Disclaimer : tout appartient à Stephenie Meyer. Cette fiction a été écrite par AylenBc et si possible lisez cette histoire en VO.

Merci à sochic88 et rougepivoine pour leurs reviews sur le chapitre précédent. J'espère qu'avec ce nouveau chapitre, cela permettra à ceux qui se retrouvent confinés chez eux ou qui sont même malades, de penser à autre chose pendant quelques minutes. Même si à l'heure d'aujourd'hui, je commence à avoir moins de temps pour traduire cette merveilleuse fiction, la publication ne sera pas retardée car j'ai pris assez d'avance pour tenir quelques semaines. Par contre, comme je n'aurais peut-être pas le temps de relire, il y aura peut-être des fautes d'orthographe dans les prochains chapitres - à part si quelqu'un est intéressé pour un petit travail de Bêta ^^

Bonne semaine et bon courage à tous ! Et bon courage à celles et ceux qui passent leur temps à nous protéger (tous les soignants, ASH, ambulanciers...), à veiller sur nous (tous les pompiers, gendarmes, forces de l'ordre...) et à nous permettre de continuer à vivre aussi bien que possible (caissiers, éboueurs, travailleurs des grandes distributions...). Et aussi à tous les autres qui respectent le confinement et qui se retrouvent séparés de leur famille ! Mes pensées vont vers toutes ces personnes.


« Savoir est la partie la plus facile, pouvoir le dire à voix haute est plus difficile »

- Nicholas Evans, The Horse Whisperer -

(L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux – en français)


Le destin est une chose tentante

Le pied d'Alice heurtait le seuil avec impatience. Plus Carlisle et moi nous nous rapprochions d'elle, plus elle devenait impatiente paraissant sur le point de décoller. Une rafale d'air chaud me percuta alors que nous atteignîmes la véranda et dès que le bout de ma chaussure toucha le parquet, Alice me prit la main pour pratiquement me tirer à l'intérieur. Je jetai un coup d'œil par-dessus mon épaule pour échanger un regard amusé avec Carlisle.

Alors que je regardai autour de moi dans le couloir, je ne pus qu'une fois de plus m'empêcher de comparer la maison au manoir raffiné qu'ils avaient à Forks. C'est cette palette de couloir qui me faisait faire cela. Je m'étais en quelque sorte habituée à voir les Cullen entourés de tons neutres de crème et blanc. Les couleurs claires les faisaient presque se fondre dans les murs. Mais ici, rien ne se mélangeait, tout se détachait. L'intérieur de la maison était une explosion inattendue de vie et de couleurs chaudes. Il n'y avait rien de neutre ici. Le décor avait été soigneusement pensé, il était très prestigieux et romantique sans être trop exagéré.

Alice me regardait dans l'expectative alors que mes yeux parcouraient les murs. Je ne savais pas si elle l'avait remarqué mais l'endroit me donnait la chair de poule. Dans le bon sens du terme.

Le sourire sur son visage était joyeux lorsque je rencontrais son regard. Je suppose qu'il n'était pas difficile de voir l'effet qu'avait la maison sur moi et je n'avais pas encore dépassé le couloir.

« Alors ? demanda-t-elle. Tu aimes ?

– Beaucoup », répondis-je. En entendant Carlisle marcher à côté de moi, je me tournai pour lui faire un petit sourire.

« Tu devrais voir le reste, suggéra-t-il en répondant à mon sourire. Je suis sûr qu'Alice est plus qu'empressée de tout te faire visiter.

– Tu as lu dans mes pensées », sourit-elle en saisissant mon coude pour commencer à me conduire jusqu'au bout du couloir vers l'escalier.

– Tu sautes le bas », notai-je alors qu'elle m'emmenait au second étage. Les pas d'Alice étaient légers et silencieux comme attendu, mais l'escalier grinça légèrement sous mon poids. Le son était en quelque sorte assez charmant ce qui me fit me rappeler que j'étais entourée de murs qui se tenaient là depuis plus de deux siècles. Qu'avaient-ils pu bien voir ces murs ? Quel genre de famille avait vécu ici après la construction de cette maison ? Avaient-elles été heureuses ? Avaient-elles été tristes ?

« Le bas est ennuyeux, déclara Alice en répondant à ma déclaration précédente. Je n'ai encore travaillé sur aucunes des pièces, à l'exception du hall et de la salle à manger.

– Qu'as-tu fait aux autres pièce jusqu'ici ? interrogeai-je en me demandant si son plan était de restaurer toute la maison.

– Il y avait des réparations à faire, expliqua-t-elle en nous conduisant vers une lourde porte en bois qui était ouverte. Mais je n'ai pas osé changer trop de choses – ce serait un sacrilège de rendre l'endroit trop moderne »

J'ai approuvé tranquillement en pensant que la maison était charmante.

Il y avait quatre grandes pièces au deuxième étage qui avaient toutes une apparence similaire. Le thème de couleur était le même qu'en bas, différents tons de bordeaux et de champagne étaient harmonieusement réunis en de vieux motifs de papier peint. Les chambres ressemblaient à des chambres mais sans les lits, j'imagine qu'elles pouvaient plus être appelées tanières. Elles avaient été meublées de fauteuils, de petits canapés et de tables. Les murs étaient couverts de peintures et d'autres objets d'art et une ou deux étagères remplies de livres et de magazines avaient été installées dans les recoins confortables des chambres.

« Tu as fait tout ça ? » demandai-je à Alice soudain impressionnée. Apparemment la mode n'était pas la seule chose pour laquelle elle était douée.

« Esmée a fait la plupart du travail il y a quelques années, répondit-elle. Nous avons vécu ici une courte période après avoir quitté Forks. Je ne fais que terminer une chose qu'elle a commencé. Jasper m'aide aussi.

– Oh » Je fronçai les sourcils en hochant la tête. Cela répondait à l'une de mes questions, je m'étais déjà demandé depuis combien de temps ils étaient propriétaires de la maison. « Eh bien, ça a l'air vraiment sympa »

Alice sourit tout en prenant mon bras et commençant à me conduire vers un autre escalier.

Durant notre chemin jusqu'au troisième étage, j'ai réfléchi à ses paroles précédentes. Sa mention de Jasper avait inévitablement attiré mon attention sur son absence. Déjà lorsque nous étions arrivés avec Carlisle, j'avais remarqué que Jasper n'était nulle part en vue. J'ai essayé de ne pas m'en inquiéter. S'il n'était pas prêt à me voir aujourd'hui, je comprenais. Mais je voulais qu'il revienne le plus tôt possible. Je ne voulais pas qu'il se sente coupable de quelque chose qui s'était passé des années auparavant, d'une chose qui n'était même pas de sa faute. Il ne devrait pas ressentir le besoin de rester loin de moi et cela me faisait de la peine de penser que je lui donnais l'impression qu'il le devrait.

Les chambres du troisième étage ne différaient pas beaucoup du second. Alice me les montra quand même et le son de notre conversation décontractée emplit l'ancien couloir alors que nous nous arrêtions finalement. La voix chantante d'Alice se tarie alors qu'elle regardait la porte en bois devant nous. C'était la seule pièce que je n'avais pas encore vue. Elle était située en fin d'étage et la porte était fermée c'est la première chose que je remarquais. Les autres portes du couloir étaient grandes ouvertes ou légèrement entrebâillées.

Alice me lança un regard suffisant et je ne compris pas pourquoi au début. Tendant la main vers la poignée, elle la tourna et ouvrit la porte. Et puis, j'ai compris pourquoi elle avait gardé cette pièce pour la fin.

C'était comme pénétrer dans un endroit où je m'étais déjà rendue un million de fois même si ce n'était pas le cas. Mais cela ne voulait rien dire en réalité. La pièce était familière malgré le fait que je ne l'avais jamais vu auparavant. L'air était le même que celui que je respirais chaque jour. Les murs étaient similaires, le sol était le même que celui de l'étage. Les étagères, vieilles et en bois, attendaient silencieusement et fidèlement que quelqu'un passe.

Tout dans cette pièce scandait le mot maison. Je l'ai perçu en entrant, en me rapprochant des étagères en bois et en frottant mes doigts contre les reliures des livres. Maison, maison, maison, semblait dire mes pas.

Alice rit doucement derrière moi. Je me tournai vers elle avec un sourire narquois.

« Ça va maintenant, lui dis-je. Tu peux y aller. Je n'ai plus besoin de toi »

Elle rit de nouveau en entrant également dans la pièce. « Je savais que ça te plairait, dit-elle en souriant. Habituellement ramener avec soi le travail à la maison ou où qu'on soi est malsain. Mais je ne pense pas que ce soit le cas pour toi.

– Je te ferais savoir si je m'épuise », murmurai-je distraitement tandis que mes lèvres bougeaient sans bruit alors que je lisais les tranches des livres. Cet endroit était un paradis. Je réalisai que ce devait être un bureau ou le bureau de quelqu'un ou plus probablement une bibliothèque. Cependant, il était clair que ça appartenait à Carlisle. Aucun autre Cullen ne consacrerait une pièce entière à une infinité de mots. Seul Carlisle le ferait.

Finalement, je me suis efforcée de détourner mon regard des rayonnages, mes yeux commençant à étudier les riches murs de bois sombres couverts de peintures. En voir n'était pas une surprise puisque la maison en était remplie, mais je remarquai que ces peintures paraissaient en quelque sorte différentes des autres. Il y avait entre elles un certain esprit qui les liait ensemble. Je me sentais étrangement paisible tandis que mes yeux parcouraient les paysages capturés par les toiles. Des océans d'un bleu pur, des forêts d'un vert profond. Maison, maison, maison, crus-je entendre de nouveau. Dans ma tête, je voyais la maison de Renée et Phil près de la plage où le sable était trop chaud et l'air trop humide. Et j'ai vu la maison blanche de Charlie entourée d'arbres trop verts et de la pluie tombant sur le toit qui était trop humide.

J'ai cligné des yeux. Il était inattendu que des peintures étrangères puissent déclencher une telle réaction en moi. Que voir quelque chose sur lequel je n'avais jamais posé les yeux auparavant, pouvait soudain devenir sous mon regard des souvenirs chers, des chuchotements du passé. Un sourire ourla mes lèvres, j'aimais bien cette pièce. Elle était mystérieuse. Pleines de surprises familières.

Des pas calmes contre le plancher de bois du couloir me tirèrent de mes pensées et je me retournai pour voir qui s'approchait de la pièce. J'ai essayé de laisser derrière moi l'atmosphère des tableaux, d'échapper aux scènes qui jouaient encore dans un coin de ma tête, mais en même temps j'avais l'étrange envie de m'y attarder encore un moment.

Carlisle apparut à la porte en arborant un petit sourire. Il échangea un regard avec Alice, si rapide qu'il fut à peine perceptible. Pour une étrange raison, cela a attiré mon attention.

« La maison te plaît-elle ? me demanda-t-il en attirant de nouveau mon attention sur lui.

–Oui, acquiesçai-je. Elle est très belle. J'ai l'impression d'avoir remonté le temps. On ne fait plus de maisons comme ça »

Il sourit doucement de ma réponse. Alice vint se tenir à côté de moi en échangeant un regard avec lui. Cela m'a intrigué. C'était presque comme s'ils avaient une discussion secrète.

Elle s'éclaircit alors la gorge, ce qui me rendit encore plus confuse. Je ne l'avais jamais entendu faire ça auparavant. Cela semblait un peu hors de propos surtout parce qu'elle avait toujours une voix cristalline.

« Je suis sûre que tu as fait un long trajet, me dit-elle. Je vais descendre pour te faire du thé et quelque chose à manger.

– Oh ne t'embête pas avec ça » essayai-je de refuser mais Alice secoua la tête. Elle cheminait déjà vers la porte.

« Ça ne nous embête pas, insista-t-elle en lançant un regard significatif à Carlisle. Un peu d'aide s'il te plait ?

– Bien sûr », consentit-il. Avant de suivre Alice, il se tourna pour me donner un sourire de plus. « En attendant, tu peux jeter un œil à tout ce que tu veux, suggéra-t-il en désignant les rangées interminables de livres. Si tu trouves quelque chose d'intéressant, n'hésite pas à regarder de plus près.

– Merci », acquiesçai-je.

Son sourire sincère et chaleureux me fit soudainement frissonner. J'ai essayé de faire disparaître ces frissonnements et j'espérai qu'il n'avait pas remarqué comment son sourire m'avait affecté. Puis j'eus du mal à moi-même l'ignorer, à être indifférente aux sentiments chaleureux qui naissaient en moi. Des sentiments qui s'éveillaient à chaque fois qu'il me souriait comme ça.

Je n'ai aucun sentiment, essayai-je de me convaincre tranquillement. Il me souriait uniquement parce qu'il voulait être amical. Il n'y a rien de plus. D'accord ?

Je me tournai vers les rayonnages imposants pour y noyer le flot de mes pensées, pour essayer de me concentrer sur les livres. Généralement, c'était comme être au paradis pour moi d'être entourée de centaines de volumes anciens et plus récents, mais maintenant je trouvais difficile de me concentrer. Je pris une profonde inspiration, très calme. Puis j'ai pris un livre au hasard sur l'étagère. Je l'ai feuilleté paresseusement avant de prendre la peine de jeter un coup d'œil à la couverture.

Amour interdit par Anthony Green.

Je l'ai remis en toute hâte à sa place en soupirant. Puis je me suis dressée sur la pointe des pieds en tendant la main pour en prendre un autre.

Immortelle passion par Karen Wiley.

Bon sang. Qu'arrivait-il à l'univers ?

Soupirant fortement, je fixai le titre du livre mi-ennuyée, mi-confuse.

« Tu sembles agitée »

J'ai failli laisser tomber le lourd volume tout en haletant et en me retournant. Pressant une main contre ma poitrine, je regardai l'ombre émerger du couloir. Il ne fallut que quelques secondes pour que mon cœur recommence à se calmer.

« Tu m'as fait peur, dis-je avec un petit rire après avoir surmonté ma surprise.

– Je suis désolé. Ce n'était pas mon intention »

J'ai étudié le grand homme devant moi. Ses yeux caramel et ses cheveux blonds légèrement ondulés. Son port maigre et solide, son expression légèrement réservée. Il n'y avait aucun sourire sur les lèvres de Jasper mais je crus voir une lueur amusée dans ses yeux. J'ai cherché des signes qui pourraient révéler son inquiétude mais ces choses ne paraissaient pas occuper l'homme devant moi. J'étais soulagée de voir qu'il n'était pas aussi réservé que la dernière fois où je l'avais vu. Je me suis souvenue de la nuit noire dans le parc quelque semaines plus tôt et je me suis souvenue à quel point son désir de garder ses distances m'avait attristé.

Je me sentais soudainement très calme, entièrement et totalement mais je savais que ce n'était pas de son fait. J'étais simplement calme parce qu'il n'y avait aucune raison de ressentir une sensation inverse. Je n'avais aucune raison de le craindre. Il n'était pas une menace pour moi. J'ai soudain réalisé ce qu'Alice avait comploté plus tôt et pourquoi elle avait exhorté Carlisle à quitter la pièce avec elle. Je suppose qu'elle avait voulu nous donner à Jasper et à moi, un petit moment seul pour éclaircir l'atmosphère entre nous.

Je cherchai une bonne façon d'entamer la conversation lorsque je me souvins de son commentaire précédent. Celui qui m'avait effrayé en premier lieu. Il avait dit que j'étais agitée – j'imagine que je devrais être plus prudente avec mes humeurs à partir de maintenant.

« Je ne suis pas agitée », niai-je en ne voulant pas qu'il pense que j'avais peur de lui. Parce que ce n'était pas le cas. La raison de ma tension antérieure, des frissons qui dansaient sur ma peau, était dû à autre chose.

L'un des côtés de la bouche de Jasper se redressa « Je ne le pensais pas de manière négative, expliqua-t-il avec un clin d'œil soudain dans les yeux. On peut être nerveux à propos de quelque chose sans en être dérangé »

J'ai ri doucement en me mordant la lèvre et essayant de penser à quelque chose à dire. Je ne voulais pas admettre qu'il avait raison mais il n'y avait pas non plus de raison d'en discuter. Parce qu'il savait certainement tout ça, au sujet des différentes émotions que les gens traversaient. Je me demandai ce que ça faisait d'être constamment entouré par eux. Chaque personne avait-elle une échelle d'émotions unique, unique en son genre comme une empreinte digitale ? Et était-ce fatiguant pour lui de devoir constamment ressentir tout ça, de vivre des émotions qui n'étaient pas les siennes ?

« Eh bien, dis-je en mettant fin au silence, je ne suis pas troublée, ni agitée. Je suppose que j'étais juste… perdue dans mes pensées.

– Je vois » Jasper fit un pas de plus, les mains dans les poches. Pour une quelconque raison, cela attira mon attention, probablement parce que je ne l'avais jamais vu aussi détendu en ma compagnie. Le Jasper que j'avais vu dans le parc avait été distant et renfermé, très différent de l'homme en face de moi. Je suppose que Carlisle avait raison – il avait juste eu besoin de temps pour arranger les choses qu'il ressentait en lui-même.

« Tu as trouvé quelque chose d'intéressant ? » demanda-t-il avec désinvolture en inclinant la tête vers le livre dans mes mains.

Haussant les épaules, je me tournai vers l'étagère et cachai rapidement Immortelle passion parmi les dizaines d'autres volumes. « Pas vraiment à mon goût », expliquai-je en ne songeant même pas à lui dire pourquoi le titre du livre m'énervait à ce point.

A mon grand soulagement, il ne poussa pas plus loin la question. Alors que je me retournais pour lui faire de nouveau face, je tentai de lire son expression pour savoir ce qu'il pensait. Je me demandai pourquoi il avait décidé d'apparaître que maintenant. Se cachait-il quelque part dans la maison à mon arrivée tout en essayant de trouver le courage de venir me voir ? Ou avait-il hésité, voire même songé à ne pas du tout me faire face ?

Je me souvenais que Carlisle avait dit que Jasper avait l'impression de ne pas mériter ma confiance. Je pensai qu'il gâchait son énergie et ses émotions de ressentir de telles choses. S'il se sentait toujours coupable pour ce qui s'était passé la nuit de mon dix-huitième anniversaire… eh bien, il était inutile de dire que la culpabilité était la dernière chose que je voulais qu'il ressente. Des accidents se produisaient et parfois ces courts moments qui semblaient si insignifiants, sont ceux qui scellaient notre destin. C'est ainsi que la vie fonctionnait parfois. Il était insensé de lutter contre des forces incontrôlables.

Jasper me regardait maintenant tout en plissant les yeux tandis que je réfléchissais. Ce fut presque comme s'il avait entendu ce que je venais de penser parce qu'il secoua la tête et baissa les yeux au sol, presque comme s'il n'était pas en accord avec mes pensées.

« Quoi ? » demandai-je.

Il secoua de nouveau la tête avant de lever son regard. Un petit rire sans joie quitta ses lèvres.

« J'aimerais pouvoir décrire avec des mots l'atmosphère que tu répands autour de toi », dit-il. Son accent du Sud était plus affirmé que d'habitude – je me demandai ce qui en était la cause. « C'est comme un nuage d'assurance et de confiance qui noie tout le reste. Ce qui me donne confiance en moi alors que cela ne le devrait pas.

– Pourquoi pas ? interrogeai-je

– Parce que c'est dangereux », répondit-il.

L'expression sur son visage me rappela Edward. Combien de fois m'avait-il dit la même chose, avait utilisé le terme danger et s'attendait à ce que je m'enfuie ? Autant de fois où je l'avais ignoré.

Mais je n'ignorai rien à présent. J'écoutai ce que Jasper avait à dire même si je savais ce qu'il allait me dire. Je ne me bouchai pas les oreilles comme je l'avais fait plusieurs fois avec Edward. Je n'essayai pas de nier ce que Jasper disait en insistant puérilement que ses mots n'étaient pas vrais. Je suppose que c'était la différence entre feindre l'acceptation et réellement reconnaître quelque chose. On peut toujours faire semblant et essayer de se convaincre qu'on écoute et apprend, ou alors on peut réellement le faire. Et c'était la partie d'entendre qui avait toujours été si difficile pour moi.

« Cette confiance en moi me donne une fausse impression de sécurité, continua Jasper comme je ne disais rien. C'est quelque chose que je ne peux pas me permettre. J'en connais le coût » Il fit une pause pendant un moment tout en soutenant mon regard comme pour s'assurer qu'il avait toute mon attention. « Plusieurs fois je me suis senti en confiance avec moi-même. Un peu de confiance peut être une bonne chose. Mais si on permet à ce sentiment de grandir, si on lui permet d'atteindre un point où l'on baisse sa garde… soudainement au lieu de contrôler ce qui se passe autour de soi, on devient juste esclave de son propre instinct et on perd ce contrôle qu'on est censé avoir sur soi-même. Et juste parce que durant un temps, on croit bêtement être assez fort et puissant pour être maître de la situation.

– Il n'y a rien de mal à se faire confiance, notai-je. Tu l'as dit toi-même – un peu de confiance est une bonne chose. Trouver cette confiance est une chose que beaucoup de personnes essaient de trouver sans succès tout au long de leur vie. Et ils n'ont pas les mêmes problèmes que toi à combattre »

Il y eut un petit scintillement dans l'or de ses yeux, mais une expression voilée apparut sur son visage presque immédiatement alors qu'il secouait la tête. « Cela n'enlève pas le danger.

– Peut-être que non, acceptai-je. Mais la vie est pleine de danger. Personne ne peut dire avec certitude quand nous le croiserons. Et si on passe ses journées à en craindre la possibilité et à s'abstenir de vivre juste par peur que quelque chose puisse arriver… » Je m'arrêtai en secouant la tête. « La vie est trop courte pour ça. Même pour toi.

– Il n'y a rien de court si l'on doit vivre avec le fait d'avoir pris la vie de quelqu'un »

Je suis restée silencieuse. Parce que je n'avais pas vraiment le droit de dire quoi que ce soit à ce sujet. Je savais très peu de choses sur le passé de Jasper mais j'avais le sentiment que ses débuts différaient de ceux de ses frères et sœurs. Je savais que Jasper n'avait pas eu Carlisle pour le guider et l'éloigner des erreurs.

Jasper détourna son regard de moi et ses yeux dorés commencèrent à balayer la pièce. Il étudia les rayonnages interminables de livres derrière mon dos et quand il reprit la parole, il ne rencontra pas mon regard.

« Combien de livres penses-tu qu'il y a dans cette pièce ? » demanda-t-il soudain.

J'ai regardé derrière moi en observant les étagères imposantes qui remplissaient l'espace. « Des centaines, répondis-je en levant un sourcil vers lui. Peut-être des milliers »

Enfin Jasper rencontra mon regard. Probablement parce qu'il voulait voir ma réaction. « Donc pas moins que le nombre de vies que j'ai prises au cours de ma vie »

Un flot de sentiments m'envahit. Choc, surprise, horreur. Mais je me suis alors demandé : à quoi je m'attendais ? Et à quoi il s'attendait ? Peut-être avait-il pensé que c'était le moment où je tournerais les talons pour me sauver.

« Le passé ne devrait pas définir celui que tu es maintenant », dis-je. Jasper bougea à peine pour que je le perçoive, presque comme si je l'avais pris par surprise. Peut-être était-ce le cas.

« Ça ne devrait pas, acquiesça-t-il. Mais la vérité est que c'est le cas. Ignorer son passé, les erreurs qu'on a pu faire, est impardonnable.

– Je ne voulais pas dire que tu devrais ignorer ton passé, lui expliquai-je calmement. Je voulais seulement dire que tu pouvais en tirer des leçons. Si tu as fait des erreurs auparavant, cela ne signifie pas que tu es condamné à les répéter le reste de ta vie. C'est le problème des choix, tu vois. Et je sais que tu as déjà fait le tien »

Jasper est resté silencieux pendant un long moment. L'expression fermée derrière laquelle il s'était caché pendant mon discours, commença à fondre.

« J'ai fait mon choix, acquiesça-t-il doucement. Mais parfois s'y maintenir est difficile pour moi comme tu le sais. Et savoir que quelqu'un risque d'être blessé à cause de cette difficulté… je déteste la pensée même de cette possibilité. Que ma faiblesse cause la mort d'une autre personne.

– Et c'est ce qui fait ce que tu es, dis-je en essayant de le lui faire comprendre. On n'appelle pas ça avoir une conscience pour rien »

Il eut soudain un rire sec. Le sourire qui se dessina sur ses lèvres éclairait considérablement l'atmosphère dans la pièce. « J'imagine que non », acquiesça-t-il. Il resta silencieux un moment encore, baissant le regard vers le sol avant de lever la tête pour me regarder. « Pour ce que ça vaut, soupira-t-il semblant soudain presque las, je suis vraiment désolé pour ce qui s'est passé à Forks. J'ai honte de mon comportement et je te promets que ça ne se reproduira plus. Tu penses certainement que je ne devrais pas tenter le sort en disant ça mais… c'est une promesse que j'ai l'intention de tenir.

– Je te crois, le rassurai-je en souriant. Parfois le destin vaut la peine d'être tenté »

Je me sentis étrangement légère durant le reste de la soirée. Alors que Jasper m'accompagnait en bas, je pensai négligemment que la situation entre nous m'avait peut-être plus dérangée que je ne l'avais cru. Je me souvenais à quel point j'étais nerveuse à l'idée de venir voir la maison et je sentis une partie de cette tension me quitter alors que Jasper me guidait vers l'immense salle à manger où Alice s'activait.

Cette dernière m'exhorta à m'asseoir avant de poser une énorme tasse de thé chaud fumante devant moi. Puis elle me regarda de travers avec les yeux plissés tandis que je buvais une gorgée, observant apparemment ma réaction.

« C'est vraiment bon », la félicitai-je et je ris doucement quand je vis son sourire soulagé. Elle s'enfonça dans le fauteuil en face de moi, l'air à la fois heureuse et satisfaite.

« Je n'ai pas fait de thé depuis très longtemps, expliqua-t-elle. Et je voulais que ce soit parfait.

– Tu es une perfectionniste, déclarai-je à moitié sérieuse.

– Je ne le suis pas, s'opposa-t-elle en regardant Jasper alors qu'il se penchait pour l'embrasser tendrement sur la joue comme d'accord avec mes paroles. Je veux juste que les choses soient comme elles sont censées être. Ce n'est pas trop demander, si ? »

J'ai souris en haussant les épaules. La sensation de légèreté que j'avais ressentie auparavant commença à se transformer en quelque chose d'autre. Du confort. Du contentement. J'enroulai mes doigts autour de la tasse en sentant la chaleur à travers eux. Elle a commencé à se répandre tandis que je regardais Jasper faire un commentaire taquin à Alice, quelque chose sur la différence entre le perfectionnisme et le comportement obsessionnel. J'ai observé leurs plaisanteries joyeuses du fond de mon cœur et c'est à ce moment-là que j'ai réalisé ce que j'avais raté, manqué la présence de ces créatures qui n'étaient même pas censées exister dans ce monde. Mais ces êtres mythiques étaient réels. Plus réels que beaucoup d'autres personnes qui s'étaient introduits dans ma vie.

Cette pensée fit frémir et trembler mon cœur et j'ignorai si ce sentiment était positif ou non. Il paraissait positif – je le savais. Si seulement je pouvais le permettre. Si seulement ça dépendait de moi. Si seulement.

Mais le monde ne fonctionnait pas ainsi. Rares étaient les choses qui dépendaient de vous. Chaque décision n'était pas de notre fait.

« Bella ? »

Haussant les sourcils, je levai les yeux de la surface sombre du thé. « Pardon ? demandai-je en réalisant que je n'avais pas fait attention.

– Ton thé devient froid », rappela Alice avec un sourire. Jasper se tenait à côté d'elle tandis que la lueur dans ses yeux devenait soudainement observatrice. Je n'avais pas prêté attention à mes sentiments et je sus que je devrais être prudente avec lui à partir de maintenant.

Apparemment quelqu'un décida de tester immédiatement cette décision. Carlisle apparut du couloir en tenant un téléphone noir dans sa main. Il me fit un sourire chaleureux en entrant tout en passant le combiné à Alice.

« Rosalie a appelé, m'expliqua-t-il. Elle voulait savoir si nous avions des nouvelles d'Edward »

Je fronçai les sourcils. « Il a disparu ? »

Carlisle secoua la tête. « Il s'est séparé de Rosalie et Emmett il y a quelques jours, je suis sûr que tu t'en rappelles, commença-t-il à expliquer en attendant que je hoche la tête. Rosalie n'est pas parvenue à le contacter et s'est inquiétée. Mais Alice a confirmé qu'il allait bien. Il est seulement hors de portée.

– Je lui ai déjà dit que les smartphones étaient inutiles dans les régions désertes, marmonna Alice. Leur autonomie est dérisoire.

– Est-il en route pour l'Alaska ? demandai-je un peu inquiète car il était seul.

– Il pense y aller, admit Alice en fronçant les sourcils. Mais il hésite. Il paraît qu'il n'ait pas totalement renoncé à trouver Victoria. Je le vois entretenir l'idée d'aller à Forks pour chercher des indices au cas où elle y serait passée récemment. Mais il ne joue qu'avec l'idée. Je ne sais pas s'il va y aller ou non.

– Il la considère par frustration, déclara Jasper. Quand je l'ai rencontré il y a quelques jours, il a convenu que notre recherche de Victoria était certainement inutile. Je ne pense pas qu'il croit encore réellement qu'elle a quelque chose à voir avec la situation. Il veut juste faire quelque chose »

Carlisle acquiesça. « Je comprends très bien ce sentiment »

Je lui ai jeté un coup d'œil. Il rencontra mon regard tandis que l'expression sérieuse sur son visage devenait plus sereine. Il tira une chaise et s'assit. « Nous ne pouvons pas faire grand-chose pour l'instant, me dit-il. La seule chose que nous puissions faire est d'attendre qu'Alice voit quelque chose et garder un œil attentif sur toi »

Je lui fis un sourire triste. « Je suis sûre qu'Edward n'est pas le seul à être frustré, m'aventurai-je à dire. Ça doit aussi vous frustrer tous. Être coincés ici de cette façon, juste pour me garder en sécurité »

Carlisle ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais Alice fut plus rapide.

« Nous le faisons volontiers, dit Alice sur un ton presque réprobateur. La seule chose qui nous frustre c'est que nous ignorons toujours ce que se passe. Chaque heure qui passe sans rien faire met ta vie en danger »

La tasse entre mes doigts commença à refroidir. Je l'ai abaissé sur la table et contre tout bon sens, j'ai commencé à remuer le thé restant comme s'il était encore chaud. Jasper et Carlisle discutaient à nouveau, remplissant le silence vide qui était tombé après les paroles d'Alice. J'ai essayé de suivre leur conversation mais les images qu'Alice avait évoquées m'empêchèrent de me concentrer. Je secouai la tête en essayant de me débarrasser de ces yeux rouges tapis que je voyais dans ma tête.

Quand la soirée s'estompa pour laisser place à la nuit, Carlisle proposa de me reconduire chez moi. Je remerciai tout le monde d'avoir pu passer du temps chez eux et Alice me fit promettre de revenir plus tard pour admirer les résultats de son travail une fois qu'elle aurait fini de restaurer le bas.

Je me doutais qu'il était déjà assez tard mais j'étais étonnamment alerte lorsque Carlisle conduisit la voiture le long du chemin de terre étroite. Les phares balayaient l'obscurité devant nous et seul le doux ronflement du moteur pouvait s'entendre. J'étais soudainement nerveuse car redoutant un autre silence durable qui s'était attardé entre nous sur le chemin pour venir ici. Mais heureusement, cette crainte fut infondée.

Carlisle inspira doucement à mes côtés. Je perçus le mouvement que fit sa tête alors qu'il se tournait vers moi tandis que les extrémités de ses cheveux frôlaient doucement le col de son manteau.

« Ce que tu as dit ce soir à Jasper était merveilleux », dit-il doucement.

Je regardai dans sa direction, mes yeux lâchant la route devant nous. Je savais que je n'aurais pas dû être surprise qu'il ait entendu la discussion entre Jasper et moi. Alice l'avait probablement aussi entendu. Cela ne ressemblait pas à de l'indiscrétion car il y avait peu de choses qu'ils pouvaient faire sur leur sens de l'audition ultra-affûtée.

« Je ne sais pas, murmurai-je en réponse. J'aurais aimé pouvoir lui dire plus. Quelque chose qui lui aurait fait voir au-delà de ces incertitudes.

– Ce que tu as dit était juste, assura Carlisle. La manière dont il a agi autour de toi ce soir le prouve. Je ne me souviens pas l'avoir vu si… libre autour de toi avant.

– Était-il terriblement nerveux à l'idée que je vienne ? »

Il hésita un court instant avant de finalement acquiescer. « Il se sentait incertain. Il regrettait son attitude dans le parc il y a quelques semaines. Et son contrôle sur sa soif l'a également troublé bien que je lui ai assuré qu'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter. Son contrôle s'est considérablement amélioré au fil des ans » Carlisle détourna les yeux de la route pendant un court instant pour me jeter un coup d'œil. « Le souvenir de ce qui s'est passé à Forks le hante depuis tout ce temps. Mais ce même souvenir l'a également encouragé et l'a finalement aidé à améliorer sa maîtrise de soi »

J'ai hoché la tête en y réfléchissant. « Je suis heureuse que quelque chose de bien en soit sorti. C'est drôle de voir comment un incident peut parfois avoir un effet positif. La vie est si inattendue.

– C'est vrai. Et je dois te remercier d'avoir parlé de cette affaire avec lui. Ce que tu lui as dit était très sage et j'ai pu voir que tes paroles l'ont fait réfléchir »

Ses éloges me rendirent à la fois confuse et étrangement satisfaite. « Qu'est-ce qui fut si sage à leur sujet ? » interrogeai-je par curiosité en me demandant distraitement pourquoi mes paroles à Jasper avaient été si spéciales aux oreilles de Carlisle.

Il pencha légèrement la tête pour réfléchir un instant. « Ce que tu as dit sur la vie par exemple, répondit-il en gardant les yeux sur la route devant lui. Et comme le temps est trop court pour avoir constamment peur de quelque chose » Il se tut une seconde ou deux en fixant toujours la route. J'avais l'étrange sentiment qu'il essayait d'éviter de me regarder. « Et ce que tu as dit sur le passé – que nous devrions en tirer des leçons au lieu de l'ignorer… c'était aussi très sage. Sans parler de ce que tu as dit sur le destin. Que parfois il vaut la peine d'être tenté »

Un tendre rougissement me monta aux joues et je fus soudainement contente qu'il fasse si sombre dans la voiture. Avant de réaliser que l'obscurité n'était pas un problème pour lui grâce à sa vue surnaturelle. J'espérai qu'il ne me regarderait pas et ne verrait pas comment ses paroles m'avaient affecté.

Mais bien sûr il le fit. Bien sûr qu'il devait savoir qu'apparemment je ne pouvais plus avoir une conversation normale avec lui sans rougir comme une idiote.

Il se tourna pour me regarder lentement, me dévisageant pendant un petit moment. Même s'il ne faisait pas attention à la route devant lui et que le compteur de vitesse affichait un chiffre bien supérieur à la vitesse légale autorisée, je me sentais totalement en sécurité.

Je pris une profonde inspiration pour dire quelque chose, pour remplir ce silence entre nous. Parce que je ne pouvais pas supporter ce silence. Parce que je savais que si nous restions silencieux trop longtemps, je pourrais dire quelque chose qui m'emmènerait dans un endroit sans retour en arrière possible. M'y suivrait-il ? Je l'ignorais. Et c'est pourquoi, je ne pouvais y aller moi-même.

« N'importe qui aurait pu dire ce que j'ai dit à Jasper, dis-je doucement en ressentant le besoin de déprécier mes paroles. Il n'y avait rien de spécial à ce sujet »

Carlisle se retourna vers la route. « Je ne suis pas d'accord, murmura-t-il doucement. Peu de gens diraient que le destin vaut la peine d'être tenté »

J'ai regardé le profil latéral de son visage. La route sur laquelle nous nous trouvions était illuminée et les réverbères envahissaient de temps à autre l'obscurité de la voiture. Cela me permit de voir l'expression de son visage. Elle était sérieuse, peut-être même un peu prudente.

« Voudrais-tu le tenter ? » demandai-je car quelque chose sur ses traits me poussait à demander.

L'autre côté de la bouche de Carlisle se redressa. C'était presque un sourire, très prudent.

« Peut-être, répondit-il en se tournant pour me regarder de nouveau. Parce que si le destin ne vaut pas la peine d'être tenté, qu'est-ce qu'il l'est ? »

J'ai dégluti. Pour la millionième fois, j'eus l'impression qu'il y avait une discussion derrière notre discussion. Une discussion que nous aurions dû avoir au lieu de celle-ci. Bien que nous l'ayons d'une certaine manière. Mais elle restait toujours dans l'ombre, presque comme si nous n'étions pas tout à fait capables de la faire ressortir. Et tout ce qui en restait était les bouts de reconnaissance vacillantes, que je ne pouvais assembler. Sans savoir ce qu'il pensait, ce qu'il ressentait. Sans savoir ce que je ressentais.

Ou le savais-je déjà ? Était-ce cette constatation, cette confirmation, qui était si dure à surmonter ? Sans parler de le lui dire à voix haute ?

J'ai regardé le monde endormi au-dehors, l'obscurité qui avalait les kilomètres laissés derrière. Une combinaison particulière entre lumière et obscurité je voyais la neige recouvrir les paysages là où les lampadaires éclairaient le sol. Mais au-delà, il n'y avait que l'obscurité. La neige existait peut-être là-bas mais je ne pouvais le savoir avec certitude parce que je ne pouvais le voir.

J'ai appuyé ma tête contre l'appui-tête et j'ai fermé les yeux en écoutant le ronronnement régulier du moteur. Après un certain temps ou peut-être quelques minutes, voire des heures plus tard, les mouvements de la voiture cessèrent et le ronflement ténu se calma. J'ai rouvert les yeux. La vue de ma maison me salua mais je n'avais aucune envie d'entrer. Je n'avais aucune envie d'ouvrir la portière de la voiture et de sortir pour laisser cette soirée derrière moi afin de prétendre que les dernières heures écoulées ne m'avaient aucunement affectée.

« Tu dormais ? » demanda Carlisle à côté de moi. Je secouai la tête en lui faisant un sourire qui atteignit mes lèvres mais pas mon cœur.

Ouvrant la porte, je sortis avec un soupir résigné. Carlisle est également sorti et je l'ai regardé par-dessus le toit de la voiture alors qu'il fermait la portière de son côté. Il rencontra mes yeux devant sentir mon regard scrutateur et fronça les sourcils d'une manière interrogative. Je secouai seulement la tête et traversai la cour blanche jusqu'à la porte.

Ce ne fut que lorsque je pénétrais à l'intérieur, enlevais mon manteau et le jetais sur le dos du canapé que je me retournais finalement vers lui. Carlisle avait fermé la porte derrière lui et se tenait près d'elle. Pour une quelconque raison que j'ignorais, cela attira mon attention qu'il reste près de la porte au lieu de pénétrer plus loin.

Il rencontra mon regard tandis que je l'observais. Puis j'ai répondu à la question qui m'envahissait l'esprit depuis quelques instants.

« Rien », dis-je.

Son front se plissa avec une lueur dans ses yeux à la fois interrogatrice et confuse.

« Rien », répétai-je en souriant d'une manière presque enjouée. Il semblait déplacé ce sourire, le sujet paraissait lui trop sérieux. « Plus tôt tu as demandé : si le destin ne vaut pas la peine d'être tenté alors qu'est-ce qu'il l'est ? C'est ma réponse. Rien »

Un air compréhensif apparut sur le visage de Carlisle. Il me fit un petit sourire mais ne commenta pas tout de suite mes paroles. Au lieu de ça, il baissa les yeux au sol comme s'il était plongé dans ses pensées. Peut-être l'était-il mais pour moi j'avais l'impression qu'il essayait de choisir soigneusement ses prochains mots.

« Je n'aurais jamais pensé que tu croyais au destin Bella », dit-il en levant le regard du sol. Ses mots sonnaient à moitié comme une interrogation et une déclaration, et je ressentis le besoin impérieux de répondre. Mon nom quand il l'avait prononcé sonnait à moitié entre un soupir tranquille et une invitation, et je ressentis le besoin impérieux de me rapprocher.

« Qu'est-ce qui te fais penser que ce n'était pas le cas ? » demandai-je.

Carlisle eut un rire doux, très calme. « Tu me parais trop raisonnable pour ça.

– Es-tu en train de dire que si on croit au destin, c'est qu'on est fou ? » demandai-je en plaisantant.

Il sourit. « Non. Peut-être… peut-être que parfois ça rend fou de ne pas le faire » Il se tut. L'intensité de son regard me réchauffa et je bougeai étant incapable de rester immobile. Je ressentais le besoin de bouger et en même temps celui de rester immobile. Très fixe.

Ses yeux dorés s'attardaient sur moi. Ses yeux honnêtes et candides. Je voulus détourner mon regard mais je ne le pus. Mon sourire enjoué mourut sur mes lèvres et quelque chose d'autre vint le remplacer un sentiment d'émerveillement tandis que je réalisais qu'il me regardait toujours. Presque comme s'il n'osait se détourner, presque comme si quelque chose l'obligeait à maintenir les yeux ouverts.

Une chose l'obligeait également à rester là-bas, de l'autre côté de la pièce. Et, bien qu'il sentait qu'il ne pouvait détourner son regard de moi, il n'osait pas non plus se rapprocher. Parce que cela pourrait faire pencher la balance. Cela pourrait rendre l'air que nous respirions très différent. Peut-être qu'il ne le souhaitait pas. Peut-être qu'il souhaitait maintenir l'équilibre tel qu'il était. Peut-être qu'il souhaitait que l'air entre nous ne soit juste que de l'air.

Cette pensée m'attrista plus que je ne l'aurais imaginé.

Il cligna alors des yeux. L'intensité de son regard fondit en ce seul clignement, avec ce simple mouvement de paupières. Ses yeux étaient toujours honnêtes, candides. Amicaux. Mais rien de plus, rien de moins.

« Je suis sûr que tu es fatiguée, dit-il alors très calmement. Ça a été une longue soirée »

Je me suis retrouvée à vouloir être en désaccord car ma lassitude momentanée me paraissait soudain très insignifiante. Mais je suis restée silencieuse sans rien dire. Parce que j'ai réalisé que même si les paroles de Carlisle avaient été prononcées avec gentillesse, il y avait autre chose derrière. J'avais presque l'impression de m'être faite rejeter, très subtilement et discrètement.

« Oui c'est vrai », acceptai-je à contrecœur. Je me sentis étrangement lourde tandis que j'attrapais mon manteau sur le canapé mais cette lourdeur ne venait pas de la fatigue ou des longues heures passées dans cette belle maison entourée d'arbres. Je me sentais lourde parce que je ne voulais pas quitter la pièce. Je me sentais lourde parce que je ne voulais pas reconnaître le message silencieux dans les mots de Carlisle. Je me sentais lourde parce que je ne voulais pas qu'il me renvoie au loin. Je me sentais lourde parce que je me suis soudainement rendu compte et s'il savait ? Et s'il avait pris conscience de ce que je pensais de lui, de comment j'en étais venue à penser à lui ?

Quand je me détournais, Carlisle a soudainement commencé à traverser le petit salon de ses pas silencieux et calmes. Cette lourdeur m'abandonna durant une courte seconde mais elle persistait en arrière-plan, alors même qu'il tendait la main pour toucher mon coude. La fraîcheur de ses doigts s'infiltra à travers la manche de ma chemise. La cicatrice de mon dix-huitième anniversaire commença à me picoter, même mes cicatrices se souvenaient de son toucher.

J'ai rencontré son regard tout en me sentant à la fois chancelante et stable.

« Je voulais te remercier pour cette soirée, dit-il doucement tandis que son contact persistait. Ta visite a beaucoup compté pour nous »

Hochant la tête, je sentis mes doigts se crisper sur le tissu de mon manteau. Cela me faisait du bien de tenir quelque chose – sinon je n'aurais pas su quoi faire de mes mains. « Cela signifiait aussi beaucoup pour moi », dis-je doucement. Rencontrer ses yeux fut soudainement difficile mais quand j'ai finalement réussi à relever mon regard du sol, je vis quelque chose dans son expression qui chassa les restes de cette sensation de lourdeur.

Il y avait de la joie dans son regard, née apparemment de ma petite confession. « Vraiment ? » demanda-t-il comme s'il ne pouvait pas tout à fait se résoudre à croire mes paroles. Sa main quitta mon bras pour tomber sur le côté comme semblant ne plus lui appartenir.

« Vraiment », lui assurai-je. J'ai commencé à faire un geste pour quitter la pièce car l'air entre nous qui n'était pourtant que de l'air et rien d'autre, commençait à lentement m'étouffer. Mais avant de pouvoir me détourner et faire fonctionner mes jambes, je remarquai que Carlisle se dirigeait vers la porte d'entrée.

« Tu ne restes pas ? » Les mots s'étaient échappés avant je ne puisse les arrêter. Ma voix était étrangement sereine.

« Pas ce soir », répondit-il. Le petit sourire sur ses lèvres n'atteignit pas ses yeux. « J'ai l'intention de vérifier les zones voisines et de m'assurer que personne ne soit venu pendant notre absence »

Quelque chose me disait qu'il n'était pas totalement honnête. Que son inspection de routine n'était peut-être qu'une excuse pour quitter la maison. J'ignorai d'où me venait cette pensée mais je sus que j'avais raison.

Mais je n'allais pas remettre en question son histoire. Encore une fois, je sentais qu'il m'avait donné un message très subtil, un qui disait que garder une certaine distance était pour le mieux, que maintenir l'équilibre entre nous était le mieux. Que l'air entre nous ne soit que de l'air. Ni plus ni moins. Ce qui ressemblait presque à un rejet mais sans l'être totalement.

Parce que pour être rejeté, il fallait déjà avoir mis quelque chose en jeu. Ce que je n'avais pas fait.

« Je ne serais pas loin », déclara Carlisle. Il avait de nouveau traversé la pièce, sa main déjà sur la poignée de la porte. Presque un pied dehors pour ainsi dire. Je me demandai si c'était toujours le cas avec eux et si je devais en être déçue.

« Je sais », répondis-je en chuchotant presque.

Après m'avoir fait un sourire de plus qui n'atteignit pas tout à fait ses yeux, Carlisle franchit la porte et la referma derrière lui. Il le fit très doucement comme s'il ne voulait pas entendre le bruit de la porte se fermant pour l'enfermer à l'extérieur.

Plus tard dans la nuit alors que les rêves me fuyaient et que je restais allongée dans mon lit, je me demandai ce qui était le pire ; d'être enfermée de son plein gré à l'extérieur ou que quelqu'un d'autre nous enferme car ne souhaitant pas nous inviter.

Les deux s'étaient produits ce soir. Quelqu'un s'était enfermé et cette même personne m'avait aussi enfermé.


Je jurai doucement tandis que je balayais pour la dixième fois le magasin du regard pour essayer de localiser un de mes gants rouges. J'étais pratiquement obligée de les porter maintenant – la température extérieure était tombée en dessous de zéro et semblait s'y maintenir. Les jours s'étaient raccourcis et les nuits étaient devenues plus sombres. Le monde extérieur semblait changer presque imperceptiblement de jour en jour comme s'il essayait de nous prévenir de l'hiver approchant. Celui-ci arriva en pas doux et silencieux tout en laissant des flocons de neige duveteux tels des œuvres d'art glacées à la surface de la vitrine de la librairie.

Je m'accroupis sous le comptoir pour voir si le gant était là mais je ne trouvais que la petite calculatrice que j'avais perdue il y a deux semaines. Je laissai échapper un soupir exaspéré en décidant d'abandonner mes recherches. Mes doigts ne gèleraient et ne tomberaient probablement pas durant le retour à pied. J'avais trois paires supplémentaires chez moi – Renée avait pris la responsabilité de m'envoyer des vêtements chauds chaque année. Écharpes, gants, bonnets. Elle avait même appris à tricoter au lieu de ne rien faire. Apparemment elle craignait que je ne meure de froid et j'étais plutôt amusée par cette idée – il ne faisait pas si froid à Buffalo.

Et l'image d'elle assise sous un palmier avec une boule de laine à tricoter et d'aiguilles m'avait fait rire.

Après m'être levée de ma position accroupie et avoir heurté l'arrière de ma tête contre le rebord du comptoir, je perdis un moment ou deux à marmonner des jurons dans ma barbe. J'imaginai déjà Jasper tapi quelque part à l'extérieur du magasin, se cachant dans l'ombre des rues et riant de ma maladresse. Ou du moins, je supposais que c'était Jasper qui veillait sur moi en ce moment. Je l'avais vu en début d'après-midi, assis devant le petit café face à la librairie. J'avais jeté un coup d'œil à l'extérieur pour m'assurer que les pavés devant la porte n'étaient pas glissants pour éviter qu'un client ne se fissure le crâne en sortant, et c'est là que je l'avais repéré. Il m'avait fait un clin d'œil derrière son journal puis avait commencé à boire son café – ou à faire semblant de le boire. Cela m'a presque surprise qu'il n'ait pas fait deux trous pour les yeux dans son journal comme tout bon espion.

Je secouai la tête à ce souvenir en gloussant. Bien que j'étais soulagée et heureuse de voir que Jasper n'évitait plus ma compagnie comme auparavant, cela aurait été bien mieux s'il avait osé entrer dans le magasin au lieu de rester dehors. Mais en y repensant, il avait probablement de meilleures chances d'observer son environnement de l'extérieur.

Après avoir jeté un dernier regard amer au gant rouge dont la paire manquait encore, j'ai éteint les lumières et me suis dirigée vers l'extérieur dans cette froide soirée de décembre. J'ai remarqué que les rues étaient plus fréquentées que d'habitude à cette heure de la journée. L'approche de Noël avaient fait désertée de nombreuses personnes de leurs foyers chaleureux. Après avoir esquivé des dizaines de coudes et de gens chargés de sacs, traversé la rue et failli tomber sur mes fesses, je laissai échapper un long soupir en me disant qu'heureusement Noël n'était qu'une fois par an.

Jasper m'attendait en arrivant au parc. A ma grande surprise, il tenait une paire de gants marron dans la main. Il me fit un signe de tête en approchant tout en me les offrant. Je reconnus ceux que Renée m'avait envoyé il y a deux ans.

« Alice, expliqua Jasper avec un sourire bancal. Elle m'a informé que tu avais perdu quelque chose aujourd'hui.

– Merci. J'aurais dû savoir qu'elle le verrait », gloussai-je en secouant la tête tout en glissant mes doigts glacés à l'intérieur des gants chauds.

Le parc était en grande partie déserté tandis que Jasper et moi le parcourions. J'ai apprécié l'atmosphère paisible qui nous entourait. Les bruits de la villes se dissipaient lentement et finalement seul le son de la neige grisant sous nos pas se faisait entendre. Je pouvais voir mes respirations en marchant – c'était une soirée froide.

J'ai remarqué qu'aucune vapeur blanche ne s'échappait des lèvres de Jasper. Soit il ne respirait pas, soit son corps ne produisait aucune humidité en inspirant et expirant. Je l'ignorai et c'est à ce moment là que j'ai réalisé à quel point j'en connaissais peu sur leur physiologie. Il y avait tellement de petits ou grands détails que je n'avais pas connu durant mon court séjour à Forks.

Jasper sentit mon regard tandis que ses yeux dorés se tournaient pour m'étudier. Le parc autour de nous était éclairé mais assez mal, les lanternes ne parvenaient pas à illuminer suffisamment le chemin. Pour une quelconque raison, la faible lumière rendit ses traits plus nets, plus précis. Les Cullen avaient toujours l'air si différents dans le noir. Je me demandai si c'était leur nature qui en était la cause. Ou peut-être était-ce juste mon imagination.

« A quoi penses-tu ? » demanda Jasper sa voix étant amicale et curieuse.

J'ai ri doucement, le son s'échappant dans l'air sous la forme d'un nuage blanc qui se dissout rapidement.

« Je me demandais juste pourquoi je devenais une machine à vapeur quand il fait froid et pas toi », répondis-je.

Jasper gloussa doucement. « Mon corps ne produit pas de la vapeur d'eau comme le tien, expliqua-t-il.

– Oh » Je l'ai étudié en remarquant le mouvement régulier de ses épaules alors qu'il inspirait et expirait. Lors de ma visite chez eux, j'avais remarqué qu'il avait tout d'abord retenu son souffle en ma présence. Cela me soulageait de le voir si à l'aise et détendu en ma compagnie et de savoir qu'il se sentait suffisamment en confiance pour respirer. Je savais que mon odeur était plus que séduisante pour lui mais ça faisait du bien de voir qu'il se faisait confiance pour maintenir sa soif sous contrôle malgré la tentation.

Il remarqua mon examen minutieux en haussant un autre sourcil. « Plus de questions sur notre physiologie ? Je serais plus qu'heureux de répondre si tu as autre chose à demander »

L'observation que j'avais faite sur sa respiration avait en réalité suscité une question.

« Pourquoi les vampires respirent-ils ? demandai-je. Edward m'a dit une fois que vous n'en aviez pas besoin. Il m'a dit que c'était juste une habitude »

Jasper hocha la tête. « C'est vrai. C'est une habitude plus que tout autre mais surtout c'est une habitude apprise. Chaque fois que nous devons être près des humains durant de longues périodes, ils peuvent commencer à se demander pourquoi nous ne respirons pas. Il y a eu des moments dans le passé où je ne me sentais pas assez sûr de moi pour respirer réellement en compagnie des humains et quand cela se produisait, je bougeais habituellement mes épaules comme si je respirais » Il s'arrêta en haussant les épaules. « Même si respirer n'est pas une nécessité, on ne peut se retenir de longues périodes sans se sentir mal à l'aise. De plus, respirer est très utile pour la chasse et le pistage »

J'ai réalisé qu'il y avait beaucoup de choses sur leur physiologie que je ne connaissais pas, des choses que je n'avais même pas envisagées. Il y avait beaucoup plus que ce que je savais. Et c'était étrange parce que je ne pouvais compter le nombre de fois où Edward avait exprimé une opinion quelque peu noir et blanche sur leur nature. Il avait continué de seriner que leurs corps étaient morts, incapables de changer et de vieillir. Presque comme s'il avait peu d'estime envers lui-même. Presque comme s'il avait pensé qu'en raison de leur apparence et de certains de leurs attributs de vampire, ils n'avaient aucune raison ni aucun droit d'exister.

Je n'avais jamais pu le voir de cette façon. Je n'avais jamais pu penser que les Cullen n'étaient pas vivants. Ce n'était pas parce que leur cœur était silencieux et qu'ils n'avaient pas de sang qui coulait dans leurs veines qu'ils étaient en quelque sorte moins vivants que moi. Aussi silencieux que leurs cœurs étaient, je savais qu'ils en avaient un. Il n'avait pas besoin de faire de bruit pour battre.

Ses pensées m'accompagnant, Jasper et moi marchâmes en silence et bientôt nous tournâmes vers l'allée d'arbres menant à chez moi. J'ai vu des lumières s'échapper de la fenêtre de mon salon et j'ai souri à la pensée d'Alice se précipitant à l'intérieur pour allumer des bougies et me préparant du thé. C'était son nouveau rituel journalier, celui que j'avais commencé à aimer.

Alors que nous entrions chez moi, j'étais encore tellement perdue dans mes pensées que je ratais presque la vue sur le mur du salon. Quelque chose de différent de ce matin.

« Oh mon Dieu, dis-je. Alice s'il te plait, dis-moi que ce n'est pas une guirlande.

– Quoi ? demanda-t-elle en feignant la confusion. Qu'est-ce que tu as contre les décorations de Noël ?

– C'est trop tôt pour décorer, protestai-je faiblement. Noël est encore… dans quelques jours, dis-je en regardant la guirlande et en me rendant déjà folle à imaginer quel genre de cirque Alice avait prévu pour les vacances.

– Bella, Noël c'est la semaine prochaine. Certaines personnes ont allumé leurs décorations avant Thanksgiving », souligna Alice en essayant de me rappeler qu'elle était plutôt raisonnable sur le sujet – qu'elle n'était pas allée aussi loin qu'elle aurait pu.

J'ai soupiré doucement. « Très bien, consentis-je en pensant négligemment qu'elle aurait pu faire bien pire. Tant que ma maison ne ressemblera pas à magasin de luminaires une fois que tu auras terminé.

– Excuse-moi, sourit Alice en m'apportant une tasse pleine de thé chaud, mais il se trouve que j'ai du goût. Tu devrais avoir plus confiance en moi maintenant.

– Oui, assurai-je. Je suis juste très négligente concernant la décoration. Tout finit par avoir l'air idiot si j'ose essayer.

– C'est pourquoi tu m'as »

J'ai souri – quelque chose entre un sourire heureux et un sourire triste. J'étais tiraillée entre ces deux émotions tandis que je regardais Alice évoluer chez moi et j'aurais aimé pouvoir prendre une photo mentale d'elle, juste pour pouvoir y revenir l'année prochaine à cette même période de Noël. Parce que j'ignorais si c'était la seule chose que je pourrais garder en moi, la seule chose que je pouvais cacher quelque part dans les recoins de mon cœur. Juste une fraction du temps, un petit moment du quotidien parmi des dizaines d'autres.

Jasper se tourna vers moi. Il plissa les yeux devant certainement goûter à la mélancolie dans l'air. En essayant de chasser la tristesse et l'incertitude en moi, j'ai ôté les chaussures à mes pieds et je me suis couchée sur le canapé tout en appréciant la chaleur de la tasse de thé dans mes mains. Faisant une faible tentative pour tromper Jasper, je fis semblant d'étudier la rangée de photographies sur la table sous la fenêtre. Afin de peut-être justifier mes pensées grises pleines d'aspirations. Peut-être pour observer les visages de ceux que je ne voyais plus que rarement, les visages de ceux qui étaient déjà passés dans ma vie et qui étaient finalement partis. Peut-être pour me prouver que j'étais en vie et que je respirais toujours malgré leur départ, de prouver que l'aspiration ne m'avait pas détruite. Que j'avais appris à vivre avec si j'essayais fortement.

« Il y a quelque chose de réconfortant dans la stabilité »

Les mots de Carlisle prononcés des semaines auparavant me revinrent. Ils résonnaient dans un coin de ma tête, errant et cherchant pour atteindre un sentiment de compréhension. Mon esprit les remodelait et mes oreilles les percevaient comme Carlisle avait souhaité qu'elles soient entendues, la manière dont lui-même les avait entendus.

« De savoir qu'il existe quelque chose de constant dans ce monde… J'imagine que cela peut avoir un effet apaisant »

C'est à ce moment-là que je compris pleinement ce qu'il m'avait dit. Parfois il arrivait qu'on puisse apprécier quelque chose qu'une fois soudainement plus là. J'avais l'habitude de vivre l'instant présent et de ne pas m'inquiéter du lendemain, mais cette inclination particulière de profiter du présent présentait un défaut, une fracture suffisamment profonde pour tout disperser. Je le sus alors. On ne pouvait pas vivre le moment à fond sans reconnaître ce qu'on avait à perdre. Parfois, il fallait s'arrêter une seconde ou deux pour regarder autour de soi et reconnaître, apprécier tout ce qu'on avait, car la prochaine fois qu'on cligne des yeux tout pourrait disparaître. On ne devrait pas vivre l'instant présent au détriment de l'avenir. Le monde était fait de pleins de choses qui allaient de soi, de choses que l'on pouvait tenir pour acquises. Mais il existait des choses qu'on ne devrait jamais oublier. Je suppose que la vie était coupée en deux. Les choses qui comptaient et celles qui comptaient encore plus.

Je regardai derrière ma tasse de thé Jasper qui embrassait rapidement Alice. La lueur dans ses yeux était tendre, l'or de son regard fondit tandis qu'il la regardait. Un doux soupir quitta mes lèvres alors que je me détournais. Mes pieds bougèrent de leur propre chef tandis que je me levais du canapé et me dirigeais vers la fenêtre sombre. Cela m'attrista. Pas la fenêtre mais l'obscurité au-delà. La faible lueur des lumières de la cour jouait sur le mince voile de neige, défiant avec audace l'hiver et l'obscurité qu'il apportait. Je n'avais même pas réalisé que je cherchais presque involontairement du mouvement parmi les arbres jusqu'à ce que la voix d'Alice pénètre ma conscience.

« Si tu attends Carlisle ne t'en fais pas, dit-elle derrière moi. Il est chez nous en ce moment et pourrait être absent pendant quelques heures »

Me raclant la gorge, je me tournai vers elle et haussai les épaules. « Je ne l'attendais pas, mentis-je doucement. Je me demandais juste si le ciel était clair ce soir. Ce serait bien de voir les étoiles »

Le coin de la bouche d'Alice se redressa légèrement. « Il n'y a pas d'étoiles dans les arbres », souligna-t-elle l'air amusée.

J'ai roulé des yeux et ignoré son commentaire en prenant garde de ne pas regarder Jasper.

Ma soirée se passa de façon ordinaire. J'avais apporté des papiers avec moi de la librairie et je les terminais après m'être écrit une note sur quelques commandes de livres dont je devrais m'occuper avant de fermer le magasin pour Noël. Dans le même temps, j'écoutais distraitement les plaisanteries taquines de Jasper et Alice. Il me fallut un certain temps pour remarquer que je fonctionnais sur pilote automatique. Mes yeux étaient posés sur les papiers éparpillés devant moi tandis que mes oreilles écoutaient les mots qui allaient et venaient entre Alice et Jasper. Je lâchais un petit rire ou un doux murmure aux bons endroits mais à dire vrai, je n'avais pas la tête sur leur conversation ou les mots et chiffres dansant sur les papiers. Mon esprit était focalisé sur l'absence de quelque chose, de quelqu'un, dans la pièce.

J'ai essayé de ne pas trop m'y attarder. Alice avait dit que Carlisle était chez eux à Ithaca. Il n'y avait rien d'étrange à ça. Il n'y avait aucune raison de tirer des conclusions hâtives mais immédiatement, je pensais qu'il m'évitait.

N'importe quel autre soir, j'aurais pu ne pas le croire. En réalité si ce soir avait différé des autres soirées des deux dernières semaines, j'aurais pu ne pas le croire. Mais ce n'était pas le cas. La journée s'était passée exactement de la même façon que les jours précédents.

Depuis ma visite chez les Cullen près de deux semaines auparavant, j'avais à peine aperçu Carlisle. Le souvenir de son départ ce soir-là, du sourire qui n'avait pas atteint ses yeux, du bruit silencieux que la porte avait produit en se refermant derrière lui… Toutes ces choses me piquaient encore comme de l'acide. J'avais commencé à avoir un nouveau rituel dans mes journées, je me réveillais le matin, je me rendais à la librairie avec Alice et l'après-midi je rentrais à la maison avec Jasper. Ce n'est pas que je n'appréciais pas leur compagnie parce que ce n'était absolument pas le cas. J'appréciais chaque instant passé avec eux. Mais j'avais aussi apprécié la présence de l'homme tranquille aux cheveux dorés et aux yeux doux. Maintenant, je commençais à me demander si le sentiment n'avait pas été à sens unique. Sinon pourquoi resterait-il soudainement à l'écart ?

J'ai commencé à repasser nos conversations dans ma tête en me demandant si j'avais dit par inadvertance quelque chose qui aurait pu le mettre mal à l'aise. Mais finalement, je suis arrivée à la conclusion que même si nos conversations étaient parfois loin d'être décontractées et ordinaires, je ne pensais pas avoir dit quelque chose qui aurait pu lui donner une raison de se tenir à l'écart. En réalité, je pensais même avoir été particulièrement prudente à ne pas dire ou faire quoi que ce soit qui aurait pu le gêner en ma présence.

« Je n'aurais jamais pensé que tu croyais au destin Bella »

« La beauté a tendance à capter l'attention »

« Tu n'es pas comme la plupart des gens »

« Si le destin ne vaut pas la peine d'être tenté, qu'est-ce qu'il l'est ? »

« Ne t'es-tu jamais sentie seule Bella ? »

Un soupçon de scintillement remua quelque part en moi. Ce qui me fit me demander qu'au lieu que ce soit moi, ce soit plutôt lui qui ait dit quelque chose qui lui donnait maintenant envie de rester à l'écart.

J'étais tellement perdue dans mes méditations qu'il me fallut un certain temps pour remarquer le soudain silence qui était tombé dans la pièce. Les plaisanteries taquines d'Alice et Jasper avaient cessé et je levai les yeux de mes papiers en fronçant les sourcils.

Alice était assise sur le canapé de l'autre côté de la pièce. Sur la table basse, il y avait un tas de brindilles de pins et de morceaux de ruban rouge devant elle, on aurait dit qu'elle était en train de fabriquer une couronne. Mais quelque chose l'avait fait abandonner sa tâche, et elle regardait maintenant le sol de ses yeux vides.

Retenant mon souffle, je rencontrai le regard de Jasper et il porta le doigt à ses lèvres. J'étais toujours assise, regardant Alice et attendant qu'elle sorte de son état de transe.

« Edward », murmura-t-elle. Sa voix était confuse tandis que le nom qui s'était échappé de ses lèvres sonnait plus comme une question qu'une affirmation.

« Est-il en difficulté ? » demanda Jasper. Sa voix était calme, destinée à me rassurer. Mais je voyais la tension dans ses muscles. Il semblait prêt à passer à l'action immédiatement si la situation l'exigeait.

Alice secoua la tête en fermant les yeux. Elle est restée ainsi quelques secondes de plus. Ses doigts montèrent jusqu'à ses tempes et elle ouvrit les yeux tandis qu'elle paraissait souffrir d'un terrible mal de tête.

« C'était étrange, murmura-t-elle en verrouillant son regard dans celui de Jasper.

– Qu'est-ce qui ne va pas ? demandai-je. Est-ce qu'il se passe quelque chose avec Edward ? »

Alice se tourna vers moi après avoir échangé un autre regard confus avec Jasper.

« Je ne sais pas », répondit-elle d'un air impuissant. Cette vue me troublait – Alice avait rarement l'air aussi perdue.

« J'ai revu cette vampire inconnue. La même que j'ai vu il y a quelques semaines, expliqua-t-elle. Je ne pouvais toujours pas distinguer son visage. Et soudain, j'ai vu Edward – un rapide éclair de son visage.

– Dans la même vision ? » demanda Jasper. Il s'était levé du canapé en maintenant sa main sur l'épaule d'Alice.

Alice secoua la tête en fronçant les sourcils. « Pas exactement. C'était une vision différente mais je l'ai vue simultanément. C'était presque comme deux cadres différents l'un sur l'autre.

– Va-t-il rencontrer cette femme ? C'est pour ça que tu l'as vu ? » demandai-je.

Elle secoua de nouveau la tête. « Je ne peux pas en être certaine mais je ne pense pas. Je l'aurais vu plus précisément s'il allait la rencontrer »

Jasper commença à déambuler. Je le regardai en silence tout en étudiant l'expression agitée de son visage. Sa réaction à la vision d'Alice était exceptionnellement forte et cela me troublait quelque peu de le voir si agité. Parce que la vision n'avait pas été menaçante, seulement obscure. C'est pourquoi cela m'a surprise de le voir devenir si tendu à ce sujet.

« Il a un esprit tactique »

Les mots de Carlisle prononcés il y a quelques jours me sont revenus en mémoire. Ce qui m'a fait réaliser que Jasper pourrait avoir une bonne raison d'être si agité. Peut-être avait-il trouvé quelque chose – une chose qu'Alice et moi n'avions pas envisagé.

Jasper s'arrêta tout en passant une main dans ses cheveux. Alice leva les yeux vers lui en se levant du canapé d'un mouvement fluide.

« Nous devons trouver un moyen de contacter Edward, dit-il. Nous devrions l'avertir juste au cas où. Ce ne peut-être une coïncidence si tu l'as vu simultanément lorsque tu as eu encore cette vision de cette femme inconnue. Nous ne savons toujours pas qui elle est et son lien avec la situation.

– Il est toujours hors de portée, dit doucement Alice. J'ai essayé de l'appeler cet après-midi.

– Alors je le trouverais, déclara Jasper pas du tout découragé après les paroles d'Alice. Si tu peux me dire où il est…

– Je ne suis pas certaine de sa position actuelle. Il ne cesse de changer d'avis, informa Alice en semblant agacée. Hier il était quelque part près de Seattle.

– C'est assez d'informations, acquiesça Jasper. Il sera facile de le suivre une fois que je serais assez proche »

Elle acquiesça. Ils restèrent juste ainsi à se regarder dans les yeux l'un de l'autre durant un moment. Ils ne s'embrassèrent, ni n'eurent d'embrassades ou autre mais la connexion entre leurs regards était si intime que cela me mit mal à l'aise. C'était comme si j'étais le témoin d'un instant qui ne m'était pas destiné.

« Je vais informer Carlisle, dit Jasper à Alice en se tournant pour partir. Tiens-moi au courant.

– Sois prudent », m'entendis-je dire en ressentant le besoin impérieux de dire quelque chose. J'essayai toujours de saisir la situation. Tout s'était passé si vite – une minute plus tôt, ils étaient assis sur le canapé et plaisantaient entre eux, libres de toute tension et maintenant Jasper partait pressement.

Ce dernier me fit un signe de tête en ouvrant la porte. Le mouvement soudain fit tourbillonner certains papiers sur le comptoir de la cuisine et les fit voler au sol mais je les ignorai.

Quand Alice et moi sommes arrivées à la porte, Jasper avait déjà disparu dans l'obscurité.


NDT : Alors cette discussion entre Jasper et Bella, qu'en avez-vous pensé ? Et que diable se passe-t-il dans la tête de Carlisle ? J'aimerai aussi tellement le savoir, mais malheureusement cette histoire n'est pas de son POV ^^

Quant à Edward, s'est-il mis dans le pétrin à votre avis ?