Disclaimer : tout appartient à Stephenie Meyer. Cette fiction a été écrite par AylenBc et si possible lisez cette histoire en VO.

Réponses aux reviews :

- sochic88 : j'avoue ce serait bien... j'ai toujours beaucoup aimé Edward. Mais je te laisserai découvrir ça au fil de l'histoire ;)

- rougepivoine : contente que l'unique POV soit à ton goût, tu n'as pas tort pour la part de mystère ! Pour ma part, j'ai beaucoup aimé la discussion entre Bella et Jasper, et je n'y avais pas pensé mais tu as raison on dirait que Bella fait très maternelle vis à vis de lui ^^ mais je pense que l'auteur cherche à nous montrer que sa Bella est bien plus mature que celle qui était dans les livres. Bon courage et bonne santé à toi et ta famille.

Au moins jusqu'à la fin du confinement je vais essayer de maintenir deux chapitres par semaine : le jeudi et le dimanche - bonne journée !


« N'ignorez jamais une personne qui vous aime,

prenez soin de vous et de ceux qui vous manque.

Parce qu'un jour,

vous pourriez vous réveillez et réaliser

que vous avez perdu la lune en comptant les étoiles »

- Inconnu -


Conclusions et coïncidences

Un vague sentiment d'agitation assombrit mes rêves, me faisant me tourner et me retourner dans mon lit. Le sentiment que quelque chose n'allait pas tarder à me faire sortir de mon sommeil et j'ouvris les yeux pour ne voir que l'obscurité autour de moi. J'avais l'impression que le temps s'était déformé pour passer plus lentement parce que j'avais le sentiment d'avoir dormi très longtemps.

Cependant, un coup d'œil au réveil illuminé sur ma table de chevet, me dit que j'avais tort. Il était juste une heure du matin mais pour une raison quelconque, je me sentais parfaitement alerte. Il me fallut un certain temps pour me rappeler pourquoi je me sentais si agitée, mais après m'être souvenue du départ brusque de Jasper la veille au soir, je suis sortie du lit pour m'habiller.

Après m'être lavé le visage à l'eau froide, j'ai ouvert la porte de ma chambre et fait face au couloir d'un noir absolu. En traînant mes doigts contre les murs, je tâtonnai dans l'obscurité jusqu'à ce que j'arrive dans le salon. Mes doigts cherchèrent l'interrupteur sur le mur et je me maudissais intérieurement de ne pas trouver son emplacement.

Quelqu'un d'autre le trouva en premier. Il y eut un clic silencieux à travers la pièce et la petite lampe sur la table sous la fenêtre commença à diffuser une lumière chaude dans l'espace tout en projetant des ombres délicates sur les murs.

Carlisle se tenait près de la table tandis que ses doigts pâles quittaient l'interrupteur. Je laissai tomber ma main le long de mon corps en remarquant que j'avais raté de deux doigts l'interrupteur que je cherchais.

Je suis restée là un moment ou deux en le regardant simplement sans dire un mot, presque comme si j'essayais de m'adapter à sa présence. Cela faisait des jours depuis la dernière fois que je l'avais vu. Appuyant mon épaule contre le mur du couloir, j'ai légèrement incliné la tête et souri. Carlisle fronça les sourcils pendant un court instant, presque surpris. Presque comme s'il s'était attendu à des reproches au lieu d'un sourire.

« Bonjour étranger », le saluai-je. Les mots s'étaient échappés avant que je ne puisse les retenir. Je n'avais pas prévu de faire de remarque sur sa longue absence – je ne voulais pas qu'il sache que j'y avais prêté attention. Je ne voulais pas qu'il sache que sa compagnie m'avait manqué. Me l'admettre était déjà assez difficile.

Carlisle baissa les yeux au sol tandis qu'une expression voilée passait sur son visage. Mais un petit sourire étira le coin de ses lèvres – je remarquai qu'il avait l'air presque penaud tel un jeune écolier qui avait été surpris en train de faire quelque chose de mal. Le rire bouillonnait en moi quelque part dans ma poitrine à cette pensée et qui voulait se libérer mais je me suis contentée de sourire.

« Bonjour Bella, répondit-il doucement en levant les yeux. C'est une heure étrange pour être éveillée.

– Je pourrais te dire la même chose », plaisantai-je. Remarquant un livre épais dans son autre main, j'ai incliné la tête vers lui. « Ou une heure étrange pour lire plutôt. Dans l'obscurité totale en plus si je peux ajouter »

Il rit doucement. « Que puis-je dire ? répliqua-t-il avec espièglerie. Après près de quatre cents ans à souffrir d'insomnie chronique, je suis obligé de trouver des choses constructives à faire »

Je souris à ses paroles tout en sortant de l'ombre du couloir. « Et lire dans le noir est constructif ?

– Pas moins que de lire à la lumière »

Reniflant doucement, je me dirigeai vers le canapé et m'assis. Les yeux de Carlisle suivirent mes mouvements et je fus soudainement très heureuse d'avoir pensé à m'habiller au lieu de me présenter ici en simple chemise de nuit sommaire.

« Eh bien, je dois admettre que ce serait bien pratique de pouvoir lire dans le noir, soupirai-je en essayant de chasser le rougissement que ma précédente pensée avait provoqué. Mes factures d'électricité seraient beaucoup plus petites »

Il sourit à mon commentaire. Ses yeux m'étudiaient à nouveau tout en scrutant mon visage et pendant un instant, j'eus l'impression qu'il compensait tous les regards inquiets qu'il n'avait pu me donner pendant ces deux dernières semaines. Presque comme s'il essayait de tous les concentrer dans un seul regard.

Les questions se bousculaient sur le bout de ma langue. Où étais-tu ? voulais-je demander. Pourquoi étais-tu parti ?

Et… Pourquoi es-tu ici maintenant ?

Il y eut soudain un scintillement de quelque chose – regrets, remords ? – dans son regard comme s'il avait lu mes pensées. Ses yeux étaient d'une couleur différente ce soir. Une nuance plus foncée de caramel, riche et profonde. Puissante et intense.

Je me détournai pour regarder le petit téléphone portable sur la table basse afin d'échapper à l'emprise de ses yeux, les regarder me rendait nerveuse. Ils faisaient battre mon cœur d'un étrange tumulte, me donnant l'impression que je me balançais d'avant en arrière sans aucune douceur.

« As-tu des nouvelles de Jasper ? » demandai-je en inclinant la tête vers le téléphone noir.

Il secoua la tête. « Pas encore. Il a promis de nous contacter une fois qu'il aura trouvé Edward »

Les évènements de la soirée précédente m'inquiétaient et j'espérais que la vision soudaine d'Alice d'Edward ne voulait pas dire qu'il avait des ennuis. « S'il le trouve, murmurai-je.

– Il le fera, assura calmement Carlisle. Jasper est un traqueur talentueux »

Ses mots de réconfort persistèrent dans l'air un certain temps pour finir par disparaître dans le silence. J'ai regardé les ombres se former sur le mur à travers la pièce, elles étaient toutes très fixes. Puis l'une d'elles se déplaça, changeant de forme tandis que Carlisle se passait une main dans ses cheveux.

« Ce n'est pas la première fois que je te vois réveillée au milieu de la nuit », nota-t-il doucement. L'inquiétude dans sa voix était bien cachée mais je l'ai quand même perçu. « J'espère que tu n'as pas de mal à dormir.

– Je suis une mauvaise dormeuse, admis-je en haussant les épaules. Je l'ai toujours été. Parfois j'ai l'impression que c'est une perte de temps »

Son expression était partagée entre amusement et curiosité. « J'avais l'impression que la plupart des gens aimaient dormir.

– Eh bien, souris-je, c'est peut-être vrai ce que tu as dit il y a quelque semaines : je ne suis pas comme la plupart des gens »

Il sourit doucement. « Non, dit-il. Tu ne l'es pas »

Je me sentis étrangement réchauffée par ses mots. Flattée même. J'imagine qu'on pourrait aussi voir ses mots d'une manière négative. Après tout, beaucoup passait leur vie à s'efforcer de ressembler aux autres, de se fondre dans la masse. Il était rare que quelqu'un veuille se démarquer de la foule et être différent. C'était tout simplement plus facile, plus sûr d'être comme tout le monde. Durant mon enfance et mon adolescence, il m'était devenu clair très tôt que je n'appartiendrais jamais à ce stéréotype où tout le monde semblait se sentir en sécurité et à l'aise. Je ne m'étais jamais mêlée et je l'avais ressenti comme un fardeau. Je me sentais toujours hors de la mesure, restant à un pas des autres et luttant pour rester sur la même longueur d'onde qu'eux. Et ces quelques fois où j'y étais parvenue, je me sentais toujours en décalage. J'avais toujours l'impression de ne pas appartenir à la même onde qu'eux.

Les ombres dansèrent à nouveau sur le mur tandis que Carlisle se déplaçait. Il se rapprocha en plaçant le lourd volume qu'il tenait entre ses mains sur la table basse devant moi. C'était le même livre qu'il avait lu deux semaines auparavant celui qui avait semblé grandement l'intriguer.

J'ai observé son expression tandis qu'il s'asseyait sur le canapé près de moi. Il avait l'air pensif, ses yeux d'ambre foncé étudiant le mur de l'autre côté de la pièce. J'ai remarqué qu'il avait quelque chose de différent ce soir, quelque chose qui n'était pas là auparavant, mais je ne parvins pas à mettre le doigt dessus. Je l'ai étudié attentivement même si je savais que ce changement n'avait rien à voir avec sa physionomie. C'était son aspect intérieur qui avait changé mais il était si profond ce changement que je ne pouvais l'atteindre. Mais je l'ai senti, je l'ai ressenti comme le toucher d'une peau contre la mienne.

Carlisle prit une profonde inspiration et à ma grande surprise revint à notre précédente conversation. « Dormir et rêver sont l'une des choses qui me manquent dans le fait d'être humain », révéla-t-il doucement. Il y avait un petit sourire sur ses lèvres tandis qu'il parlait, mais ses yeux étaient soudain tristes.

Ses mots m'ont pris au dépourvu – je ne m'attendais pas à ce qu'il dise quelque chose comme ça. « Qu'est-ce qui te manque d'autre ? » demandai-je quand même en essayant de cacher ma perplexité. Je me suis alors plus ou moins rendue compte que la question était assez personnelle. Peut-être même un peu trop personnel.

Carlisle ne sembla pas penser que j'étais intrusive. Il réfléchit un instant à ma question tout en inspirant et joignant ses mains comme dans une prière. Il y avait quelque chose de délibéré dans le geste mais aussi quelque chose d'involontaire, de spontané à la fois.

« J'ai manqué des obligations – des responsabilités – que je n'ai pas eu la chance de m'acquitter », dit-il pensivement. Pendant un instant, il sembla presque surpris de sa propre réponse. « Peut-être… que je regrette de ne pas avoir eu l'occasion de les réaliser comme je le devais »

Ses mots me laissèrent muette. Ou peut-être que ce n'étaient pas ses mots qui me déroutaient et me réduisaient au silence – c'était le ton de sa voix. Elle semblait presque… pleine de remords. Ce qui était très différent de lui.

« Ou peut-être n'était-ce pas un désir sincère et authentique, continua-t-il doucement. Peut-être que ses pensées me troublent parce que je m'y sens obligé, même après toutes ces décennies » Il regardait toujours le mur de l'autre côté de la pièce. Mais ce n'était peut-être pas un mur pour lui à cet instant. C'était peut-être une fenêtre sur son passé.

Au bout d'un moment, il fronça les sourcils en clignant des yeux puis il se tourna vers moi comme s'il se souvenait soudain de ma présence. J'avais l'impression que les mots lui avaient accidentellement échappé. Peut-être n'avait-il pas souhaité que le sujet se transforme en quelque chose de si sérieux et profond.

« Quelles étaient ces responsabilités selon toi que tu n'as pas eu le temps d'assumer ? » demandai-je prudemment. L'incertitude m'avait envahi – pour quelqu'un qui passait la plupart du temps à lire des ouvrages, je n'étais pas vraiment douée avec les mots. J'imagine que c'était l'imprévu de cette conversation qui m'avait bouleversée. Je savais que j'aurais dû être habituée maintenant – j'avais remarqué que nos discussions avaient tendance à prendre des tournants imprévus.

Carlisle resta silencieux pendant un moment, assez longtemps pour que je commence à me demander si j'avais franchi une limite en disant ça.

« Tu sais que mon père fut un membre du clergé », dit-il finalement en haussant légèrement le front pour s'assurer que je m'en souvienne. Oui bien sûr que je m'en rappelais – l'histoire que j'avais entendu il y a huit ans sur le passé de Carlisle était l'une des choses dont je me souvenais clairement.

J'ai hoché la tête.

« En tant que fils unique, j'étais censé suivre ses traces en vieillissant, poursuivit-il en inspirant profondément. Et je l'ai fait dans une certaine mesure. Cependant… » Il cherchait ses mots à présent. « … je n'ai pas respecté les normes que mon père m'avait fixées. Il considérait mes points de vue et ma compréhension de certaines questions comme des faiblesses. J'aurais dû voir le mal là où il n'y en avait pas et quand j'ai refusé de le faire, cela a déçu mon père. Pour lui, faire preuve de gentillesse et de compassion dans des situations inappropriées était stupide. Selon lui mon approche fut souvent erronée » Il fit une pause durant un moment. « Je me demande si la nuit de ma transformation ne fut pas un soulagement pour lui. La nuit où je suis parti pour mener un raid et que je ne suis jamais revenu »

J'ai retenu mon souffle. Edward m'avait parlé de cette nuit fatidique où Carlisle avait été mordu par cet ancien vampire. Il m'avait parlé des choses qui l'y avait conduit mais c'était quelque peu différent de l'entendre de Carlisle lui-même. Au sujet de sa dernière nuit en tant qu'humain.

« Ton père a-t-il jamais su ce qui t'étais arrivé ? » demandai-je doucement.

Carlisle secoua la tête en se tournant pour me regarder à nouveau. « Je suis sûr qu'il a présumé que j'étais mort avec les trois autres hommes qui ont participé à la poursuite »

Mes lèvres étaient froides. « Qu'est-ce qui te fait penser que ta mort était un soulagement pour lui ? demandai-je. Tu ne le crois pas encore n'est-ce pas ? »

Un côté de la bouche de Carlisle se leva. Le sourire était ironique il n'y avait aucune joie en lui. « Je n'ai jamais su s'il ressentait cela ou non », déclara-t-il. Au début, je pensais qu'il essayait d'esquiver ma question mais il poursuivit ensuite. « Mais j'avais l'habitude de me tourmenter et de me réconforter tout à la fois à cette pensée. Tourmenté, parce que peu importe nos différences, je ne voulais pas être une déception pour lui. Et quant au réconfort… peut-être que je pensais qu'il trouverait quelqu'un d'autre pour le suivre. Quelqu'un qui partagerait son point de vue et le respecterait comme je ne l'ai jamais fait »

Ses mots se dispersèrent dans le silence. J'ai regardé les ombres se profiler sur le mur elles étaient de nouveau très immobiles. Mon esprit lui, était soudainement en plein chaos – un chaos de mots et de sentiments qui cherchaient une issue. Peut-être pour atténuer mon agitation. Peut-être pour le soutenir.

« Tu lui es plus fidèle qu'il ne le méritait, m'entendis-je dire. Tu l'es toujours. Même après tout ce temps »

Carlisle se tourna vers moi, ses yeux rencontrant les miens. Le miel riche sombre l'est devenu encore plus. « Je le suis ? demanda-t-il. Même si mes possibles remords naissent plus d'une obligation plutôt qu'une dévotion ?

– Au contraire », dis-je en riant brièvement et incrédule. Je ne pouvais comprendre comment il pouvait voir la question de cette façon. « Tu as dit regretter de ne pas avoir été en mesure de t'acquitter des responsabilités qui t'ont été confiées. Tu l'as dit toi-même – malgré vos différences, il restait ton père et tu ne souhaitais pas le décevoir. Même si tu n'étais pas d'accord avec lui sur beaucoup de choses, cela te rend triste de penser que ce que tu aurais pu faire l'aurait déçu » Je m'arrêtai un instant pour observer son expression. Qui était indéchiffrable. « Si ce n'est pas de la dévotion, je ne sais pas ce que c'est »

Je n'avais aucun moyen de savoir si mes paroles lui parvenaient. Il se tourna à nouveau vers le mur, ses yeux traçant les contours de nos ombres.

« Peut-être que c'était juste une coïncidence malheureuse que tu t'es fait mordre ce soir-là, continuai-je. Ou peut-être qu'il y avait un but derrière tout ça. Quelque chose de plus grand que n'importe qui d'entre nous. Quoi qu'il en soit tu ne peux pas nier que de bonnes choses en ont découlées. Je ne peux même pas deviner le nombre de vies qui tu as sauvées au cours de ta vie. Cela ne serait jamais arrivé si tu n'étais pas devenu vampire »

Carlisle baissa légèrement la tête en croisant les bras. « Qui sait ? » fit-il toujours valoir. Mais sa voix était plus douce, il pensait à mes paroles. « Peut-être serais-je devenu médecin même si j'étais resté humain.

– Je ne pense pas », niai-je. Il se tourna alors vers moi. Je vis de la surprise dans ses yeux – il ne s'attendait pas à ce que je trouve un argument.

« Je pense que tu aurais suivi les traces de ton père, dis-je. Tu serais devenu pasteur après lui malgré tes propres ambitions et intérêts. Parce que c'est de la dévotion. Et tu étais dévoué » Je m'arrêtai en guettant sa réaction. Ou son absence – son visage était comme de la pierre. Mais d'une certaine manière, je savais que ce n'était qu'un masque, un voile qu'il avait drapé sur lui pour cacher tout ce qui se trouvait au-dessous.

« Écoute, réessayai-je maintenant en souriant. Un homme très sage m'a dit un jour : comme toute autre chose dans la vie, je dois juste décider quoi faire de ce qui m'est donné. Et c'est exactement ce que tu as fait » Je fronçai les sourcils. « Si tu ne m'écoutes pas, écoutes-toi au moins »

Carlisle me regarda pendant un long moment en réfléchissant aux paroles qu'il avait prononcées. Il s'était passé huit ans entre ce moment et celui-ci. Huit ans de bonheur et de tristesse, d'adieux et d'enfer. Huit ans de vie.

Finalement il gloussa doucement tout en secouant la tête avant de me regarder à nouveau. « Tu es sage pour quelqu'un d'aussi jeune », dit-il doucement avec maintenant un ton plus léger dans sa voix.

J'ai haussé les épaules, heureuse de le revoir sourire. « C'est parce que je suis une vieille âme. Toi d'un autre côté, tu ne l'es pas.

– Est-ce vrai ? » Il y avait une lueur taquine dans ses yeux, mes mots l'amusaient.

« Oui, répondis-je en souriant. Ton âme a encore beaucoup de choses à accomplir afin de grandir »

Riant doucement, il hocha la tête avec condescendance. Un silence confortable remplit alors la pièce et je penchai ma tête contre le dossier du canapé en fermant les yeux. Malgré l'heure tardive, je ne me sentais pas fatiguée et je savais que je passerais le lendemain dans une stupeur endormie.

Ouvrant les yeux, je vis Carlisle regarder par la fenêtre, ses yeux dévorant l'obscurité derrière elle. Il y avait encore une expression pensive sur son visage mais elle n'était plus aussi mélancolique qu'avant. Il remarqua que je le regardais et me fit un bref sourire. J'ai encore ressenti qu'il y avait quelque chose de différent en lui. Un changement si subtil que je ne pouvais le voir, mais en même temps suffisamment important pour que je le remarque.

Il y avait soudain quelque chose d'ouvert et frais dans ses yeux – quelque chose d'audacieux et de vif. « Plus tôt, je ne voulais pas donner l'impression que je regrettais cette vie et les choses qu'elle m'a apporté, expliqua-t-il doucement. Si je la remets en question ou si j'avais des regrets et des doutes, cela signifierait que je regrette aussi ma famille. Et ce n'est pas le cas » Il s'arrêta un instant tandis que ses yeux noirs caramel regardait mon visage. Pour une quelconque raison cela me fit me sentir à la fois embarrassée et sûre – une étrange contradiction. Il y avait une étrange détermination dans son ton alors qu'il prononçait les mots suivant ce qui m'a intrigué. « Et si je regrettais les choix que j'ai faits et les chemins que j'ai empruntés au fil des années… cela voudrait dire que je regrette de t'avoir rencontré »

Je retenais ma respiration maintenant. Je ne savais pas si je l'avais fait exprès ou non, mais je sus que j'avais besoin d'entendre avec une clarté parfaite tout ce qu'il avait à me dire. La respiration était secondaire. Ses mots et les miens étaient bien plus importants.

« Ça n'aurait pas été beaucoup plus simple ? m'entendis-je demander. Ta vie et celle de ta famille n'aurait-elle pas été beaucoup plus facile si tu ne m'avais pas rencontré il y a huit ans ? »

Carlisle maintint fermement mon regard, pas du tout surpris de ma question. C'était presque comme s'il l'attendait – presque comme s'il me défiait de le lui demander.

« La vie n'est jamais simple ou facile, déclara-t-il. Si c'était le cas, elle ne vaudrait pas la peine d'être vécue »

J'étais en accord avec cela. Même si je savais que ma vie était plus ou moins simple sans même faire d'effort d'une certaine manière, je n'avais jamais hésité à prendre des risques ou mené sciemment une vie sans complications. Je savais qu'il existait un moyen d'équilibrer les deux – de vivre une vie où l'on se réveillait chaque matin et où l'on se couchait tous les soirs en étant satisfait de ce qu'on a. Les bosses sur la route étaient inévitables mais j'aimais à penser qu'elles étaient là pour nous tester, pour savoir si nous pouvions nous relever après la chute. Le fait de chanceler, de s'emmêler dans ses propres pieds était l'une des choses qu'on ne pouvait tout simplement pas éviter.

« Et toi ? »

La voix de Carlisle m'éloigna de mes méditations.

« Pas de regret ? » demanda-t-il en rencontrant mon regard alors que je le regardais. Le ton de sa voix était léger mais il y avait aussi autre chose dans ses mots, une inquiétude cachée pour ma réponse.

Un torrent soudain d'émotions, d'images et de souvenirs me traversa. On dit que lorsqu'on meurt, notre vie se déroule devant nos yeux comme un film. Cela semblait étrange qu'on doive être à une seconde de mourir avant de pouvoir le faire pour y réfléchir. S'arrêter une seconde pour apprécier les choses, les coïncidences, les moments qui vous avaient amenés là où vous étiez maintenant.

Je n'étais pas à une seconde de mourir mais je vis le temps défiler en m'apportant des images claires. Il y eut un souvenir de mon enfance, du jour où j'avais appris à nager, un moment flou dans la salle des urgences après que je sois tombée de l'arbre et m'étais cassée l'épaule, un bref éclair du visage souriant de Renée lorsqu'elle avait épousé Phil, le visage de Charlie lorsqu'il était venu me chercher à l'aéroport quand j'avais déménagé de l'Arizona pour Forks, Edward assis dans le vieux rocking-chair dans le coin de ma chambre, Alice se penchant sur la table de notre chambre d'hôtel à Phoenix pour dessiner un croquis du studio de danse où mes pas m'avaient bientôt emmenés, Carlisle sortant de l'ombre du bouleau après huit ans d'absence…

Ma réponse était claire. D'une manière ou d'une autre, elle l'avait toujours été – claire, évidente et incontestable. Mais ce n'était que maintenant que je me la posais sans crainte dans mon cœur et que j'y trouvais la réponse sans avoir à la chercher.

« Non, lui dis-je. Pas de regrets »

Carlisle soutint mon regard tandis qu'un coin de sa bouche se soulevait. Je pouvais voir que ma confiance, ma certitude inébranlable le surprit. Je suppose qu'elle me surprit aussi mais d'une autre manière. Ce sentiment ne s'était pas faufilé en moi pour me prendre au dépourvu, ou me déséquilibrer comme le faisaient habituellement les surprises. Ce sentiment de certitude s'était construit avec le temps. Les années l'avaient construit – les années, les expériences, les moments produits par le hasard ou le destin.

Et enfin surtout par ces quelques semaines qui s'étaient écoulées, ces semaines qui ressemblaient à un clin d'œil maintenant… Cette courte période durant laquelle les Cullen avaient été de nouveau présents dans ma vie était encore une fois la plus cruciale de toutes. Ce qui ressemblait presque à la conclusion de quelque chose qui avait débuté il y a des années dans la petite ville lointaine à jamais enveloppée de nuages gris et de pluie battante. D'une certaine manière, j'avais l'impression d'avoir sceller cette courte période de ma vie en marchant à travers un voile qui séparait présent et passé. Je pouvais toujours m'arrêter pour regarder en arrière et voir à travers ce voile, mais je ne le retirerais pas pour y revenir.

Il y avait comme une finalité dans ce sentiment, comme une conclusion. Mais pourtant, je savais que ce n'était pas la fin de quelque chose. Et quoi que ce fut, c'était une continuation.

De quoi ? Je l'ignorais.

Et lorsque Carlisle rencontra mes yeux pour tenir mon regard dans le sien, je pensai doucement, timidement que c'était peut-être aussi un commencement.

De quoi ? Je ne le savais pas non plus.

Une grande partie de moi était plus que curieuse de le découvrir.


« Merde Alice », marmonnai-je dans ma barbe en fouillant dans les armoires de la cuisine. Après avoir récupéré une chaise et fouillé les placards supérieurs remplis de vaisselle et de récipients que je n'avais jamais utilisés, je dus accepter mon sort cruel.

En descendant de l'assise, je laissai échapper un soupir résigné et m'assis.

Alice est venue en dansant de ma chambre avec une expression à la fois innocente et joyeuse.

« Tu m'appelais ? demanda-t-elle avec son apparence toute guillerette qui me fatigua plus que je ne l'étais déjà.

– Non, dis-je amèrement. Je maudissais le jour de ta naissance »

Elle me lança un regard confus en faisant semblant de ne pas comprendre. J'ai incliné la tête vers le comptoir de la cuisine. Elle suivit mon regard, ses yeux atterrissant sur le pot de café décaféiné qui trônait aux côtés de la cafetière.

« Sans me consulter, tu as remplacé mon café ordinaire par une version décaféiné, expliquai-je formellement. C'est le pire crime qui puisse être commis dans mon monde. Explique-toi.

– Eh bien tout d'abord : le décaféiné c'est mieux pour toi, commença-t-elle à clarifier toujours souriante pour une raison inconnue. Tu bois trop de café de toute façon. Et deuxièmement : tu ne portes pas de chaussettes uniformes. L'une est noir tandis que l'autre est rouge. Et c'est le pire crime qui puisse être fait dans mon monde.

– C'est ma maison, plaisantai-je. Je peux boire du café ordinaire si je veux, et je peux porter des chaussettes de n'importe quelle couleur si je veux.

– Tu es grincheuse aujourd'hui, nota-t-elle d'un ton léger. Symptômes de sevrage sans doute »

Je réprimai un grognement de frustration tandis que mes yeux suivaient sa petite forme alors qu'elle parcourait la cuisine en préparant une tasse de café pour moi. Une tasse de café décaféiné. Même y penser me fit bâiller. Je me suis souvenue que j'avais du café normal à la librairie et cette pensée suffit à me remonter le moral.

Je me demandai si j'étais vraiment accro à la caféine ou si c'était juste une croyance. Et si je retirais l'étiquette de ce pot pour la remplacer par celle du « café ordinaire » ? Cela aurait peut-être un effet placebo.

Mon irritation finit par se dissiper et lorsqu'Alice me tendit une tasse de boisson chaude fumante puis me regarda prendre une gorgée, j'étais presque à nouveau de bonne humeur. Décaféiné ou non, le café n'était pas mauvais mais je savais qu'il me faudrait un certain pour l'admettre devant Alice.

« Tu es fatiguée ce matin, me dit-elle après un moment tout en m'étudiant attentivement pendant que je sirotais mon café.

– C'est pourquoi j'aurai eu besoin de mon café habituel », grommelai-je en la fixant. Elle ne fit que rouler des yeux en me lançant un autre regard acéré.

« Peut-être que si tu dormais toute la nuit au lieu de t'agiter, tu te sentirais mieux », déclara-t-elle en souriant. Ce fut à mon tour de rouler des yeux – bien sûr qu'elle devait être consciente de la profonde et intense conversation que Carlisle et moi avions eu la nuit précédente.

Mais elle avait raison. Je devais être vraiment fatiguée puisque je ne me souvenais même pas m'être endormie après notre conversation, je m'étais réveillée du canapé ce matin. Une couverture avait été drapée sur moi et je compris que Carlisle devait m'en avoir recouverte. J'espérais ne pas m'être endormie sur son épaule ou autre. Ce serait gênant.

« J'imagine qu'il est compréhensible que tu te sentes agitée, admit Alice après un moment. Tu n'es pas la seule.

– Toujours aucunes nouvelles de Jasper ? » devinai-je en recevant un signe de tête de sa part. Mais elle haussa les épaules, ne semblant pas trop inquiète.

« Il est parti il n'y a que quelques heures. Je ne m'attends pas à ce qu'il rejoigne Edward très rapidement. Seattle n'est pas la porte à côté.

– Donc Edward est allé à Seattle ? » La nuit dernière Alice n'était pas certaine de son emplacement – elle avait dit qu'il n'avait pas pris sa décision.

Elle acquiesça. « Hier soir je l'ai vu suivre une piste – celle d'un nomade très probablement – et maintenant il a l'intention de le retrouver. Il veut l'interroger au cas où il connaîtrait Victoria »

Je fronçai les sourcils à ses mots – l'entreprise d'Edward me paraissait dangereuse.

« Il n'est pas en danger, me rassura Alice en remarquant mon expression inquiète. Je le vois parler au nomade en essayant de le convaincre de lui faire confiance. Le nomade est sur la défensive et un peu suspicieux mais pas agressif. Edward ne l'affrontera pas seul – Jasper le rejoindra probablement à temps.

– N'est-il pas peu probable qu'un nomade sache quelque chose ? » demandai-je.

Alice haussa les épaules. « Cela vaut la peine de demander. Ils sont constamment en mouvement et ils entendent beaucoup de choses tout en rencontrant même de temps à autre d'autres vampires. Par conséquent, étonnamment ils en savent beaucoup. Ils sont différents de ceux qui font partie d'un clan comme nous et les Denali. Nous avons tendance à rester seulement entre nous. Parfois, nous rencontrons un vampire que nous ne connaissons pas mais cela n'arrive pas souvent » Elle se tut un moment. « Carlisle a quelques amis à travers le monde et certains d'entre eux sont des nomades. Jasper en connaît aussi beaucoup. Mais nous ne les voyons pas très souvent – peut-être une fois ou deux en quelques décennies »

Je me suis souvenue m'être demandé une fois combien de vampires existaient réellement dans le monde tout en se cachant parmi les humains. A bien des égards, ils avaient leur propre monde dans celui des humains – ce qui m'effrayait un peu. Mais je devais admettre que c'était également fascinant.

Mes pensées revinrent à Edward et à sa situation présente. Cela me troublait d'apprendre qu'il était sur le point d'affronter un vampire inconnu, même en présence de Jasper.

« Peut-être que Carlisle aurait dû partir avec Jasper, murmurai-je en pensant que s'ils étaient tous les trois ensemble ils seraient plus en sécurité.

– Il l'a d'abord considéré mais a ensuite décidé de ne pas y aller. Il veut rester proche de toi au cas où quelque chose se passerait mal ici »

Quelque chose remua en moi et le sang qui coulait dans mes veines était soudainement devenu brûlant. Je savais Alice tout à fait capable de me protéger si la situation l'exigeait – Carlisle le savait aussi. Mais il avait quand même voulu rester. Le savoir allumait la flamme d'une bougie – petite et simple mais assez grande pour illuminer une pièce entière.

C'est ce que j'avais commencé à ressentir à chaque fois qu'une pensée de lui me traversait l'esprit ; être illuminée.

Je me raclai la gorge en évitant les yeux d'Alice. Elle me regardait à nouveau de près et son examen minutieux me mettait mal à l'aise.

« Est-ce que Carlisle est à Ithaca ? » demandai-je. Il était parti avant mon réveil et j'eus le sentiment désagréable que les deux dernières semaines allaient se répéter. Que plusieurs allaient passer avant de pouvoir le revoir. Je ne connaissais toujours pas la raison de son absence récente, et si elle fut intentionnelle ou non.

« Il est parti pour une chasse rapide, répondit Alice. Il sera de retour dans quelques heures »

J'ai hoché la tête en ouvrant la bouche pour dire quelque chose mais je l'ai refermée. Se confier à Alice semblait être la chose la plus naturelle au monde, mais en même temps c'était difficile. Surtout parce que je ne savais pas comment exprimer mes sentiments.

« Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils devant mon expression.

– Rien », dis-je en me levant pour remplir ma tasse. Même sans caféine, je me sentais étrangement alerte. « Je me demandais juste s'il se passait quelque chose avec lui », expliquai-je après avoir pris une profonde inspiration. Il me fallut un temps inutilement long pour verser une goutte de lait dans le café et j'ai essayé de prendre un air détaché tout en jetant un coup d'œil à Alice derrière la porte du réfrigérateur.

« Avec qui ? Carlisle ? » demanda Alice. Elle ne répondit pas à ma question mais fit plutôt sa propre enquête. « Qu'est-ce qui te fait penser ça ? »

Haussant les épaules, je pris une gorgée rapide dans la tasse et me brûlai la langue dans le même temps. « Ça vient de me traverser l'esprit, expliquai-je en essayant de paraître désinvolte. Il était parti plusieurs jours et je me suis dit… » Je laissai les mots s'égrener tout en observant son expression.

Pour une quelconque raison, elle avait l'air presque amusée. « Il n'est pas parti, corrigea-t-elle. Il est venu ici tous les soirs après ton coucher »

Je fronçai les sourcils tout en regardant mon café. « Toutes les nuits ? répétai-je

– Oui, assura Alice. Toutes les nuits »

J'étais tiraillée entre soulagement et confusion en y pensant. Tous ces jours, j'avais pensé qu'il avait été absent mais en réalité il n'y avait eu qu'un mur qui nous avait séparé. Je n'en avais tout simplement pas eu conscience. J'avais supposé automatiquement que c'était Alice qui veillait sur moi durant la nuit car c'était la dernière personne que je voyais avant d'aller me coucher et la première quand je me levais le matin.

Toujours confuse vis-à-vis du comportement de Carlisle, j'ai commencé à me demander pourquoi il avait choisi d'être présent pendant les nuits plutôt que les journées. La pointe de soupçon qu'il m'évitait pour une quelconque raison refusait de s'en aller. Mais lorsque je pensais à la nuit dernière – à la conversation tranquille sur le canapé tandis que les ombres jouaient sur les murs et cet étrange sentiment de finalité – j'ai réalisé qu'il n'agissait pas comme une personne essayant de m'éviter. Il n'avait pas été distant et renfermé mais plutôt étonnamment ouvert. Peut-être plus ouvert qu'il ne l'avait jamais été auparavant.

« Et si je regrettais les choix que j'ai faits et les chemins que j'ai empruntés au fil des années… cela voudrait dire que je regretterais aussi de t'avoir rencontré »

Je me suis retrouvée à me demander la signification de ses paroles prononcées au milieu de la nuit avec seulement les ombres pour témoins. Et à nouveau, il y avait ce sentiment étrange de conclusion. Comme si ses paroles avaient été en quelque sorte très importantes pour une chose qui avait complètement changé et qui allait se produire. Il y avait eu comme une étrange résolution dans ses mots, presque comme s'il avait pris une décision.

Préoccupée par mes pensées, je regardai distraitement Alice tandis qu'elle filait dans la cuisine et le salon en farfouillant dans les placards et tiroirs pour trouver des vases pour les fleurs qu'elle avait apportées avec elle ce matin. J'étais tellement perdue dans mes pensées que je faillis rater le sourire qui lui monta aux lèvres. C'était un sourire pleins de secrets et comme elle a remarqué que je la regardais, elle a rapidement revêtu une expression innocente.

Ce ne fut que seulement lorsque j'ai fini de boire mon café et que j'étais prête à partir pour la librairie que je remarquais le choix de couleur des fleurs qu'elle avait apportées. Je l'avais regardé tandis qu'elle plaçait un bouquet de jonquilles dans chaque vase. Son choix de fleurs m'embrouilla – on ne voyait habituellement les jonquilles qu'au printemps. Elles paraissaient peu à leur place sachant que Noël était dans moins d'une semaine.

J'ai écarté cette pensée en sachant qu'Alice pouvait être assez peu conventionnelle sur beaucoup de choses. Et d'ailleurs décorer la maison année après année avec des poinsettias simplement parce que c'était la fleur traditionnelle de Noël, paraissait un peu ennuyeux.

Ou peut-être adorait-elle les jonquilles.

C'est ce que je pensais jusqu'à l'arrivée de l'après-midi. J'étais sur le point d'éteindre les lumières et de fermer le magasin lorsqu'une femme d'âge moyen entra. La clochette au-dessus de la porte tinta bruyamment alors qu'elle sortait de la brume de l'après-midi. Il neigeait de nouveau et je lui lançai un regard compatissant tandis qu'elle se lamentait sur ses orteils glacés. Puis elle parut se rendre compte que c'était samedi et que je fermais le magasin plus tôt. Elle s'excusa de m'avoir retenue et me proposa de revenir lundi.

J'ai écarté ses excuses, refusant d'entendre sa suggestion. Je ne chassais jamais un client quelle que soit l'heure. Jetant mon manteau sur le comptoir, je me tournai vers elle et l'interrogeai sur ses souhaits. Il est apparu que la femme, comme beaucoup d'autres cette semaine, recherchait une solution rapide en matière de cadeaux. Apparemment elle avait une fille qui était récemment devenue fleuriste et cherchait un livre à lui offrir pour Noël.

« Je pense avoir exactement ce dont vous pourriez avoir besoin », lui assurai-je avec un sourire en disparaissant parmi les rayonnages. Je ne possédais pas beaucoup de livres sur les fleurs en stock mais heureusement, je trouvais ce que je cherchais. Je sortis un livre épais de l'étagère en me souvenant l'avoir parcouru une fois. Il n'y avait que de belles illustrations de centaines de fleurs dessinées à la main avec à leurs côtés, une description complète de leurs caractéristiques et de leurs habitats, et même quelques informations sur ce que chaque fleur symbolisait.

Ce fut réellement un accident que cela se produisit à ce moment-là, aussi improbable soit-il. Alors que je tirais l'épais livre de l'étagère, il glissa entre mes doigts et tomba sur le sol pour s'ouvrir sur une page sur laquelle étaient dessinées des fleurs jaune vif. Je m'inquiétai silencieusement sur la couverture et la reliure tout en espérant que la chute n'avait pas causé trop de dommage – c'était le seul exemplaire que je possédais. Cette pensée me tracassa si profondément que la page remplie de petits caractères et de dessins jaunes passa presque inaperçue à mes yeux.

Mais alors que je soulevais le livre du sol sur le point de m'assurer qu'il n'y avait aucun dommages, mes yeux parcoururent la page par accident.

« La jonquille, également appelée narcisse, est une plante de taille moyenne qui… »

Je fronçai les sourcils à ces mots, tandis qu'une image de ma cuisine et de mon salon ce matin prenait place dans ma tête. Je me souvins comment Alice avait rempli les vases de jonquilles jaune vif et répandu les fruits de son travail dans toute ma maison.

Quelque chose me poussa à lire et j'ai sauté la liste des différentes variétés et leurs descriptions précises pour que mes yeux trouvent enfin le petit en-tête dans un coin de la page.

« La jonquille symbolise le premier signe du printemps, elle représente l'esprit chevaleresque, le respect et l'espoir. C'est un symbole de renaissance, de nouveaux commencements et de vie éternelle. Une jonquille solitaire prédit le malheur tandis qu'un ensemble de jonquilles est un signe de joie et de bonheur »

Renaissance. Nouveaux commencements. Vie éternelle.

Je n'étais pas encore sûre de décider si Alice était sournoise ou non. Je ressentais l'envie de rouler des yeux à ce que je venais de lire puis de parcourir le livre afin de trouver une fleur qui symbolisait le mécontentement ou la rébellion pour remplir mon chez-moi de cette nouvelle splendeur florale.

Mais je me suis souvenue alors de l'étrange sourire sur ses lèvres, du contentement qui s'était dégagé d'elle. Et je me suis demandé : qu'est-ce qui l'avait rendue si… heureuse ? Qu'est-ce qui lui avait donné envie de remplir ma maison de fleurs symbolisant des choses qui n'auraient pas dû être liées à ma vie en ce moment ? Était-ce une chose qu'elle avait vu dans mon avenir ? Une chose dont elle ne m'avait pas parlé ?

J'ai repensé à l'étrange sentiment qui m'avait envahi la nuit précédente – le sentiment de quelque chose de terminé et de quelque chose de nouveau. J'ai pensé à Carlisle, à la nuance de miel sombre dans ses yeux. J'ai pensé à l'étrange résolution en lui, à cette détermination qui n'était pas là avant. Il avait existé une étrange différence avec le soir passé, différence que je n'avais pas su expliquer.

Une pensée essaya de se former dans mon esprit mais elle s'échappa juste au moment où j'allais l'attraper. Je ne parvenais plus à démêler cette situation, sans parler de mes pensées et sentiments. Mon esprit était embrouillé tandis que je retournais vers le comptoir et que je me rappelais in-extremis de vérifier si le livre avait subi des dommages en tombant. J'ai demandé à la cliente si elle voulait que le livre soit emballé dans du papier cadeau et j'ai saisi la distraction avec empressement lorsqu'elle répondit par l'affirmative.

La clochette au-dessus de la porte tinta doucement lorsqu'elle partit et après cela, elle resta bien trop silencieuse. Des pensées commencèrent à tourbillonner dans ma tête ce qui rendit mon esprit encore plus confus.

Je n'arrêtai pas de me dire que je ne devrais pas laisser des fleurs idiotes m'affecter de cette façon car il y avait de fortes chances que ce détail du décor d'Alice n'ait même pas été intentionnel. Peut-être même ne savait-elle pas ce que représentait la jonquille.

Mais le soupçon qui me traversa me dit qu'elle le savait très bien au contraire, parce que les caprices d'Alice, si impulsifs pouvaient-ils être, étaient rarement fait au hasard. C'était presque comme si elle essayait mettre quelque chose en évidence.

Devant la fenêtre, la neige tombait plus fortement. Je me suis perdue dans cette vue en essayant de me vider l'esprit tandis que mes yeux suivaient les flocons de neige flottant à travers le crépuscule. Je ne sus combien de temps je suis restée là. Finalement, les lampadaires commencèrent à s'allumer, créant une faible lueur dorée face au crépuscule sombre.

Un léger coup sur la porte me fit sursauter. Quelqu'un l'ouvrit avec hésitation en déclenchant à nouveau la clochette.

Je fus plus que surprise lorsque mon regard rencontra une paire d'yeux dorés. Pas dorés comme les réverbères extérieur mais dorés comme le soleil couchant. Dorés comme les rayons de lumières jouant sur des vagues ondulantes.

En haussant les sourcils, j'ouvris la bouche pour dire quelque chose mais aucun mot n'en sortit. J'étais abasourdie parce qu'une grande partie de moi ne s'attendait pas à le voir aujourd'hui. Je m'étais déjà préparée à l'idée que voir Carlisle durant la journée était en quelque sorte inenvisageable car il avait paru faire un grand effort pour rester hors de ma vue lorsque j'étais éveillée. La nuit dernière fut une exception mais c'est parce que je l'avais pris par surprise. Parce qu'il ne s'attendait pas à ce que je me réveille et le trouve dans mon salon enveloppé par la nuit.

Je me demandai ce qui l'avait incité à abandonner sa nouvelle habitude pour venir me voir avant même que le crépuscule n'apparaisse entièrement.

Carlisle hocha la tête en signe de salutation tout en tapotant ses chaussures pour se débarrasser de la neige avant d'entrer.

« Salut », dis-je en essayant de ne pas le regarder. Les flocons de neige s'accrochaient à ses cheveux le faisant ressembler à un être surnaturel tombé du ciel. « Comment s'est déroulé ton voyage de chasse ?

– Bien. Merci de demander, répondit-il avec un agréable sourire. Cela a pris plus de temps que je ne pensais. J'étais censé revenir plus tôt »

Je jetai un coup d'œil à la pendule surprise de voir à quelle vitesse l'après-midi s'était écoulée. L'heure de fermeture du magasin était dépassée depuis près de deux heures.

« C'est vraiment la bonne heure ? » m'exclamai-je très surprise lorsque je compris à quel point j'avais été préoccupée.

Un sourire se dessina sur les lèvres de Carlisle. « Tu as dû avoir une journée bien remplie derrière toi », fit-il remarquer ne sachant pas que ce n'étaient pas les clients qui avaient occupé mes pensées au cours des deux dernières heures. De toute façon, je décidai d'entériner le sujet en commençant à me moquer de ma folle journée et en prenant le manteau que j'avais abandonné un peu plus tôt sur le comptoir. Carlisle attentait près de la porte pendant que j'éteignais les lumières et la cafetière dans l'arrière-boutique. Alice avait toujours une longueur d'avance sur moi, et avait déjà remplacé mon café habituel par du décaféiné. J'ai regardé un moment le pot en plastique avant de lui tourner le dos.

La neige tourbillonnait autour de nous tandis que Carlisle et moi nous nous dirigions vers le parc. Le vent glacial me fouettait les joues et j'enfouis ma tête dans le capuchon de mon manteau plus que désireuse de rentrer à la maison. Le parc composé de sentiers sinueux et de bancs confortables s'était transformé en un univers de neige froide et de parcelles glissantes. Le trottoir sous la couche de neige fraîche était périlleux à traverser et je fus sur le point de perdre une fois ou deux l'équilibre durant le chemin du retour. Au moment où nous sommes arrivés à la porte d'entrée de mon logement, Carlisle avait décidé qu'il valait mieux qu'il me tienne le bras afin de me maintenir stable jusqu'à ce que je sois en sécurité à l'intérieur. Il ne fit aucun commentaire sur ma maladresse mais je pouvais voir à son petit sourire qu'il était tenté de le faire. Je me demandai si ça l'amusait que ma propension à finir sur mon arrière-train n'avait pas disparu au cours de ces huit dernières années.

« Merci », murmurai-je alors qu'il me relâchait et tendait la main pour fermer la porte derrière nous. Le vent hurlant resta de l'autre côté et j'ai soudainement été reconnaissante que demain se soit dimanche et accessoirement mon jour de congé, les chutes de neige qui avait paru innocente semblaient maintenant se transformer en tempête de neige. Autant j'avais appris à apprécier le temps froid de Buffalo, autant je devais admettre que patauger dans la neige dès le matin ne me tentait pas.

Je ne sentais presque plus mes lèvres et mon nez alors que je retirais mon manteau neigeux. Carlisle me lança un regard compatissant tandis que je me frottais les mains pour essayer d'y relancer la circulation. Je manquai presque la perplexité dans ses yeux alors qu'il inspirait puis je me suis tournée pour jeter un regard déconcerté sur mon salon et ma cuisine.

Ses yeux contemplèrent les vases pleins de jonquille tandis qu'un sourire confus commençait à courber ses lèvres.

« J'ai subi récemment une attaque d'Alice, expliquai-je avec un sourire et en haussant les épaules. Ma maison et moi ne nous en sommes toujours pas remises »

Il gloussa doucement. « Tu survivras », assura-t-il.

Je levai un sourcil vers lui. « Parles-tu d'expérience ?

– Malheureusement »

Nous rîmes de bon cœur puis je me suis occupée à faire du thé en faisant de mon mieux pour occulter les fleurs jaunes criardes. Et plus important encore leur symbolique.

Alors que la fin de semaine passa et qu'une nouvelle débutait, il parut que mes pressentiments antérieurs n'étaient pas justifiés. Contre tous mes soupçons, Carlisle ne m'évita pas ou ne fut absent comme avant. Il me tint compagnie et m'escortait à la librairie le matin en y restant même un moment parfois. Il existait une différence nette dans son comportement par rapport à la semaine passée où je ne l'avais pas du tout vu. C'était presque comme s'il s'était caché de quelque chose et que maintenant il était près à y faire face. Je n'avais aucune idée de ce que c'était et ce n'était certainement pas moi qui allais aborder le sujet – j'étais simplement silencieusement heureuse qu'il soit là, m'apportant à nouveau un rythme réconfortant à mes jours.

Un jour, Alice me prévint que Jasper était revenu de Seattle. Apparemment retrouver le nomade avait été plus difficile que prévu et une fois qu'Edward et Jasper l'avait atteint, il avait été plus ou moins réticent à répondre à leurs questions. Assez vite, le nomade était parti en insistant pour rester seul. Jasper était revenu à Buffalo et Edward avait poursuivi son chemin jusqu'en Alaska après avoir décidé de passer les vacances à Denali.

J'avais l'impression pour une quelconque raison d'avoir reçu la version abrégée de l'histoire et qu'il y avait bien plus de choses qu'Alice avait bien voulu me révéler. Elle utilisait un langage inhabituellement concis en parlant de la rencontre avec ce nomade, faisant sonner une alarme dans ma tête. Ou peut-être étais-je juste paranoïaque. Ou peut-être que le flou de cette situation me faisait imaginer des choses.

J'avais envie d'aborder le sujet avec elle pour savoir si ce n'était que mon imagination mais je n'en eus jamais l'occasion. Parce qu'au bout de quelques jours, il parut que ce fut au tour d'Alice d'être absente. Carlisle m'apprit qu'elle était toujours en train de restaurer et de décorer le premier étage de leur maison et qu'apparemment elle était très occupée après avoir décidé de tout terminer avant Noël. Il me dit également que si je ne voulais pas interrompre la pose de papier peint ou le lavage des fenêtres, je ferais mieux de ne pas l'appeler et lui demander comment elle allait.

« C'est pour ça que tu as passé autant de temps ici cette semaine ? lui demandai-je avec un sourire à moitié sérieuse. Parce que tu ne veux pas qu'elle te mette à contribution ? »

Il rit. « En réalité, je lui ai offert mon aide – plusieurs fois si je puis ajouter – mais elle m'a ordonné de sortir. Ce que j'ai trouvé plutôt déplacé alors que je suis le propriétaire de cette maison.

– Oh je vois, souris-je. Tu es sans domicile. C'est pourquoi ma petite maison isolée te plaît tellement.

– Non. C'est la compagnie que je trouve attrayante »

Puis il sourit chaleureusement et à cet instant, je fus trop surprise pour y répondre. Mais des heures plus tard au milieu de la nuit alors que le sommeil me fuyait et que j'étais allongée dans mon lit complètement éveillée, ses paroles me revinrent sans cesse. Elles me remplissaient de la même chaleur que celle vue dans ses yeux. Elles chassaient le sommeil mais pas les rêves. Elles rendaient mon cœur sauvage dans ma poitrine et j'ai essayé de le calmer bien que ce ne fut pas aisé.

Parce que parfois notre cœur ne pouvait être réduit au silence. Parce que parfois quand il s'accélérait et trouvait son nouveau rythme, il était impossible de l'arrêter. Parce que parfois notre cœur ne palpitait pas seulement violemment pour nous maintenir en vie. Pour nous soutenir, pour nous faire vivre et respirer.

Parce que parfois lorsque notre cœur battait, martelait furieusement dans notre poitrine tout en envoyant de l'adrénaline et des endorphines dans nos veines, c'était pour quelqu'un d'autre. Je connaissais ce sentiment, je l'ai reconnu. Je l'ai accueilli comme un vieil ami. J'en avais eu un aperçu au cours de ces longues années mais je ne l'avais jamais vraiment exploré. Je me sentais effrayée je me sentais ravie je ressentais ces deux sentiments en même temps.

Je me sentais vivante.


Notes de l'auteur : « Tu sais que mon père était pasteur » et « Comme toute chose dans la vie, je devais juste décider quoi faire avec ce qui m'était donné » sont des citations du livre New Moon de Stephenie Meyer. La signification symbolique des jonquilles fut trouvée sur un site appelé Teleflora.