Disclaimer : tout appartient à Stephenie Meyer. Cette fiction a été écrite par AylenBc et si possible lisez cette histoire en VO.

Réponse à rougepivoine : bonne chance pour ta période de sevrage en caféine ^^ moi je me passerais bien d'essayer, au boulot et de nuit ça aide franchement surtout en ce moment ! Oui Alice est intenable mais depuis le temps, on devrait plus être surprise de son petit grain de folie qu'on aime en réalité. Bonne semaine à toi et à dimanche du coup ;) PS : tu vas voir on avance un peu plus dans ce chapitre sur la vision d'Alice - mais un peu ^^ l'auteur n'est franchement pas pressée.


« Bien sûr que je vais te faire du mal. Bien sûr que tu me feras du mal. Bien sûr que nous nous ferons mutuellement du mal.

Mais c'est la condition même de l'existence.

Se faire printemps c'est prendre le risque de l'hiver.

Se faire présent c'est prendre le risque de l'absence »

- Antoine de Saint-Exupéry, Manon, Ballerina -

Manon, danseuse (en version originale française)


Tempête

Les vacances se passèrent plus ou moins sans incident ce qui me convenait tout à fait. Je n'avais jamais aimé faire de grandes choses mais connaissant Alice, je m'étais mentalement préparée à quelque chose. Mais quand décembre est devenu janvier et qu'elle n'avait toujours pas relâché son énergie refoulée pour la célébration du Nouvel An, j'ai commencé à m'inquiéter. Il était logique que les vampires ne célèbrent pas nécessairement Noël et le Nouvel An de la même façon que les humains mais je trouvais la passivité d'Alice très inhabituelle.

Un dimanche après-midi quelques jours après être entré dans le mois de janvier, elle est venue me chercher chez moi pour me reconduire à Ithaca. Quand j'ai pris place sur la siège passager, il me fallut tout ce que j'avais de retenue pour ne pas grincer des dents – la radio de la voiture retentissait à plein volume. Ce qui me dérouta car les Cullen avaient plutôt une audition super sensible. Je regardai attentivement Alice pendant qu'elle me lançait un rapide sourire quelque peu distrait et faisait faire demi-tour à la Mercedes dans ma petite cour. Un petit pli apparut entre ses sourcils tandis qu'elle fixait le rétroviseur et faisait reculer la voiture. C'était presque comme si cette tâche exigeait toute sa concentration. Au début, je pensais juste qu'elle avait une vision mais la lueur dans ses yeux n'était pas vide et absente comme lorsqu'elle cherchait l'avenir. Elle n'était que curieusement préoccupée.

J'ai haussé les épaules et regardai par la fenêtre pour observer les rues animées défiler. On était presque arrivé sur l'autoroute avant que je ne doive tendre la main pour baisser le volume de la radio. Les sons rauques de la musique rock se calmèrent.

Alice me lança un regard surpris presque comme si elle venait seulement de remarquer à quel point c'était bruyant dans la voiture.

« Désolée, dit-elle tandis que ses doigts tapaient contre le volant. Je n'avais même pas remarqué à quel point la radio était assourdissante »

J'ai haussé les sourcils à cela. « Il faudrait être sourd pour ne pas le remarquer, notai-je. Est-ce qu'il se passe quelque chose ? »

Ses doigts tambourinèrent à nouveau contre le volant. « Bien sûr que non », répondit-elle et après cela, elle commença à grommeler quelque chose au sujet du trafic.

Durant l'heure qu'il fallut pour arriver jusqu'à chez eux, je fis quelques tentatives pour entamer la conversation mais sans succès. Il était évident que quelque chose la troublait. Inutile de dire que cela m'inquiétait.

« Écoute si quelque chose est arrivé, tu ferais tout aussi bien de me le dire », dis-je après avoir reçu une fois de plus une réponse distraite à mes petites conversations.

Alice soupira. Je m'attendais à une autre réponse distraite du style « Tout va bien ». Au lieu de ça, elle me surprit.

« Je suis frustrée, admit-elle en semblant pendant un court instant presque accablée. C'est tout.

– Pourquoi ? » demandai-je confuse.

Elle resta silencieuse un moment, ses yeux brun doré collés au pare-brise. Soudain, elle mit le clignotant à droite et tourna sur une route secondaire isolée. Elle arrêta la voiture en laissant le moteur tourner.

« Je t'ai laissé tomber Bella, éclata-t-elle en me laissant encore plus perplexe que je ne l'étais déjà.

– Que veux-tu dire ? demandai-je en riant d'un air incertain. Que se passe-t-il Alice ?

– Nous ne sommes pas certains. Pas de nouvelles de là-bas » Elle soupira à nouveau en se massant les tempes comme si elle souffrait physiquement.

J'ai attendu silencieusement qu'elle reprenne. Des tambourinements ténus remplissaient le silence alors que ses doigts tapaient à nouveau contre le volant. « Tu te souviens quand je t'ai parlé du nomade qu'Edward et Jasper ont retrouvé à Seattle avant Noël ?

– Oui, acquiesçai-je. Tu as dit qu'ils n'en avaient rien retiré d'intéressant.

– Et c'est le cas. Il a refusé de parler. Mais avant de s'enfuir, Edward a réussi à lire dans ses pensées. Ou en a eu un bref aperçu plutôt »

Relevant les sourcils, je tournai le haut de mon corps vers elle pour mieux l'entendre. Un lourd sentiment d'appréhension me traversa.

« Comme tu le sais, Edward était assez déterminé à savoir si Victoria avait quelque chose à voir avec la vision que je continue d'avoir de toi, commença-t-elle à expliquer. Lui et Jasper ont interrogé le nomade à son sujet en essayant de savoir s'il l'avait rencontré durant ses voyages. Le nomade est devenu instantanément très défensif alors qu'ils lui décrivaient l'apparence de Victoria. Jasper m'a dit qu'il était extrêmement nerveux, même effrayé.

– Pourquoi ? demandai-je. Est-il possible que Victoria soit une menace pour lui ? »

Alice se mordit la lèvre. « Je ne pense pas que ce soit le cas maintenant. Pas comme tu l'entends de toute façon » Elle jeta un coup d'œil à l'extérieur de la voiture par la vitre, coupant le moteur. Un autre soupir s'échappa de ses lèvres. « Quand Jasper a donné la description de Victoria au nomade, Edward a guetté ses pensées en espérant qu'elles puissent lui fournir des renseignements. Il a dit que dès que Jasper avait mentionné Victoria, des souvenirs avaient commencé à surgir dans l'esprit du nomade. Des souvenirs d'un combat impliquant un grand groupe de vampires »

Une étrange sensation de froid m'envahit. « Un combat ? »

Alice acquiesça. « Nous ne sommes pas entièrement sûrs de ce qui s'est passé. Jasper a de solides soupçons mais nous ne pouvons les confirmer. Cependant, il pense que le groupe de vampires qu'Edward a vu dans les souvenirs de ce nomade était une armée de vampire. Et le nomade en a peut être fait partie, de cette armée.

– Pourquoi se battraient-ils ? » demandai-je en ne sachant quoi demander d'autre en premier. Mon esprit grouillait de questions. « Et qu'est-ce qu'une armée ? Je pensais que les clans nombreux étaient inhabituels chez les vampires.

– Ils le sont. La plupart des vampires vivent seuls ou en couple. Cependant, ce ne serait pas la première fois dans notre histoire que quelqu'un crée une armée pour son propre usage »

Un frisson descendit le long de mon échine. « Crée ? »

Alice acquiesça. « Jasper connaît beaucoup de choses sur ces pratiques – tu devrais le lui demander si tu as des questions plus précises à l'esprit. En tout cas, il pense que les vampires étaient peut-être des nouveau-nés créés exprès. Comme tu le sais, ce n'est pas contre nos lois de créer un nouveau vampire aussi longtemps que le créateur garde le nouveau-né sous contrôle. Dans ce cas, ce ne fut pas le cas. Un grand nombre de vampires sans parler d'un groupe de nouveau-nés, sont tenus d'attirer l'attention. C'est pourquoi Jasper pense que le combat vu par Edward dans l'esprit de ce nomade n'était pas n'importe quelle bataille – c'était une exécution »

J'ai humecté mes lèvres, elles étaient glacées. « Une exécution ? Que veux-tu dire par là ? »

Les yeux d'Alice balayèrent le paysage par la fenêtre de la voiture. Des arbres couverts de neige bordaient la route de gravier devant nous et l'on pouvait comparer cette vue à celle présente sur une carte postale. J'avais l'impression qu'Alice le voyait à peine. Quand elle se tourna pour me regarder à nouveau, ce soupçon avait déjà remué dans le fond de ma tête.

« Les Volturi, déclara-t-elle en confirmant mon intuition. D'une manière ou d'une autre ce nomade est parvenu à leur échapper mais pas avant d'avoir été le témoin de la destruction de l'armée dont il faisait partie. Il est plus que probable que les nouveau-nés aient causé beaucoup de ravages parmi les humains et donc fini par attirer l'attention sur leurs agissements. Les Volturi ont été contraints d'intervenir » Elle fit une pause tout en soutenant mon regard. « Au début Jasper pensait que le nomade avait peur de Victoria car il était nerveux lorsqu'elle a été mentionnée. Mais il semble que le souvenir des Volturi et de leurs actions étaient la cause de sa peur. Il n'a probablement même jamais su qui ils étaient, ni pourquoi ils avaient tué l'armée dont il faisait partie. Il craint probablement encore de subir le même sort »

J'inspirai lentement tout en étant légèrement abasourdie. « Je suis encore un peu perdue, avouai-je en essayant d'absorber tout ce que j'avais entendu au cours des dernières minutes. Que vient faire Victoria là-dedans ? A-t-elle créé cette armée ? Et pourquoi ?

– Victoria est peut-être derrière tout ça. Mais je ne pense pas que ce soit elle qui ait crée les nouveau-nés.

– Comment le sais-tu ?

– Parce que je l'aurais vu si elle avait décidé de faire quelque chose d'aussi drastique et elle le savait, dit songeusement Alice. J'ai gardé un œil sur elle après notre départ de Forks. Après tout, nous savions qu'elle chercherait à venger la mort de James un jour. Comme je ne l'ai jamais vu prendre la décision de lever cette armée, je pense qu'elle devait avoir quelqu'un pour l'aider afin qu'elle puisse opérer dans l'ombre. Quelqu'un qui prenait toutes les décisions importantes pour qu'elle me maintienne dans l'obscurité. Pour s'assurer que nous serions tous pris au dépourvu » Elle fit une pause, ses yeux se fixant sur le paysage enneigé devant nous. « Et quant au pourquoi… je pense que nous savons toutes les deux quel était son objectif »

Un frisson involontaire me traversa, me faisant frissonner. Alice me jeta un coup d'œil en redémarrant le moteur. L'air chaud commença à remplir l'habitacle, mais le froid s'accrochait à ma peau comme une chape de plomb.

Silencieusement, Alice commença à chercher un endroit pour faire demi-tour et quelques instants plus tard nous étions de retour sur la route principale.

« Mais Victoria a-t-elle jamais eu connaissance de ta capacité à voir l'avenir ? demandai-je en parcourant mes souvenirs flous. Comment aurait-elle su qu'elle ne devrait pas prendre de décisions importantes pour t'empêcher de voir ses intentions ?

– James était au courant de ma capacité à voir l'avenir, souligna-t-elle. Il a dû parler de moi à Victoria avant qu'il ne soit détruit à Phoenix.

– Oh » J'avais presque oublié ça. Presque. Une grande partie de moi espérait que le souvenir de James dans ce studio de danse s'effacerait un jour complètement, mais sa voix froide et amusée était presque marquée dans mon cerveau. Et elle me remplissait la tête maintenant sans y être invitée : Elle ne semblait même pas remarquer la douleur, pauvre petite créature. Elle était coincée dans le trou noir de cette cellule depuis si longtemps. Cent ans plus tôt, elle aurait été brûlée sur le bûcher pour ses visions. Dans les années vingt, c'était l'asile et les traitements de choc…

Je secouai la tête pour me débarrasser de ce souvenir et me tournai pour regarder Alice. « Alors Victoria a fait tout ça pour avoir une armée de vampires à sa disposition, murmurai-je au bout d'un moment. Mais pourquoi faire ça ? Pourquoi une armée ? »

Alice se tourna pour me regarder tandis que l'expression sur son visage dépeignait l'incertitude, elle n'était pas sûre de ce que j'essayais de dire.

« Tu sous-entends clairement que son plan était de venger la mort de James en me tuant, expliquai-je. Mais elle n'aurait pas eu besoin d'une armée pour accomplir ça. Elle aurait très bien pu s'en sortir toute seule.

– Peut-être que c'est comme tu l'as précisé il y a quelques semaines, réfléchit Alice. Peut-être a-t-elle pensé que nous n'avions pas quitté Forks. Peut-être pensait-elle qu'elle devait nous éliminer avant de pouvoir t'atteindre. Et de plus, je suis certaine que l'idée de nous éliminer dans le processus était plus que séduisante pour elle. De faire une pierre deux coups.

– J'imagine », approuvai-je doucement. Une question me brûlait les lèvres. Je me demandai pourquoi Alice n'y avait pas encore répondu : elle devait savoir quelle genre de question je me posais. « Donc ? insistai-je comme elle restait silencieuse. Où est-elle maintenant ? Victoria ? »

Ses doigts tapotèrent à nouveau contre le volant. « Selon les souvenirs de ce nomade, elle a été tuée avec l'armée »

Une vague de soulagement m'envahit. Victoria était morte. Je trouvais ça plus que difficile à croire. En poussant un profond soupir, je pensai négligemment que c'était un nom que je pouvais rayer de ma liste de choses à craindre.

Alice n'avait pas l'air soulagée, elle. Elle ralentit la vitesse pour tourner la voiture sur le chemin de terre sinuant qui menait à leur maison. Pendant un court instant, je me perdis dans la vue des arbres dormant dans la neige mais un petit soupir à côté de moi m'en fit détourner le regard.

« Depuis que j'ai eu cette vision de toi à l'automne dernier, j'ai continué à chercher Victoria. Maintenant nous savons pourquoi je n'ai jamais réussi à voir son avenir. Il est probable que les Volturi l'aient détruite ainsi que l'armée il y a de nombreuses années, probablement peu de temps après que nous avons quitté Forks »

Derrière les arbres, j'aperçu leur belle et vieille maison. J'ai observé Alice tandis qu'elle garait la voiture et quelque chose dans son expression me fit me rappeler les mots qu'elle avait prononcé plus tôt. Les mots qui avaient lancé cette conversation.

« Alice, dis-je lorsqu'elle tira sur le frein à main et coupa le moteur. Plus tôt, tu m'as dit que tu m'avais laissé tomber. Qu'est-ce qui t'a fait dire une chose pareille ? »

Elle me donna un regard qui était l'incarnation de mille excuses. « Et si les Volturi n'étaient pas intervenus Bella ? demanda-t-elle. Et si Victoria avait réussi à mettre son plan en œuvre et à t'attaquer – avec des dizaine de nouveau-nés ? Tu aurais été toute seule et sans défense parce que nous t'avions laissé sans protection »

Je suis restée silencieuse pendant une minute, ne sachant quoi dire. Découvrir qu'il y a quelques années, j'avais peut-être été à un cheveux de mourir et que je n'en avais même pas eu conscience… une révélation comme celle-ci me laissa presque sans voix.

« Tu ne pouvais pas savoir ce qu'elle prévoyait », proposai-je. Les mots semblaient boiteux mais au moins, ils étaient sincères.

« Mais nous l'avons fait. Nous avons tué son compagnon Bella. Nous n'avions pas su assumer qu'elle ne laisserait pas une telle chose passer. Je ne pense pas que tu comprennes à quel point le lien entre deux compagnons peut être durable. Les vampires sont des êtres vengeurs par nature. Ce trait particulier est intégré en nous. Ses mesures de représailles étaient plus une certitude qu'une possibilité. Et nous avons fait une terrible erreur en ayant trop confiance en ma capacité à voir ses intentions à l'avance sans nous douter qu'elle trouverait un moyen d'échapper à mes visions » Elle se tut en soutenant mon regard sans relâche. « Je suis désolée Bella. C'est une confiance excessive en moi qui a mis ta vie en danger.

– Ça n'a plus d'importance, insistai-je, ma voix restant calme et ferme. Les Volturi ont mis fin à tout ce qu'elle avait en tête. Elle est partie. Tu n'as aucune raison de t'en vouloir parce qu'il n'y a rien à regretter. Je suis en sécurité.

– Pour le moment, concéda-t-elle mais son ton n'était rien d'autre qu'un avertissement. Bien sûr je suis soulagée de savoir que Victoria n'est pas derrière cette vision que je continue d'avoir de toi. Mais cela signifie seulement que quelqu'un d'autre l'est » Elle maintint son regard sur moi un moment de plus comme pour s'assurer que je comprenais la gravité de la situation. Puis, elle sortit de la voiture et avant que j'ai même eu la chance de tourner la tête, elle tenait déjà la portière passagère ouverte pour moi.

« Ce n'est pas comme si la situation est si différente, notai-je en sortant. Je veux dire… ce n'est pas comme si la situation a empiré. Au moins nous savons maintenant avec certitude que Victoria n'est pas dans le coup. J'appellerais ça un progrès »

Une ombre apparut dans les yeux d'Alice. Elle ressemblait à quelqu'un s'apprêtant à annoncer de mauvaises nouvelles et une lueur furtive d'anxiété passa sur son visage. Cependant quelque chose sembla la retenir et je savais qu'elle ne voulait probablement pas m'inquiéter plus que nécessaire. Bien que j'appréciais sa prévenance, l'honnêteté était une chose que j'appréciais davantage. Je ne voulais pas quelqu'un marche sur la pointe des pieds avec moi.

« Au fait comment se fait-il que tu ne m'en as pas parlé plus tôt ? demandai-je alors que nous traversions la cour en direction de la véranda. Si tu le sais depuis avant Noël… »

Elle secoua la tête en haussant les épaules. « Parce que j'espérais avoir quelque chose de plus concret à te dire maintenant. Quelque chose d'utile qui nous rapprocherait de la solution » Elle s'arrêta devant l'escalier en brique menant à la véranda puis se tourna pour me regarder. Ses paroles suivantes, aussi inquiétantes furent-elles, ne m'effrayèrent pas. A part me rendre encore plus confuse.

« Et comme tu l'as dit… la situation n'a pas empiré, déclara-t-elle. En fait elle a été très mauvaise tout ce temps »

Un froncement de sourcils prit place sur mon visage. « Que veux-tu dire par très mauvaise ? »

Elle sembla sur le point de répondre mais se tourna ensuite vers la porte d'entrée. Elle s'ouvrit dans un craquement feutré pour y révéler Carlisle.

« Bella », salua-t-il. Son sourire fut vraiment chaleureux mais il y avait une sorte de tension dans ses yeux alors qu'il jetait un rapide coup d'œil à Alice. Mon regard passa entre eux deux. Il n'y avait aucun doute qu'ils échangeaient une conversation sans mots – je le voyais à leurs visages.

Cependant la conversation fut courte, même pour une conversation sans paroles. Alice commença à me faire entrer et Carlisle s'écarta pour nous ouvrir la porte. J'ai échangé un regard rapide avec lui tandis que je montais les escaliers vers le porche. Il souriait toujours comme si me revoir lui plaisait beaucoup. Mais la lueur dans ses yeux était en quelque sorte déchirée. Presque comme s'il ne pouvait choisir entre l'inquiétude et le plaisir en me regardant.

Cependant cette expression disparut aussi rapidement qu'elle était apparue. Quand Alice et moi entrâmes à l'intérieur, il ferma la porte derrière nous. Alors qu'Alice me traînait dans le hall en semblant progressivement redevenir son ancien elle, pétillante, je continuai à penser à la lueur fugace dans les yeux de Carlisle. Pour une quelconque raison, quelque chose me hantait. J'ai pensé distraitement que la dernière fois que j'avais visité la vieille maison, je m'étais sentie enchantée. Mais maintenant, j'avais l'impression d'être aux funérailles de quelqu'un – l'atmosphère de la maison était presque sombre.

Je n'étais pas actuellement enchantée. J'étais inquiète.

Les dix premières minutes s'écoulèrent rapidement alors qu'Alice me conduisait au premier étage tout en expliquant ce qu'elle avait fait à la maison depuis ma dernière visite. La moitié de ses paroles au moins entrèrent dans une oreille pour ressortir par l'autre alors que j'essayais de me débarrasser de l'étrange sentiment d'inquiétude qui continuait à m'envahir. Quelque chose me harcelait, une pensée qui me restait à découvrir. Il y avait quelque chose dans la nervosité précédente d'Alice qui ne s'expliquait pas, sans parler de la lueur dans les yeux de Carlisle quelques instants plus tôt. Il était sûrement compréhensible que les informations sur la tentative de Victoria de lever une armée de vampires les fassent se tenir sur leurs gardes. Mais comme elle était morte, il ne devrait plus y avoir de raison de s'en inquiéter.

« La situation n'a pas empiré, avait déclaré Alice à l'extérieur. En fait, elle a été très mauvaise tout ce temps »

J'avais raté quelque chose d'important. Et ce qui était frustrant, c'est que j'avais le sentiment que je le savais déjà, mais ce savoir était juste hors de ma portée et je ne pouvais le saisir.

Essayant d'ignorer cette sensation et me convaincant que j'étais paranoïaque, je me concentrai sur Alice tandis qu'elle me donnait une description un peu trop détaillée de la rénovation du sol du salon. Elle semblait être redevenue elle-même – sembler était le mot. Je ne pus m'empêcher de noter l'air de malaise qui passait de temps à autre sur son visage. Et je savais que je n'étais pas la seule à être à cran.

Je l'observai attentivement tandis que je la complimentais au sujet du sol du salon qu'elle avait rénové.

« Le sol d'origine était magnifique mais un peu trop usé à mon goût, expliqua-t-elle avec un petit sourire. Je paris que quelqu'un a patiné dessus »

J'ai ris doucement. « Eh bien cela t'a donné au moins une bonne raison de le changer.

– C'est vrai, admit-elle. Mais il m'a fallu deux jours pour décider quel type de bois je devrais utiliser – chêne, érable, caryer ? Tant d'options.

– Juste deux jours ? souris-je d'un air taquin. Je pensais que tu aurais au moins envisagé deux semaines avant de prendre une décision aussi capitale »

Elle croisa obstinément les bras. « C'est une décision importante. On peut toujours repeindre les murs et se débarrasser du mobilier. Mais le sol… on marche et l'on se tient debout sur lui tout le temps. C'est important de savoir à quoi on veut qu'il ressemble.

– Tu aurais pu recouvrir l'ancien avec un tapis, continuai-je de la taquiner. Cela t'aurait fait économiser beaucoup de travail »

Elle me donna un petit coup de coude dans les côtes, boudant. « Tu es pire que Jasper »

En riant, je tendis la main pour lui faire un câlin d'un bras. « Désolée. Je plaisantais. Tout ce que tu as fait dans cette maison est génial. Tu devrais en faire une carrière »

Elle céda en me souriant. « Esmée et moi avions prévu de faire ça une fois mais nous n'y sommes pas encore parvenues. Un jour peut-être.

– Eh bien, tu as tout le temps du monde », souris-je.

Le sourire d'Alice s'effaça. Je l'ai regardé d'un air interrogateur tout en me demandant d'où venait ce changement en elle. Mais la lueur sur son visage disparut comme si un interrupteur avait été actionné. Je me tournai pour jeter un coup d'œil confus à Carlisle que je pensais se tenir quelque part derrière moi. Mais c'est à cet instant que j'ai remarqué qu'il était parti. Étrange, il nous avait suivis dans le salon quelques instants plus tôt et se tenait près de la porte. Je ne m'habituerais jamais à la façon dont les Cullen pouvaient se déplacer aussi silencieusement qu'ils le voulaient.

Me raclant la gorge, je regardai Alice en attendant d'avoir son attention. Elle ouvrit les rideaux des grandes fenêtres qui s'étendaient le long d'un des murs de la pièce, laissant entrer la lumière de cette fin d'après-midi.

« Donc, commençai-je lorsqu'elle se tourna à nouveau vers moi. Tu ne m'as pas invité ici juste pour me montrer le nouveau sol. Pas qu'il ne vaille pas la peine d'être admiré », plaisantai-je en essayant de garder un ton léger.

Cette fois, elle ne se déroba devant mes yeux – bien que c'était une chose que j'attendais presque. « Qu'est-ce qui te fait dire ça ? demanda-t-elle mais son ton le reconnaissait, elle n'essaya même pas de nier.

– Un pressentiment », répondis-je en lui faisant un sourire ironique. Je me tenais inconsciemment plus droite et le menton levé – en train de faire toutes ces choses stupides qu'on fait lorsqu'on souhaitait donner une forte impression. Je retenais également mon souffle en me préparant à entendre la mauvaise nouvelle. Je ne pouvais deviner ce qu'elle pouvait être. C'était l'un des inconvénients des intuitions – elles ne pouvaient vous en dire plus. Elles ne vous révélaient pas toute l'histoire.

Alice se mordit la lèvre. Je ne l'avais jamais vu faire ça. « Carlisle veut te parler de quelque chose, dit-elle. Il est à l'étage. Tu connais le chemin »

Je lui fis un signe de tête, ma bouche esquissant un sourire que je ne ressentais pas. Mes pieds bougèrent de leur propre chef tandis que je me retournais et sortais du salon. Le couloir menant à l'escalier m'était familier depuis ma dernière visite mais j'eus soudainement l'impression d'être tombée dans un labyrinthe. Mes pieds se souvenaient du chemin mais pas mon esprit, je n'étais qu'une passagère tandis que je continuais à avancer.

Hésitant au bas des escaliers, j'ai regardé autour de moi en réalisant à quel point tout était calme dans la maison. J'ai cherché à écouter le bruit familier de la circulation présent habituellement chez moi, mais tout était presque étrangement silencieux ici. Alors que je montais jusqu'au troisième étage, seul le bruit de mes respirations calmes et de mon pas doux résonnaient le long des murs. Le silence qui semblait presque contre nature me fit me rappeler à quel point la maison était vraiment isolée, loin des routes principales. Je savais que les Cullen aimaient ça, mais pour moi, il me fallait un certain temps pour m'y habituer. Bien que j'aimais parfois être seule, j'aimais aussi avoir de la compagnie. C'était étrange de se dire que l'agitation et la cohue habituelles des gens ne se trouvaient pas à quelques pas comme d'habitude. Quand Adrian et moi nous étions séparés après notre relation houleuse et quand il avait déménagé, je me souvenais de la solitude que j'avais parfois ressentie. Et tout ce que j'avais à faire était de parfois ouvrir ma porte d'entrée et d'entendre le bruit bruyant des rues. Et instantanément, je me sentais mieux.

Mais il n'y avait pas de rues bruyantes ici, pas d'explosion de voix pour éloigner l'agitation en moi.

Perdue dans mes pensées, je passai ma main le long de la rampe lisse et incurvée pour monter les dernières marches. Je m'arrêtai un instant pour admirer les riches tons rouges des murs. Il était difficile de dire ce qui était d'origine dans la maison et ce qui avait été ajouté plus tard – Alice avait fait un travail merveilleux.

Tout comme lors de ma dernière visite, les portes du couloir étaient ouvertes à l'exception de celle du bureau de Carlisle au bout du couloir qui était fermée. Alors que je m'approchai de la pièce à pas lents, j'ai remarqué qu'il y avait quelque chose de différent. Une croix en bois familière était accrochée au mur au-dessus de la porte, sa couleur sombre s'harmonisait avec le ton riche du mur derrière elle. Ce n'y était pas lors de ma dernière visite. Je me suis rappelé ma curiosité lorsque je l'avais vu pour la première fois dans la maison des Cullen à Forks toutes ces années plus tôt. Tu peux rire, avait dit Edward quand je l'avais repéré.

Je n'avais pas ri. Mais maintenant, je souris comme si la vieille croix était une amie perdue depuis longtemps. J'étais loin d'être une personne croyante mais pour une quelconque raison, c'était agréable de voir quelque chose de familier à cet instant. Et la croix me rappelait Forks, ce qui me fit me rappeler la maison.

La porte devant moi émit un gémissement discret en s'ouvrant ce qui me fit sortir de mes pensées. Carlisle apparut en me faisant un petit signe de tête en guise de salutation.

« Je me baigne juste dans la nostalgie », expliquai-je en inclinant la tête vers la croix.

Il sourit doucement. « Je vois, répondit-il en s'écartant pour me laisser passer. Entre »

Alors que je pénétrais dans son bureau, la sensation d'inquiétude qui m'avait envahi ces dernières minutes perdit de son intensité. Le cheminement de mes pensées était également une autre chose que j'avais perdue. Les centaines de livres qui remplissaient les étagères m'appelaient mais je résistai à leur invitation. Détournant résolument mon attention d'eux, je regardai Carlisle. A ma grande surprise, je le surpris en train de cacher un sourire.

« Quoi ? demandai-je un peu sur la défensive.

– Rien, répondit-il en haussant innocemment les sourcils. C'est seulement que la plupart des personnes qui entrent dans cette pièce ont tendance à s'y détourner rapidement en la jugeant apparemment sans intérêt. Tu es une exception bienvenue »

Je ris. « Tu passes clairement ton temps avec les mauvaises personnes » lui retournai-je en plaisantant et souriant. Ce qui me donna automatiquement envie de me donner des coups de pied – je ne voulais pas qu'il pense que je flirtais avec lui. Parce que ce n'était pas le cas. Pas vrai ?

« Peut-être », acquiesça-t-il avec un sourire et ferma la porte. Puis, il s'arrêta et inclina légèrement la tête comme pour mieux entendre.

Je reçus une explication de son comportement quand il se tourna vers moi une seconde ou deux après. « Alice m'informe qu'elle part pour une partie de chasse rapide avec Jasper » Un petit sourire courba de nouveau ses lèvres. « Je préfère ne pas répéter ce qu'elle a dit au sujet de notre passion mutuelle pour la lecture.

– Son opinion est assez prévisible », répondis-je. La sensation de malaise revint et de façon plus nette. Je commençai à me demander de quoi voulait me parler Carlisle au point qu'Alice et Jasper ressentent le besoin de nous laisser de l'intimité. Notre conversation enjouée commença à devenir creuse. Comme des mots sans signification pour éviter la conversation imminente et désagréable. Celle que nous devrions avoir.

Soudain, j'ai senti que je ne pouvais plus rester immobile et j'ai commencé à me promener dans les rayonnages tout en alignant les livres qui n'étaient pas totalement droits. C'était un acte simple et familier, quelque chose que je faisais tout le temps à la librairie. Ce qui me calmait généralement les nerfs mais pas cette fois.

Lorsque Carlisle posa des questions sur mon weekend, je me suis accrochée au sujet en étant reconnaissante de la distraction. Je lui ai dit que ma mère avait appelé hier ce qui avait été son appel de contrôle habituel pour s'assurer que j'étais toujours en vie et en bonne santé. Si elle n'avait pas de mes nouvelles assez souvent, elle s'inquiétait et pensait que je n'avais plus d'argent ou que j'étais morte de faim ou un truc dans le même genre.

« J'ai l'impression que ça devrait être à moi de l'appeler elle, pour m'assurer que tout va bien, lui dis-je à moitié sérieuse. Non pas que je pourrais la joindre facilement – je ne peux compter le nombre de fois où elle m'appelait d'un téléphone public parce qu'elle avait perdu le sien. Je devrais demander à Phil de le fixer au mur ou n'importe où ailleurs où elle pourrait le voir »

Carlisle rit de bon cœur. « Elle n'a pas l'air d'être de tout repos.

– En effet » Je me dirigeai vers un autre rayonnage en parcourant les titres sans vraiment me concentrer sur ce que je lisais. N'importe quel autre jour, n'importe quelle autre fois, j'aurais apprécié notre bavardage futile mais j'étais actuellement trop inquiète comme une boule de nerf sur le point d'éclater.

Je me glissai entre les rayonnages et m'approchai du bureau en bois situé dans un coin de la pièce. Carlisle était à moitié assis sur le bord, les bras croisés. J'essayai de faire sortir les mots pour demander ce qui se passait quand il me prit au dépourvu en rencontrant mon regard et en le tenant d'une étrange intensité.

« Elle te manque beaucoup ? demanda-t-il en souriant doucement. Ta mère ? »

J'ai appuyé mon épaule contre l'angle d'une étagère en vacillant. Je me sentais prise en embuscade par sa question aussi simple était-elle.

La réponse était également simple. « Oui, répondis-je. Elle me manque »

Carlisle hocha la tête tandis que l'expression sur son visage se transforma soudainement en regret. « Je suis désolé que la situation t'a empêché de la voir, ainsi que ton père. Je suis sûr que tu avais hâte de les voir pour les vacances.

– C'est bon, le rassurai-je. Cela fait des années que je n'ai pas passé Noël avec eux de toute façon. Renée et Phil aiment voyager durant cette période tandis que Charlie commence une nouvelle vie avec Sue. Je ne leur manque pas », assurai-je en riant un peu.

Carlisle secoua la tête. « Je n'y crois pas une seconde, s'opposa-t-il.

– Ne t'inquiète pas, insistai-je. C'est mieux comme ça. Si quelqu'un me recherche, je préfère être loin de mes parents. Juste au cas où.

– Je comprends ça » Évitant mes yeux, ses bras se resserrèrent sur sa poitrine comme s'il était profondément troublé. Il ne voulait probablement pas être celui qui ajoutait de la détresse mais néanmoins, je pris une profonde inspiration et commençai à parler. Nous ne pouvions pas marcher sur des œufs en esquivant le sujet pour toujours, n'est-ce pas ?

« En parlant de la situation, dis-je. Sur le chemin pour venir ici, Alice m'a dit ce que Jasper et Edward avaient découvert à Seattle »

Carlisle acquiesça. « Je suis au courant », murmura-t-il. J'attendis qu'il continue mais à ma grande surprise, il resta silencieux. Son air pensif me dérouta.

« J'ai été un peu surprise d'entendre ce que Victoria avait prévu de faire », dis-je en faisant une nouvelle tentative pour entamer la conversation et espérant que tout ce qui semblait lui peser sur le cœur me serait enfin révélé.

Ses épaules se soulevèrent et s'abaissèrent alors qu'il poussait un soupir profond et ténu. « Cela m'a également surpris, avoua-t-il. Bien que ça n'aurait pas dû »

Je l'étudiai attentivement tandis qu'il parlait en reconnaissant l'ombre inquiète dans ses yeux, c'était la même quand il avait ouvert la porte d'entrée lorsqu'Alice et moi étions arrivées. Je le regardai décroiser les bras puis les croiser à nouveau comme si rester immobile était un exploit dont il se sentait incapable pour l'instant. Il paraissait aussi agité qu'Alice dans la voiture durant notre chemin vers Ithaca. Inutile de dire que ça me déroutait. Un vampire agité, sans parler de deux, était une notion à laquelle je n'étais pas habituée. Et ne connaissant pas la raison de ce malaise… c'était encore plus troublant à dire du moins.

Peut-être que l'intention de Victoria de lever une armée de vampires et de m'attaquer avec les avait juste horrifiés. Cela m'avait aussi horrifié – je ne prétendais même pas que ça ne m'avait pas du tout affecté. Je n'étais pas si téméraire. Je possédais un certain sens de l'auto-préservation même s'il ne semblait pas toujours très bien fonctionner.

Mais quelque chose me disait que ce n'était pas une simple préoccupation sur une chose passée il y a plusieurs années et qui donc les incitaient à se comporter comme ils le faisaient. La suspicion revint pointer le bout de son nez, en me disant que je passais encore à côté de quelque chose d'important. Ou que j'ignorais plutôt quelque chose d'important. Cela avait un lien avec ce qu'Alice m'avait dit dans la voiture en venant ici. J'ai repassé notre conversation dans ma tête encore et encore mais en vain.

« La situation n'a pas empiré, avait-elle déclaré à l'extérieur avant l'arrivée de Carlisle. En fait elle a été très mauvaise tout ce temps »

Qu'avait-elle voulu dire ?

Me raclant la gorge, je m'approchai du bureau où Carlisle était toujours assis, les bras croisés. Me rappelant sa dernière phrase, je cherchai mes mots pour lui donner une réponse.

« Je ne pense pas que quiconque aurait pu s'attendre à ce que Victoria aille aussi loin, avançai-je. Je veux dire même Alice ne l'a pas vu venir »

Il acquiesça. « Il est inquiétant qu'elle ait trouvé le moyen de contourner les visions d'Alice. Et au moment où elle aurait pu voir ce que faisait Victoria, il aurait été trop tard.

– Peut-être. Mais je suppose que la chance était de notre côté. Victoria a échoué parce que les Volturi l'ont arrêté »

Carlisle acquiesça tandis que son visage devenait plus sombre.

« Qu'est-ce qui ne va pas ? demandai-je finalement en décidant que l'approche directe me donnerait certainement des réponses. Pourquoi tout le monde agit-il si bizarrement ? »

Il me jeta un coup d'œil en passant une main dans ses cheveux. Fixant son regard sur un point derrière moi, il se redressa pour se lever d'un mouvement fluide. Ses pas furent mesurés et calmes tandis qu'il s'approchait de moi tout en se frottant le menton d'une manière très humaine. Restant silencieux, il regardait par-dessus mon épaule au loin. Je compris de travers son attitude en pensant qu'il évitait mon regard parce qu'il ne voulait pas répondre à ma question.

« Écoute, dis-je tandis qu'une partie de ma tension se glissait dans ma voix. Il se passe de toute évidence quelque chose. Ce n'est pas vraiment difficile à remarquer. Alice se comportait d'une étrange manière sur le chemin – je ne l'ai jamais vu comme ça. Et ne me dis pas que c'est à cause de ce que vous avez appris sur Victoria. Je sais que ce n'est pas elle qui vous inquiète car selon tous les témoignages, elle est morte. J'apprécierais vraiment que tu me dises ce qui se passe au lieu de me garder dans le flou »

Il écouta mon éclat sans un mot. Quand j'eus fini, il rencontra mon regard durant l'un de ses plus courts instant avant baisser les yeux au sol. Il s'approcha et passa lentement devant moi ne me laissant pas d'autre choix que de me retourner pour pouvoir continuer à le voir. Il rencontra mon regard tout en inclinant la tête vers le mur opposé à son bureau.

« Ce n'était pas mon intention de te cacher quoi que ce soit, dit-il doucement. Je te promets de dire tout ce que tu veux savoir. Viens »

Je fronçai les sourcils à ses mots mais le suivis sans protester alors qu'il me conduisait devant les rayonnages imposants jusqu'au seul mur qui n'était pas recouvert de livres.

Des peintures étaient suspendues aux murs lambrissés d'acajou. Mes yeux balayèrent les beaux paysages capturés sur les toiles. Elles m'étaient déjà familières depuis ma dernière visite. Mais il y en avait une que je reconnaissais également mais à laquelle je n'avais prêté aucune attention la dernière fois que j'étais ici. J'étais peut-être trop occupée pour la remarquer. Quelle qu'en soit la raison, il était plutôt illogique de l'ignorer car le tableau était le plus grand de la pièce et en quelque sorte le plus frappant de tous.

Carlisle s'arrêta devant lui. Je me stoppai à côté de lui tandis que mes yeux étudiaient les couleurs tourbillonnantes du tableau. Les quatre silhouettes immobiles en hauteur fournissaient un joli parallèle au chaos qui se déroulait en dessous d'eux. Pendant un fugitif instant, j'étais de nouveau à Forks, debout à côté d'Edward et regardant le chaos des couleurs et des formes pour la toute première fois.

« Solimena s'est grandement inspiré des amis de Carlisle. Il les a souvent peints comme des dieux » Ses mots qui avaient été prononcés à haute voix étaient réduits aujourd'hui par les longues années en chuchotements, la douceur de sa voix n'étant qu'un vestige flou de mes souvenirs. « Aro. Marcus. Caius. Mécènes nocturnes des arts »

Il était facile de comprendre pourquoi l'artiste s'était senti obligé d'immortaliser ce groupe d'hommes extraordinairement beau et mystérieux sur une toile. J'ai étudié les trois inconnus qui se tenaient sur le haut du balcon tout en regardant la masse chaotique montante des gens avec un calme surnaturel. Mon regard glissa vers le quatrième homme de la peinture, le seul que je connaissais et connaissais vraiment, le seul qui n'avait pas dans le regard cette indifférence inquiétante.

Le même homme se tenait à côté de moi, l'expression de son visage reflétant l'expression de celle du tableau. Des yeux bienveillants et honnêtes. Calmes et sereins mais pas froids.

Il se tourna alors vers moi comme pour me demander si je me souvenais du tableau, si je me souvenais du jour où j'avais mis le pied dans leur maison à Forks. C'était comme de me demander si je me souvenais de mon propre nom. Car bien sûr que je m'en rappelais. Certaines choses étaient impossibles à oublier.

« Pourquoi voulais-tu me montrer ça ? » demandai-je doucement.

Carlisle fixait le tableau avec une expression pensive. « Jusqu'où est allée Alice en venant ici ? »

J'ai commencé à énumérer les choses dont je me souvenais dans un coin de ma tête. « Elle m'a dit que le nomade que Jasper et Edward avaient rencontré à Seattle connaissait Victoria. Edward a lu dans ses pensées et a découvert que les Volturi avaient détruit l'armée de nouveau-nés dont il faisait partie » Je m'arrêtai pour repasser la conversation dans ma tête. « Alice croit que quelqu'un d'autre que Victoria a créé ces vampires ce qui expliquerait pourquoi elle n'a pas pu voir ses intentions à l'avance » Je me suis tue en me demandant s'il voulait que je me souvienne de quelque chose en particulier.

Carlisle croisa les bras en commençant à expliquer. « Si le nomade avait été plus coopératif, Edward aurait pu avoir une image plus claire de ce qui s'est exactement passé. Cependant, il est certain qu'il a vu certains membres des Volturi dans la mémoire du nomade »

Je fronçai les sourcils en ne comprenant toujours pas où il voulait en venir.

Se frottant le menton, Carlisle jeta un autre regard vers ses anciennes connaissances. « Bien que nous soyons plus que soulagés de savoir que Victoria n'est plus une préoccupation, l'ingérence des Volturi a peut-être causé un autre problème pour nous.

– Quel genre de problème ? »

Il réfléchit un instant comme cherchant ses mots. « Les Volturi opèrent d'une certaine manière, commença-t-il à expliquer. Lorsqu'un crime a été commis, par exemple en créant un enfant immortel, en attirant l'attention en chassant sans précaution ou en créant un nouveau-né sans veiller à sa création, les Volturi le découvrent au bout d'un certain temps. Selon la gravité du crime, ils envoient généralement un petit groupe de vampires de leur garde pour régler le problème. Les trois chefs des Volturi, fit-il en faisant une pause et en inclinant la tête vers les trois créatures d'une beauté inhumaine dans le tableau, ressentent rarement le besoin de quitter l'Italie pour exécuter les sanctions ou même assister en tant qu'observateurs. Parfois ils le font, mais ils comptent généralement sur leurs membres clés, chacun ayant un talent unique, pour prendre soin des contrevenants.

– Comme une brigade volante », murmurai-je plus pour moi que pour lui. J'étais curieuse de savoir ce qu'il entendait par enfant immortel mais je repoussai ces questions souhaitant écouter le reste de ce qu'il avait à dire.

« Ce n'est pas souvent que les Volturi doivent prendre la décision d'exécuter toute une armée de vampires, poursuivit-il. Cela s'est déjà produit mais pas depuis longtemps. Maintenant, je crains que la situation inhabituelle ne les ait rendus curieux. C'est pourquoi il ait été possible que les dirigeants fussent présents lors de l'exécution dans le but d'avoir une meilleure idée de la situation.

– Et c'est mauvais ? » devinai-je.

Carlisle fronça les sourcils. « Peut-être, répondit-il. Notre problème c'est que nous ne pouvons pas confirmer si les chefs étaient présents ou non. Edward n'a eu qu'un bref aperçu des souvenirs du nomade. Ce qui n'a pas facilité les choses c'est que le nomade ait si rapidement supprimé tous les souvenirs de l'exécution – il a dû pour la plupart, le faire par peur. Et puis il s'est enfui » Il fit une pause en se tournant pour me regarder. « Edward n'a jamais rencontré aucun des Volturi en personne mais il a pu faire la description de quatre vampires à Jasper et plus tard à moi par téléphone. Nous les avons identifiés comme étant membre de la garde Volturi. Les dirigeants n'étaient pas parmi ces quatre-là mais cela ne signifie pas qu'ils n'étaient pas présents.

– Je ne comprends toujours pas ce qui ne va pas, admis-je en me demandant si j'étais trop étroite d'esprit pour comprendre quel était le problème. En quoi est-ce important que les dirigeants Volturi aient assisté ou non à l'exécution ? »

Cette sensation d'inquiétant pressentiment qui m'avait suivi depuis que je m'étais assise dans la voiture à côté d'Alice cet après-midi revint à nouveau et avec encore plus de force que jamais lorsque Carlisle me regarda. Puis il inclina la tête vers le tableau et j'y tournai de nouveau mon attention.

« Les Volturi possèdent des moyens exceptionnels pour interroger les contrevenants à leurs lois. Un de leur membre peut infliger l'illusion d'une douleur à sa cible, un autre peut dérober tous vos sens – votre vue, votre ouïe, votre toucher. Comme tu peux l'imaginer, ce ne sont parfois pas des méthodes d'interrogatoires très efficaces. Seule la douleur peut rendre n'importe qui docile »

J'ai hoché la tête en essayant d'ignorer les frissons qui remontaient le long de ma peau. J'ignorai que les capacités surnaturelles des vampires pouvaient atteindre des traits aussi sadiques. Soudain, je me suis sentie très jeune, très naïve mais il s'avérait que j'en savais fort peu.

Les yeux de Carlisle étudiaient l'un des vampires du tableau. Les yeux rouge vif de celui-ci étaient fixes. De longues mèches de cheveux noirs encadraient le visage du vampire, atterrissant sur ses épaules comme un voile. Lequel était-ce ? Marcus, Aro, Caius ?

« Tu te souviens lorsque je t'ai parlé d'Aro ? » demanda Carlisle en répondant ainsi à ma question silencieuse.

J'ai essayé de me souvenir de notre conversation d'il y a quelques mois, revenant à la nuit où Carlisle m'avait parlé des Volturi. « Un peu, répondis-je. C'est lui qui sait lire dans les pensées non ? »

Il acquiesça. « L'illusion de douleur par exemple n'ait rien en comparaison de son don. Il n'a pas besoin de torturer le sujet pour y extraire les informations. Sa capacité à lire dans les esprits est plus poussée que celle d'Edward mais aussi plus limitée. Edward peut lire les pensées au moment où elles traversent l'esprit de quelqu'un et il peut le faire d'une certaine distance. Aro a besoin de toucher la personne pour lire ses pensées. Mais son don est beaucoup plus approfondi ; seulement avec le toucher de sa main, il apprend chaque pensée, chaque sentiment, chaque souvenir que la personne possède et a eu dans toute sa vie »

J'ai hoché la tête. « Je me souviens »

Carlisle me regarda, délaissant le tableau. Il inspira profondément en se tournant vers moi tout en passant une main dans ses cheveux. Il y avait comme une nervosité dans le geste, dans la manière dont il se tenait. Au sujet de la façon dont il tendit la main pour toucher mon épaule. Il l'avait fait comme pour m'apaiser, comme pour me soutenir. Et alors que je me demandais pourquoi j'aurai besoin d'apaisement et de soutien, j'ai recommencé à me sentir mal à l'aise. Parce qu'il savait encore évidemment quelque chose que je ne savais pas. Parce que mon esprit n'avait pas encore pris assez de recul.

C'est pourquoi il avait voulu m'offrir son réconfort. Parce que j'étais sur le point de comprendre.

« Bella, commença-t-il de sa voix calme et mesurée. Si Aro était présent lors de l'exécution, il est plus que probable qu'avant de détruire Victoria, il ait lu dans ses pensées afin de découvrir la raison de la création de son armée. Dans ce cas, il a obtenu chaque pensée, chaque sentiment, chaque expérience…

– Chaque souvenir qu'elle avait », finis-je pour lui. Ma voix était étrangement calme malgré la consternation soudaine que je ressentais. Si je ne m'étais pas sentie si mal, si effrayée, j'aurais peut-être été gênée de ne pas avoir compris toute seule la situation. Victoria avait levé l'armée dans un seul but : me tuer. Et maintenant, les Volturi étaient au courant. A mon sujet.

Ils le savaient depuis le début.

« La situation n'a pas empiré » Les mots d'Alice étaient maintenant plus puissants et plus clairs qu'avant. « En fait elle a été très mauvaise tout ce temps »

J'ai essayé de détacher mes yeux des pans muraux où ils se baladaient afin de prétendre que j'attendais que les nouvelles fassent leur chemin dans ma tête. Alors qu'en vérité, elles étaient déjà entrées mais j'eus du mal à rencontrer les yeux de Carlisle. Le contact de sa main sur mon épaule était léger tandis que la fraîcheur de ses doigts s'infiltrait à travers ma chemise.

« Ils savent pour moi. Les Volturi » La voix était à moi, les mots étaient les miens mais je me sentais étrangement déconnectée alors que je parlais. Il y a quelques semaines, Carlisle m'avait parlé de la possibilité que les Volturi soient derrière tout ça, mais à l'époque c'était juste ça, une possibilité parmi d'autres. Pour qu'elle soit maintenant confirmée… je secouai la tête pour effacer cette pensée.

Enfin, j'ai levé mon regard pour rencontrer le sien. Ma voix ne reflétait toujours pas mes sentiments, elle était trop calme. Trop détachée. « Ce qui explique la vision d'Alice. Ce sont eux – ils me connaissent depuis toutes ces années »

Le visage de Carlisle reflétait chaque sentiment qui bouillonnait en moi. Chaque sentiment que je ne parvenais pas à exprimer. « C'est une possibilité à laquelle nous devons être prêt à faire face »

J'ai lâché un rire rauque et incrédule. « Comment ? S'ils savent que je suis au courant pour vous et de la nature de votre existence… tu m'as dit une fois que selon vos lois, si un humain prenait conscience de ce que vous étiez, cet humain devait être tué.

– Évidemment ce n'est pas une option, dit calmement Carlisle en retirant sa main de mon épaule. Pour te rassurer, je dois te dire que si les Volturi n'ont pas ressenti le besoin d'agir maintenant, il est très probable que cela prenne des années avant qu'ils ne décident de faire quoi que ce soit. Ils ne perçoivent pas le temps de la même manière que toi. Pour quelqu'un qui est en vie depuis des milliers d'années, quelques décennies ne signifient rien. Pour un humain cela peut paraître très long mais ce n'est qu'un clignement d'œil pour un vampire »

Je soupirai et levai mes mains pour me frotter les yeux. « Mais Alice a dit que Victoria et son armée avaient été détruites il a plusieurs années, probablement peu de temps après que vous avez quitté Forks. Cela signifie que les Volturi ont déjà eu plusieurs années pour réfléchir. Et s'ils décidaient soudain de fixer une date ? Tant que je suis vivante et consciente de l'existence des vampires, je suis une menace. Ils n'oublieront pas. Et tu as dit toi-même qu'ils ne pardonnent pas.

– Alice surveille la situation au moment même où nous parlons, assura-t-il doucement. Si et quand ils décideront de passer à l'action, nous en serons informés dans l'instant.

– Et maintenant quoi ? demandai-je en commençant à me sentir chagrinée. Vous me protégerez au détriment de votre propre vie ? Encore ? »

Carlisle maintint mon regard pendant longtemps. « Tu sais que nous le ferions avec plaisir » Le ton de sa voix était exactement le contraire de la mienne. Doux, rassurant. Rien et tout ce que j'avais besoin d'entendre.

« Et je devrais juste rester là et vous laisser faire ça pour moi ? demandai-je avec acidité. Tout en sachant comment cela va se terminer ? Tout ça pour rien ? Si même la moitié de ce que tu m'as raconté sur les Volturi est vrai, vous n'auriez alors aucune chance contre eux. Vous ne ferez que retarder l'inévitable. Vous ne ferez que mourir pour rien » Je m'arrêtai pour reprendre une respiration tremblante en essayant de me calmer. « Ce n'est pas normal que vous deviez vous sacrifier de cette façon. Ma vie n'a pas plus de valeur que ça. Que la vôtre »

La lueur dans ses yeux s'assombrit comme si j'avais dit quelque chose d'insultant. « Ta vie vaut autant que celle de n'importe qui », déclara-t-il. Il n'y avait plus de douceur dans sa voix, seulement une intensité urgente.

« Mais il n'est pas juste que tu jettes la tienne pour préserver la mienne ! » Je réalisai vaguement que j'étais presque sur le point de crier mais je m'en fichais. « C'est déraisonnable. Si tu penses que je vais vous laisser faire, alors c'est que vous êtes plus bêtes que je ne le pensais » Soutenant son regard, je cherchai à trouver un ton plus apaisé. Il me fallut une certaine dose de concentration. « Avec le risque de passer pour quelqu'un de mélodramatique… je préfère mourir que te de voir te sacrifier pour moi »

Carlisle resta parfaitement immobile pendant un moment. Puis il baissa les yeux sur le sol, croisant les bras et se détournant de moi. Il fit quelques pas mesurés vers le milieu de la pièce avant de s'arrêter à nouveau. On aurait dit qu'il discutait avec lui-même tout en maintenant une posture tendue et réservée.

Décroisant les bras, il se tourna de nouveau vers moi. Ses yeux étaient déterminés et ils étaient désolés et pleins de regrets ainsi que des millions d'autres choses que je ne parvenais même pas à déchiffrer.

« Cela ne doit pas forcément se passer ainsi », dit-il doucement. Son discours était lent et posé comme s'il voulait que je saisisse bien tous les mots. « Tu le sais et je le sais. Il y a une option. Tu es libre de l'envisager si tu le souhaites »

Ma colère se dissipa. Je ne percevais soudain plus rien d'autre que le pouls battant à mes oreilles alors que le sang rugissait dans mon corps. Il semblait pressé. Pour aller jusqu'où ? Je ne pouvais le dire.

Il me fallut encore une fraction de seconde avant de pleinement comprendre ce qu'il essayait de me dire. Et puis, j'eus l'impression que mon cœur chutait dans ma poitrine jusqu'au bas de mon estomac. Mon pouls battait à mes oreilles mais je ne pouvais dire s'il était lent ou rapide, calme ou agité. Des images me traversaient l'esprit ; souvenirs, moments, flashs rapides de ma vie. Charlie, Renée, Phil, Adrian. J'ai pensé à toutes ces choses qui avaient façonné la personne que j'étais. Tous ces moments qui étaient passés depuis longtemps. Et puis, j'ai songé aux choses à venir, des choses que je n'avais pas encore pu vivre. Tout le monde avait des rêves, des espoirs et des objectifs, et je n'étais pas différente. Comme tout le monde, j'avais envie de ces choses. J'avais envie de ces possibilités, je voulais les revendiquer comme étant miennes.

Et comme tout le monde, comme des millions avant moi et des millions après, j'ai réalisé que j'avais commis la plus grande erreur de toutes. Je n'avais pas apprécié toutes ces choses jusqu'à ce que je sois à un cheveux de toutes les perdre. Le rêves, les espoirs, les buts. Tout.

Une autre image s'est formée dans mon esprit, une image de moi entourée d'une obscurité constante. Veines exsangues, yeux cramoisis, peau froide comme la neige. Cœur sans vie, à jamais figé et inconscient du temps qui passe. Les secondes, les minutes, les heures, les siècles défilaient, avançaient comme ils étaient censés le faire. Et pendant ce temps, je restais immobile, éternellement prise au piège de ma propre petite bulle d'éternité.

Il n'y avait aucun rêve à cet endroit, pas d'espoir, ni d'objectif. Pas de Charlie, pas de Renée, pas de Phil. Juste mon souhait le plus ardent d'il y a huit ans.

J'ai arraché mon regard du sol, je n'avais même pas réalisé que j'avais commencé à le regarder avec des yeux aveugles. Je pouvais voir un peu mieux lorsque je me tournais vers Carlisle en aspirant suffisamment d'air dans mes poumons afin de sortir quelques mots simples.

« Je veux rentrer à la maison » Je ne pouvais rien dire d'autre, je n'avais plus de mots. Même cette courte phrase semblait venir de très loin.

Carlisle resta silencieux. Dans ma vision périphérique je l'ai vu hocher la tête et quelque part en fond de moi, je lui fus reconnaissante parce qu'il ne chercha pas à m'en faire dire plus. Parce qu'il me laissa de l'espace et la chance de juste respirer. Je me rappelais sa présence que lorsque le doux bruit de ses pas résonna le long des murs alors qu'il m'accompagnait en bas. Et lorsque j'allais sortir dans la froide soirée de janvier sans mon manteau, il le récupéra sans un mot dans le hall où je l'avais laissé plus tôt et le déposa sur mes épaules.

Ce fut l'heure la plus longue de ma vie. J'ai essayé de la savourer, essayé d'apprécier chaque minute qui s'écoulait et se transformait en passé. Et je m'inquiétai parce que j'avais l'impression de perdre ces précieuses minutes, de les jeter comme des déchets d'hier. Car autant j'essayais, je n'arrivais pas à apprécier le temps qui passait.

Il n'avait pas de limite. C'est ce qu'était le temps. Il ne pouvait être mesuré et il ne pouvait être assujettis ou mis de côté pour être récupérer chaque fois qu'on le désirait. On ne pouvait pas lui donner de forme physique ou le définir, mais j'avais l'impression pour ma part que ce temps incommensurable, cette dose particulière qui m'avait été donnée, s'épuisait trop tôt. Comme si quelqu'un l'avait réglé sur une minuterie en me disant que c'est tout ce que j'obtiendrais. On se retrouvera de l'autre côté. Ou pas. C'est la décision. Choisir entre une vie sans fin et la mort.

Quels choix.

J'ai jeté un coup d'œil à l'homme à côté de moi. Les yeux de Carlisle étaient concentrés sur la route qui défilait, mais je savais qu'il était conscient de mon regard. Il ne tourna pas la tête pour rencontrer mes yeux cependant. Peut-être pensait-il que je l'interpréterais que comme une question ; as-tu décidé ou non ? Sais-tu déjà si tu veux mourir ou non ?

Je secouai la tête intérieurement sachant que c'était ma tourmente intérieure qui parlait. J'ai essayé de sonder mes sentiments en me disant que je l'avais vu arriver tout du long. Que ce sujet aurait été soulevé tôt ou tard. Depuis le moment où j'avais vu Carlisle dans le parc en fin d'après-midi il y a quelques mois, au fond de moi, je savais qu'à un moment donné, je devrais de nouveau faire face à cette question.

Pourquoi étais-je si contrariée alors ?

Parce que tu pensais que la situation serait différente. Parce que tu ne t'attendais pas à être condamnée à mort si soudainement.

Je regardai les rues familières de l'extérieur par la vitre de la voiture, regardant le flot de personnes qui passaient. Très peu d'entre elles souriaient et peut-être avaient-elles leurs propres problèmes. Peut-être que certaines d'entre elles devaient également prendre une décision difficile.

Vivre ou mourir. La décision aurait dû être facile non ?

Mais ce n'était pas le cas.

Fermant les yeux, je pris une profonde inspiration en me battant pour calmer mon agitation intérieure. Mais ce fut impossible. Des visages envahissaient mon esprit, des visages de ceux que j'allais perdre, peu importe ce que je décidais. Et ce n'est pas seulement moi qui les perdrais, je serais également perdu pour eux.

La part masochiste en moi commença à l'imaginer ; Renée se tenant à côté de Phil qui tenait le téléphone à son oreille alors qu'elle recevait la nouvelle de l'étrange disparition de sa fille unique, Charlie travaillant toute la nuit pour essayer de découvrir ce qui m'était arrivée et se rendant fou en craignant que j'ai été violemment assassinée par un psychopathe, Adrian s'arrêtant dans ma librairie vide et abandonnée dans quelques années, passant par Buffalo en route pour l'Inde ou autre.

Passeraient-ils le reste de leur vie à vivre dans le chagrin et l'incertitude ? Sans jamais savoir ce qui m'est arrivée ?

Je ne savais pas si je pouvais leur faire ça. Je ne pouvais pas m'imaginer sciemment leur causer toute cette douleur.

Mais je le devrais. D'une manière ou d'une autre.

Je pensai distraitement que si les Volturi arrivaient plus tôt que prévu, il y aurait peut-être un corps à laisser. Quelque chose qui leur donnerait une conclusion.

Des larmes brûlaient contre mes paupières fermées. Je gardai les yeux fermés, refusant de les laisser couler. Parce qu'elles étaient égoïstes, elles n'étaient pas pour eux. Elles n'étaient pas pour Charlie ou pour Renée, ou Sue ou Phil ou Adrian ou pour l'agonie qu'ils auraient à traverser. Ces larmes étaient pour moi, pour ma peine. Pour ma fragile mortalité. Pour chaque année que je voulais vivre et pour chaque année que j'allais perdre à présent. A chaque instant que je ne pourrais pas partager avec mes parents, pour chaque nouveau souvenir que je ne pourrais plus créer avec eux. Je regrettai soudain de ne pas leur avoir rendu visite plus souvent. Pour ne pas avoir passé plus de temps avec eux quand j'en avais eu l'occasion.

A ce moment-là, ils me manquèrent plus que jamais.

Alors que je sentis les mouvements de la voiture ralentir puis s'arrêter complètement, le chaos tourbillonnant grandissait en moi. Le moteur se coupa puis ce fut très silencieux. J'avais vaguement conscience que je devais dire quelque chose, le silence semblait l'exiger. Mais mes doigts cherchaient déjà la poignée de la portière et j'étais sortie avant même d'avoir eu la chance de le comprendre.

Je traversai la cour blanche jusqu'à la porte d'entrée en me rappelant à quel point j'avais été en paix quelques heures à peine quand j'étais sortie pour aller vers la voiture où Alice m'attendait. Il avait neigé depuis lors, une nouvelle couche de blanc avait recouvert le sol en cachant mes empreintes précédentes. Presque comme si je n'avais jamais marché ici. Ce qui semblait en quelque sorte très approprié. Une personne était partie et quelques heures plus tard, une personne très différente était revenue.

Voilà comment je me sentais ; différente. Déstabilisée. Bien sûr.

L'air froid rendit les larmes plus chaudes. Je ne leur prêtai aucune attention tout comme j'ignorai le regard lourd et douloureux dans mon dos.

Pour être honnête, ignorer les larmes était plus facile.

Le sommeil déserta ma nuit. Les heures passèrent tandis que la tempête en moi continuait de faire rage en finissant par se fatiguer. Se noyant dans ses propres vagues.

Quelques heures plus tard lorsque la lune fit le tour du ciel et éclaira d'un coup la fenêtre de ma chambre, je me suis levée. Avec des yeux endoloris, je me suis frayée un chemin à travers la maison sombre et endormie en m'arrêtant à la fenêtre du salon.

La cour avant baignait dans la lumière argentée de la lune. Mes yeux balayèrent le paysage blanc en finissant par atterrir sur la ligne de mes propres empreintes traversant la cour. A côté d'elles, une autre série d'empreintes poursuivait la mienne. Elles s'étaient arrêtées au milieu de la cour, ont fait demi-tour et sont revenues à l'endroit où se trouvait quelques heures plus tôt à peine une certaine voiture.

Maintenant tout était parti. La voiture noire et élégante avait disparu tout comme le propriétaire des empreintes.


Notes de l'auteur : Oh-oh. Drame en perspective.

Les phrases suivantes sont des citations du livre Twilight de Stephenie Meyer :

« Tu peux rire »

« Solimena s'est grandement inspiré des amis de Carlisle. Il les a souvent peints comme des dieux. Aro. Marcus. Caius. Mécènes nocturnes des arts »

« Elle ne semblait même pas remarquer la douleur, pauvre petite créature. Elle était coincée dans le trou noir de cette cellule depuis si longtemps. Cent ans plus tôt, elle aurait été brûlée sur le bûcher pour ses visions. Dans les années vingt, c'était l'asile et les traitements de choc… »

La conversation entre Bella et Carlisle sur la mère de Bella et sa tendance à perdre son téléphone portable est une référence au film Twilight. Dans une des scènes, Renée appelle Bella à partir d'un téléphone public après avoir perdu le cordon d'alimentation de son portable. C'était un bon moment entre elles et décrit également très bien à quel point Renée est parfois étourdie.

Pour l'instant l'histoire est restée très paisible, c'est donc agréable de voir un changement plus dramatique se produire. Je suis sûr que beaucoup d'entre vous seront d'accord. C'est évidemment un tournant très important pour Bella. Je me demande ce qui va se passer dans sa tête après ça ?