Disclaimer : tout appartient à Stephenie Meyer. Cette fiction a été écrite par AylenBc et si possible lisez cette histoire en VO.


« Les gens qui ont perdu des relations se demandent souvent pourquoi ils ne peuvent pas juste laisser « l'eau couler sous les ponts »

C'est de l'eau sous le pont – et le problème c'est que nous ne vivons pas sur le pont mais dans la rivière de la vie avec ses nombreuses torsions et virages »

- Grant Fairley -


De l'eau sous les ponts

J'ai relevé la fermeture éclair de mon manteau aussi haut que possible et j'ai fourré mes mains dans le fond de mes poches. Je n'avais fait que quelques pas dehors que je gelais déjà. Peut-être qu'il y avait du vrai dans les affirmations d'Adrian, Buffalo n'était pas l'endroit le plus chaud du monde. Mais j'ai refusé de me laisser perturber. Le temps froid passerait finalement car c'était aussi simple que ça – juste l'état temporaire d'une saison. Et ce n'était pas le climat de Buffalo qui m'avait attiré en premier lieu et encore moins ce qui m'avait fait rester.

Je repensai à l'époque où j'avais déménagé de Phoenix à Forks toutes ces années plus tôt, et je me souvenais de la mélancolie désespérée que la ville pluvieuse avait suscitée en moi. Il était presque difficile de comprendre ça maintenant, de penser qu'une chose aussi insignifiante que le temps ait pu une fois avoir autant d'effet sur moi. Que cela m'avait fait détester la ville où j'étais née, la ville qui aurait dû m'être chère pour de multiples raisons. Non seulement c'était ma première maison que je m'en souvienne ou non mais c'était aussi l'endroit où mes parents s'étaient rencontrés. C'était l'endroit où Charlie vivait toujours et vivrait probablement pour le reste de sa vie.

Par conséquent la petite ville aurait dû être un sujet de curiosité sans fin pour moi et ce depuis le début. Enfant et adolescente, j'aurais dû demander des informations sur le moment où Renée et Charlie s'étaient rencontrés. J'aurais dû être plus curieuse sur l'histoire de mes parents, de ce qui les avait réunis et ainsi de suite. Je savais ce qui s'était passé après ma naissance je savais ce qui les avait finalement séparés et avait fait partir Renée tandis qu'elle m'emmenait avec elle. Mais tout ce qui s'était passé avant… eh bien, c'était plus ou moins un mystère pour moi.

Parce que quand j'étais plus jeune je ne m'étais jamais intéressée à ces choses. Je n'avais demandé à aucun de mes parents de me parler du jour où ils s'étaient rencontrés, ni de savoir dans quel lieu exact leurs chemins s'étaient croisés. Je n'avais jamais été curieuse de savoir où c'était déroulé leur premier rendez-vous, je n'avais jamais demandé à Charlie où il avait fait sa demande et le genre de mariage qu'ils avaient fait. Maintenant quand j'y pense des années plus tard, je me disais que j'aurais dû me comporter différemment. La personne que j'étais censée être avait l'impression de n'avoir jamais été cette enfant, cette adolescente.

Par exemple, j'aurais dû être plus impatiente de voir Charlie quand Renée avait insisté pour que je lui rende cette visite habituelle de deux semaines chaque été. Mais je n'avais jamais été impatiente. J'avais seulement été réticente. Je regardais la ville de Forks au travers d'un certain type de verres – pas roses mais grises. Au lieu que je considère cet endroit comme ma seconde maison, l'endroit où mon père vivait et où il avait hâte de me voir, je n'y avais vu qu'une ville déprimante et misérable où les nuages couvraient le ciel la plupart du temps. Et j'avais pensé : qui voudrait vivre ici ? Qui y passerait même une petite partie de son temps, sans parler d'une vie entière dans un endroit tel que celui-ci et volontairement ? La petite ville de Forks paraissait manquer de tant de choses à l'époque, des choses qui étaient devenus plus ou moins sans importance pour moi à présent.

Lorsque j'étais plus jeune, je n'avais pas su voir au-delà de mes préjugés, au-delà de ces opinions qui faisaient autrefois partie de moi. Pendant longtemps je n'avais vu la ville qu'au travers d'un voile de pluie sans fin et rien d'autre. C'est pourquoi j'avais l'impression maintenant que j'avais perdu tant de choses qui étaient à ma portée à l'époque juste parce que j'avais décidé de les ignorer.

Et ce n'est que maintenant longtemps après, que ce n'était pas à Forks à qui il manquait quelque chose. C'était moi qui avais échoué à vivre et à évoluer, d'accepter que la vie ne se résumait pas à une infinité de soleil. Et maintenant je savais que peu importe où on pouvait être si le soleil brillait ou si la pluie tombait du ciel, où qu'on se trouve, ce qui importait vraiment c'était d'être à l'aise, heureux avec soi-même.

Et la compagnie que vous côtoyiez avait également un rôle essentiel.

Un frisson me traversa de nouveau et j'accélérai le pas en essayant d'échauffer mes muscles. J'ai remonté le col de mon manteau pour protéger mon cou ne souhaitant pas attraper froid. Je n'avais pas le loisir de tomber malade.

Carlisle remarqua mes frissons en me jetant un coup d'œil. « Es-tu certaine de vouloir te promener ? demanda-t-il.

– Oui, insistai-je en rencontrant son regard et entendant un écho de mes pensées précédentes dans ma réponse, le froid n'est pas une excuse pour rester à l'intérieur et s'arrêter de vivre »

Je crus voir un sourire amusé passer sur ses lèvres avant qu'il n'accepte doucement.

Le parc était sombre et désert alors que nous nous dirigions vers le sentier pavé. C'en était presque devenu une habitude de le faire tous les soirs. Quand je rentrais du travail Carlisle m'accompagnait habituellement lors de mes promenades de soirée. Ce simple rituel quotidien commençait à être confortable. Et la compagnie de Carlisle était… intéressante. Différente. Lors de mon court séjour à Forks, je n'avais jamais vraiment eu la chance de le connaître, de connaître l'homme derrière le fondateur des Cullen. Bien sûr je savais des choses à son sujet, des choses qu'Edward m'avait dites et des choses que j'avais moi-même observées.

Lors de ces derniers jours où il m'avait tenu compagnie, j'avais commencé à me sentir attirée par sa présence, par l'aura de temps et d'expérience qui l'entourait. Je trouvais qu'il était loin d'être vieux et ennuyeux. Simplement, j'étais intriguée par la façon dont son esprit fonctionnait et par la façon dont il paraissait toujours être capable de voir la situation dans son ensemble. Au lieu de négliger les petits détails qu'un autre aurait trouvé sans intérêt, Carlisle leur prêtait attention. Il avait rarement des préjugés, s'efforçant toujours de voir plus loin que les autres. Ce qui ne pouvait pas être une composante de vampire – je n'avais pas le souvenir qu'Edward ait eu cette ouverture d'esprit que possédait Carlisle. J'imagine que ce trait de caractère venait avec l'expérience, des siècles de vie et d'être le témoin de choses que je ne pouvais imaginer.

Mais surtout, cette ouverture d'esprit faisait partie de la nature de Carlisle. Cette capacité de voir ce que les autres ne pouvaient voir.

Je me tournai pour regarder dans sa direction, désirant libérer une question qui m'obsédait depuis longtemps.

« Puis-je te demander quelque chose ? l'interrogeai-je en gagnant un regard étonné de sa part.

– Bien sûr Bella », dit-il alors qu'un sourire tirait un coin de ses lèvres.

Regardant devant moi, j'ai incliné la tête sur le côté, hésitant soudain. « Pourquoi toi ? demandai-je finalement en me tournant pour le regarder de nouveau. Comment cela se fait-il que ce soit toi qui sois venu à Buffalo pour m'informer de la vision d'Alice ? Ne te méprends pas – je suis heureuse de te voir. J'imagine que je suis juste curieuse »

Carlisle hésita.

« Ne me dîtes pas que vous avez tiré à la courte-paille », dis-je alors qu'il restait silencieux depuis un moment.

Il rit en secouant la tête. « Bien sûr que non. Je me suis porté volontaire, admit-il. Et si nous avions tiré à la courte-paille, je suis certain que cela aurait été plutôt de savoir qui obtiendrait la chance de veiller sur toi et non l'inverse. Alice était plus que ravie à l'idée de te revoir »

Je me sentais étrangement comblée à l'entente de ses mots et j'ai essayé de cacher le sourire qu'ils faisaient naître. Il resta silencieux un moment de plus, se tournant finalement vers moi pour me regarder de nouveau.

« Pourquoi t'es-tu porté volontaire ? » demandai-je toujours curieuse.

Il réfléchit à ma question et ses épaules s'élevèrent en un petit haussement. « Je sentais que… c'était le plus approprié que ce soit moi qui vienne te voir. Nous voulions que tu sois à l'aise »

J'ai hoché la tête soudainement heureuse que ce soit Carlisle qui soit venu me voir. Je ne savais pas comment j'aurais réagi si Edward – ou Rosalie par exemple – était apparu à ma porte après huit ans d'absence. J'avais toujours eu une relation amicale avec Carlisle et je ne m'étais jamais sentie mal à l'aise en sa présence. Il existait un certain calme en lui qui me détendait instantanément. Et ce n'était pas seulement dû à ce calme intérieur qui le caractérisait. Il possédait une sorte d'aura apaisante et qui me rendait sereine. En sécurité même, aussi étrange que cela puisse paraître.

« Je comprends si tu aurais préféré Alice », l'entendis-je dire. Il me fit un sourire poli alors que je me tournai pour le regarder.

« Oh pas du tout, m'expliquai-je en réalisant qu'il avait compris mon silence de travers. Je veux dire j'adore Alice mais je pense que c'est bien que ce soit toi qui sois venu. Je t'appréciais beaucoup à Forks », révélai-je en ressentant le besoin de le dire pour une raison qui m'échappait.

Son sourire fut surpris mais heureux alors qu'il me regardait. « Je suis content de l'entendre, répondit-il, je t'appréciais beaucoup également.

– Ouais c'est ça, ris-je en roulant des yeux. Certainement lors des courtes périodes où je n'avais pas de fracture du crâne, ou je n'avais pas besoin d'un million de points de suture ou d'un plâtre » J'ai levé ma main droite qui était encore recouverte d'un morceau de gaze. Ma paume portait encore le vestige de coupures après ma petite chute d'il y a quelques nuits. « Il semble qu'il n'y ait pas eu beaucoup de changements dans ce domaine »

Il rit doucement. « Ce n'est pas de ta faute si tu attires les problèmes et les blessures, contredit-il.

– Peut-être pas, répondis-je en souriant et en plaisantant, mais quand même, il n'est pas sage de ta part de proposer de venir me surveiller. Je suis plutôt malchanceuse »

Carlisle secoua seulement la tête en souriant. Son aspect avait quelque chose de désarmant à ce moment-là. Ses yeux dorés scintillaient d'amusement et ses mots étaient doux alors qu'ils s'égrenaient dans l'air comme s'attardant longtemps autour de moi après avoir été prononcés.

« Peu importe à quel point cela peut être imprudent, dit-il calmement, je suis très heureux d'être venu »

Durant le reste de notre marche, je n'eus plus froid. Ou peut-être que si mais je ne le sentis pas. Parce qu'encore une fois ce n'était peut-être pas à cause du temps froid ou chaud, qu'il ne s'agissait pas du soleil ou de son absence. Il s'agissait peut-être du bonheur que je ressentais en moi et la compagnie avec qui j'étais.


Je ne vis pas Carlisle le lendemain.

Comme d'habitude, j'ai traversé le parc pour me rendre à la librairie m'attendant à voir sa haute silhouette attendre près de la courbe du sentier pavé. Mais minute après minute, pas après pas, virage après virage, je fus certaine qu'il ne se présenterait pas. Ce n'était pas inhabituel car il avait déjà été invisible auparavant mais pour une quelconque raison, je m'interrogeais sur la raison pour laquelle il avait décidé de s'éloigner de nouveau.

La soirée ne fut pas différente. Quand je quittais le magasin, j'ai traversé seule l'obscurité. J'ai essayé de ne pas prêter attention au sentiment de déception que j'identifiais. Je l'ai plutôt repoussé ne souhaitant pas en être consciente. Parce que je n'avais aucune raison d'être déçue. Pourquoi le serais-je ?

Le lendemain, c'était samedi. Je fermais le magasin un peu plus tôt comme tous les samedi et pour une fois je pus rentrer chez moi avec la lumière du jour. En marchant dans le parc, je m'arrêtai pour regarder le lac, me souvenant m'être tenu au même endroit avec Adrian cette nuit-là où j'avais vu Carlisle pour la première fois. Il s'était tenu dans l'ombre d'un bouleau tout en m'observant silencieusement et attendant probablement le bon moment pour venir me parler. Je me souvenais encore de mon incrédulité lorsqu'il était sorti de l'obscurité se montrant brièvement à moi pour que je sois consciente de sa présence. D'une manière ou d'une autre j'avais réussi à me convaincre que cela n'avait été que le fruit de mon imagination et lorsque j'étais rentrée à la maison, j'avais presque oublié cet étrange moment.

Je pouvais maintenant comprendre ce court instant d'incrédulité. Même maintenant il était facile de remettre en question la présence de Carlisle lorsqu'il était nulle part en vue. Parfois c'est presque comme s'il disparaissait de mon monde comme s'il traversait une frontière mystérieuse passant de l'autre côté, à l'endroit auquel il appartenait. Et puis, il revenait pour passer un moment avec moi, mais je savais qu'il finissait toujours par repartir.

Parce qu'il devrait toujours y avoir cette frontière. Elle ne pouvait être franchie – peut-être momentanément mais pas de façon définitive. Et il était même très téméraire d'envisager le contraire.

Je fis le reste du trajet jusqu'à la maison puis je finis une partie de la paperasse que j'avais apportée avec moi. Posséder une librairie ne consistait pas seulement à avoir des étagères pleines de livres passionnants et de pouvoir les lire gratuitement. Après avoir terminé, je me préparai quelque chose à manger puis regardai au-dehors par la fenêtre du salon tout en buvant mon thé. Dans la lumière de l'après-midi, j'ai scruté les arbres et les buissons entourant mon logement en me demandant si quelqu'un me regardait. Et je me demandai pourquoi cette personne avait décidé de rester au-dehors au lieu d'entrer, pourquoi cette personne avait décidé de rester de son côté et de ne pas franchir la frontière, même pour un court instant.

Versant le reste du thé dans l'évier, je plaçai ma tasse sur le comptoir de la cuisine et me tournai vers la porte. Sans prendre la peine de prendre mon manteau, je sortis dans le froid glacial de novembre.

Je me dirigeai rapidement à l'autre bout de l'allée vers ma boîte aux lettres où mon journal m'attendait – j'avais oublié de le prendre lorsque j'étais rentrée. Je l'ai sorti de la boîte, le pliant dans mes mains alors que je regardais les arbres flanquant l'allée pavée étroite. Un frisson me traversa tandis que l'air froid fouettait ma peau. La porte de ma maison avait l'air plus qu'accueillante à l'autre bout de la ruelle mais je ne fis pas un pas vers elle. Au lieu de ça, je suis restée immobile en serrant le journal de mes mains.

« Carlisle ? » criai-je doucement en regardant de droite à gauche mais ne voyant que des arbres et des buissons. Une petite goutte de pluie atterrit sur ma joue signe qu'une pluie imminente qui durerait probablement pendant des jours arrivait.

« Carlisle ? Tu es là ? » demandai-je encore en commençant à me sentir bête. Mais en même temps, j'ai commencé à me sentir bizarre. Il était étrange qu'il soit absent depuis près de deux jours maintenant et qu'il ait également refusé d'apparaître alors même que je l'ai appelé. Cela m'a inquiété. Et si quelque chose s'était passé ?

J'étais sur le point d'appeler encore son nom quand une silhouette émergea des arbres et des buissons nus.

L'automne avait recouvert le paysage environnant de différentes teintes de gris et de bruns emportant du même coup les couleurs vives pour ne laisser que la pâleur. Même la personne qui sortit de cet arrière-plan de la nature mourante était pâle. Mais rien ne mourrait en elle, rien ne s'estompait. Elle ne ressemblait en rien au paysage austère derrière elle. Dans ma tête, je la voyais plutôt dans un pré rempli de fleurs en été.

Mais il n'y avait pas de fleurs. Pas d'été ni de prairie. Il n'y avait qu'elle, et elle était familière. Tout en elle était exactement ça, familier. Yeux dorés, corps élancé, peau pâle… tout. Je connaissais cette femme mais elle ne me connaissait pas. C'est du moins ce que je ressentis au début. Parce qu'il n'y avait rien d'autre que de l'hésitation en elle alors qu'elle sortait de sa cachette tout en me fouillant du regard. En me regardant comme si elle ne m'avait jamais vu auparavant.

Ou alors, elle me regardait de cette manière car un temps certain s'était écoulé depuis qu'elle m'avait vu pour la dernière fois. Même si j'étais toute aussi perplexe de la voir, j'ai réalisé que les années passées ne l'avaient nullement affecté. Elle avait exactement la même apparence. Ce qui n'était pas mon cas.

Sa silhouette élancée s'arrêta, restant immobile comme les frênes derrière elle. Une rafale de vent la percuta faisant remuer les arbres derrière elle et les branches au-dessus de sa tête mais elle ne bougea pas. Seules les courtes mèches de ses cheveux noirs bougèrent dans la brise m'assurant que ce n'était pas une statue debout devant moi. Qu'elle était un être vivant, pas aussi mortel que moi mais une personne respirant et existante. Seulement, elle était paralysée par l'hésitation et je me demandai qu'elle en était la cause.

Je me demandai ce qui lui avait fait franchir la frontière invisible pour être à mes côtés.

« Carlisle n'est pas là en ce moment », dit-elle doucement. Elle m'a étudié durant un moment ou deux de ses yeux dorés clignotant. Puis un petit sourire se dessina sur ses lèvres. « Bonjour Bella »

Un sourire un peu incertain me monta aux lèvres presque involontairement. « Alice », saluai-je alors que le ton de ma voix était en quelque sorte entre l'amusement et la surprise. Je ne m'attendais pas à la voir – pas si tôt du moins.

Alice se rapprocha de deux pas alors que ses pieds ne firent aucun bruit tandis qu'elle marchait sur la route pavée à l'ombre des arbres. Elle souriait plus librement à présent avec un scintillement dans son œil auquel je m'étais habituée autrefois. Mais il y avait de l'incertitude derrière tout ça, une timidité.

Les muscles de ses bras commencèrent à tressauter légèrement. On aurait dit qu'elle cherchait à s'empêcher de se jeter sur moi pour une étreinte féroce. Ce qui me fit davantage penser à l'Alice que j'avais connu alors que l'incertitude semblait la déserter petit à petit.

Elle jeta un coup d'œil aux arbres derrière elle en me faisant un sourire destiné à me rassurer. « Carlisle sera de retour plus tard, expliqua-t-elle, je suis restée en arrière pour veiller sur toi »

Je fronçai les sourcils en essayant de lire son ton. « Où est-il ? Quelque chose est arrivé ? »

Elle a commencé à secouer la tête mais hésitait encore. « Pas vraiment », déclara-t-elle d'un ton un peu trop rassurant. Il y avait quelque chose qu'elle ne me disait pas – je le voyais dans ses yeux.

Le vent froid me fit frissonner ce qui me fit regretter d'avoir laissé mon manteau à l'intérieur. Une autre goutte de pluie atterrit sur ma joue, suivie de plusieurs autres.

« Tu devrais rentrer à l'intérieur », suggéra Alice en remarquant que j'avais froid. Mais rentrer était la dernière chose que je souhaitais faire. Je voulais savoir ce qu'il s'était passé. Et je devais aussi admettre que la présence d'Alice était une agréable surprise. Cela faisait huit ans que je ne l'avais pas vue. Et huit ans, c'était long. Même si plusieurs d'entre elles étaient passées sans même que je pense aux Cullen, je devais admettre qu'au début la compagnie d'Alice m'avait terriblement manqué. Je me demandai si cela avait été aussi son cas.

Elle remarqua ma détermination. « Sérieusement Bella. Tu vas attraper un rhume.

– Que se passe-t-il Alice ? demandai-je en ignorant ses mots. Où est allé Carlisle ?

– Il te le dira une fois qu'il sera de retour, promit-elle.

– Quand ? Et d'où ? »

Alice avait de nouveau l'air hésitante. C'était étrange de la voir ainsi – une personne capable de voir l'avenir ne devrait pas être aussi incertaine.

« Pourquoi ne peux-tu pas me dire ce qui se passe ? » demandai-je. Elle ne répondit pas semblant tiraillée entre l'envie de me le dire et de me ramener à l'intérieur avant que j'attrape une pneumonie.

J'ai décidé de faire un compromis. Mes pieds commencèrent à me ramener vers mon logement mais je fis un geste de la main à Alice pour qu'elle me suive. Au début, je pensai qu'elle ne le ferait pas mais après un temps, elle me rejoignit se mettant à mes côtés.

« Je n'étais pas censée me montrer à toi, l'entendis-je marmonner. Sans parler d'avoir une conversation avec toi.

– Alors pourquoi tu l'as fait ? demandai-je en levant les sourcils vers elle. Et pourquoi dis-tu que tu ne devais pas te montrer devant moi ? »

Nous avions atteint la porte de ma maison et je l'ai rapidement déverrouillée alors qu'un autre frisson me traversait. J'ai guidé Alice à l'intérieur tout en retirant mes chaussures dans la foulée. Puis je l'ai dévisagé dans l'attente de sa réponse à ma question.

« J'imagine… eh bien que je ne voulais pas te déranger, expliqua-t-elle. Mais quand tu es sortie et que tu cherchais Carlisle, je ne voulais pas que tu penses que quelque chose n'allait pas alors que tu ne recevais pas de réponse » Elle se tut en regardant ses mains un court instant. « Et, eh bien… je voulais te voir »

Un sourire amusé se dessina sur mes lèvres. Je devais admettre que c'était agréable de l'entendre le dire mais je ne pus m'empêcher de la taquiner encore un peu. « Tu peux me voir tous le temps, remarquai-je. Dans tes visions »

Alice me regarda presque avec réprimande. « Ce n'est pas pareil »

Ce fut le silence après. Pendant un temps nous nous regardâmes juste tout en essayant de nous habituer à l'idée d'être de nouveau en compagnie l'une de l'autre. De tenter d'ignorer les huit années qui avaient éloigné deux meilleures amies. Mais aussi d'essayer de les accepter, il était inutile de chercher à prétendre que ces années n'avaient pas eu lieu.

Car se serait faux. Je n'étais plus la même fille qu'Alice avait rencontré une fois dans la petite ville pluvieuse de Forks. Au fond, j'étais la même mais les années m'avaient dépouillé de beaucoup de chose si typique de celle que j'étais à l'époque. Je ne pleurais pas ses caractéristiques perdues qui avaient fait partie de moi. Au lieu de ça, je me réjouissais de ces nouveaux pans de moi-même qui s'étaient assemblés au cours de ma route.

Je me demandai si les vampires traversaient ces choses, ces étapes de croissance intérieur. Ou étaient-ils immunisés contre le temps qui passait les rendant immuable comme le venin qui avait rendu leur corps incapable de changer et de vieillir ? Je n'étais pas prête à y croire. Même si le temps n'avait aucune emprise sur leur corps, leur esprit et leur personnalité se développaient certainement avec les expériences. Je songeai à Carlisle et cette lueur de tristesse qui passait de temps en temps dans ses yeux. Et je savais que tout ce qui c'était passé avec Esmée l'avait affecté. Bien qu'il soit toujours ce même homme au grand cœur que j'avais rencontré une fois aux urgences, je savais qu'il n'aurait pu vivre une chose comme ça sans changer un peu.

J'ai regardé Alice et je me suis demandé si nous devions nous connaître à nouveau. Et si cela en valait le coup. Parce que je savais qu'un jour elle repartirait probablement pour la seconde fois de ma vie. J'ai repoussé cette pensée tout en décidant de traverser ce pont qui était devant moi. Alice était là maintenant et elle avait désiré me voir. Et cela me faisait plaisir, réalisai-je. Cela faisait du bien de la voir après tout ce temps.

Je désignai le salon avec un sourire. « Viens t'asseoir, suggérai-je. Et parlons »

Jetant le journal sur la table basse, je m'assis sur le canapé. Alice me suivit d'un pas silencieux et s'assit avec hésitation à côté de moi. Je l'ai vue regarder autour d'elle mon petit salon comme pour saisir chaque détail le plus vite possible.

« Tu as une belle maison, dit-elle de sa voix chantante en se tournant pour me regarder.

– Merci, acquiesçai-je, c'est un peu à l'étroit mais j'aime bien » En étudiant la peau pâle de ses pommettes, j'ai tenté de lire son expression. Encore une fois, je me demandai où Carlisle était parti et ce qui lui prenait si longtemps pour revenir. Alice n'avait pas l'air trop inquiète ou alors elle le cachait bien.

« Donc, commençai-je en expirant profondément, peux-tu me dire ce qui se passe ? »

Alice me regarda. Il y avait de la prudence dans ses yeux dorés. « Que veux-tu savoir ? » demanda-t-elle me surprenant.

J'ai haussé les épaules en me demandant comment elle avait compris ma question. « Pour commencer, peux-tu me dire où est Carlisle ?

– Il est avec Jasper, répondit Alice avec hésitation. Il a trouvé une piste à quelques kilomètres de là tôt hier matin.

– Une piste ? demandai-je soudain inquiète. La trace d'un vampire ? »

Elle se mordit la lèvre en acquiesçant. « Ils le suivent et essaient de découvrir qui c'est. Je suis restée à l'arrière pour veiller sur toi »

Mon rythme cardiaque s'est accéléré ce qui fit qu'elle me lança un regard apaisant. « Il n'y a aucune raison de tirer des conclusions hâtives, déclara-t-elle. Ça ne pourrait être rien du tout mais ils voulaient en être certains.

– A qui pourrait correspondre cette piste ? demandai-je. Et pourquoi ils ne sont pas encore revenus ? »

Alice secoua la tête. « Nous ne savons pas qui c'est. Son odeur était déjà assez faible au moment où Jasper est tombé dessus par hasard. Qui que ce soit, il peut être très loin maintenant. En tout cas ça ne veut pas dire que cette trace ait quelque chose à voir avec toi » Elle se tut ses yeux devenant soudain vides. Je me suis souvenue de cette expression de mon passé, elle avait une vision.

« Ils reviennent », soupira-t-elle en passant une main sur son visage. Je ne l'avais jamais vu agir ainsi.

« Tu parais plutôt soulagée, notai-je, considérant que c'est toi qui essayais de me calmer à l'instant »

Elle me fit un sourire ironique. « Je ne peux jamais être certaine de quoi que ce soit tant que je ne le vois pas se produire, expliqua-t-elle apparemment apaisée. Bien que parfois ce ne soit pas suffisant comme tu le sais » Elle s'appuya contre le dossier du canapé posant ses pieds sur les coussins. Je jetai un coup d'œil curieux à ses chaussettes jaune vif – je n'avais même pas remarqué qu'elle avait retiré ses chaussures.

« Imagine ce qu'on ressent nous, marmonnai-je, sans la capacité de voir l'avenir je veux dire »

Alice eut un petit rire – le son me rendit mélancolique. J'avais toujours aimé leur façon de rire.

Je lui lançai un regard mi-curieux, mi-inquiet. « Ils vont bien ? demandai-je. Ont-ils trouvé quelque chose ?

– Ils vont bien, répondit-elle en plissant les yeux et fronçant les sourcils devant probablement rejouer la vision qu'elle venait d'avoir. Ils ont attrapé le vampire qu'ils traquaient mais je les ai vus le laisser partir. J'imagine que c'était une fausse alarme. Un nomade certainement »

Ce qui me fit me demander combien de leurs semblables – nomades ou autres – se promenaient parmi les humains sans que personne ne le sache. Cette pensée me fit frissonner.

« Comment vas-tu Bella ? »

La question soudaine d'Alice me sortit de mes pensées. Je me tournai vers elle en lui faisant un sourire ironique. « Bien, répondis-je, excepté qu'il y a apparemment un dangereux prédateur qui a soif de mon sang. Encore une fois »

Elle répondit avec un sourire ironique. « Les choses ont tendance à revenir au point de départ.

– Veux-tu parler du fait que je traîne de nouveau avec vous ou que je sois encore en danger ?

– Les deux peut-être », répondit-elle. Le sourire se fana soudain de ses lèvres et elle baissa les yeux sur ses mains. « Bella », commença-t-elle en semblant avoir du mal à trouver ses mots. Elle prit une profonde inspiration inutile tout en levant son regard de ses mains pour me fixer de nouveau. « Bella, je ne peux rester une minute de plus devant toi sans te présenter d'excuses. Tout ce temps qui s'est écoulé… jour après jour, année après année, je me suis sentie coupable. Je ne peux décrire avec des mots à quel point ce fut horrible mais je sais que j'en méritais chaque instant »

J'ai froncé les sourcils. « Que veux-tu dire ? demandai-je. Pourquoi te sentais-tu coupable ? »

Elle eut un rire sans joie. « Pourquoi ? A cause de tout ce qui s'est passé – parce que rien n'a été pareil après notre départ de Forks. Je n'ai jamais voulu te quitter – je ne peux même pas imaginer le chagrin que nous t'avions causé en t'abandonnant ainsi.

– Alice… » Je secouai la tête en me tournant sur le canapé pour lui faire face. « De l'eau a coulé sous les ponts. Je ne suis pas en colère contre toi pour ce qui s'est passé » Elle m'écouta sans un mot tandis que le venin s'accumulait dans ses yeux dorés. Je m'attendis presque à ce qu'elle verse une larme. « Bien sûr j'ai été triste après votre départ, admis-je. Il m'a fallu beaucoup de temps pour surmonter tout ce qui s'était passé à Forks. Je n'étais pas triste seulement vis-à-vis d'Edward mais aussi vis-à-vis de vous. Cela m'a pris du temps mais j'ai finalement pu oublier. Eh bien, peut-être pas oublié – mais accepté » Je tendis la main vers le journal sur la table en commençant à jouer distraitement avec. « J'en ai déjà parlé avec Carlisle. Et je sais qu'Edward m'a menti pour me protéger.

– Ce n'est pas une raison valable, murmura Alice. S'il était resté au lieu de décider de partir il y a huit ans… tu ne serais pas en danger à l'heure actuelle. S'il souhaitait te protéger en faisant ce qu'il a fait, il a de toute évidence échoué »

Ses paroles m'ont surprise. Je ne l'avais jamais entendu parler d'Edward de cette façon. Ils avaient toujours été si liés, plus proches l'un de l'autre que de leurs autres frères et sœurs. C'était légèrement troublant de l'entendre critiquer ainsi Edward. J'imagine qu'elle était véritablement contrariée.

« Ce n'est pas que je ressens le besoin de défendre Edward ou quoi que ce soit, commençai-je en cherchant mes mots, mais j'aurais préféré qu'il soit juste honnête avec moi au lieu de profiter de la mauvaise estime que j'avais de moi à l'époque. Peut-être aurais-je pu le convaincre de rester. Qui sait ? » J'ai regardé Alice roulant le journal pour obtenir une forme cylindrique alors que je réfléchissais. « Quand Carlisle m'a dit le véritable motif de son départ, j'ai tenté de le comprendre au lieu de ressentir de l'amertume »

Alice me regarda en ramenant ses genoux contre sa poitrine. « Y es-tu parvenue ?

– En partie, répondis-je. Je ne suis plus amère – ce sentiment en particulier m'a déserté il y a longtemps. Mais je suppose… que si la situation avait été inversée, je n'aurais pas pu faire ce qu'il m'a fait. Je n'aurais pas pu me le justifier »

Elle acquiesça. « Ce qu'il a fait était mal. Je suis toujours en colère contre lui pour ce qu'il a décidé. Je ne sais pas s'il a compris que ça nous affectait tous. Pas uniquement lui et toi »

J'ai froncé les sourcils. « Qu'est-ce que tu veux dire par là ? Tout va bien pour toi ? »

Alice haussa les épaules. « Ça ne fait que huit ans. Après avoir quitté Forks nous avons commencé à nous séparer. Edward a suivi son propre chemin tout comme Rosalie et Emmett. Ce n'est rien d'inhabituel puisque nous ne vivons pas tout le temps en famille. C'est normal pour quelqu'un de partir quelques semaines ou quelques mois, voire années pour étudier ou voyager. Mais cette fois ce fut quelque peu… différent. Tout le monde l'a ressenti mais personne n'en parlait. Personne n'osait le dire à voix haute » Elle posa son menton sur ses genoux, une expression hantée sur son visage. « Et puis il y a eu ce truc avec les Denali… je suis sûre que Carlisle t'a déjà dit ce qui s'est passé avec Esmée »

J'ai hoché la tête. « Ouais, murmurai-je, j'ai encore du mal à y croire »

Elle est restée silencieuse pendant un moment. La lumière de l'après-midi commença à s'estomper et je me levai du canapé pour allumer la petite lampe de table sous la fenêtre. Je savais qu'Alice n'avait pas besoin de lumière mais ce n'était pas mon cas. C'était agréable de pouvoir voir la personne avec qui vous parliez.

« Carlisle semble le prendre plutôt bien, déclarai-je en me rasseyant. Pas que je puisse m'attendre à autre chose de sa part.

– Il s'y est habitué après toutes ces années, répondit Alice. Enfin peut-être pas habitué. Mais tu connais Carlisle. Bien sûr il a pensé à Esmée avant lui dans cette situation. Est-ce qu'il t'a dit qu'il est resté en Alaska durant deux ans avec Miguel pour l'aider à surmonter sa soif de sang ? »

Je lui lançai un regard étonné. « Il m'a dit qu'il avait contribué à son apprentissage », déclarai-je.

Alice rit doucement. « Bien sûr qu'il l'a fait. Il n'y a rien de nouveau à ce qu'il minimise ses propres implications »

Je ne pouvais même pas imaginer ce que cela avait été pour Carlisle. Non seulement il avait été forcé de réaliser que la femme qu'il aimait depuis près d'un siècle était destinée à un autre mais en plus, il avait été également la personne clé qui avait aidé cet autre – Miguel ou quel que soit son nom – à contrôler sa soif de sang. Deux ans… c'est un temps long à passer en présence de quelqu'un d'indirectement responsable de la séparation d'un chemin. Pour avoir fait de la route mutuelle d'Esmée et Carlisle, deux routes au lieu d'une.

Je ne pouvais que secouer la tête. La compassion de Carlisle ne connaissait pas de limites. L'admiration gonflait mon cœur. J'étais simplement en admiration devant lui.

« Où sont-ils à présent ? demandai-je sur un coup de tête. Esmée et ce nomade… Miguel c'est ça ?

– Ils sont en Alaska en ce moment, répondit Alice soudain mal à l'aise. Quand Esmée a entendu parler de la vision que j'avais eu de toi, elle a bien sûr voulu aider. Mais Miguel hésite à la laisser participer. Il a peur que quelque chose lui arrive » Un sourire ironique courba ses lèvres et elle éclata de rire. « Esmée est furieuse contre lui »

Je ne pouvais m'empêcher de me sentir légèrement touchée. Lorsque Carlisle m'avait raconté ce qui s'était passé avec Esmée, elle était devenue momentanément une personne si différente. Lointaine, comme si elle n'était plus la femme que j'avais rencontré et admiré. Mais j'imagine qu'elle était toujours cette mère attentionnée et surprotectrice qu'elle avait toujours été.

« En parlant de la vision, dit Alice en me tirant de mes pensées. Je me demandais si tu pourrais m'aider. Je sais que Carlisle t'a déjà demandé si tu connaissais quelqu'un qui pourrait vouloir te faire du mal et tu as dit que non mais… toutes informations pourraient être utile à ce stade »

J'ai froncé les sourcils. « Peux-tu me décrire la vision ? demandai-je. Est-elle plus claire que la première fois où tu l'as vu ? »

Elle semblait hésitante et ferma les yeux. « C'est un peu plus net, admit-elle, mais en même temps très obscur. Comme si quelque chose d'inévitable devait se produire avant que la vision ne devienne plus claire – avant qu'elle ne devienne réalité. C'est comme… comme si une décision devait être prise ou autre » Elle ouvrit les yeux tandis qu'un grognement sec s'échappait de ses lèvres. « Bien sûr nous ne devons pas nous concentrer sur la façon de réaliser cette vision. Nous devons trouver le moyen de l'empêcher de se réaliser.

– Nous ne pourrons pas tant que nous ne saurons pas quels évènements y mènent en premier lieu »

Alice hocha la tête en soupirant. Je l'avais rarement vu si affligée.

« Carlisle m'a fait une description approximative de la vision, murmurai-je en me déplaçant sur le canapé et en appuyant ma tête contre les coussins. Mais pourrais-tu me la décrire plus précisément ? Peut-être que je pourrais reconnaître l'emplacement.

– Je ne vois pas d'endroit, déclara Alice. Je te vois seulement allongée – sur le sol, sur un terrain – je ne suis pas certaine. Tu as mal et tu appelles à l'aide.

– C'est tout ? demandai-je en fronçant les sourcils. Peut-être que j'ai glissé sur une peau de banane et me suis froissée un muscle du dos »

Elle me lança un regard noir en me poussant de côté avec son coude. « Très drôle, Bella »

Je ne pus m'empêcher de rire devant son expression malheureuse. Cela me fit me demander ce qui rendait cette situation si… sans gêne. Alice n'avait passé que quelques instants avec moi mais j'avais déjà l'impression qu'elle était là depuis bien plus longtemps que ça. Il était un peu plus facile de lui parler qu'avec Carlisle. Non pas que j'étais mal à l'aise en présence de Carlisle mais ma relation avec lui avait toujours été plus ou moins distante. Mon séjour à Forks avait été trop court pour que je puisse mieux le connaître.

C'était différent avec Alice. Après avoir passé de nombreuses heures en sa compagnie au moment où elle m'avait protégé de James et après en m'aidant avec ma jambe cassée pendant que je guérissais, j'avais appris à bien la connaître. Et elle avait appris à me connaître. Et en l'observant, je savais que ces huit années n'avaient pas tellement changé ce qu'elle était à l'intérieur. Mais je savais qu'elles m'avaient changé moi et je me demandai si ces changements allaient affecter l'étroite relation que nous avions eue à Forks. Je me suis retrouvée à espérer que ce ne soit pas le cas.

« Tu n'es pas du tout effrayée ? l'entendis-je me demander apparemment confuse face à mon attitude désinvolte vis-à-vis de tout ça.

– J'imagine l'être un peu, admis-je en repensant aux rêves agités qui m'avaient dérangé récemment. Je suppose que je ne suis toujours pas habituée à l'idée. Depuis des années, je vis dans un petit cocon de satisfaction et tout d'un coup, un dangereux vampire est de nouveau mêlé à tout ça. Ça me paraît irréaliste »

Alice me regarda en essayant de cacher la douleur dans ses prunelles. « Avons-nous brisé ton petit cocon en venant ici ? demanda-t-elle. Aurions-nous dû gérer cette histoire sans t'en informer ? »

Je lui jetai un coup d'œil en réfléchissant aux sentiments qui m'avaient envahi lorsque Carlisle était apparu ce soir-là quelques semaines plus tôt. Bien sûr, j'avais été bouleversée, voire choquée de le voir – comment ne l'aurais-je pas été ? Les choses qu'on avait laissés derrière soit devait le rester. Autrefois. Il m'avait presque paru injuste de les avoir retrouvés même après que je sois parvenue à surmonter leur départ. J'avais passé des mois à gérer ce qui s'était passé avec les Cullen. J'avais pleuré sur chaque instant passé avec eux, pleuré sur leur départ et la vie qui m'était retirée. Chaque matin, je m'éveillais en sachant que je ne reverrais plus jamais le visage d'Edward que je ne ferais plus jamais le trajet à travers la forêt pour atteindre leur belle maison aux baies vitrées et à l'escalier incurvé. Il m'avait fallu une infinité de matins jusqu'au jour où je n'avais pas pensé à tout ce que j'avais perdu et que j'avais finalement accepté que je ne pourrais les récupérer. Et cela m'avait valu une quantité infinie de larmes jusqu'à ce que les souvenirs et les sentiments deviennent ce qu'ils étaient maintenant. L'eau avait coulé sous les ponts.

En réfléchissant à la question d'Alice, je me demandai ce qui se serait passé s'ils avaient décidé de garder la vision pour eux sans m'avertir. Ils auraient pu certainement résoudre la situation sans m'en parler et ma vie aurait gardé son cours agréable. Je n'aurais jamais su qu'ils se trouvaient quelque part à proximité en me protégeant secrètement de la menace dont j'ignorais tout. Qu'ils prenaient secrètement soin de ma sécurité tandis que je continuais à croire qu'ils s'en fichaient.

Aurais-je choisi l'ignorance ? Aurait-il été préférable que Carlisle ne soit pas venu me voir ce soir-là ? Je me demandai si ma vie – ce petit cocon d'épanouissement que j'avais créé seule et dont j'étais fière peut-être – aurait été en quelque sorte plus complète s'ils n'avaient pas ressenti le besoin d'interférer comme Carlisle aimait toujours le dire ?

L'ignorance était un bonheur avait dit quelqu'un. Mais le préférais-je au fait de savoir que les Cullen étaient de retour dans ma vie ? Je n'avais pour l'instant revu que Carlisle et Alice, mais d'une certaine manière j'avais l'impression que les autres étaient près de moi également. Comme s'ils étaient présents même s'ils n'étaient physiquement là. C'était étrange. Je me demandai si ce sentiment persisterait même après leur départ. S'ils partent. Quand ils partiront. Je ne savais pas à quelle possibilité je devais me préparer.

J'ai réalisé que j'étais silencieuse depuis un moment. En jetant un coup d'œil à Alice, je remarquai qu'elle avait mal interprété mon silence. Elle tripotait l'ourlet de son pull en cachemire noir alors que ses yeux dorés étaient tristes.

« Je pense qu'il est préférable que je sois informée de la situation, répondis-je finalement la faisant relever les yeux.

– Vraiment ? demanda-t-elle tandis qu'une lueur – d'espoir, de joie – dansait dans l'or de ses yeux. Es-tu en train de dire que si tu avais pu choisir, tu aurais voulu savoir au lieu d'être maintenue dans le noir ?

– Je pense que j'aurais choisi de savoir, avouai-je. Mais je sais que l'on n'a pas toujours une infinité de choix ainsi que de pouvoir choisir celui qu'on veut. La vie n'est pas comme ça »

Un petit sourire se dessina sur les lèvres d'Alice. « Carlisle avait raison, murmura-t-elle si doucement que j'entendis à peine ses mots, tu es tellement différente »

En fronçant les sourcils je la regardai. « Quoi ? demandai-je. Différente dans quel sens ? Carlisle a dit ça ? »

Elle eut un petit rire tout en croisant ses jambes élancées. « Eh bien tu sais, tenta-t-elle d'expliquer. Il a dit que les années t'avaient fait mûrir. Que cette vie t'avait étreinte et que tu avais fait de même en retour. Quelque chose comme ça »

Je sentis une rougeur se propager sur mes joues quand je pensais que Carlisle m'avait décrite de cette façon. Je me sentais étrangement ravie à propos de ces mots sans savoir pourquoi. Une chaleur a commencé à m'envahir tout entière laissant des picotements se prolonger le long de mon échine. Je me suis interrogée à ce sujet sur ce sentiment. Je voulais savoir d'où il venait. Mais finalement, je tentai de m'en débarrasser et j'ai lancé un sourire taquin à Alice tout en ignorant la rougeur de mes joues. Pourquoi je rougissais encore ?

« Quel genre de gamine étais-je il y a huit ans, gloussai-je, si Carlisle dit que j'ai mûri ? »

Alice rit. « Tu n'étais pas une gamine, contredit-elle, juste très déterminée à connaître ta place dans ce monde »

J'ai roulé des yeux. « Et plus tard j'ai appris qu'il n'existait aucun moyen pour quiconque de facilement trouvé sa place »

Ses yeux brillèrent. « L'as-tu trouvé à présent ? demanda-t-elle curieusement. Tu as l'impression qu'elle se trouve ici ? »

J'ai regardé la maison qui m'entourait tout en pensant à la petit librairie que je possédais en ville. Après avoir vécu à Buffalo durant des années, je savais que j'avais sûrement plus de bons souvenirs de cet endroit que je n'avais de livres sur mes étagères. Et je possédais beaucoup de livres.

« J'adore chaque moment que je passe ici, répondis-je honnêtement. Alors oui, j'imagine que je l'ai trouvé »

Alice sourit il y avait de la compréhension. De la chaleur.

La soirée se termina dans un échange détendu. A un moment donné Alice me proposa de partir au cas où je ne voudrais pas de compagnie mais j'ai insisté pour qu'elle reste car sa présence était simplement rafraîchissante. Elle m'a raconté des histoires sur ses voyages récents à travers le monde avec Jasper et en échange, je lui ai parlé de mes propres voyages aux États-Unis. Mes aventures n'étaient pas aussi excitantes et nombreuses que celles d'Alice mais elle semblait impatiente de les écouter. Je lui ai appris que Charlie avait été furieux contre moi quand il avait découvert qu'au lieu de faire carrière après l'université et fonder une famille, j'allais monter dans un train qui m'emmènerait n'importe où. Elle fut amusée et me dit que Charlie lui manquait.

Cette semaine chargée et le manque de sommeil ont fini par avoir raison de moi. Quelque part au milieu de l'histoire d'Alice sur la manière dont elle avait nagé avec Jasper du Brésil jusqu'en Afrique, je me suis retrouvé à m'assoupir bien qu'il n'était que huit heures du soir. Avant que le sommeil ne m'emporte, je me souvins avoir paresseusement demandé si les vampires nageaient plus vite que les paquebots.

Le sommeil m'a fauché. J'ai rêvé de Jasper en compétition contre le Titanic. Celui-ci était sur le point de s'écraser sur le continent africain, le menaçant de le diviser en deux mais Jasper apparut juste à temps entre les vagues repoussant de toutes ses forces le navire vers l'océan.

Les vagues qui s'écrasaient contre le rivage créaient des bruits sourds. L'eau effleurait le sable blanc d'un murmure silencieux. Le son était apaisant car il me rappelait la maison. Je me souvenais avoir marché sur la plage avec Phil alors que nous regardions ma mère patauger dans l'eau à quelques dizaine de mètres devant nous.

Ce n'était plus seulement un souvenir. C'était réel. Le sable sous mes pieds nus était encore chaud de cette journée ensoleillée mais tout autour l'obscurité commençait à se rapprocher. L'éclat argenté de la lune commença à danser sur les vagues. La vue me coupa le souffle. Ma mère ressemblait à un être magique telle une fée dans une nuit d'été tandis qu'elle se tenait dans l'eau jusqu'aux chevilles tout en tenant l'ourlet de sa robe pour la maintenir au sec. Puis elle s'est tournée vers moi. Un sourire apaisant jouait sur ses lèvres. Elle avait des rides autour des yeux, elles étaient nées de ses sourires et de ses rires. Une centaine de sourires valaient un million de rides, m'avait-elle dit un jour.

« Maman ? » m'entendis-je demander surprise de m'entendre utiliser ce mot. Je ne l'avais plus dit depuis longtemps. Je ne me rappelai même plus le moment où maman était devenue Renée.

Je tendis la main comme pour la toucher en lui faisant signe de se rapprocher. Mais ma mère resta immobile, un sourire aux lèvres que je ne pouvais décrire que comme apaisant.

Pourquoi ressentait-elle le besoin de me calmer ?

« Tu dois choisir », dit-elle soudainement. Sa voix était réconfortante, elle me guidait. « Mais avant de choisir, tu dois savoir ce qui te convient » Ses yeux bleus me fixaient cherchant les miens qui étaient bruns.

« Je ne sais pas ce qui me convient », m'entendis-je dire même si j'ignorais de quoi je parlais. Ou ce dont elle parlait d'ailleurs. « Je ne veux pas choisir »

Elle a seulement souri. Il y avait quelque chose de familier dans ce sourire – quelque chose de rassurant. Une autre vague est venue de l'océan, lentement et sereinement. Elle glissa sans bruit vers le rivage pour caresser délicatement les chevilles de ma mère. Je regardai l'eau reculer de nouveau et je savais que l'endroit où ma mère s'était tenue serait vide lorsque la vague repartirait.

Je n'entendis que le murmure du vent alors que la lune disparaissait en me laissant seule dans le noir. Le sable sous ma plante de pied était plus frais, la chaleur du soleil ayant disparu.


Notes de l'auteur : J'ai toujours été intrigué par la façon dont Stephenie Meyer avait utilisé les rêves dans sa série Twilight pour aborder des sujets difficiles comme le vampirisme d'Edward, Jacob en tant que loup-garou, la grossesse de Bella, etc. Je pense que c'est une astucieuse façon d'amener les pensées et les idées dans la tête des lecteurs et des personnages )