Disclaimer : tout appartient à Stephenie Meyer. Cette fiction a été écrite par AylenBc et si possible lisez cette histoire en VO.
Encore merci à rougepivoine pour ses reviews ! C'est super motivant pour traduire la suite et respecter la publication une fois par semaine du jeudi ;) Et sache que c'est un plaisir de traduire cette magnifique histoire si bien écrite et de vous la partager.
« La solitude ajoute de la beauté à la vie.
Elle apporte une brûlure spéciale sur les couchers de soleil et améliore l'odeur de l'air nocturne »
- Henry Rollins -
En attendant demain
Le vent était froid contre mon visage ce qui me fit frissonner. Les bras autour de moi étaient chauds, familiers, sûrs et ils firent disparaître le froid. Ils se resserrèrent autour de moi, se contractant avant de se relâcher. Il avait toujours eu une étreinte si puissante. Je me souvins qu'une fois, il m'avait ramené chez moi après m'être tordue la cheville dans le parc.
Qui me porterait lorsqu'il sera parti ?
Je m'éloignai lentement puis je lui lançai un petit coup amical dans l'épaule. « Sois prudent Adrian », dis-je d'une voix ferme et affirmée. Je refusais de m'émouvoir devant lui. Je ne voulais pas que le dernier souvenir qu'il ait de moi soit comme ça. « Ne fais pas trop la fête. Ne te fais pas renverser par une voiture. Et ne fais rien de stupide. En clair : ne ferais rien que je ne ferais pas.
– Je ne le ferais pas maman, répondit-il en roulant des yeux. Arrête de t'inquiéter Bells »
Prenant une profonde inspiration, j'ai hoché la tête puis regardé ses deux énormes sacs à dos. « Es-tu sûr de tout avoir ? ne pus-je m'empêcher de demander. Ton téléphone, ton portefeuille, ton passeport, ta trousse de premier secours ?
– Oui, oui, oui… et non. Je te laisse la trousse de premiers soins »
J'ai frappé son bras en riant. « Très drôle.
– Ce n'était pas une blague. Tu en as plus besoin que moi »
Ignorant son commentaire, j'ai regardé le petit groupe de personnes monter dans le bus bleu garé près de nous. Prenant une autre profonde inspiration, je regardai de nouveau Adrian toujours incapable de croire que c'était la dernière fois que je le voyais. Il avait promis de venir dans quelques mois – ou dans quelques années – mais je le connaissais. Il pouvait le promettre maintenant mais le monde et ses merveilles l'emporteraient si vite qu'il le remarquerait à peine. La prochaine fois que j'entendrais parler de lui – s'il m'arriverait d'en entendre parler – il serait probablement quelque part en Inde ou en Sibérie ou partout loin d'ici. Trop loin.
Je déglutis en me disant que je l'avais vu arriver et que donc j'aurais dû y être mieux préparé. Adrian avait toujours été une âme aventureuse et quand je l'avais connu toutes ces années auparavant, j'avais appris que Buffalo n'avait été qu'un arrêt intermédiaire sur son chemin vers quelque chose de plus grand. Durant tout ce temps, j'avais su que le jour viendrait où il devrait partir.
J'imagine que je pensais qu'il aurait été plus facile de le regarder partir.
Quelqu'un démarra le moteur du bus. Quelques personnes de plus montèrent dont deux portant des sacs de marin. Je regardai à nouveau Adrian le dévorant presque des yeux. Pouvoir profiter quand j'en avais encore l'occasion de la présence de mon unique et plus proche ami dans cette ville. Lorsque j'étais venue ici il y a toutes ces années – j'étais à bien des égards encore jeune et effrayée, presque une enfant – et je me rendais compte à présent que Buffalo était devenu ma maison à l'instant où j'avais rencontré Adrian. Nous étions tous les deux jeunes et sans endroit où aller, sans foyer, deux jeunes volant de leurs propres ailes. Se maintenir en hauteur ensemble avait été plus simple que seul.
« Dernière chance », l'entendis-je me taquiner avec ce sourire idiot que je détestais et aimais à la fois. Le ciel gris se reflétait dans ses yeux marron foncé. « Viens avec moi ou tu le regretteras le reste de ta vie.
– Hum » Je me mordis la lèvre en feignant l'indécision. « Aussi triste que cela puisse être, je vais devoir dire non. Je n'ai apporté aucun bagage.
– Tu n'en as pas besoin »
Je levai un sourcil vers lui. « Et que porterais-je lorsque tu m'auras traîné dans une jungle ou forcé à emprunter un raccourci à travers un labyrinthe d'égouts juste parce que ce serait plus amusant ? »
Adrian rit. « Je ne visiterais pas les égouts aussi tentant que cela puisse paraître.
– Mais oui bien sûr », murmurai-je en roulant des yeux.
Il regarda la montre à son poignet. Puis il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule vers l'autocar plein de monde. Sans un mot, il attrapa les deux sacs à dos sur le sol pour balancer l'un d'eux nonchalamment sur son épaule. Le sourire idiot auquel j'étais habituée commença à disparaître. Mais ses yeux bruns souriaient, ils souriaient toujours.
« Tu ferais mieux de partir », dis-je avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit. Ses blagues devenaient généralement très nulles lorsqu'il était mal à l'aise ou ne savait quoi dire. « A moins que tu ne veuilles rater le bus bien sûr. Et avec ta chance, le prochain ne part pas avant Noël »
Il frissonna en faisant semblant d'être horrifié. « Même une heure de plus dans cette ville suffirait à me tuer.
– Drama Queen, marmonnai-je dans un souffle.
– L'un de nous doit l'être, déclara-t-il, puisque tu es un ringard rat de bibliothèque. Et juste pour que tu le saches, c'est synonyme d'être ennuyeux.
– Retire ce que tu viens de dire ou je vais venir avec toi. Et je prendrais tous mes livres ennuyeux avec moi pour tuer ton plaisir.
– Tu ne ferais jamais ça », dit Adrian en me regardant de haut. Puis il jeta un nouveau coup d'œil à sa montre tout en fronçant les sourcils et souriant en même temps ce qui était une expression particulière. « Maintenant je dois vraiment y aller. Le bus doit partir dans une minute »
Hochant la tête, je pris une profonde inspiration. Le sourire me vint plus facilement que je le pensais. Je l'ai laissé conquérir mes lèvres et s'étendre jusqu'à mes yeux sachant très bien que c'était la dernière fois que nous respirions le même air et que nous sourions tous les deux en le faisant. Peu de gens en étaient capables, mais Adrian et moi le pouvions.
« Au revoir Adrian, dis-je toujours souriante. Envoie-moi une carte postale »
Il se frotta la nuque comme lorsqu'il était mal à l'aise. « Je vais essayer », dit-il et je sus que c'était le mieux qu'il puisse promettre. Puis il s'approcha pour déposer un baiser sur ma joue. Après m'avoir de nouveau souri de ses yeux et de ses lèvres, il se retourna pour se diriger vers la porte du bus. Je le vis entrer puis j'ai regardé le bus bleu partir. Et je me demandai où il irait. Où cela le mènerait-il. S'il serait heureux lorsqu'il arriverait.
Partout où il se rendrait.
Le vent s'infiltra à travers mes vêtements toute chaleur m'ayant quitté. Je me détournai du parking vide de la gare routière et me mis à marcher. J'avais besoin de bouger et de laisser cette après-midi grise derrière moi. Je voulais que demain arrive, savoir qu'aujourd'hui était devenu hier. Parce que le temps guérissait tout. Il éloignait lentement mais sûrement la nostalgie. Inconsciemment. Il y avait quelque chose de mystérieux là-dedans, de réconfortant. L'on pouvait être triste aujourd'hui, triste demain et toute la semaine suivante, mais un jour l'on se réveillait en remarquant que cette tristesse nous avait juste quitté. C'est ce que je souhaitais. Attendre demain valait mieux que pleurer hier.
Je levai les yeux vers le ciel gris, attendant que les larmes viennent, que la pluie vienne. Mais les deux furent absents. Mes yeux étaient totalement secs ce qui me faisait me poser des questions. Je devrais pleurer quand j'étais triste non ? Mais seul un profond soupir quitta mon corps et c'était tout ce qu'il pouvait donner. Un seul souffle qui exprima tout ce que je ressentais à ce moment-là. J'aurais préféré les larmes, elles étaient honnêtes. Sincères. Impossible à cacher. Elles laissaient les yeux rouges et le nez bouché mais au moins il se passait quelque chose. Les larmes vous purifiaient d'une manière qu'aucun soupir n'aurait pu faire.
Le retour jusqu'à chez moi me paraissait long. L'idée de prendre un taxi fut tentante mais je voulais marcher malgré le vent glacial. Peut-être souhaitais-je juste passer le temps. C'était dimanche et la librairie était fermée. Je n'avais donc aucune excuse pour m'y rendre et me cacher derrière les hautes étagères ainsi que les piles sans fin de livres.
Parfois, je détestais le dimanche. Les heures y étaient trop nombreuses et pour une quelconque raison j'avais l'impression qu'elles étaient plus longues que durant les jours de semaine. Avoir du temps libre avait toujours été une chose que j'avais détesté. Je ne pouvais pas me détendre sur le canapé sans rien faire de ma journée. La seule façon que j'avais de me détendre, c'était de m'asseoir derrière mon comptoir avec un gros livre sur mes genoux. Ou les disposer sur les étagères après en avoir délicatement retiré la poussière. C'étaient les façons que j'avais de me détendre. De pouvoir être entourée de cette odeur familière de papier et d'encre, d'entendre la petite cloche chantonner au-dessus de la porte et voir Adrian entrer…
Or ça n'arriverait plus. Parce qu'Adrian était parti et parce que nous étions dimanche.
Un autre profond soupir quitta ma poitrine mais toujours pas de larmes. J'étais peut-être au-dessus de tout ça. Tournant au coin de la rue, j'hésitai et m'arrêtai. Que diable, pensai-je tout en tournant et changeant de direction. Je me rendrais exactement là où je voulais être le plus en ce moment sans me soucier que ce soit mon jour de congé.
Je m'empressai de passer devant un petit groupe de personne rassemblé sur le trottoir tout en discutant fort et riant. Apparemment ils ne détestaient pas autant le dimanche que moi. Apparemment ils n'avaient pas regardé leur meilleur ami monter dans un train pour ne jamais revenir. Tapant du pied avec impatience sur le trottoir, j'ai attendu que la lumière passe au vert. Lorsque ce fut le cas, je traversai la rue en courant, soudainement soucieuse d'arriver là où je me rendais. Désireuse de laisser derrière ce groupe de gens heureux et rieurs. Désireuse de laisser derrière le ciel gris, le bus bleu qui s'éloignait et les larmes qui refusaient toujours de couler.
Une fois arrivée et entrée dans la librairie, je verrouillai la porte derrière moi. L'espace était sombre et seules de faibles traces de lumière parvenaient à se frayer un chemin à travers la vitrine. Je continuai jusqu'au comptoir où je pris place derrière. Je fermai les yeux et inspirai profondément. L'odeur de papier et d'encre emplissait mes poumons ce qui me réconfortait plus que tout autre chose. En levant mes doigts pour masser mes tempes, je réalisai que je souffrais d'un horrible mal de tête.
Je ne sus combien de temps je restai assise là dans le faible éclairage de la librairie et entourée d'odeurs réconfortantes ainsi que de livres aux fins heureuses. J'ignorai si tous les livres reposant sur les étagères avaient une fin heureuse, je le présumais. Ou je l'espérais plutôt. Parce que tout et tout le monde devrait avoir une fin heureuse. Et il fallait pouvoir y croire. Parce que sinon quel était le but ?
Qu'arrivait-il à ceux qui n'avaient pas de fin heureuse ? Et qu'arrivait-il à ceux qui n'y croyaient pas ? Leur vie était-elle moins satisfaisante, moins significative parce qu'ils ne possédaient pas cette confiance dans la vie ? Ou leur vie était plus pleine et riche car ils n'avaient aucunes attentes ? Et donc, était-ce de la lâcheté ou une compétence enviable d'avoir la foi de prendre la vie comme elle venait alors qu'on ne croit pas aux fins heureuses ? Ou était-ce enviable d'avoir la foi de ne s'attendre à rien ?
Je l'ignorai.
Un léger coup sur la vitrine du magasin me fit lever les yeux du comptoir et éloigna mes pensées. J'ai levé les yeux pour apercevoir une silhouette familière se tenir à l'extérieur et lever la main avec une expression incertaine sur son visage.
Je me levai et me dirigeai vers la porte pour la déverrouiller. Je fis signe à Carlisle d'entrer et il me lança un regard interrogateur en le faisant tout en me regardant avec attention tandis que je fermais la porte derrière lui. Je m'aventurai à lui jeter un coup d'œil en revenant derrière le comptoir pour me rasseoir. La lueur dans ses yeux était douce mais inquiète. Je me demandai à quel point il m'avait observé de près aujourd'hui. Il était assez certain de supposer qu'il m'observait lorsque j'avais regardé Adrian partir.
Il s'approcha pour s'asseoir sur la chaise de l'autre côté du comptoir.
Pendant un moment, il n'y eut juste que le silence entre nous. Je ne pris pas la peine d'agir de manière joyeuse et heureuse ou de prétendre que tout allait bien. Je m'étais simplement assise tandis que j'attendais de ressentir l'envie de parler, de dire quelque chose. N'importe quoi. Mais l'envie ne vint pas.
Pour être honnête, je m'y attendais.
Carlisle inspira doucement tout en étudiant toujours mon visage. L'inquiétude dans ses yeux et la faible lueur compréhensive provoquèrent presque les larmes que je ne parvenais toujours pas à verser. Les larmes qui étaient pour une raison ou une autre encore au-dessus de tout ça.
« Est-ce que tout va bien ? » demanda-t-il doucement.
Je soupirai en me sentant soudain très fatiguée. « Oui », répondis-je en appuyant mes coudes contre le comptoir et en me frottant à nouveau les tempes. Maudit mal de tête.
Il fronça les sourcils tout en me regardant intensément. J'ai haussé les épaules, décidant d'être sincère avec lui. « Je suis triste », admis-je. Je jetai un coup d'œil au comptoir sombre sous mes coudes tout en prononçant ces mêmes mots que je redoutais de dire. « Adrian est parti »
Il hocha la tête tandis qu'un petit froncement de sourcils apparaissait. « Je suis désolé de l'entendre » Se taisant un instant, il me fixa de ses yeux dorés. « Comment vas-tu ? »
Haussant les épaules, je redressai une pile de calendrier muraux que j'avais disposé sur le comptoir pour que les gens puissent en acheter. « Je me sens bête, admis-je en regardant rapidement dans sa direction, je savais depuis le début qu'il partirait un jour. J'imagine que c'est la raison pour laquelle j'ai toujours cru que ce serait simple de le regarder partir.
– Mais ce ne fut pas le cas »
J'ai secoué la tête. « Non.
– Ce n'est pas parce que tu étais au courant de ses projets que tu n'as pas le droit d'en être triste », dit-il doucement.
Je pris le temps de réfléchir à ses paroles en hochant la tête. « J'imagine » Sentant son regard, je lui jetai un coup d'œil.
« Il va te manquer », déclara-t-il. Ce n'était pas une question mais pour une quelconque raison, je me sentis obligée de lui répondre. Pour me l'avouer à moi-même. Je ne m'étais pas permise de le faire ces dernières semaines quand j'avais pris conscience du départ imminent d'Adrian.
« Oui », dis-je. Pour une quelconque raison le dire me fit me sentir mieux. Quelque chose comme du soulagement me traversa. J'imagine que j'avais eu besoin de le dire. « Il était le seul ami que j'avais ici », m'entendis-je murmurer. Cependant il avait été plus qu'un simple ami – il avait été un élément vital de ma vie. C'était une personne qui m'avait vu passer de la jeune fille errante à celle que j'étais devenue maintenant. Une personne qui avait vu toutes les versions de moi et qui avait attendu que je trouve la bonne version définitive de moi-même. Peu de gens m'avaient observé de si près. Peu de gens s'étaient attardés aussi longtemps dans ma vie.
Quelque chose me tira de mes méditations, le silence de Carlisle. Il m'observait de près.
« Ce n'est pas vrai, dit-il doucement, tu as d'autres amis ici »
J'ai essayé de décrypter son ton en me demandant si je l'avais offensé. Il était simple de considérer Carlisle comme mon ami après toutes ces semaines passées en sa compagnie. Sa présence paraissait familière, voire confortable. Bien sûr je ne l'avais pas oublié, ni n'avais occulté Alice et Jasper. Bien sûr je savais qu'ils étaient là, je n'avais aucune intention de l'ignorer.
Mais ils ne resteront pas, me souffla une petite voix au fond de ma tête. Parfois il était plus facile d'entendre des voix de ce genre, plus discrètes. Plus furtives. Je me demandai pourquoi elles avaient tendance à noyer tout le reste et à vous empêcher de percevoir quelque chose de plus fort et de plus important à entendre. Je me demandai ce qui les rendait si fortes pour accomplir ça.
« Vous ne serez pas ici pour toujours », déclarai-je enfin capable de dire à voix haute ce qui me travaillait ces dernières semaines. Les mots m'écorchèrent les lèvres quand je les prononçais. Ils me brûlèrent le cœur lorsque je les laissais s'échapper. Ils laissèrent une marque brûlante, la preuve d'une chose que j'avais refusé d'admettre. Je le sus alors. Le jour de leur départ, je ne serais pas indifférente. Je ne serais pas vide d'émotion.
Je serais triste.
Carlisle me regardait toujours. Je ne pus déchiffrer complètement la lueur présente dans ses yeux. J'y ai vu une lueur pensive, pas d'une façon solennelle, mais comme s'il était plongé dans ses pensées, presque comme s'il essayait de se souvenir de quelque chose. Ou peut-être d'essayer de trouver quelque chose à dire.
Ce devait être la dernière hypothèse. Et soudain, je regrettai de l'avoir mis dans cette situation. Je n'avais pas le droit de laisser échapper ça juste parce que j'étais contrariée et le forçais à me donner une réponse. Rien ne les obligerait à rester une fois la situation terminée. J'avais accepté ça. Bien sûr que je l'avais fait.
Bien que, me rappela cette même voix ténue en moi, rien ne les obligeait à me retrouver en premier lieu. Ils ne sont pas venus ici car ils se sentaient obligés de me protéger. Ils sont venus car ils souhaitaient me garder en sécurité. Parce qu'ils se souciaient de ma sécurité. De moi.
Je voulais croire cette douce voix. Et je l'ai cru dans une certaine mesure. Mais la partie pessimiste de mon être qui avait tendance à redresser la tête dans des moments comme celui-ci alors que je voulais l'étouffer d'autant plus, m'avertissait de ne pas avoir trop d'attente.
Je regardai autour de moi pour recommencer à recenser la quantité infinie de livres posés sur les étagères. Je pensai à leurs fins, heureuses et malheureuses. Et j'ai réalisé : le lecteur n'avait-il pas toujours au moins des attentes dès la toute première page ? Combien de personnes pourraient ouvrir un livre ou vivre leur vie sans émettre des souhaits, d'avoir des espoirs ou des désirs ?
Pas beaucoup. Et certainement pas moi.
J'ai levé les yeux pour voir que Carlisle me regardait toujours silencieusement. J'essayai toujours de répondre à une question que je n'avais pas posée. Il eut une petite partie de moi qui voulut me boucher les oreilles lorsque sa bouche s'ouvrit et que ses lèvres commencèrent à former les mots qui pourraient apporter une dangereuse réponse – c'était la partie de mon être qui ne souhaitait pas croire à une fin heureuse. La partie qui se refusait d'avoir des attentes car je pouvais finir par être déçue.
Mais je décidai de ne prêter aucune attention à cette partie, elle me paraissait éloignée, voire étrangère. Parce que je n'avais plus peur de ressentir. Parce que j'étais humaine, j'avais des attentes, j'avais des souhaits, des espoirs et des désirs.
Les paroles de Carlisle furent paisibles tandis qu'il parlait. Elles ressemblaient presque à une excuse. Elles ressemblaient presque à une promesse.
« Nous sommes là maintenant », déclara-t-il. Ce fut à peine visible mais je le vis, je vis ce côté de sa bouche ébaucher un petit sourire.
Peut-être que j'avais choisi.
« Non Renée, soupirai-je en versant le reste de mon café dans l'évier de la cuisine tout en tenant le téléphone contre mon oreille à l'aide de mon épaule gauche pendant que je rinçais la tasse et essuyais le comptoir, je ne me suis pas cassé la jambe. Je ne manque pas d'argent. Et je ne passe pas Thanksgiving avec un petit ami secret ou quoi que ce soit d'autre. Ce n'est pas la raison pour laquelle je reste à Buffalo »
Je pouvais aisément percevoir le scepticisme silencieux de ma mère à l'autre bout du fil. Connaître une personne au point de pouvoir comprendre même ses silences était rare. Je considérais cela comme un privilège. Peu de personnes connaissaient leur mère aussi bien que moi. Et peu avaient la chance d'être la meilleure amie de leur mère malgré la distance et les longues périodes sans communiquer.
Je connaissais ma mère et je savais qu'elle ne croyait pas ce que je lui avais dit. J'avais toujours été une piètre menteuse et elle savait toujours lorsque je cachais quelque chose.
« Vraiment, insistai-je en brisant le silence tout en jetant un rapide coup d'œil à Carlisle qui était assis sur le canapé et essayait de donner l'impression qu'il n'écoutait pas, je suis juste très occupée. Avec la librairie et tout ça » Et essayer de ne pas me faire tuer par un vampire assoiffé de sang.
« Tu ne vas pas garder le magasin ouvert le jour de Thanksgiving, souligna Renée. Pourquoi ne passerais-tu pas juste un long weekend avec Phil et moi en Floride ? Ça fait longtemps que je ne t'ai pas vu. Tu me manques.
– Ça ne fait que quelques semaines maman, lui rappelai-je en me souvenant de sa courte visite en septembre alors qu'elle avait insisté pour passer mon vingt-sixième anniversaire avec moi. Tu me manques aussi et bien entendu que ce serait bien de te voir à Thanksgiving mais je dois rester ici. J'ai tellement de choses à rattraper pour le travail »
Je l'ai entendu soupirer à l'autre bout du fil. « Très bien, consentit-elle, tu es aussi tête que d'habitude à ce que je vois.
– Je me demande de qui je tiens ?
– De Charlie », répondit-elle immédiatement.
Un rire s'échappa de mes lèvres. « Je n'en suis pas si sûre, contredis-je. En parlant de Charlie pourquoi ne l'invites-tu pas ?
– C'est ce que j'ai fait, avoua Renée. Mais il reste avec Sue. C'est leur premier Thanksgiving ensemble tu sais »
Je devais certainement être en train de sourire. Sue Clearwater était une vieille amie de Charlie. Ils se connaissaient depuis des lustres mais ne s'étaient rapprochés que récemment. Il y a plusieurs années la mort du mari de Sue les avait rapprochés mais il avait fallu du temps avant qu'ils acceptent de laisser quelque chose de romantique se produire entre eux. D'une certaine manière, ils étaient toujours en deuil, Sue pour son mari, Charlie pour son ami. Mais le chagrin avait tendance à réunir les gens.
J'ai mis fin à la conversation téléphonique après que Renée s'était assurée que j'avais assez d'argent pour m'acheter de la nourriture et payer le loyer. Elle était au courant de mes occasionnels problèmes de trésoreries et avait tendance à s'inquiéter. Je n'avais jamais accepté l'argent qu'elle m'avait offert sachant que je saurais très bien m'en sortir. C'était étrange de voir comment nos rôles s'étaient inversés si rapidement – je ne m'y étais toujours pas habituée. Ce à quoi j'étais habituée, c'était de m'inquiéter pour elle et non l'inverse. J'avais l'impression que c'était moi lorsque je lui demandais si elle avait pensé à acheter de la nourriture et faire le plein de sa voiture. J'avais tellement eu l'habitude de prendre soin d'elle qu'il était difficile de lâcher prise.
Abaissant le téléphone sur le comptoir, je soupirai et commençai à me diriger vers le canapé. Carlisle leva les yeux en me lançant un regard plus ou moins navré. Je pris place à ses côtés en songeant distraitement que Renée avait été plus facile à convaincre que je ne l'aurais cru.
« Es-tu certaine de ne pas vouloir passer Thanksgiving avec ta mère ? demanda-t-il. Je suis sûr que nous pourrions prendre des dispositions. Ce ne serait pas un problème pour certains d'entre nous d'aller en Floride et de veiller sur toi le temps que tu lui rendes visite »
Je souris avec ironie tout en appuyant la tête contre le dossier du canapé. « Et tu pourrais faire tout ça avec tout ce soleil ? demandai-je sceptique. C'est trop risqué »
Carlisle avait l'air déterminé. « Ce n'est pas impossible à accomplir. Se cacher durant les beaux jours n'est pas un souci pour nous. Nous le faisons à chaque fois que nous voyageons »
Je secouai la tête en lui adressant un petit sourire. « Non ça va. Mais merci de le proposer » Me mordant la lèvre, je tendis la main vers le journal posé sur la table basse. « Et en plus, continuai-je en lui jetant un autre coup d'œil, je ne veux pas prendre de risques. Si quelqu'un en a vraiment après moi, je ne souhaite pas le conduire jusqu'à ma mère » Le souvenir de James me revint, je me souvenais de l'expression gourmande de son visage, de la voix terrifiée de ma mère au téléphone… les souvenirs étaient flous mais pas tous. Il était facile de se rappeler ce que ça faisait d'avoir peur pour quelqu'un. Pour une personne que vous aimiez plus que tout.
Même si James m'avait seulement fait croire qu'il détenait ma mère et qu'il allait la tuer si je ne me présentais pas dans ce studio de danse, je n'aurais jamais pu ignorer le danger de cette situation. Si j'avais retenu une chose de cette expérience, c'était de ne jamais laisser mon monde et celui de ma famille se mélanger. Je devais les tenir éloigner le plus possible.
La voix de Carlisle résonna quelque part au loin. Je me tournai pour le regarder à nouveau, plissant le front d'une manière interrogative.
« Pardon ? » demandai-je un peu gênée de ne pas avoir écouté.
Sa bouche se retroussa en un petit sourire. « Si tu es certaine de vouloir rester ici alors bien sûr que j'accepte, répéta-t-il. Je regrette seulement que la situation t'empêche de voir tes parents. Je suis certain que tu ne peux pas leur rendre visite très souvent »
J'ai haussé les épaules et j'approuvai doucement en réalisant que je n'avais pas vu Charlie depuis l'été dernier. « Je ne les vois plus si souvent désormais. Ils ont leur propre vie et j'ai la mienne, murmurai-je. Et la situation est ce qu'elle est. Il n'y a aucune raison d'être obnubilé par elle car il n'y a pas grand-chose que nous puissions faire »
Carlisle hocha la tête puis jeta un coup d'œil vers le petit couloir menant à ma chambre – Alice était là parcourant ma garde-robe. Je n'avais aucune intention de l'en empêcher et ce n'était pas comme si ce serait utile. Tant qu'elle n'essaierait pas de me faire passer quelques styles ridicules, elle pouvait bien faire ce qu'elle voulait.
Et d'ailleurs, elle avait en réalité demandé la permission de parcourir mes vêtements avant de toucher à quoi que ce soit. Et ça comptait.
« Alice a-t-elle vu quelque chose d'intéressant ? » demandai-je en pensant à l'étrange vision qu'elle avait eu quelques jours plus tôt de cette vampire blonde.
Carlisle secoua la tête. « Rien n'a changé, dit-il en soupirant de façon presque inaudible. Elle arrive à voir une rapide image de cette femme inconnue si elle essaie très fort. Mais c'est une lutte – elle doit se concentrer durant des heures pour y arriver. C'est étrange, admit-il en fronçant les sourcils.
– Pourquoi ? »
Il me regarda tandis qu'une lueur plus sérieuse prenait place dans ses yeux. « Habituellement elle peut aisément voir les vampires, expliqua-t-il. Plus facilement que les humains je veux dire. Si un nomade doit croiser notre route par exemple, Alice peut le voir généralement des jours, voire peut-être même des semaines à l'avance. Mais là… » Il secoua la tête en fronçant de nouveau les sourcils. « Il me semble que nous manquions quelque chose – ou alors nous interprétons mal la situation d'une manière ou d'une autre »
Je réfléchis à ses paroles en me sentant aussi confuse que lui. « Jasper a-t-il une théorie ? » demandai-je en pensant pour une quelconque raison qu'il avait un bon instinct. Je ne savais pas pourquoi je supposais une telle chose – j'imagine que c'était parce qu'il y avait toujours eu autour de lui un nuage de mystère. Peut-être était-il bon pour résoudre les énigmes puisqu'il en était une lui-même.
« Je suis certain qu'il en a beaucoup, répondit Carlisle prouvant ainsi mes soupçons. Il a un esprit très tactique »
J'ai haussé mes sourcils d'une façon interrogative. « T'a-t-il fait part de quelque chose ?
– Non et c'est probablement parce qu'il n'a rien trouvé de concret. S'il l'avait fait, il nous l'aurait déjà dit »
J'ai hoché la tête d'un mouvement bref en me demandant où était Jasper ce soir. Je ne l'avais plus aperçu depuis la nuit où Alice avait eu sa vision. J'avais l'impression qu'il m'évitait pour une quelconque raison et après ce que Carlisle m'avait révélé de ses sentiments concernant la situation qui s'était déroulée à Forks, je n'étais pas surprise. Je voulais qu'il revienne. Sachant à présent qu'il se sentait coupable pour tout ce qui s'était passé il y a toutes ces années, tout ce que je désirais c'était le voir pour lui dire qu'il n'avait pas à l'être.
« Jasper a prévu de retrouver Edward dans quelques jours, continua Carlisle, s'il parvient à le trouver s'entend. Il est toujours avec Emmett et Rosalie pour essayer de trouver toutes pistes susceptibles de prouver l'implication de Victoria.
– Jasper les trouvera dans quelques jours, dit Alice de ma chambre. Je l'ai tenu informé de leur emplacement.
– Combien de temps continueront-ils à chercher Victoria ? » demandai-je.
Carlisle secoua la tête, une sorte d'incertitude passant sur son visage. « Je ne peux en être sûr. Je pense qu'il serait plus avisé de se concentrer sur d'autres possibilités s'ils ne découvrent rien d'important dans les jours à venir »
Je me suis dit qu'il n'y avait pas grand-chose auxquels se concentrer, j'imagine que c'était la raison pour laquelle Edward et les autres étaient si réticents à abandonner la piste de Victoria. Faire quelque chose valait mieux que de ne rien faire.
J'étais sur le point de demander à Carlisle si nous devions reconsidérer l'implication des Volturi mais avant que je ne puisse dire un mot, il se leva du canapé pour se diriger vers la fenêtre près du comptoir de la cuisine. Il semblait plongé dans ses pensées presque comme s'il ne s'était pas rendu compte qu'il s'était déplacé. Ses yeux dorés fixaient l'obscurité de l'autre côté de la fenêtre. La patience, le sang-froid et la paix coutumières – toutes ces choses qui caractérisaient Carlisle – semblaient soudainement lui faire défaut. Il était agité. Je l'ai remarqué, ses yeux le trahissaient.
Je savais que c'était cette impasse qui causait cela. Il en était troublé même s'il tachait de ne pas le montrer. Au cours des dernières semaines passées en ma présence, il m'avait rarement donné l'impression que toute cette situation le frustrait mais je savais que c'était le cas.
Me levant du canapé, je tendis la main pour prendre mon manteau qui pendait au-dessus du dossier du fauteuil.
« Je vais me promener, dis-je en essayant de légèrement détourner son esprit de la situation. Tu veux m'accompagner ? »
Il se détourna de la fenêtre en acceptant doucement. Avant de rejoindre la porte, je suis allée jeter un coup d'œil à ma chambre pour m'assurer qu'Alice n'avait pas décidé de faire des choses insensées alors que je ne la surveillais pas. A ma grande surprise, elle n'avait pas abattu les murs ou autre. Mais elle avait placé chaque vêtement que je possédais en une énorme pile au centre de ma chambre et paraissait maintenant être en train de les classer par couleur, type et design.
Je roulais toujours des yeux à cette vue quand je rejoignis Carlisle qui m'attendait près de la porte d'entrée. Il me fit un petit sourire devinant sans aucun doute quel genre de chaos Alice avait réussi à provoquer.
La nuit était glaciale et sombre alors que nous nous dirigions vers le parc familier au bord du lac. J'accueillis avec plaisir la sensation de l'air frais contre ma peau, c'était rafraîchissant. Il était assez tard pour que la lune se révèle derrière l'épaisse couche de nuages. Je me suis retrouvée à en étudier la surface argentée tout en ayant une pensée soudaine. Adrian regardait-il la même lune, pensait-il à moi ? Cela faisait deux jours qu'il était parti et je pensai que c'était largement suffisant pour qu'il m'oublie complètement. Après tout, de nombreuses choses pouvaient se produire en deux jours. Beaucoup de choses pouvaient arriver en seulement deux secondes.
La voix de Carlisle me tira de mes pensées. Je n'avais pas réalisé que j'avais ralenti le rythme pendant que je fixais la surface brillante de la lune descendante.
« Ton ami te manque ? » demanda-t-il doucement.
Je me tournai pour le regarder. « Qu'est-ce qui te fait penser ça ? demandai-je.
– Tu avais un air grave et je l'ai donc supposé »
Apparemment, il m'observait beaucoup plus que je ne l'imaginais. C'était étrange qu'il ait su exactement à quoi je pensais. Pour une quelconque raison, le réaliser me rendis confuse mais aussi étrangement heureuse. J'ai rejeté ce sentiment d'un froncement de sourcils, ne sachant pas réellement d'où il venait.
« Il me manque », répondis-je à sa précédente question. M'arrêtant pour admirer la lumière argentée jouant sur les vagues agitées, j'entendis Carlisle faire de même à côté de moi. Il posa sa main froide sur la balustrade métallique bordant l'allée pavée. Sa peau brillait subtilement au clair de lune.
« Je suis certain que tu lui manques aussi, murmura-t-il en me regardant tout en me faisant un petit sourire.
– Je n'en suis pas si sûre, répondis-je en riant, il doit être tellement ravi d'être parti qu'il n'a pas dû avoir une seule pensée pour moi. Il a tendance à être comme ça » Je m'arrêtai en lui adressant un petit haussement d'épaules. « Il ne lui faut pas plus qu'un battement de cil pour oublier ce qu'il a laissé derrière lui »
L'un des côtés de la bouche de Carlisle se redressa. « Je n'en suis pas si sûr. Tu es plutôt inoubliable après tout »
Je gloussai doucement à ses mots en essayant de trouver une répartie effrontée. Le vent s'est soudainement refroidi contre la peau de mes joues, je rougissais comme une idiote. Ça m'a énervé. Un commentaire innocent comme celui-ci n'aurait pas dû provoquer une telle réaction chez moi surtout qu'il avait été dit sur le ton de la plaisanterie.
Non ?
Je tournai la tête pour lui jeter un coup d'œil en essayant d'oublier la chaleur de mes joues. Ce fut difficile surtout lorsque Carlisle leva soudain la main pour caresser de ses doigts ma peau brûlante.
Le toucher fut doux, léger et innocent. Il avait été si bref bien qu'il laissa des picotements frais dans son sillage. Alors qu'il retirait sa main, ma peau refusa de se soustraire à ce toucher – picotements, picotements, picotements. Et puis mes yeux rencontrèrent les siens. Les miens bruns comme la terre au printemps et les siens dorés comme le soleil dans toute sa splendeur.
J'ai cherché ma voix, j'ai cherché à retrouver les mots que j'avais oublié. Pourquoi ne pouvais-je pas m'en souvenir ?
Carlisle fut le premier à retrouver les siens. Peut-être ne les avait-il pas perdus comme moi. Peut-être qu'il ne ressentait pas comme moi des picotements danser sur sa peau.
« C'est un soulagement de voir que certaines choses ne changeront jamais », dit-il doucement avec un petit sourire faisant apparemment référence à mes joues écarlates.
J'ai humecté mes lèvres, ma bouche était sèche.
« Pourquoi est-ce un soulagement ? » demandai-je en essayant de prendre un ton taquin mais les mots ne sortirent que comme un chuchotement. J'ai réalisé que ma voix était légèrement haletante ce qui m'a gêné. « Tu n'aimes pas les changements ? »
Il regarda le ciel. Des ombres dansaient sur ses traits tandis que les nuages enveloppèrent la lune un court instant. « Il y a quelque chose de réconfortant dans la stabilité, émit-il pensivement. De savoir qu'il existe une chose constante dans ce monde… j'imagine que cela peut avoir un effet calmant »
J'avais le sentiment que bien que nous ayons la même conversation, seulement lui, était parfaitement conscient de ce dont nous parlions. J'étudiai la peau pâle de son visage, l'angle de sa mâchoire, la lueur dans ses yeux qui contenait beaucoup de choses en même temps, apaisement, nostalgie, acceptation. Alors je sus. Il songeait à Esmée. Au sujet de cette constance et de cette stabilité qu'il avait perdu. Désirait-il toujours ces choses ? L'acceptation était-elle vraiment aussi sans douleur comme il l'avait déjà laissé sous-entendre une fois ?
« Elle ne te manque jamais ? » Les mots s'étaient échappés sans que je parvienne à les retenir.
Carlisle détourna le regard de la lune. Il y avait de la surprise dans ses yeux mais aussi autre chose, un désir ardent. Et je sus que ces pensées antérieures sur Esmée avaient été justes, mais je ne ressentis aucune joie à l'avoir deviné. Je me sentais seulement triste. Pour lui, pour le désir qu'il ressentait envers quelqu'un hors de sa portée. Pour quelqu'un qui ne pouvait être à lui, qu'il ne pouvait aimer. Pas de manière romantique tout du moins.
« Parfois, répondit-il doucement, elle me manque » Une expression pensive apparut sur son visage alors qu'il se retournait pour regarder de nouveau la lune. Je ne savais pas s'il avait fait ça pour éviter mon regard ou si c'était juste pour se replonger dans ses pensées. « Parfois je me sentais idiot à ce sujet, l'entendis-je murmurer.
– Quoi donc ? demandai-je pas certaine de comprendre. Qu'Esmée te manque ? »
Un doux sourire étira le coin de ses lèvres. « Ce n'est pas comme si elle avait disparu de la surface de la terre, expliqua-t-il. Cela devrait me suffire – de savoir qu'elle vit et respire. De savoir qu'elle est heureuse.
– Ce n'est pas parce que tu sais toutes ces choses qu'elle ne peut pas te manquer, lui fis-je remarquer me souvenant qu'il m'avait dit une chose similaire lorsque j'étais triste après le départ d'Adrian. Ce n'est pas parce que tu sais qu'elle est heureuse que ce que tu as partagé avec elle, ce que tu as perdu ne te manque pas »
Il détourna le regard de la lune en se tournant pour me regarder de nouveau. « Mais c'est l'essence même de la question. Je n'ai rien perdu. Pas quand j'y pense vraiment »
Je comprenais ce qu'il disait tout en pensant qu'il était entêté. Il avait tort de ne pas se permettre de ressentir de la tristesse après ce qui s'était passé avec Esmée. « Es-tu en train de dire que je n'ai pas non plus le droit qu'Adrian me manque ? demandai-je intentionnellement. Juste parce qu'il est heureux où qu'il soit, je devrais m'empêcher de me sentir triste qu'il soit parti ? »
Carlisle rencontra mon regard. Pendant un instant, il sembla sur le point de me servir un autre argument mais finalement il resta silencieux. La lueur dans ses yeux changea, mon argument avait porté. Soudain, il tendit la main pour saisir doucement mes doigts comme pour s'excuser de ses paroles précédentes. Mes mains étaient presque engourdies par l'air glacial de la nuit et tandis que ses doigts froids saisissaient les miens, je ne ressentis presque aucune différence de température entre nos peaux. Cela paraissait étrange sans être le cas en même temps. Il existait une étrange sensation familière dans son toucher, quelque chose de presque intime. Je dus me concentrer sur ma respiration, ce qui fut soudainement difficile.
« Tu as dit qu'elle te manque parfois, réussis-je à continuer tranquillement, cela veut dire que tu es seul. Il n'y a rien de mal à ça »
Il secoua tranquillement la tête tandis que ses yeux cherchaient à nouveau le ciel nocturne. « Je ne me considère pas comme étant seul », contredit-il légèrement. Sa voix était assurée mais derrière elle, je perçus de l'incertitude. « J'ai une famille autour de moi. Je ne suis donc pas seul. Alors pourquoi devrais-je me proclamer comme tel ?
– Parce que parfois la solitude n'a rien à voir avec les gens qui sont autour de toi, répondis-je. Elle ne peut être définie par le nombre de personne présentes dans ta vie, car la solitude n'est pas toujours un état physique »
J'ai attendu qu'il se retourne pour me regarder à nouveau. Quand il finit par le faire, il resta silencieux quelques instants avant de reprendre la parole. « Te sens-tu jamais seule Bella ? » demanda-t-il. Je ne pus réellement interpréter son ton – il était étrangement monotone. Pas indifférent mais monotone.
J'ai étudié ses yeux, la façon dont le clair de lune les transformait d'or à presque argent. « Je ne suis pas seule, répondis-je en soutenant son regard. Mais parfois, je peux me sentir seule. Tu vois ce que je veux dire ? »
Il ouvrit la bouche pour parler mais aucun son n'en sortit. Il me permit de maintenir son regard encore un peu puis il a finalement détourné la tête. Mes doigts glissèrent très lentement de sa prise. J'avais le sentiment soudain d'avoir sans le savoir franchi une ligne tacite comme si j'avais vu une chose qui ne m'était pas destinée. Peut-être que sa soudaine confession au sujet d'Esmée était censée être un secret, une chose qu'il n'avait voulu partager avec personne.
Mais il l'avait fait. Pourquoi avait-il décidé de le partager avec moi ?
Nous poursuivîmes notre promenade en suivant le rivage du lac. Notre pas était mesuré et nos mots soudainement ailleurs que dans notre bouche, c'était très silencieux. Je repassai notre conversation en réfléchissant distraitement à ce dont nous avions discuté avant de parler d'Esmée. J'étais tentée de poursuivre la conversation mais en même temps, je ne voulais pas forcer les mots s'ils refusaient de sortir.
J'eus soudainement le sentiment que quelque chose avait changé ce soir. L'air autour de nous, entre nous, était différent.
« Je pense que c'est une illusion, m'entendis-je finalement dire en rencontrant audacieusement le regard de Carlisle alors qu'il se tournait pour me regarder.
– Quoi donc ? demanda-t-il.
– La constance et la stabilité », répondis-je en pensant à ses confidences précédentes sur la manière dont ces choses avaient un effet apaisant sur lui.
Il fronça les sourcils à ses mots c'était presque comme une question.
« Rien ne change vraiment quand on y réfléchie, expliquai-je. Et ce qui est réconfortant, c'est que personne ne peut rien y faire »
Un soupçon de sourire lui étira les lèvres. « C'est réconfortant ?
– Oui », dis-je en croisant les bras et tournant le dos au lac. La balustrade me soutint le dos tandis que je m'appuyais contre elle. J'ai jeté un coup d'œil à Carlisle.
Il m'étudiait avec une curieuse expression sur le visage. Il paraissait presque intrigué par mes paroles mais je ne pouvais en être sûre.
« De plus, continuai-je après un moment, plus l'on craint le changement, plus ça nous affecte.
– Les changements nous affectent toujours, répliqua-t-il avec espièglerie. Qu'on les craigne ou non.
– Hum » J'ai incliné la tête sur le côté en lui souriant. « Tu as peut-être raison », admis-je en m'éloignant de la balustrade et recommençant à marcher. Carlisle me suivit en se mettant à ma hauteur.
« Il a toujours une connotation négative, réfléchis-je à voix haute. Le terme changement je veux dire.
– La plupart des gens pensent que les changements sont négatifs, répondit-il après un certain temps. Indésirables.
– Non », dis-je en lui jetant un coup d'œil.
La commissure de ses lèvres se redressa. « Tu n'es pas comme la plupart des gens », murmura-t-il doucement.
Je lui ai lancé un regard surpris en me demandant ce qu'il voulait dire par là. Pour une quelconque raison, je voulais qu'il poursuive. Pour comprendre son esprit et ses pensées. Je ne savais pas d'où venait cette curiosité, cette soif d'échanger et de l'entendre répondre.
« Qu'est-ce qui rend un changement indésirable ? demandai-je. Et qu'est-ce qui le rend favorable ?
– Hum » Un petit sourire se dessina de nouveau sur ses lèvres alors qu'il réfléchissait à ma question, je pouvais voir qu'il appréciait notre échange. « Je suppose que si on doit abandonner quelque chose, cela rend le changement plus difficile à accepter. Mais si on y gagne quelque chose, l'impact sera différent »
Je m'arrêtai pour me tourner et le regarder. « Et si l'on perd et gagne en même temps ? Est-ce que ça compte ? »
Carlisle s'arrêta également. Ses yeux dorés étaient très brillants, je vis la lune s'y refléter. « Je ne sais pas, répondit-il très doucement. Cela dépend de ce qu'on perd et de ce qu'on gagne »
Je souris en me disant que c'était une bonne réponse.
Le sable sous la plante de mes pieds était chaud. Cela me rappelait la maison, les étés sans fin de mon enfance. Et je me demandai : pourquoi le temps s'écoulait-il différemment à l'époque ? Quelle magie semblait faire durer les étés pour toujours ? Qu'est-ce qui rendait l'eau de l'océan plus chaude qu'elle ne l'était réellement ?
« Je n'ai pas froid maman » me souvins-je avoir dit plus d'une fois. En vérité, j'avais froid mais je voulais nager. J'avais envie de sentir l'eau contre ma peau et je le désirais bien plus que la couverture chaude que Renée me tendait.
Où était passée cette magie ? Cette magie qui rendait l'été éternel ? Cette magie qui faisait passer les secondes si différemment, si paisiblement ? Pourquoi coulaient-elles entre nos doigts comme du sable alors que lorsque nous étions enfants, nous pouvions en saisir chacune d'elles ? Pourquoi le temps nous échappait-il si aisément maintenant, même si nous pouvions le sentir autour de nous, le toucher avec nos mains ?
Et pourquoi l'eau de l'océan était-elle plus froide maintenant ? Ou avait-elle toujours été aussi froide mais que nous avions tout simplement choisi de l'ignorer ? Et finalement, était-ce les secondes, le temps, l'enfance qui se sont éloignés, ou nous ? Était-ce par choix ou par accident ?
Je levai mon regard du sable pour suivre la traînée de lumière de mes yeux. Le clair de lune dansait sur les vagues et je m'arrêtai pour l'admirer un instant avant de me tourner vers la personne que je savais être là.
Ma mère se tenait dans l'eau jusqu'aux chevilles tenant l'ourlet de sa robe d'été. Les vagues jouaient autour d'elle, effleurant ses mollets et je tendis la main pour la toucher.
Elle eut un sourire apaisant sur les lèvres des rides se formant autour de ses yeux et de sa bouche. Je me souvins – cent sourires valaient un million de rides.
« Maman ? » demandai-je en tendant de nouveau la main. Mais elle ne vint pas vers moi.
« Tu dois choisir, dit-elle de sa voix réconfortante, éclairante. Mais avant de choisir, tu dois savoir ce qui te convient.
– Je ne sais pas ce qui est juste, dis-je. Je ne veux pas choisir »
Elle ne fit que me sourire en réponse. Une vague vint de l'océan, lentement et sereinement, glissant vers le rivage d'un murmure silencieux. Je regardai l'eau reculer de nouveau m'attendant à ce que la vague emporte ma mère comme la dernière fois. Mais elle n'alla nulle part, elle resta complètement immobile comme si elle attendait quelque chose.
La vague repartie vers l'océan. Je sentis une brise contre ma peau, et elle était chaude comme le sable sous mes pieds.
« Les changements nous affectent toujours. Qu'on les craigne ou pas »
Je me rendis compte que ce n'était pas ma mère qui parla. Je tournai la tête, remarquant seulement maintenant la personne à mes côtés. Le clair de lune, ses cheveux dorés, ses yeux baignant de gentillesse. Picotements, picotements, picotements. Ma bouche s'ouvrit sans que je puisse l'en empêcher.
« Qu'est-ce qui rend un changement indésirable ? » m'entendis-je demander.
Carlisle sourit. « Bella, dit-il tandis qu'il approchait sa main pour toucher ma joue, tu n'es pas comme la plupart des gens »
Je fronçai les sourcils, voulant lui dire qu'il n'avait pas répondu à ma question. Mais il y avait quelque chose de familier dans ses paroles et je restai silencieuse. Il y avait aussi quelque chose de familier dans son contact et je restai immobile. Je fermai les yeux pour savourer la sensation de ses doigts frais contre ma peau. Je brûlais, je sentais le sang couler dans mes veines pour réchauffer la peau de mes joues.
« C'est un soulagement de voir que certaines choses ne changeront jamais », entendis-je Carlisle chuchoter. Ouvrant les yeux, je regardai ses yeux dorés.
« Rien ne dure réellement quand on y pense », répondis-je.
Un coin de sa bouche se transforma en un sourire. Sa main froide quitta la peau de ma joue pour se poser sur ma hanche. Il me rapprocha de lui. Le mouvement semblait naturel tout comme la manière dont mes mains s'enroulèrent autour de ses épaules. Sa peau sous mes doigts était froide alors que je me laissais aller dans son étreinte.
Une autre vague vint de l'océan au moment où ses lèvres touchèrent les miennes.
