient complètement noires, au point que c'était difficile de voir qu'il y en avait. D'épaisses lignes blanches séparaient les écailles normales des écailles noires. Même leurs yeux pouvaient être noirs. On aurait dit que quelque chose les rongeait.
Vase se rendit compte qu'elle aussi n'avait pas été épargnée par ce phénomène.
« Sommes-nous vraiment vivants ? »
Il y avait quelques secondes, il faisait nuit, et le monde venait d'être détruit. Alors pourquoi tout avait l'air d'aller bien maintenant (si on oubliait l'étrange maladie) ?
Son attention fut attirée par une lumière. Pour l'atteindre, Vase dut s'enfoncer un peu plus profondément dans la forêt. Là où elle se trouvait, le feuillage des arbres était si dense que très peu de lumière parvenait à filtrer. Pourtant, elle n'avait marché que quelques minutes depuis qu'elle s'était éloignée de ses amis. Ces arbres étaient vraiment immenses ! Ils dépassaient largement la taille de Vase. Si le climat était tropical, on aurait pu se croire dans la forêt de Pluie.
La lumière provenait d'une sorte de mur en pierre. Cela faisait beaucoup penser à la porte du temple d'Aryonnos, à la différence que cette fois, les portes étaient bien là, ouvertes, imposantes et sans doute très solides. Elles étaient décorées de rayons de couleurs différentes. Ces portes étaient symétriques.
« Où peut-elle bien mener ? »
Vase commença à traverser la lumière. Dès qu'elle posa une patte dans celle-ci, une souffrance insoutenable la parcourut. Elle la retira immédiatement.
« ! »
Sa patte ! Elle était devenue entièrement noire ! Heureusement qu'elle n'avait pas passé sa tête. Qu'était-ce donc que cette chose ?
Pour l'instant, l'Aile de Boue se contenta de faire demi-tour et retourna auprès de ses amis. Lorsqu'elle arriva, Focal s'était réveillé. Tous les autres étaient encore inconscients.
-Focal ! Appela Vase.
-Vase ! Répondit-il.
Ils coururent l'un vers l'autre et se serrèrent, après avoir manqué de se percuter.
-On est en vie ! Cria Focal.
-Mais comment ? Demanda Vase. J'ai pourtant bien eu l'impression de mourir.
-Je ne sais pas, déclara l'Aile de Sable.
Il leva la tête au ciel, et Vase fit de même. Bien qu'il fasse jour, les lunes brillaient énormément. Elles étaient vertes, du même vert que celui qu'elles avaient pris pendant la fin du monde.
-Sais-tu pourquoi nos écailles sont bizarres ? Questionna Focal.
-Non, mais je crois avoir trouvé quelque chose qui y est lié, assura l'Aile de Boue.
Elle lui parla de la lumière dans la forêt. Le temps passa, quelques minutes. Ils commencèrent à se demander pourquoi les autres ne se réveillaient pas.
Finalement, après dix minutes d'attente supplémentaire, Fyrite ouvrit les yeux, puis Selena, Impulsion et Profondeur. Horatio aussi était là. Il fut le dernier à se réveiller. Il était écrasé par l'Aile de Mer, mais pourtant, il n'avait pas l'air plus blessé que ça. Lui aussi était rongé par cette étrange noirceur.
Après la stupeur générale provoquée par cette succession d'évènements étranges et inexpliqués, Vase leur répéta ce qu'elle avait dit à Focal. Ils décidèrent d'aller examiner l'étrange porte trouvée par l'Aile de Boue.
En y arrivant, elle remarqua la présence de glyphes au bas des portes. Il s'agissait de la langue que seuls Focal et elle pouvaient lire.
-Ethernalia, lut Vase.
-Qu'est-ce que ça veut dire ? Demanda Impulsion.
-Je n'en ai pas la moindre idée, répondit Vase.
-Attendez, tu as bien dit Ethernalia ? Interrogea Horatio.
-Oui, pourquoi ? Répliqua l'Aile de Boue.
-Ne me dis pas que tu sais ce que c'est ! S'exclama Fyrite.
-Je sais ce que c'est, affirma-t-il.
« Comment peut-il savoir tout sur tout ?! »
-Cela explique pourquoi la patte de Vase est devenue noire lorsqu'elle l'a traversée, continua Horatio.
-D'où tiens-tu toutes ces informations ? Questionna Selena.
-Il faut à tout prix fermer la porte le plus rapidement possible ! Ignora le charognard.
Il courut vers le côté gauche de la double porte et commença à la pousser pour la refermer. Etrangement, l'autre côté se mit aussi à bouger.
La porte se refermait très lentement. Vase finit par aller l'aider à la refermer, et Profondeur fit de même. La porte était pratiquement fermée lorsqu'une voix sortit de la lumière.
-TROUVES !
Vase reconnaîtrait cette voix entre mille. C'était celle de Zoglentia ! Quelque chose percuta la porte de l'intérieur, stoppant la fermeture.
-OUVREZ-MOI CETTE PORTE MISERABLES CLOPORTES ! Hurla Zoglentia.
Malgré la résistance de Vase, la porte commença à se rouvrir. Impulsion s'envola et se mit à foncer vers la porte. Elle posa ses pattes dessus et commença à pousser en utilisant la force de ses ailes. Focal fit de même, suivi par Fyrite. Selena, étant peu douée en vol, se contenta de pousser Vase. La porte commença à se refermer.
-Vous savez quoi, je ne vous tuerai pas. Je vous rendrai immortel et jetterai une malédiction sur vous. Toutes les personnes que vous verrez ou croiserez…
La porte se referma, mais Vase pouvait sentir que Zoglentia forçait de l'autre côté pour l'ouvrir. S'ils s'éloignaient de la porte, il passerait.
C'est alors que des barres métalliques sortirent du cadre de la porte et commencèrent à la verrouiller. En quelques secondes, la porte fut bloquée. Il y avait très exactement douze verrous qui la maintenaient fermée. A l'instar des bandes décoratives de la porte, ces verrous étaient chacun d'une couleur différente. Cependant, bien qu'elle soit verrouillée, on entendait toujours les coups de Zoglentia résonner contre la porte.
Il continua de frapper la porte pendant une vingtaine de minutes, puis, arrêta. Enfin, il avait sûrement arrêté vu qu'on n'entendait plus rien.
-Il faut vraiment qu'on sache ce qui se passe, décréta Vase.
Naturellement, tous les regards se tournèrent vers Horatio. Le charognard aux cheveux rouges s'était enfoncé de plus en plus dans ses secrets, semblant toujours en savoir plus qu'eux. Que cachait-il qui soit plus étonnant que le secret de Focal ? Devait-elle se préparer psychologiquement à entendre ce qu'il allait dire ?
-Pourquoi me regardez-vous tous ? Demanda-t-il.
-Tu sais très bien, répondit Profondeur. Tu vas nous dire qui tu es vraiment et qu'est-ce que tu caches, de gré ou de force.
-Pas la peine de me menacer, se défendit Horatio. De toutes façons, au point où nous en sommes, il vaut mieux que je vous avoue la vérité pour éviter que vous ne finissiez en taule.
« Pourquoi est-ce qu'on se retrouverait en prison ? »
-Je m'attends au pire, soupira Selena.
-En fait, je… révéla Horatio.
Il arrêta de parler. Des bruits de pas se firent entendre. Beaucoup de pas…. Combien d'individus y avait-il, tapis dans l'ombre ? Comment Vase avait-elle pu ne pas les entendre plus tôt ?
Des dizaines d'ombres surgirent de l'obscurité de la forêt et encerclèrent le groupe.
Mais… ces ombres étaient toutes des charognards vêtus de la même manière ! Ils pointaient vers eux des sortes de bâtons en… or ?
L'un des charognards s'approcha de quelques pas. C'était le seul à ne pas avoir de bâton, ou plutôt la seule. Elle les examina pendant plusieurs secondes, puis :
-Vous êtes tous en état d'arrestation ! Rendez-vous sans résister et il ne vous sera fait aucun mal !
« C'est quoi ce délire ?! Pourquoi tous les charognards se mettent à parler dragon maintenant ? »
Le groupe fut surpris pendant quelques instants. Mais au fait, comment se faisait-il qu'ils osent parler à des dragons sur ce ton ? Se croyaient-ils en état de les battre en raison de leur supériorité numérique ? Il ne devait pas y avoir que cela.
-Qu'est-ce qu'on a fait de mal ? Risqua Focal.
-Vous avez ouvert Ethernalia sans autorisation, répondit la même charognarde. Vous serez conduit en prison en attente de votre procès.
-Attendez, on a une autorisation ! Rétorqua Horatio.
Il s'approcha de leur interrogatrice et lui tendit un morceau de parchemin qu'il avait tiré de ses vêtements. La charognarde le lut, puis :
-Cette autorisation est invalide. C'est une belle imitation cependant.
Elle lui repassa le parchemin.
-Bon, soyez gentils et suivez-nous sans faire d'histoire, qu'on tire tout ça au clair.
Allaient-ils vraiment se laisser capturer par moins fort qu'eux ? Ils allaient répondre à cette question quand un battement d'ailes se fit entendre. Une dragonne se posa derrière l'attroupement. Elle était grande, verte et avait des cicatrices sur la tête.
-Mes salutations, capitaine Kiara, lança-t-elle.
-Mes salutations, Jungula, répondit la charognarde.
« Ils se connaissent ? »
-Capitaine, j'aimerais m'occuper des prisonniers dragons que vous avez capturés, continua Jungula. Y voyez-vous une objection ?
-Eh bien, vous êtes habilitée. Ils sont à vous, assura Kiara.
-Merci, termina Jungula.
Elle s'envola. Vase se mit à battre des ailes. Elle ne voulait pas s'envoler néanmoins. Ses ailes ne lui obéissaient plus. Elle décolla. Pourquoi ne contrôlait-elle plus ses membres ? C'est à ce moment-là qu'elle comprit que cette Jungula pouvait lui faire faire ce qu'elle voulait. Elle la suivit à travers le ciel. Ses amis aussi étaient sous son emprise.
Ils finirent par se poser à la lisière de la forêt, faisant face à des montagnes. La dragonne qui les avait ensorcelés les observa un à un, semblant parfois surprise. Lorsqu'elle fixa Vase, son regard pénétra ses yeux. C'était terrifiant. Le silence qu'ils écoutaient rendait l'atmosphère pesante. Pourquoi les examinait-elle ?
Vase n'osait pas parler. Elle voulait avoir des explications, et fuir.
-Pourquoi avoir ouvert Ethernalia ? Demanda Jungula.
-On ne l'a pas ouverte, rétorqua Impulsion. Elle l'était déjà quand on l'a trouvée.
-Je sais, répondit-elle.
-Alors pourquoi avoir demandé ?! Cria Profondeur. Mais… comment vous pouvez savoir ?
-Je voulais juste voir si vous étiez disposés à coopérer, répliqua Jungula. Je l'ai su en regardant vos souvenirs.
-…
« Elle… Elle peut vraiment faire ça ? »
-Tout à fait, affirma-t-elle. Je peux aussi lire dans vos pensées.
« ! »
-Mais je m'interroge surtout sur les raisons qui poussent deux humains à se faire passer pour des dragons et comment vous avez fait pour tous vous retrouver dans cet état, déclara Jungula en désignant les parties noires de leur corps. Vos souvenirs sont incohérents.
Elle s'attendait sûrement à ce qu'ils lui répondent, mais ses dernières paroles les laissèrent sans voix. D'autant plus que cette dragonne leur rappelait étrangement Zoglentia. Vase espérait qu'il n'ait aucun lien avec ce dégénéré et que ce soit une pure coïncidence qu'ils aient plus ou moins des pouvoirs similaires. Mais, Jungula écoutait ses réflexions. Elle n'aurait guère d'autres choix que de dire la vérité. Elle saurait immédiatement si elle mentait.
Pourquoi leur posait-elle des questions dans ce cas ? Si elle était capable de visionner leurs souvenirs, il lui suffirait de se servir comme dans une bibliothèque et de prendre les informations qu'elle voulait.
Il fallait qu'elle arrête de penser, mais penser à arrêter de penser lui faisait penser aux évènements importants qui avaient eu lieu récemment.
-Vos pensées sont incohérentes, mais intéressantes, assura Jungula.
-Qu'est-ce que vous attendez de nous ? Questionna Focal.
-Des explications : que s'est-il passé à minuit ? Pourquoi avez-vous voyagé à travers tout le continent avant cette date ? Juste après, il y a une ellipse durant laquelle vous avez perdu connaissance. Ce sont les seules informations que je n'arrive pas à lire dans votre mémoire.
-Eh bien… à minuit… ce fut la fin du monde. On a voyagé pour trouver un moyen de l'empêcher, mais ça n'a pas marché. Enfin, c'était ce qu'on croyait. Pour une raison obscure, on est encore en vie… balbutia Vase.
-La fin du monde ?! Sursauta Jungula. C'est complètement délirant…
Elle leva la tête au ciel. Les vertes lunes étaient intimidantes du fait de leur couleur. Jungula regarda Profondeur, puis le ciel, puis à nouveau l'Aile de Mer et encore le ciel. Elle pâlit, puis marmonna :
-Cela pourrait expliquer ce qui vous arrive…
