Disclaimer : tout appartient à Stephenie Meyer. Cette fiction a été écrite par AylenBc et si possible lisez cette histoire en VO.
Merci à rougepivoine pour sa review ! Bonne lecture à tous et bon courage pour le confinement.
« Si elle l'aimait comme elle l'avait dit, elle le voulait en entier.
Peut-être que c'était ce que l'amour signifiait après tout : sacrifice et altruisme.
Cela ne voulait pas dire des cœurs, des fleurs et une fin heureuse,
mais de savoir que le bien-être d'un autre est plus important que le sien »
- Melissa De la Cruz, Lost In Time -
La Promesse des Immortels (version française – T6)
Frontière entre lumières et ténèbres
Un autre samedi arriva plus vite que je ne l'aurais souhaité. J'en étais venue à détester ce jour-là parce que je fermais habituellement le magasin plus tôt le samedi. Avec tout un après-midi à ne rien faire, mes pensées commencèrent à courir ce qui me donna l'impression de tourner en rond. Je cédai donc à la tentation de rester au magasin au lieu de rentrer chez moi, et terminer ainsi le nettoyage de la réserve me paraissait être une excellente excuse pour reporter la direction vers mon logement vide.
C'était assez amusant quand on y pensait. Parce que pourquoi cela importait-il où j'étais ? C'était autant un endroit déserté ici que chez moi. Je savais qu'Alice passerait dans la soirée et donc que je ne serais pas entièrement seule. Mais même ainsi, j'avais récemment remarqué que ma maison commençait à devenir vide et creuse. Et même la compagnie d'Alice ne pouvait effacer ce sentiment que quelque chose était différent.
Finalement, je cédai et acceptai l'inévitable en décidant d'arrêter là ma journée. Alors que je fermais la porte de la librairie derrière moi, je me suis soudain souvenue avoir dit à Carlisle que la solitude n'était pas qu'un état physique. Qu'elle ne pouvait se définir par le nombre de personne autour de nous. Tel un fantôme du passé, cette conversation qui avait eu lieu plusieurs semaines auparavant sous la lumière bleutée de la lune me revint alors que je commençais à me frayer un chemin à travers le flot de gens qui se pressaient dans la rue.
« Ne te sens-tu jamais seule, Bella ? »
J'ai baissé les yeux sur le trottoir. La voix n'était qu'un souvenir, un écho de ce qui avait été. Mais malgré le fait que la personne ne pouvait pas m'entendre, je voulais répondre. Pour dire oui. Ce qui était étrange car je me sentais rarement comme ça. Comme si j'étais seule. Je veux dire vraiment seule. Ce qui me fit me demander ce qui avait changé chez moi ; ce qui m'avait fait ressentir ça.
Le parc était sombre et désert tandis que je me dirigeais vers chez moi. Il y avait une nouvelle couche de neige sur le sol, et l'air froid me donnait la chair de poule. J'accélérai le pas pour ne ralentir que lorsque je me retrouvais dans l'allée menant à chez moi. Cette marche rapide m'avait réchauffée, mais malgré tout ma peau me picotait comme si mes membres s'étaient endormis. J'essayai de me débarrasser de cette sensation tandis que je continuais dans l'allée et je laissai échapper un souffle en atteignant la porte de mon logement.
Durant toute la soirée, je me sentis étrangement tendue comme une corde sur le point de se rompre. Même le thé ne parvint pas à me calmer alors qu'il me rendait généralement somnolente. Après avoir avalé trois tasses pleines, je me sentais encore inhabituellement alerte.
En tapotant nerveusement mes doigts contre la table, j'ai commencé à envisager de faire une longue promenade malgré le fait que je venais de rentrer du magasin peu de temps auparavant. Je ressentais juste le besoin de canaliser mon énergie supplémentaire sur quelque chose. Ma peau me picotait à nouveau comme si une armée de fourmis invisibles rampaient sur moi.
Mais à la fin, je sus que ce n'étaient pas les fourmis invisibles qui me gênaient et mettaient mes nerf à vif, c'était ce que j'avais laissé en suspens. Ce que j'avais ignoré pendant des jours.
Lâchant un profond soupir, je me levai du canapé et attrapai mon manteau. Pas pour faire une promenade comme je l'avais envisagé un instant plus tôt, mais pour faire une chose que je n'avais pas du tout envisagé. Peut-être était-ce mieux ainsi – si j'y pensais trop, je pourrais me dégonfler.
Alors que je mettais mes chaussures et me préparais à sortir, mon téléphone sonna. C'était Alice – elle avait toujours une longueur d'avance sur moi.
« Ne prends pas de taxi, me disait-elle. Je viens te récupérer »
Je l'ai remercié doucement tout en me sentant soulagée de ne pas avoir à aller chercher un taxi à une heure aussi tardive. En me dirigeant vers la fenêtre, je me suis fait un coup de pouce mental en l'attendant. Cela ne servait à rien mais je ne savais pas quoi me dire et encore moins ce que je dirais lorsque j'arriverais là où je me rendais.
Le temps s'écoula plus vite que je ne le pensais. Alors que je remontais la fermeture éclair de mon manteau, les phares d'une voiture balayèrent ma cour quelques minutes seulement après l'appel téléphonique d'Alice. Elle devait se trouver à proximité car même elle ne pouvait conduire d'aussi vite d'Ithaca.
Je me dépêchai et me dirigeai rapidement vers la voiture, déterminée à ne pas avoir froid aux pieds. C'est alors que je remarquais qu'Alice n'était pas venue avec la Mercedes noire habituelle. Cette voiture était une Ferrari rouge sang. J'ai secoué la tête en ouvrant la porte et entrant.
Elle rayonnait semblant clairement apprécier ma réticence. « Sympa non ? demanda-t-elle en faisant demi-tour avec une facilité enviable. Je l'ai empruntée à Jasper.
– Tu l'as empruntée ou volée ? m'enquis-je sèchement.
– Haha très drôle »
Les gens se rendant dans les bars et restaurants s'arrêtèrent pour nous regarder tandis que nous roulions dans les rues. Je me laissai tomber sur mon siège en essayant de me faire toute petite et de devenir invisible. J'avais oublié qu'on était samedi et qu'il y avait beaucoup de monde.
« Qu'est-ce que tu as contre les jolies voitures Bella ? demanda Alice en semblant à la fois amusée et vexée.
– Rien, dis-je. Celle-ci est juste un peu… flashy »
Alice me fit un clin d'œil en arrivant sur l'autoroute. « Elle est aussi très rapide » Le moteur gronda de façon inquiétante alors qu'elle enfonçait le pied sur la pédale d'accélérateur. J'ai fermé les yeux, déterminée à ne pas regarder l'indicateur de vitesse.
« Merci de m'avoir récupérée, dis-je lorsque je me fus habituée à la vitesse et que j'avais finalement osé ouvrir les yeux. Je sais qu'il est un peu tard pour appeler.
– Il n'est pas si tard, dit-elle avec un sourire narquois. Pas pour nous.
– C'est pas faux » Je reniflai doucement et jetai un coup d'œil aux paysages sombres qui défilaient. J'ai commencé à me demander pourquoi Alice avait emprunté la voiture de Jasper au lieu de prendre la Mercedes de Carlisle. Cela voulait-il dire qu'il était toujours en Alaska ?
Je voulais lui en parler mais je décidais de ne pas le faire. Surtout parce que je ne savais pas quelle réponse me calmerait le plus. Je savais ce que je voulais, j'avais besoin de le voir, mais je ne savais toujours pas quoi lui dire. Pas même après tous ces jours.
Mais s'il était encore en Alaska… s'il n'avait pas voulu revenir maintenant… est-ce que cela voulait dire que j'avais brisé quelque chose entre nous cette nuit-là en m'éloignant ? En lui tournant le dos sans dire un mot ? Et si je l'avais si sévèrement offensé par mes actes qu'il souhaitait rester à l'écart ?
J'eus l'impression que je me noyais. Comme quelqu'un qui parvenait à peine à rester au-dessus de la surface, respirant de temps en temps de l'eau au lieu de l'air.
Je m'éclaircis la gorge. « Rien de nouveau ? » demandai-je à Alice. Cette question était devenue une habitude au cours des derniers mois. C'était une action routinière que je commençais à en avoir assez de répéter.
Elle secoua la tête comme je m'y attendais. Je n'étais pas la seule à répéter le même schéma, mais il paraissait que devoir me donner la même réponse à ma question maintes fois répétée lui pesait.
« Non, soupira-t-elle. Les Volturi sont toujours en Italie. Je les surveille, en particulier Aro mais il semble qu'ils n'aient pas une pensée à te consacrer » Elle fronça les sourcils.
« Eh bien c'est une bonne chose, soulignai-je confuse de son expression inquiète. Pas vrai ?
– Bien sûr » Elle hocha la tête en me regardant avant de fixer de nouveau la route. « C'est juste que… quelque chose ne va pas. Parce que j'ai eu cette vision de toi l'automne dernier, ce qui doit signifier qu'ils avaient décidé de faire quelque chose pour toi. Sinon je n'aurais rien vu.
– D'accord, dis-je pas vraiment certaine de savoir ce qu'elle voulait dire. Et alors… ?
– Alors pourquoi sont-ils si… inactifs maintenant ? Il ne semble pas du tout penser à toi.
– Tu l'as dit toi-même il y a quelques jours, lui dis-je. Tu m'as dit que cela pourrait prendre des années avant qu'ils ne décident d'agir. Et Carlisle a dit qu'ils n'appréhendaient pas le temps de la même façon que les humains » Je fermai la bouche – penser à Carlisle fut soudainement très douloureux. Une image me vint à l'esprit, une image de la cour enneigée baignant au clair de lune et des empreintes de pas dans la neige. Pour la première fois depuis des jours, j'osai m'interroger sur ce qui avait pu se passer dans sa tête au moment où il avait décidé de faire demi-tour dans la cour et de ne pas me suivre.
Au lieu de l'air, je respirai de nouveau de l'eau.
La voix d'Alice résonna quelque part de très loin. « C'est vrai », admit-elle. Pendant un moment je dus lutter pour me rappeler de quoi nous étions en train de parler. « Les Volturi pourraient avoir des problèmes plus urgents à régler pour le moment. Cela pourrait expliquer leur inactivité » Elle me fit un sourire rassurant. « Ne fais pas attention Bella. Je suis juste en train de tout sur-analyser.
– Ce qui ne te ressemble pas du tout »
Elle rit et sembla se détendre après ça. Mais je ne pouvais m'empêcher de me demander si ses soupçons n'étaient pas avérés. L'inactivité des Volturi aurait dû être un soulagement mais d'une certaine manière, elle paraissait presque inquiétante. C'était comme le calme avant la tempête.
Lorsque la maison des Cullen apparut, j'oubliai momentanément mes soucis. La vieille maison de style gothique me coupa le souffle comme toujours. Je souris à la vue de deux lampes à huile ornant la véranda enneigée. Cette vue ressemblait à une carte de vœux. Comme nous étions presque au milieu de la nuit, la maison aurait dû paraître sombre et en sommeil mais il y avait de lumière qui sortait de presque toutes les fenêtres.
Certaines maisons ne dormaient jamais.
Alice conduisit la voiture vers un garage séparé. Les portes commencèrent à s'ouvrir et alors que les phares remplissaient l'espace sombre du garage, ils révélèrent une autre voiture qui attendait à l'intérieur. Elle était noire, élégante et raffinée et donc très familière.
Ma cœur fit un bond instable. Je devais me rappeler que c'était ce que j'espérais. Voilà pourquoi j'étais venue ici ce soir.
Je me sentis étrangement déconnectée alors que je suivais Alice jusqu'à la maison. Jasper était là, appuyé nonchalamment contre le pilier de la véranda. J'avais envie de grincer des dents à son choix vestimentaire. Il portait une chemise à manches courtes alors même qu'il faisait glacial.
« Bonsoir Bella », dit-il d'une voix traînante avec son accent du Sud. Un côté de sa bouche s'étirait en un sourire. « L'heure du coucher est passée depuis longtemps »
J'ai roulé des yeux à sa plaisanterie. « Heureusement que vous ne pouvez pas me punir »
Souriant, il se retourna pour m'ouvrir la porte. J'ai été légèrement surprise par son attitude facile – il se comportait comme si je n'étais pas du tout partie. Comme si je ne m'étais pas enfermée chez moi pendant plusieurs jours d'affilés.
Quand nous entrâmes à l'intérieur, Alice commença à s'agiter autour de moi et me proposa de me faire du thé mais je refusais. J'ai regardé subrepticement autour de moi mais j'ai quand même essayé de ne pas avoir l'air de chercher quelque chose – ou quelqu'un. Mais Alice toujours aussi perspicace, attira mon attention et inclina la tête vers le salon.
« Viens, fit-elle signe et attrapa ma main. Tu ferais mieux de garder ton manteau »
Je fronçai les sourcils avec confusion mais la suivis sans protester. Elle me conduisit à travers le couloir rouge bordeaux, se retournant vers moi qu'une fois que nous fûmes entrées dans le salon.
« Tu n'as pas encore vu la meilleure partie de cet endroit, déclara-t-elle. Et le plus amusant c'est que ce n'est même pas l'intérieur de la maison » Elle traversa la pièce jusqu'à une porte qui n'était pas là la dernière fois que j'étais venue visiter. Je le savais parce que sinon je m'en serai souvenue. C'était une belle porte de cadre en bois et de panneaux de verre ornementaux.
« Tu as de nouveau été bien occupée », notai-je.
Alice haussa les épaules. « La maison n'avait pas de porte dérobée, expliqua-t-elle, alors j'en ai créé une. Ou plutôt Jasper l'a fait. Je souhaitais un accès facile au jardin » Elle saisit la poignée de la porte et tira. Je me demandai pourquoi elle avait voulu un accès facile vers l'extérieur alors que nous étions au pire de l'hiver – et pourquoi ne pas attendre l'été pour installer une porte ?
Je m'approchai pour jeter un coup d'œil dehors, ne m'attendant pas vraiment à voir quoi que ce soit car il était presque minuit. Mais quand j'atteignis la porte, je me suis arrêtée net ce qui fit sourire largement Alice à mes côtés.
Je m'étais attendue à trouver une vue sombre et triste d'un jardin abandonné dormant sous la neige. Mais il paraissait que les longs doigts glacés de l'hiver n'étaient pas parvenus à atteindre tout à fait cet endroit. Il y avait certes de la neige et il faisait froid aussi. Mais le jardin ne baignait pas dans l'obscurité comme je m'y attendais.
Il y avait un chemin qui serpentait autour de l'immense jardin et qui ressemblait à une petite rivière de lumière. Tous les quelques mètres, une petite lampe jaillissait du sol blanc pour projeter une douce lumière sur les vieux pavés qui avaient été déneigés.
Alice me poussa vers l'avant ce qui me fit sortir de ma transe. Tout en enfonçant profondément mes mains dans mes poches, je me tournai pour lui jeter un coup d'œil. Elle leva un sourcil encourageant tout en inclinant la tête vers l'extrémité du jardin. Je me tournai pour regarder mais je ne pouvais voir personne d'où je me tenais. Le chemin sinueux et éclairé disparaissait derrière un amas de buissons.
Je fis un pas en avant tout en jetant un coup d'œil incertain à Alice. Elle leva la main et agita les doigts d'une manière espiègle puis disparue par la porte tout en la refermant derrière elle.
A pas tranquilles, j'ai commencé à me frayer un chemin le long du sentier pavé. Je maintenais un rythme lent en me sentant toujours un peu incertaine mais également nerveuse. En essayant de me calmer les nerfs, je commençai à observer le beau et vieux jardin autour de moi. Il était grand et beaucoup plus imposant que ce à quoi je m'attendais tout en ayant l'air aussi bien entretenu que délaissé ; curieuse contradiction. Certains arbres avaient besoin d'être élagués tandis que certains buissons auraient eu besoin d'être coupés, mais je devais admettre que ce côté sauvage du jardin était charmant. Il était aisé de l'imaginer en été. Des feuilles vert foncé, des roses rouge foncé, des hortensias blanc à la place des lampes qui brillaient doucement…
J'étais tellement absorbée par mon environnement qu'il me fallut un certain temps pour remarquer que j'arrivais bientôt à la fin du sentier. Tandis que je détournai mon regard d'un ensemble de pommiers nus, je vis une silhouette debout à une vingtaine de mètres sous un énorme chêne. C'était ici que se terminait le jardin et commençait la forêt où jaillissait la dernière lumière dans la neige pour projeter une douce lumière dans l'obscurité.
La silhouette se tenait quelque part à la frontière entre lumières et ombres, presque comme si elle n'appartenait à aucun côté. Son visage était tourné vers le ciel où la luminosité de la lune descendante rivalisait avec les étoiles.
Pendant un moment, je suis restée là pour le regarder fixement. Le fixer et prendre conscience de sa présence.
Le regarder me donnait l'impression de prendre mon premier souffle après l'avoir retenu trop longtemps.
Je savais qu'il était conscient de ma présence mais il passa encore un moment ou deux à regarder le ciel nocturne. Quand il se tourna finalement vers moi, la lueur dans ses yeux montrait beaucoup d'émotions en même temps. Il y eut une étincelle furtive de joie et de soulagement, mais ses traits devinrent alors hésitants. Son expression reflétait mes propres sentiments. Parce que soudainement, je ne savais pas quoi dire. Que faire. Pendant des jours, j'avais pensé aux choses que je devais lui dire, d'essayer de transformer le bazar dans ma tête en paroles, en sentiments et en décisions, mais alors que maintenant il se trouvait juste en face de moi, ces paroles, sentiments et décisions semblèrent m'échapper.
Carlisle me regardait de loin, la lueur dans ses yeux était gentille mais prudente. Ce qui me rappela la manière dont quelqu'un pouvait observer un animal blessé – un mélange de compassion et de méfiance. Presque comme s'il se demandait s'il était correct ou non de s'approcher.
J'ai cherché mes mots. Pour lui dire que ça allait. Pour lui dire que je ne fuirais pas comme la dernière fois.
Alors ce fut moi qui allais vers lui. Mes pieds se déplacèrent d'eux-mêmes alors que je m'avançais calmement tout en enroulant les bras autour de moi. Je m'arrêtai à quelques pas de lui sans me dérober à ses yeux lorsqu'il rencontra mon regard.
« Hey » La salutation qui quitta mes lèvres fut ténue, disparaissant dans la nuit telle une ombre.
Carlisle me fit un signe de tête. « Bonsoir, Bella »
Je resserrai les bras autour de moi comme si j'avais froid, cherchant à nouveau mes mots. Des mots qui soulageraient la tension soudaine entre nous.
Le fait est que ces mots se refusaient toujours de sortir.
Je pris une profonde inspiration comme si j'étais sur le point de plonger dans l'eau. « Tu revenu d'Alaska », lâchai-je en décidant finalement que n'importe quel propos ferait l'affaire à présent.
Carlisle acquiesça. « Je suis revenu ce matin.
– D'accord » Je me mordis la lèvre tout en jetant rapidement un coup d'œil vers le sol. Notre échange était lourd, presque comme si nous étions de parfaits étrangers. Presque comme si nous nous connaissions pas du tout.
Mais nous n'étions pas des étrangers. Ou du moins… nous ne l'étions plus.
Le silence se prolongea. Ce fut un silence torturé. Je savais que c'était à moi d'y mettre fin – car c'était moi en premier lieu qui l'avait instauré.
Mais je ne savais même pas par où commencer. Comment commencer à réparer une chose si imposante, une chose que j'ignorais même exister. Jusqu'à maintenant. Maintenant que j'étais sur le point de perdre quelque chose.
Où l'avais-je déjà perdu ? L'avais-je rejeté sans le savoir quelques jours auparavant en gardant le silence et en m'éloignant ?
Cette pensée me percuta comme une bombe, faisant frémir mon cœur.
Ce fut Carlisle qui parla ensuite ; il me regardait toujours attentivement. « Comment vas-tu Bella ?
– Je vais… » La réponse mourut avant que je ne puisse la dire. J'étais sur le point de dire que j'allais bien – mais cela aurait été un mensonge et ce n'était pas le moment de mentir.
Par conséquent, je décidai d'être entièrement honnête.
« Je suis malheureuse », dis-je carrément.
Quelque chose brilla un instant dans les yeux de Carlisle avant qu'il ne pose ses yeux au sol. « C'est compréhensible »
Je fronçai les sourcils à sa réponse et je réalisai qu'il devait m'avoir mal comprise. Il pensait certainement que c'était la menace des Volturi et leur possible ingérence qui me pesaient à l'esprit. Enfin bien sûr que ça l'était mais ce n'était évidemment pas la seule chose qui me pesait.
« Écoute, commençai-je en laissant échapper une profonde inspiration et en décroisant les bras. Je ne suis pas aussi douée pour les excuses que je le voudrais… alors sois patient avec moi »
Les yeux de Carlisle se levèrent du sol et scrutèrent mon visage. « Des excuses ? demanda-t-il en fronçant désormais les sourcils. Pourquoi diable aurais-tu besoin de t'excuser ?
– A cause de mon récent comportement, déclarai-je en soutenant son regard. Je n'aurais pas dû partir si brusquement après que tu m'as parlé des Volturi puis proposé de me transformer. Et je n'aurais pas dû me cacher chez moi durant des jours tout en prétendant que rien ne s'était passé » Je m'arrêtai, mes épaules se soulevant en un haussement. « J'imagine que je réagis juste mal aux situations inattendues. Je ne savais pas quoi penser et quoi ressentir à propos de tout ça. Et, eh bien… j'aurais aimé avoir agi différemment. C'est tout »
Carlisle fit un pas de plus. Durant un instant, on aurait dit qu'il voulait tendre la main pour toucher mon bras mais qu'au dernier moment il s'est retenu. « Bella, bien sûr que je comprends que tu ais eu besoin de temps pour traiter tout ce que je t'avais dit. De plus c'est moi qui devrais m'excuser. Mon approche sur la question de te transformer… » Il fit une pause, cherchant ses mots. « Le lancer de cette façon, fut très indélicat de ma part. Tu avais déjà assez à l'esprit avec tout ce que je t'ai dit au sujet des Volturi. Ma proposition de te transformer… aborder cette question particulière n'était pas appropriée et a sûrement mis beaucoup de pression inutile sur toi » Il croisa les bras en baissant les yeux au sol. L'expression sur son visage était presque mortifiée.
Je fronçai les sourcils. « Tu reprends ton offre ? » demandai-je en plaisantant à moitié. Je fis une note mentale que si je pouvais plaisanter de ce sujet, cela signifiait que je commençais à l'accepter.
Carlisle leva de nouveau les yeux du sol. « Bien sûr que non. Je pensais tout ce que je t'ai dit la dernière fois que je t'ai vu »
J'ai hoché tranquillement la tête tandis qu'une légère sensation de soulagement m'envahissait. Je remarquai à peine ce sentiment mais je l'ai néanmoins reconnu. Peut-être avais-je eu besoin de l'entendre, de savoir que ses paroles avaient été sincères et honnêtes.
Carlisle me regardait en essayant peut-être de comprendre ce qui me passait par la tête. « Je te l'ai dit parce que je veux que tu saches qu'il existe une option. Mais la dernière chose que je souhaite c'est que cela devienne un fardeau pour toi. Nous te gardons à l'abri des Volturi de toutes les manières possibles. Ce qui ne signifie pas forcément que tu doives être transformée. Nous trouverons un autre moyen »
Réfléchissant à ses propos, je fis un pas de plus et enroulai mes bras autour de moi. Je remarquai qu'il y avait un beau bassin à oiseaux en pierre sous le chêne ; il avait l'air très ancien. L'eau stagnant en fond était gelée et je tendis la main pour la toucher tout en sentant la glace fondre sous le bout de mes doigts.
« Tu sais, commençai-je d'une voix paisible et songeuse, ce qui m'est réellement apparue ces derniers jours, c'est que je ne me soucie pas vraiment de ma propre sécurité si je sais que quelqu'un d'autre risque d'être blessé à cause de moi » Je levai les yeux du bassin à oiseaux en remarquant que Carlisle me regardait attentivement. « Je dois admettre que je ne l'ai pas réalisé tout de suite. Après que tu m'as proposé de me transformer, j'ai continué à penser aux choses que je perdrais sans aucun doute si je devenais un vampire. J'ai continué à penser à mes parents, mon avenir, mes rêves… tout »
Carlisle acquiesça. « Bien sûr que tu l'as fait. J'aurais été surpris si cela n'avait pas été le cas. Tu as tout à fait le droit d'y penser.
– Peut-être que c'est le cas, concédai-je. Mais il m'a fallu un temps honteusement long pour comprendre que je ne suis pas la seule à faire des sacrifices ici. Quoi qu'il arrive, nous serons tous affectés. Si je reste humaine et que les Volturi décident de venir me voir, toi et toute ta famille, vous serez en danger.
– S'il ne s'agit que de cela, nous pourrions peut-être les raisonner.
– Tu m'as dit toi-même qu'ils ne faisaient pas d'exceptions, lui rappelai-je. Et quand ils découvriront que vous m'avez permis de connaître l'existence de votre monde durant des années sans que vous ne m'ayez transformée, ou rien fait pour me faire taire, ils vous puniront » Je me tus un instant en soutenant son regard. « Je ne sais pas si je puis l'accepter. Je ne l'accepterai pas »
La moindre petite ride sur le front de Carlisle apparue. Il resta silencieux pendant dix secondes avant de parler à nouveau. « Veux-tu dire, finit-il par dire lentement, que dans ce cas, tu préfères être transformée plutôt que de nous laisser essayer de te protéger ? »
Je ne dis rien pendant un moment, principalement parce que j'avais une conversation silencieuse dans ma tête. Je me sentais soudainement à nouveau très incertaine, très surprise.
Était-ce la réponse ? Étais-je inconsciemment parvenue à une conclusion, pris la décision de devenir un vampire sans même m'en rendre compte ? Était-ce la raison pour laquelle j'avais été si distante, si triste ces derniers jours ? Parce que je me préparais à dire au revoir ? A mes parents, à ma vie, à tout ce qui ne s'était pas encore passé ? Parce que j'avais toujours su que c'était ce que je devais faire ?
Mais était-ce la bonne chose à faire ? Une fois de plus dans mon esprit, j'ai vu les visages endeuillés de mes parents alors qu'ils s'interrogeaient sans cesse sur mon sort jusqu'à finalement perdre espoir de me revoir un jour. Puis-je sciemment leur causer ce genre d'agonie ? Pourrais-je disparaître de leur vie sans laisser de trace et ne leur laisser aucune information sur l'endroit où j'étais – ou alternativement, simuler ma propre mort ?
Pouvais-je vraiment leur faire ça ?
Je ne pouvais que me demander comment j'avais été si disposée, si prête à le faire huit ans plus tôt. Je ne pouvais comprendre comment j'avais pu être aussi irréfléchie. Mais étais-je mieux maintenant ? Même si je connaissais maintenant toutes les conséquences de ma décision, cela changeait-il vraiment les choses pour le mieux ?
Non, car je n'étais pas moins égoïste que cette adolescente de dix-huit ans que j'avais été. Je savais juste aujourd'hui un peu mieux ce que j'abandonnais vraiment. Je reconnaissais ces choses que j'avais si aisément ignorées huit ans plus tôt.
Maintenant je devais juste les accepter. Plus facile à dire qu'à faire.
Mais il existait une chose que je prenais pour un fait. Une chose qui me faisait voir au-delà de moi-même et du chagrin qui résulterait de devenir un vampire. C'était que si les Volturi me trouvaient alors que j'étais encore humaine, les Cullen paieraient cela de leur vie. Je le savais jusque dans mes os.
Une autre image mentale apparue dans ma tête. Je voyais chacun des Cullen s'engager dans une entreprise vouée à l'échec dès le départ. Je vis chacun d'eux essayer puis échouer. Des yeux rouges et implacables les regardaient sans aucune pitié. Et après une longue série de claquements et de cris métalliques écœurants, ce serait terminé.
J'ignorais à quoi ressemblait une exécution par les Volturi de contrevenants mais c'est ainsi que j'imaginais les choses. Aucun droit. Aucun procès. Aucune chance de s'expliquer.
Donc s'il existait un moyen pour moi d'empêcher que cela se produise… s'il existait une chance de maintenir les Cullen loin du danger, pourquoi ne la saisirais-je pas ? Pourquoi pas ?
Carlisle me regardait toujours de près et je réalisai que j'étais restée silencieuse durant un temps inhabituellement long. Je décidai de répondre à sa question par une autre.
« Penses-tu, commençai-je calmement, que je pourrais juste rester sans rien faire et vous regarder vous faire tuer alors qu'il existe un moyen pour moi de l'empêcher ? »
Le visage de Carlisle devint sombre ; je ne l'avais jamais vu ainsi. Il se passa une main sur le visage dans un geste las tandis que l'expression sur ses traits devint très têtue – autre chose que je n'avais jamais vu auparavant chez lui. Et puis, il me regarda droit dans les yeux, avec un visage si sérieux que durant un instant, je crus qu'il allait me dire que quelqu'un était mort.
« Bella, dit-il en parlant lentement. Quand je t'ai proposé de te transformer, je l'ai fait en pensant que tu prendrais cette décision en songeant à ta propre sécurité. Pas à la nôtre »
Je l'ai observé un instant sans dire un mot. « Penses-tu honnêtement que je pourrais faire ça ? Prendre ce genre de décision en pensant seulement à mes propres intérêts ? Et ne penser à personne d'autre ? »
Carlisle était immobile comme une statue. Alors qu'il se tenait là, anormalement figé dans l'obscurité de la nuit et avec les ombres dansant sur son pâle visage, il ne m'avait jamais paru plus vampire.
« Tu devrais, répondit-il calmement. Mais si tu ne le peux, je ne suis pas certain de pouvoir l'ignorer.
– Oh, soufflai-je. Tu fixes des conditions maintenant ? » Cela ne sonnait pas juste comme si j'étais en colère – j'étais en colère. Ne pouvait-il pas comprendre ce qu'il me demandait ?
« Bella, je ne peux faire une chose si irréversible en sachant que tu bases ta décision sur de mauvaises raisons »
Un rire sans joie quitta mes lèvres. « De mauvaises raisons ?
– Oui. Tu ne peux sacrifier ta vie pour préserver la nôtre. Tu dois comprendre que je ne peux pas – je ne pourrais vivre avec ça si… » Il se tut semblant à court de mots. Il poussa un long soupir las. « Je ne peux pas te laisser faire ça pour nous. Et je ne le ferai pas.
– Tu n'es pas le seul à pouvoir le faire, lui rappelai-je tandis que ma voix sonnait ridiculement provocante même à mes propres oreilles. D'autres peuvent me transformer »
Carlisle me regarda sévèrement. « Alice ne le fera pas non plus. Pas quand elle découvrira ton motif – et elle le découvrira – elle sera d'accord avec moi. Je n'en doute pas » Après cela, il se détourna de moi tout en se frottant la nuque et en baissant la tête comme s'il était épuisé.
Je lui lançai un regard noir comme si mon regard pouvait l'obliger à se retourner pour me faire de nouveau face. Peut-être que cela aurait pu mais j'étais trop impatiente pour ça.
« Tu sembles si disposé à te sacrifier pour moi, m'entendis-je dire furieuse tout en sentant la peau de mes joues brûler contre l'air froid. Et tu t'attends à ce que je l'accepte sans poser de question. Mais je dois te demander, qu'est-ce qui te fait penser que je n'ai pas le droit de faire la même chose pour vous ? Si devenir un vampire est la solution à tout ce gâchis, pourquoi ne le ferais-je pas ?
– Parce que ce n'est pas seulement une solution », répondit Carlisle. Même s'il faisait face à l'autre côté et parlait très doucement, je pouvais entendre clairement chaque mot. « Il n'y a rien de temporaire là-dedans. Une fois fait, il n'y a pas de retour en arrière. Tu pourrais finir par regretter ta décision pour le reste de ton existence infinie – surtout si tu n'as pas fait ce choix pour toi mais pour quelqu'un d'autre » Sa tête se baissa encore plus tandis que sa voix devenait plus douce si c'était possible. « Si tu regardes maintenant ces huit dernières années, ne dirais-tu pas qu'il n'y a pas grand-chose que tu abandonnerais ? Des choses que tu n'aurais pas pu vivre si tu étais devenue un vampire huit ans plus tôt ? »
Je ne dis rien durant un moment – je ne voulais pas admettre qu'il avait raison. Je resserrai mes bras autour de moi en réalisant vaguement que je commençais à avoir froid mais je n'y prêtai guère attention.
« Bien sûr qu'il y a beaucoup de choses que je n'abandonnerais pas, avouai-je finalement. Et une partie de moi est heureuse qu'Edward ait refusé à l'époque. Mais les choses sont différentes maintenant. Toute la situation l'est. Personne n'était en danger huit ans plus tôt. Les choses changent. Tu devrais le savoir mieux que moi », ajoutai-je avec une note de reproche dans la voix.
La posture de Carlisle changea. Il leva la tête mais croisa les bras et je devinai que mes paroles n'avaient pas fait grand-chose pour le faire changer d'avis sur la question. La tempête qui sévissait quelque part en moi s'était apaisée depuis un moment mais maintenant je la sentais de nouveau s'accumuler en moi.
« Pourquoi m'as-tu alors proposé de me transformer ? demandai-je en faisant un effort pour garder une voix paisible. Pourquoi me l'as-tu proposé si tu n'étais pas prêt à entendre une réponse honnête de ma part ? » Sur un coup de tête, je saisis sa manche, fatiguée d'avoir une conversation avec l'arrière de sa tête.
Carlisle se retourna à mon contact, ses yeux rencontrant les miens. Son mouvement avait été si rapide que j'ai sursauté mais je parvins à réprimer l'envie instinctive de reculer. J'étais tellement près de lui que je pouvais sentir la fraîcheur de son corps à travers mes vêtements. C'était une sorte de fraîcheur différente de l'air mordant et givré qui nous entourait. Je réalisai vaguement que ma main agrippait toujours la manche de son manteau ; je réalisai vaguement que je ne devrais pas rester si près de lui.
« Pourquoi ? » m'entendis-je de nouveau demander. Mais au lieu de paraître en colère, ma voix était juste confuse. Ténue. Presque fragile.
Carlisle me regarda longuement sans dire un mot. Au début son regard était presque douloureux mais ensuite ses yeux, de couleur d'ocre dorée, s'adoucirent. Ma peau était si engourdie par l'air froid de la nuit que je n'ai presque pas remarqué quand il leva la main pour toucher la ligne de ma mâchoire. Et lorsque je pris conscience de son toucher rapide et tendre, il avait déjà retiré sa main.
« Parce que je pensais que c'était la bonne chose à faire », répondit-il simplement. Sa voix était calme comme s'il essayait de ne pas réveiller le monde endormi autour de nous. « Parce que même après tout ce temps où j'ai appris à te connaître, j'ai toujours tendance à ignorer ta force intérieure et attendre de toi ce que la plupart des gens feraient. J'aurais dû prévoir que tu considérerais nos vies comme plus importantes que la tienne. J'aurais dû savoir que tu serais prête à abandonner ta vie humaine et tout ce qui t'es cher, à tout faire pour des êtres comme nous. Des êtres qui peuvent à peine prétendre être vivants.
– Vous êtes également prêts à faire la même chose pour moi, lui rappelai-je. Vous avez risqué votre vie pour moi dans le passé et maintenant vous êtes prêts à recommencer. Et tu m'insultes lorsque tu penses que je suis en quelque sorte moins dévouée à vous tous. Que je ne serais pas prête à tout risquer pour vous comme vous le faîtes pour moi »
L'expression de Carlisle était mélancolique. « Je ne voulais pas remettre en question ta dévotion.
– Mais c'est ce que tu fais » Je soutins son regard en resserrant inconsciemment ma prise sur sa manche.
Il souffla doucement. « J'aurais seulement aimé…, commença-t-il mais ses mots s'égrenèrent pour disparaître dans le silence.
– Qu'aurais-tu aimé ? » demandai-je doucement.
Il y eut une ombre de tristesse dans les yeux de Carlisle. « J'aurais aimé que tu ne sois pas dans cette position. J'aurais aimé que tu ne te sentes pas responsable de notre sécurité. J'aurais aimé… j'aurais aimé que les circonstances soient différentes »
Sa dernière phrase remua un lointain souvenir en moi. Au début, je ne pus le cerner mais quand j'ai répété ses propos dans ma tête, je me suis soudain souvenue de ce samedi matin des semaines plus tôt. Comme une autre vie tandis que j'étais assise dans sa voiture, en route pour voir leur maison pour la toute première fois.
« Il est malheureux que le passé se répète ainsi, avait déclaré Carlisle. J'aurais aimé que nous soyons ici dans des circonstances différentes »
Plus d'une fois, je me suis demandé ce qu'il voulait dire par là.
J'ai levé les yeux pour voir son visage et j'ai réalisé que nous étions toujours très proche l'un de l'autre. Un peu trop près. Carlisle me regardait en étudiant attentivement mon visage comme pour le mémoriser. J'étais toujours accrochée à la manche de son manteau et pour une quelconque raison incapable de la lâcher.
J'ai essayé de me rappeler comment l'on formait des mots. Cette action simple me parut soudain très difficile.
« Les choses sont comme elles sont, réussis-je à dire finalement en chuchotant presque. Et nous ne pouvons rien faire y changer. Nous devons juste tirer le meilleur de ce que nous avons » Je m'arrêtai pour soutenir son regard. « Si le pire se produit et que les Volturi arrivent… tu dois comprendre qu'il m'est impossible de ne rien faire et de te regarder toi ainsi que toute ta famille se faire massacrer. Tu ne peux pas me demander ça »
Les yeux de Carlisle scrutèrent le sol durant un court instant. Il paraissait lutter intérieurement contre lui-même tandis qu'il évitait mon regard et finissant par tendre la main pour toucher la mienne qui agrippait toujours sa manche. Je relâchai ma prise et retirai ma main en arrière mais Carlisle l'attrapa pour la serrer fermement.
« Nous pourrions te protéger par d'autres moyens, proposa-t-il doucement ne semblant pas encore avoir abandonné. Tu n'aurais pas à abandonner ta vie. Si nous…
– Tu ne peux me protéger indéfiniment », dis-je en le coupant doucement. Ma voix était toujours aussi proche d'un murmure. Le ton de notre échange était passé de tendu et échauffé à calme et ténu en moins d'une minute. « Est-il même possible de se cacher d'eux ? Qui peut dire s'ils n'ont pas les moyens de trouver ceux qu'ils veulent ? »
L'expression de Carlisle ne changea pas mais je sentis une légère pression autour de ma main alors qu'il resserrait momentanément sa prise. Ce léger mouvement le trahi. Je le regardai dans les yeux sans dire un mot et finalement, il soupira en baissant le regard puis en libérant ma main de sa prise.
L'air résigné, il passa une main lasse dans ses cheveux et se tourna pour regarder l'une des petites lampes éclairant furtivement la neige. La lumière dorée se reflétait dans ses yeux, les rendant très brillants.
« Ils ont un traqueur, admit-il d'une voix calme. Sans lui, ils ne pourraient pas fonctionner efficacement.
– Un traqueur ? » Je fronçai les sourcils, ce terme éveillant des souvenirs que j'aurai préféré oublier. « Comme James ? »
Carlisle acquiesça. « Oui mais un individu dont les capacités sont très avancées. Tu vois, le parfum n'est pas la seule chose à laquelle les vampire se réfèrent pour suivre leurs proies. Le concept est bien plus complexe. Par exemple, James pouvait détecter à l'avance les mouvements de sa proie – c'est pourquoi il a été si compliqué de te cacher de lui »
Le souvenir que ses propos faisaient remonter, me glaça et me fit frémir, mais j'ignorai le sentiment en espérant que Carlisle ne le remarquerait pas ; je voulais en entendre davantage.
Heureusement, il continuait de fixer l'éclat lumineux sur la neige. « J'ai un vieil ami que je n'ai pas vu depuis des lustres – son nom est Alistair – et il possède un don similaire. Il ressent une attirance indescriptible vers ce qu'il cherche, peu importe quoi. Tout ce qu'il a à faire est alors de suivre cette traction et il trouvera ce qu'il cherche.
– Et les Volturi ont quelqu'un comme lui dans leurs rangs ? demandai-je. Et ils peuvent utiliser ce vampire pour te trouver toi et ta famille s'ils le veulent ? »
Carlisle se tourna pour me regarder en hochant la tête. « Oui, répondit-il le visage sombre. Ou toi »
J'ai ignoré ses deux derniers mots. J'étais bien au-delà de m'inquiéter pour ma propre sécurité. « Tu ne le vois pas alors ? demandai-je en le suppliant de comprendre des yeux. Si les Volturi vous trouvent, ils vous tueront tous pour m'avoir laissé connaître l'existence des vampires. Pense à ta famille Carlisle, pense aux Denali – ils savent également pour moi et donc leur vie est aussi en jeu. Tu ne peux pas placer ma vie au-dessus de celle de tous » Je frissonnai de nouveau. Le froid s'infiltrant à travers mes vêtements et j'enroulai mes bras autour de moi pour essayer de me réchauffer.
Cette fois Carlisle remarqua mes frissons. « Pardonne-moi, s'excusa-t-il. Je n'avais pas remarqué à quel point il faisait froid. Nous devrions rentrer »
J'ai hésité en pensant que notre conversation était plus importante que mon inconfort temporaire. Mais lorsque Carlisle me fit signe de marcher avec lui, je cédai et lui emboîtai le pas. Pendant un moment tout fut silencieux à l'exception du bruit de nos pas alors que nous progressions sur le sentier incurvé. J'étudiai en silence mon environnement tout en admirant une fois de plus l'illumination du jardin.
« Les lumières sont charmantes, dis-je à Carlisle en m'écartant momentanément de notre sujet. Était-ce une idée d'Alice ?
– Esmée » Il sourit doucement. « Elle les a fait installer peu de temps après que nous ayons déménagé de Forks huit ans plus tôt. J'imagine que c'était sa façon à elle d'éclairer notre séjour ici » Son ton n'était pas sombre, seulement légèrement mélancolique mais quelque chose dans ses propos me troubla.
« Que veux-tu dire ? » demandai-je avec soin en m'aventurant à le regarder.
Carlisle rencontra mon regard tandis que l'expression de son visage était méditative. « Nous étions tous plus ou moins tristes quand nous sommes venus ici, expliqua-t-il. Nous venions de quitter une ville qui ressemblait à une maison. Lorsqu'on a tendance à se déplacer d'un endroit à l'autre une fois toutes les quelques années, on a tendance à s'attacher à certains endroits plus qu'à d'autres. Je suppose que ce n'est pas très sage car nous savons que nous ne pouvons jamais y rester bien longtemps » Il fit une pause en jetant un coup d'œil aux lumières dorées qui bordaient le chemin. « Je pense qu'Esmée était celle qui l'avait le plus mal pris. Mais elle a quand même essayé de nous maintenir unis. Quand Edward, puis finalement Rosalie et Emmett ont décidé de partir pendant un temps pour être seuls, il ne s'est pas passé un jour sans qu'elle ne les appelle ou essaye de les contacter d'une manière ou d'une autre »
Cela ressemblait bien à Esmée. Maintenir la famille unie lorsqu'elle risquait de s'effondrer. Chercher les parties perdues et brisées pour les recoller à nouveau. Carlisle était le patriarche de la famille, le fondateur, le créateur. Mais Esmée était le filet sous eux, attrapant tous ceux qui pourraient tomber.
« Il doit être difficile de savoir que partout où vous irez, vous ne pourrez jamais vous installer, murmurai-je en essayant d'imaginer ce que ce serait et me demandant avec prudence si je le découvrirais un jour. C'est presque comme si vous disiez au revoir avant même d'arriver »
Carlisle acquiesça en me lançant un regard interrogateur. « Exactement », dit-il doucement.
Je détournai mes yeux des siens en ne voulant pas qu'il sache à quel point l'idée de déplacements constants me troublait. Je me suis souvenue d'avoir ressenti un pur soulagement après la réalisation que Buffalo était l'endroit où je voulais vivre. Ce sentiment n'avait rien à voir avec le fait que j'avais passé des mois à voyager à travers les États-Unis mais que j'avais la sensation profonde que j'étais arrivée là où je devais être. Ce qui m'avait donné un sentiment étrange d'épanouissement en réalisant que cette ville deviendrait ma maison – que cette recherche dont je n'avais même pas conscience était terminée.
Pour la millionième fois ce jour-là, je triai mes sentiments. Je savais que si la situation venait à se produire et que je devenais vampire, cette ville serait encore une chose que je devrais abandonner.
« Il peut être difficile de quitter des endroits qu'on a appris à aimer », entendis-je Carlisle dire en m'éloignant de mes pensées. Pendant un moment, je crus avoir exprimé mes pensées à voix haute mais je réalisai qu'il poursuivait là où il s'était arrêté. « Mais finalement ce seront toujours les gens qui comptent le plus qui importent. Ce n'est pas si difficile d'arriver dans une ville étrangère quand tu as une famille autour de toi » Il se tourna pour me regarder à nouveau. « C'est pourquoi quitter Forks et venir à Ithaca a été si difficile pour nous, nous avions l'impression d'avoir laissé l'un de nous en arrière »
Nous nous sommes arrêtés ayant atteint les marches de pierre de la porte arrière. Ses mots semblèrent planer dans l'air entre nous longtemps après qu'il les avait prononcés. Je ne savais soudain pas quoi lui dire – qu'y avait-il à dire ? Si j'avais su la véritable raison de leur départ, si je n'avais pas cru si aveuglément les propos d'Edward le jour où il m'avait dit au revoir… beaucoup de choses auraient pu se passer très différemment.
Il semblait que les Cullen avaient vécu dans l'ombre de ce qui s'était passé longtemps après avoir quitté Forks. Cela me fit presque me sentir coupable. Après tout avec le temps, j'étais passée à autre chose. Cela ne s'était pas produit rapidement et sans douleur, mais c'était néanmoins arrivé. Cela signifiait-il que je ne m'en souciais pas autant qu'eux ?
Non bien sûr, je m'en souciais. Encore plus que ça – j'avais adoré le temps passé avec eux au cours de ces quelques mois.
Je franchis la porte que Carlisle tenait maintenant ouverte pour moi. Je cherchai encore mes mots pour répondre à sa déclaration précédente quand il reprit la parole tout en me suivant à l'intérieur et en fermant la porte derrière nous.
« Bella », dit-il mon nom ressortant presque comme un soupir alors qu'il quittait ses lèvres. Un soupir très fatigué. Le salon était agréablement chaud – quelqu'un avait fait du feu dans la cheminée dans un coin de la pièce. Néanmoins, j'ai enroulé mes bras autour de moi en me tournant vers lui, presque comme pour me protéger de ses prochaines paroles.
La lueur dans ses yeux était à nouveau résignée. Il me regarda en silence pendant un moment avant de me guider pour que je m'asseye sur l'un des canapés près de la cheminée.
« Il y a un instant tu as dit, commença-t-il en s'asseyant à côté de moi et en posant ses coudes sur ses genoux, que je ne devrais pas placer ta vie au-dessus de celle de tous »
J'ai hoché la tête en soutenant son regard. « Oui. C'est ce que j'ai dit »
Il laissa échapper un souffle calme puis lia ses doigts comme s'il était plongé dans ses pensées. Il resta silencieux pendant deux minutes avant de reprendre la parole.
« Imagine si les Volturi n'étaient pas derrière la vision qu'Alice avait de toi, dit-il en parlant lentement. Imagine qu'ils ne te connaissaient pas du tout. Serais-tu toujours prête à devenir un vampire ? Si tu n'avais pas besoin de te soucier de notre sécurité et de la tienne ? »
Je fronçai les sourcils de confusion, ouvrant la bouche puis la refermant.
« Je ne sais pas », dis-je finalement.
Carlisle me regarda ostensiblement. Ses yeux étaient gentils mais sérieux. « Si tu peux répondre « oui » sans hésitation, je serais plus que disposé d'accéder à ta demande. Je veux que tu comprennes que la seule raison pour laquelle j'hésite est que je ne veux pas que tu aies à prendre une telle décision si tu n'es pas absolument certaine de ne pas le regretter. Tu ne veux pas que je place ta vie et ta sécurité au-dessus de la nôtre, mais comprends bien que je ne suis pas non plus disposé à faire passer la nôtre avant la tienne.
– Je le comprends, dis-je doucement. Oui. Mais j'imagine que j'essaie juste de choisir le moindre des deux maux pour l'instant. Si je devenais vampire, personne n'aurait à mourir. Je sais ce que j'abandonnerais et je le sais mieux que huit ans plus tôt. Je ne dis pas que ce sera facile – je ne suis pas si naïve. Je sais que ça ne sera pas facile. Je le reconnais » Je m'arrêtai en soutenant son regard. « Mais si je reste humaine, toi et ta famille, ainsi que les Denali… les Volturi vous détruirons tous. Et que penses-tu qu'il va m'arriver alors ? » J'ai ri tristement. « Peu importe comment on le regarde… il n'y a qu'une seule façon raisonnable de résoudre ce problème »
Carlisle dénoua ses doigts et passa une main sur son front. Je pouvais voir la bataille dans ses yeux, de la compassion, de la peur, ainsi que l'effort de me comprendre et d'accepter mes paroles.
« Mais qu'est-ce que cela te coûtera ? » demanda-t-il très doucement. J'avais plus l'impression qu'il se parlait à lui-même qu'à moi, mais je répondis tout de même.
« Tout a son prix. La vie ne vient pas sans eux » J'ai baissé la voix. « C'est juste une sorte de prêt quand on y pense. Le vie, je veux dire »
Carlisle se tourna pour me regarder. Ses yeux étaient pleins de chagrin. « C'est pourquoi nous devrions l'apprécier. Pourquoi tu le devrais.
– Et c'est le cas », assurai-je.
Nous nous sommes dévisagés en silence. Le salon était sombre et ombragé, et la seule lumière provenait de la cheminée ainsi que de la petite lampe de table à travers la pièce. Il régnait une atmosphère paisible dans cette pièce. Il paraissait presque stupide que nous ayons une discussion sérieuse comme celle-ci entre ses quatre murs. Que nous parlions de mort et de destruction, de la vie périssable. Quelle fragilité.
J'ai soudainement réalisé qu'à un certain point, j'avais pensé une fois que les Cullen étaient en quelque sorte au-delà de toutes ces choses – de la mort et de la destruction, de la fin de la vie. Que toutes ces choses ne pouvaient pas les atteindre. Qu'en tant qu'immortels, ils en seraient à l'abri. Je ne savais pas exactement quand cette image vola en éclats – quand exactement j'avais réalisé, aussi incassables qu'ils paraissaient, qu'ils n'étaient pas impérissables.
Je savais maintenant qu'il n'existait pas d'immortalité ou d'éternité. Il n'y avait que la vie, cette unique vie, et qu'un jour nous devrions peut-être y renoncer.
« Veux-tu me promettre quelque chose ? demandai-je doucement toujours dans les yeux ocres de Carlisle. Promets-moi que quoi qu'il arrive, quoi qu'il se passe, tu feras confiance en mon jugement et que tu respecteras ma décision quelle qu'en soit la raison ? »
Les flammes de la cheminée se reflétèrent dans ses yeux tandis qu'il me regardait restant silencieux pendant un moment sans fin. Je n'ai pas bronché devant la fraîcheur de sa peau lorsqu'il tendit soudainement la main et prenait la mienne dans la sienne. L'expression sur son visage n'était plus résignée, plus douloureuse, mais à chaque seconde qui passait, ses yeux devenaient plus sérieux.
Et puis, pleinement conscient du poids de ses prochains mots et du pouls tonitruant dans mes veines, il resserra finalement la main et hocha la tête.
« Tu as ma parole »
Les flammes de la cheminée miroitèrent et s'embrasèrent comme pour sceller sa promesse paisible.
Notes de l'auteur : Je me suis arraché les cheveux avec ce chapitre et je ne sais toujours pas si j'en suis satisfaite. Je voulais que Bella et Carlisle parviennent à une sorte d'accord et évitent de répéter le même schéma qu'avec Edward (« Je veux être une vampire, transforme-moi » « Non » « Mais je… » « Non »). Vous voyez le truc. Je voulais que Bella et Carlisle comprennent où l'autre veut en venir et soient réalistes sur la situation puisque les Volturi pourraient être impliqués.
« Tu n'es pas le seul à pouvoir le faire » et « Tu as ma parole » sont des citations de New Moon de Stephenie Meyer. Les informations sur les capacités de traqueur de James se trouvent dans le livre intitulé : The Twilight Saga : The Officcial Illustrated Guide.
