Disclaimer : tout appartient à Stephenie Meyer. Cette fiction a été écrite par AylenBc et si possible lisez cette histoire en VO.

Réponse aux reviews :

Iaev : Merci de tes commentaires chère lectrice du coup ^^ et de décider d'attendre la traduction des chapitres ! Traduire une aussi longue fiction, c'est un travail de longue haleine XD. Comme tu l'as souligné dans une de tes reviews, l'auteur a beaucoup travaillé sur ses personnages et surtout sur le côté réaliste, c'est ce qui m'avait aussi séduite lorsque j'ai lu cette histoire en VO. Je suis contente que la relation entre Bella et Carlisle te plaise et qu'elle se différencie de celle qu'elle pouvait avoir avec Edward notamment au sujet de la transformation en vampire. En ce qui concerne les Volturi, je te dirais juste qu'ils n'ont pas fini de faire parler d'eux et garde tes théories au sujet des visions d'Alice (mais je ne dis pas que tu as raison ^^)... Pour ce qui est de ses possibles retrouvailles avec le reste du clan Cullen, dans ce chapitre-ci ça tombe bien tu en sauras plus sur tout ça, je te laisse lire ;) - bon dimanche et prends soin de toi également !

rougepivoine : ne t'excuse pas pour le retard (surtout que tu n'étais pas du tout en retard !), tu es l'une des seules qui me laisse un petit commentaire alors je ne vais pas me vexer pour si peu XD. Dsl pour le stress ;) mais effectivement, je pense que les deux cherchent clairement à faire dire quelque chose de particulier à l'autre ; surtout Carlisle et sa phrase sibylline - tu vois de laquelle je parle ? ;) - en tout cas, c'est toujours un plaisir d'avoir ton retour, tu es certainement et sans conteste ma lectrice la plus assidue - ou tout du moins la moins timide XD !


« Il arrive un moment où vous devez choisir entre tourner la page ou fermer le livre »

- Josh Jameson -


Au fond de mon cœur

Il était trois heures du matin lorsque Carlisle me ramena à la maison. Il m'avait gentiment offert la possibilité de passer la nuit chez eux car il était fort tard mais j'avais refusé à la grande déception d'Alice. Pour une quelconque raison, j'ai ressenti cette étrange envie de rentrer chez moi. C'était le même besoin impérieux qui m'avait envahi la dernière fois que j'avais quitté leur maison. Heureusement la situation, sans parler de mon état d'esprit, était complètement différente cette fois.

La dernière fois que j'étais partie de chez eux, j'étais bouleversée et désemparée tout en ne sachant quoi penser et comment me sentir. Mais maintenant je savais que j'étais parvenue à régler certaines choses en moi. Parvenir à une sorte d'accord avec Carlisle fut également un soulagement. Je savais qu'il comprenait mon point de vue sur la question de devenir vampire, mais je savais également que cela pourrait prendre un certain temps avant qu'il ne l'accepte complètement.

Notre conversation et les différences dans nos opinions avaient inévitablement ramené des souvenirs de Forks et d'Edward, de nos interminables discussions sur cette même question. Je ne pouvais pas m'empêcher de remarquer à quel point la situation était similaire, mais différente à la fois. Edward avait été réticent à me retirer ma vie humaine car il craignait la possibilité que je puisse un jour regretter ma décision de les rejoindre. En plus de cela, il avait également eu peur qu'en me transformant, il ne mette mon âme en danger.

Je n'étais pas tout à fait sûre de ce que Carlisle pensait de ce point en particulier, mais j'avais le sentiment qu'il n'était pas aussi clairement fermé vis-à-vis du fait que devenir un vampire signifiait incontestablement que l'âme était perdue. Il n'aurait pas osé transformer quelqu'un de sa famille s'il l'avait cru. Je le sentais.

Toutes ces années auparavant où Edward avait refusé de considérer ma demande d'être transformée, il n'avait laissé aucune place à la négociation. Et finalement, il était allé encore plus loin que je ne l'aurais cru possible. Il était parti, avait disparu sans laisser de trace en croyant que mon esprit humain, rien de plus qu'une passoire, laisserait simplement partir tous les souvenirs avec le temps.

Il en avait beaucoup à apprendre sur les humains, je m'en rendais compte. Après avoir fait face à des épreuves, on devait avancer et continuer sa vie – je pouvais le lui accorder. Mais oubliait-on vraiment ?

Non.

C'était une autre différence entre Edward et Carlisle. Même si Carlisle n'était pas d'accord avec moi, il était toujours disposé à écouter et même plus que ça. Indépendamment de sa propre opinion, il avait accepté mon point de vue et s'était engagé à le respecter. Il tiendrait sa promesse. J'en étais certaine.

Et quant à moi… je savais que je me tiendrais à mes paroles et sentiments peu importe à quel point cela serait difficile. S'il s'avérait que la vie des Cullen était en jeu, je savais que je ne pourrais pas rester sans rien faire et les regarder se faire tuer. Pas s'il y avait quelque chose que je pouvais faire pour l'en empêcher.

Cela me dérouta presque de réaliser à quel point ma détermination était inébranlable. J'ai aussi réalisé que c'était une détermination différente que celle ressentie huit ans plus tôt. A l'époque, j'avais voulu devenir vampire par amour pour une autre personne. J'avais voulu passer l'éternité avec elle afin que nous ne soyons plus jamais séparés.

C'était aussi l'affection et l'émotion qui me l'exhortaient à l'époque. Mais maintenant la sensation était plus puissante. Différente. Contrairement à l'époque, je savais qu'il y avait des choses plus cruelles que la séparation et le chagrin. Il existait des destins pires que d'être séparé de celui qu'on aime. Il existait des problèmes, des adversités et des difficultés que je n'aurais même pas pu imaginer à l'époque.

Malgré la gravité de la situation, je me sentais étrangement calme la plupart du temps. C'était étrange parce que je savais que cela pouvait être très bien mes dernières semaines, derniers jours, derniers moments en tant qu'humaine. Cette bulle de calme m'entourait à travers les jours qui passaient tandis que je poursuivais ma vie aussi normalement que possible. Mais parfois, cette bulle se brisait ce qui me prenait au dépourvu, puis je me voyais m'habituer à faire les cent pas chez moi et à regarder les murs comme si je me préparais à dire au revoir à ma maison. Finalement cela devenait difficile parce que j'avais l'impression que peu importe où je posais le regard, je disais adieu paisiblement. Même le fait de traiter avec les clients de la librairie pouvait provoquer une soudaine explosion de chagrin quand je m'y attendais le moins.

Parfois j'avais l'impression que mes sentiments venaient par vagues, et je continuais à me détacher vague après vague, passant de déterminée à calme et de calme à triste, et de triste à déterminée de nouveau tout en luttant pour aller au fond de mon cœur et de mes sentiments. Mais finalement, je recommençais toujours là où j'avais commencé. C'est à ce moment là que j'ai commencé à apprécier et à admirer pleinement la nature sereine de Jasper. Il avait ce chaos d'émotions dans sa tête tout le temps et seulement une fraction de ces émotions était à lui. Je ne parvenais pas à comprendre comment il pouvait le supporter.

Un jour alors que je me tenais dans le silence de mon salon, j'ai réalisé que la réponse était étonnamment simple. Il l'endurait parce qu'il le devait. Parce qu'il n'avait pas le choix.

J'ai poussé un profond soupir en tendant la main pour placer une photo de Charlie et de Sue sur la table. Elle avait été prise quelques instants après leur mariage – Sue me l'avait envoyé par la poste peu après leur mariage.

Le reste des photos encadrées étaient retournées. J'avais commencé à les rabattre une par une sans savoir pourquoi je l'avais fait en premier lieu. J'essayais peut-être de m'habituer à l'idée de ne plus jamais revoir les gens sur ces photos.

Je retournai une autre photo encadrée – c'était celle de Renée debout sur une plage ensoleillée et venteuse. Elle avait l'air jeune et heureuse alors qu'elle se tenait là, les vagues de l'océan lui caressant les chevilles. Elle riait ; elle avait des rides de sourire autour des yeux.

Je me demandai qui avait pris cette photo ; je me demandai ce qui l'avait tant fait sourire. Je n'avais jamais pris la peine de demander même si j'avais cette photo depuis des années.

J'ai senti une présence silencieuse derrière moi et j'ai tourné la tête pour reconnaître l'arrivée d'Alice.

« Prête ? » demanda-t-elle doucement en venant se placer à côté de moi.

J'ai hoché la tête en abaissant la photo sur la table. « Oui, répondis-je en inspirant profondément. Oui, pourquoi pas. Puisque nous avons déjà enfreint les règles, cela n'a plus vraiment d'importance si nous allons jusqu'au bout.

– C'est l'idée », sourit-elle. Puis elle jeta un coup d'œil confus au chaos sur la table – certains cadres étaient toujours face cachée. Elle plissa le front d'un air interrogateur en me regardant.

J'ignorai son regard tout en tournant le dos aux visages qui me regardaient depuis les cadres pour me diriger vers la porte d'entrée. Alice me suivit d'un pas silencieux, verrouillant la porte derrière nous et se précipitant à travers la cour vers la Mercedes de Carlisle. Nous sommes entrées à l'intérieur en silence et ne parlâmes pas avant d'atteindre l'autoroute.

J'étais de nouveau en chemin pour Ithaca. Quelques jours auparavant, j'avais suggéré que la situation étant ce qu'elle était, une sorte de séance d'informations s'imposait. Si les Volturi décidaient d'agir tôt ou tard et de me rechercher, je voulais être aussi préparée que possible. Si je devenais vampire, je voulais savoir tout ce qu'il y avait à savoir sur le sujet. Je voulais savoir ce que c'était que d'être un nouveau-né et ce que les Cullen devraient vivre chaque jour pour pouvoir vivre parmi les humains. Surtout, je souhaitais entendre de véritables expériences et non édulcorées.

J'étais également intéressée pour en savoir plus sur les Volturi et leurs origines. Carlisle m'avait dit des choses à leur sujet mais je savais que j'avais à peine gratté la surface.

Jasper avait accepté ma suggestion en pensant que c'était une bonne idée de savoir certaines choses à l'avance. Je savais qu'aucun des Cullen n'avait eu le même privilège avant leur transformation. Ils s'étaient réveillés à cette vie sans savoir ce qu'il s'était passé et pourquoi, et il était impossible d'imaginer la peur et la confusion qu'ils avaient ressenties après avoir ouvert les yeux et découvert que leur cœur ne battait plus.

Bien sûr, Carlisle avait été là pour guider et soutenir Edward, Esmée, Rosalie et Emmett après leur transformation, et donc ils n'avaient pas été entièrement seuls. Alice d'autre part avait été transformée par un vieux vampire qui était finalement mort en la protégeant. James me l'avait révélé toutes ces années auparavant – quand il avait cru que je ne vivrais pas assez longtemps pour en parler à qui que ce soit.

Je n'étais pas certaine du côté de Jasper, de son passé et de la façon dont sa vie éternelle avait commencé. Il avait toujours été une sorte de mystère pour moi. Je devrais le lui demander un jour, à propos du début de sa vie de vampire et comment il avait fait la connaissance d'Alice et du reste des Cullen.

Et puis il y avait Carlisle. Il était impossible d'oublier le moment où j'avais entendu son histoire à Forks toutes ces années plus tôt. Je me souvenais qu'Edward m'avait raconté comment Carlisle s'était rebellé contre sa nature, choisissant de dépérir et de mourir de faim au lieu de succomber à la soif. La quantité de volonté que cela avait dû exiger… je ne pouvais même pas l'appréhender.

Edward m'avait dit que Carlisle s'était tellement détesté qu'il avait essayé de se détruire en tentant de se noyer dans l'océan et de sauter de grandes hauteurs. Cette pensée m'amena une image mentale de lui debout au bord d'une falaise avec une expression vide et creuse dans le regard. Je pouvais tout voir clairement, beaucoup trop clairement alors qu'il fermait une dernière fois les yeux pour se laisser tomber du bord…

Je me secouai mentalement pour me débarrasser de cette image. C'était trop terrifiant. Je me raclai doucement la gorge en essayant de trouver autre chose à penser.

J'ai regardé le visage d'Alice, enfin je veux dire que je l'ai vraiment regardée pour la première fois aujourd'hui. Son apparence me fit froncer les sourcils.

« Qu'est-ce qui se passe avec tes yeux ? » demandai-je.

Elle détourna le regard de la route glacée devant elle, ses yeux d'un noir absolu rencontrant mes yeux bruns. Je me demandai pourquoi je n'avais pas remarqué la couleur de ses prunelles auparavant – elle avait l'air d'avoir sacrément besoin d'aller chasser.

« Tu ne souffres pas trop quand tu dois être si proche de moi ? demandai-je. Pourquoi n'as-tu pas chassé ? » Je n'étais pas inquiète pour ma sécurité car je savais qu'Alice ne perdrait pas le contrôle, mais cela m'intriguait qu'elle ait laissé sa soif devenir aussi intense. Je ne l'avais pas vue depuis quelques jours et cela me fit me demander ce qu'elle faisait.

Elle haussa les épaules à mes paroles. « J'ai été… préoccupée, murmura-t-elle une réponse en évitant mes yeux. Ne t'inquiète pas, j'irai ce soir.

– Qu'est-ce qui t'a tellement préoccupée que tu n'as pas eu le temps de chasser ?

– Je t'expliquerai plus tard, répondit-elle évasivement. Je te promets »

Une inquiétude indéfinissable commença à me harceler. Elle sentit probablement que je n'étais pas satisfaite de ses réponses car elle changea rapidement de sujet.

« Donc, dit-elle en se tournant pour me faire un sourire. Comment Charlie supporte la vie conjugale ? »

J'ai souri malgré moi. La semaine dernière, j'avais parlé à Alice du mariage surprise de Charlie et Sue, mais il n'était pas difficile de deviner qu'elle le savait déjà.

« Très bien j'imagine. Ils devraient être de retour d'Hawaï maintenant, lui répondis-je. Je les appellerai probablement dans quelques jours.

– Ne t'embête pas, fit-elle remarquer en souriant. Sue a persuadé Charlie de rester une semaine supplémentaire »

Mon front se releva avec scepticisme. « Ouah. Qui l'aurait pensé ? Charlie déteste être loin de chez lui.

– Eh bien, il est peut-être un homme changé » Alice souriait toujours. « C'est ce que l'amour fait parfois, tu sais. Il change les gens »

Je me souvins avoir pensé quelque chose de similaire lorsque j'avais entendu parler de leur mariage. Peut-être y avait-il une part de vérité. J'aimais à penser que si l'amour pouvait vous changer, il renforçait aussi ce que vous étiez en premier lieu. L'amour ne devrait pas vous changer en tant que personne. Il ne devrait pas changer ce qu'on est vraiment.

« En parlant de mariage, d'amour et de noces, continua Alice en me tirant de mes pensées. Devine qui d'autre va se marier ? »

Je fronçai les sourcils trop surprise par sa question pour même essayer de faire une supposition.

« Esmée et Miguel, répondit-elle rayonnante.

– Oh » J'ai haussé les sourcils avec surprise. « C'est super. Quand ?

– Bientôt. Probablement d'ici un mois » Elle se tourna de nouveau vers moi. Il y avait une lueur dans ses yeux que je n'avais plus vue depuis longtemps. Probablement grâce au mariage. Cela me faisait plaisir de la voir ainsi. Au cours des dernières semaines, il y avait eu trop d'ombres dans ses yeux.

Une pensée me vint soudainement. Je me demandai si c'était la situation qui avait incité Esmée et Miguel à se marier maintenant. Peut-être craignaient-ils de ne pas avoir une autre chance. Que leur temps sans fin s'épuiserait soudainement.

« Au fait tu es invitée, dit Alice en me faisant une nouvelle fois sortir de mes pensées.

– Je le suis ? demandai-je incrédule.

– Bien sûr ! Esmée veut que tu sois là, comme nous tous » Elle me lança un autre sourire « Elle a hâte de te revoir »

Ses mots m'émurent. J'avais soudainement l'impression que mille papillons voletaient dans mon ventre. Maintenant il était plus que probable, sinon inévitable, que je reverrais le reste des Cullen sans parler d'Edward. Je savais depuis le début que je les rencontrerais tôt ou tard mais malgré tout, je commençais à me sentir terriblement nerveuse.

« Le mariage se passera à Ithaca, chez nous, révéla Alice. Je pense que c'est sympa. Les Denali ne sont pas venus souvent ici »

Je me demandai si cela allait être bizarre pour Carlisle de voir Esmée se marier avec un autre homme. Je savais qu'il serait plus qu'heureux pour eux. Mais il avait partagé sa vie avec Esmée durant plusieurs décennies – il ne devait pas être facile pour lui de voir cela arriver à sa fin.

« Comment Carlisle le prend-il ? demandai-je en me sentant un peu idiote car il n'y avait qu'une seule façon pour lui de réagir.

– Il est vraiment content pour eux, répondit Alice ce qui fut prévisible. Esmée et Miguel lui ont fait part de leurs intentions lors de sa visite en Alaska. Carlisle a été le premier à en entendre parler.

– Mais pas le premier à savoir, lui dis-je en la regardant ostensiblement.

– D'accord, rit-elle. Avoir un troisième œil a ses avantages. Il est impossible de me cacher quelque chose » Soudain, elle fronça les sourcils tandis que son sourire suffisant tombait. « Eh bien, la plupart du temps tout du moins »

J'ai haussé les sourcils car confuse à propos du changement soudain de son humeur. « Que veux-tu dire ? »

Elle secoua la tête avec dédain. « Peu importe.

– Alice, gémis-je. Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui ne va pas ?

– Je ne suis pas encore sûr. Ce n'est probablement rien » Elle se tourna pour me jeter un coup d'œil. « Je vais tout te dire quand nous y serons. Je te le promets »

Je soupirai en commençant à me demander ce qui aurait encore pu mal tourner maintenant. La situation était déjà assez mauvaise. Y avait-il quelque chose qui pourrait aggraver les choses ? Les Volturi étaient au courant pour moi et ils savaient que les Cullen n'avaient rien fait pour me faire taire ou me transformer. Et à tout moment, ils pouvaient commencer à planifier une visite et décider d'agir. Alors oui, c'était assez difficile d'imaginer ce qui pourrait aggraver la situation.

J'étais encore en train de me creuser la tête pour trouver une réponse quand Alice s'est finalement arrêtée devant leur maison. Alors que je sortais de la voiture, j'étais toujours perdue dans mes pensées et je réalisais à peine que c'était la première fois que je voyais la maison en plein jour. Mais leur belle maison ne m'enchantait plus comme avant ; l'inquiétude avait pris possession de chaque once de ma concentration.

Une fois à l'intérieur, Alice me conduisit dans une grande pièce qui ressemblait à une combinaison de salle à manger et de salon. Carlisle et Jasper nous y attendaient assis à une longue table en bois tout en dévissant tranquillement. Ils se sont tus et tournés vers nous lorsque nous sommes entrées. Jasper me fit un signe de tête en guise de salutation. Carlisle se leva de son siège et fit le tour de la table. Il me fit un rapide sourire rassurant et m'offrit une chaise.

Alice parcourut la pièce et s'assit à côté de Jasper en lui donnant un rapide baiser sur la joue. Après avoir pris un siège face à eux, Carlisle se tira une chaise pour s'asseoir à côté de moi.

Quand je me suis tournée pour le regarder, j'ai remarqué qu'il me regardait dans l'expectative. Et il n'était pas le seul. Alice et Jasper m'observaient maintenant aussi et il me fallut un moment pour réaliser qu'ils attendaient tous que je dise quelque chose. La notion n'aurait pas dû paraître aussi surprenante puisque c'est moi qui avais fait la demande de cette rencontre.

J'ai dégluti et je ne sus plus trop par où commencer. Mais j'avais une chose à l'esprit qui me paraissait importante et c'était de découvrir la raison de l'étrange comportement d'Alice.

Je levai les sourcils vers elle. « Donc, dis-je en expirant. Prête à me dire ce qui ne va pas ? »

Elle échangea un regard avec Carlisle.

« Toujours pas de changement ? » l'entendis-je demander.

Alice secoua la tête. « Non, je suis désolée »

Je fronçai les sourcils en écoutant leur échange avec confusion et une inquiétude toujours plus croissante. « Quel changement ? demandai-je. Qu'est-ce qu'il y a ? »

Alice se mordit la lèvre. « Je t'ai parlé de la vision que j'ai eue de toi l'automne dernier. Celle où tu es attaquée par quelqu'un, commença-t-elle à expliquer tandis que ses sourcils se fronçaient. Elle est restée la même »

Je fronçai les sourcils en me demandant si c'était l'unique raison pour laquelle elle agissait si étrangement. « Et alors ? » demandai-je en ne comprenant pas vraiment le problème.

Ce fut Carlisle qui parla ensuite. « Peu de temps après notre arrivée à Buffalo, je t'ai dit que nous avions espéré que notre seule présence ici changerait le cours des évènements et ferait disparaître ou changer la vision d'Alice. Comme tu le sais, cela n'a pas été le cas » Il fit une pause en soutenant mon regard. Il y avait de la gravité dans ses yeux et l'ensemble avec sa bouche lui donnait vraiment son âge. « Mais à présent que tu envisages de devenir vampire, la vision d'Alice aurait dû être différente. Or… » Il ouvrit la bouche pour terminer la phrase mais aucun son n'en sortit.

« Elle n'a toujours pas changé, finis-je pour lui.

– Ça aurait dû, dit Alice. Depuis que Carlisle t'a proposé de te transformer, j'attendais que la vision disparaisse ou change. Mais elle n'a fait que devenir un peu plus nette. Elle est toujours plus ou moins obscure, juste un flash rapide qui m'échappe au moment où je suis sur le point de comprendre. Cela fait des jours que j'essaie de me concentrer pour pouvoir avoir une image plus claire »

Cela expliquait ses yeux noirs et la raison pour laquelle je ne l'avais pas vue récemment.

Je pris une profonde inspiration en ne sachant pas vraiment quoi penser. Je devais admettre que cela faisait un moment que je n'avais pas pensé à la vision qui avait amené les Cullen ici en premier lieu.

« Je ne vois rien après cette vision, continua Alice. C'est presque comme un voile qui cache tout derrière. Je me demandais si les intentions des Volturi pouvaient avoir un impact là-dessus. Te rappelles-tu il y a quelques jours quand je t'ai dit à quel point il paraissait étrange qu'ils n'aient pas décidé d'agir maintenant ? » demanda-t-elle.

J'ai hoché la tête. « Mais si j'ai pris la décision de devenir vampire, ne devrais-tu pas instantanément voir le résultat ?

– Pas nécessairement, dit Jasper en se joignant à la conversation. Pas si la décision de quelqu'un d'autre est impliquée »

Mes épaules s'affaissèrent quand une pensée soudaine me vint. « Peut-être que tu rends les choses plus compliquées qu'elles ne le sont vraiment, suggérai-je en me sentant étrangement déconnectée. Peut-être que ta vision signifie que les Volturi m'auront de toute façon, peu importe ce que je décide. Peu importe ce que nous fassions » Je levai les yeux de la table pour voir Alice. « Peut-être que j'essaye juste de fuir l'inévitable – c'est aussi simple que ça.

– Ne dis pas de telles choses »

C'était Carlisle qui avait parlé. Sa voix était paisible et sereine mais alors que je me tournais pour le regarder, je vis du tourment dans ses yeux. Un tourment que je n'y avais jamais vu auparavant. Il tendit la main pour la placer sur mon avant-bras.

« Nous ne devons pas tirer de conclusions hâtives, poursuivit-il ses yeux ne quittant jamais les miens. Nous ne pouvons dire avec certitude pourquoi la vision d'Alice ne change pas. Plusieurs facteurs peuvent avoir un impact sur ton avenir et cela ne peut pas être uniquement défini par les choix et décisions que tu fais. Comme l'a dit Jasper, la décision d'un autre peut être impliquée.

– Ce qui ne fait que prouver ce que j'ai dit, lui dis-je doucement. Peut-être que cela importe peu ce que je décide. Peut-être que c'est terminé de toute façon » Les mots venaient de sortir de moi sans comprendre pourquoi j'étais si franche sur le sujet. Je suppose que je me sentais mieux après l'avoir dit à voix haute sans l'édulcorer.

Carlisle resserra légèrement sa prise sur mon bras. La tourmente dans ses yeux grandissait ce qui assombrit le lustre doré de ses iris. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais Jasper fut plus rapide.

« Bella », commença-t-il. Je me suis tournée pour le regarder.

« Corrige-moi si je me trompe, poursuivit-il, mais tu es toujours plus ou moins déchirée sur ta décision de devenir un vampire. Ai-je raison ? »

Il était inutile de le nier. Il connaissait mes sentiments mieux que moi.

« J'imagine », admis-je.

Jasper regarda Carlisle. « Il est possible que son hésitation puisse expliquer pourquoi la vision d'Alice ne change pas. Le cours de son avenir reste encore incertain »

Carlisle acquiesça. « C'est vrai » Il me jeta un coup d'œil tandis que sa main glissait de mon coude.

Mais je savais que ce n'était pas ça. Même si j'étais incertaine sur le plan émotionnel, au fond de moi, je savais que j'avais pris ma décision.

Pourquoi cela n'avait-il pas fait de différence alors ?

« Je crois toujours qu'il y a autre chose derrière tout ça, déclara Alice presque comme si elle était en accord avec mes pensées. Comme l'a dit Carlisle, les décisions de Bella ne sont pas les seules choses qui affectent son avenir. Quelque chose d'autre a un impact dessus » Elle posa son visage entre ses mains comme si elle avait un terrible mal de tête. « Cela me dérange de voir à quel point la vision est trouble et brève. Quand je la vois elle ne dure qu'un instant, presque comme si quelqu'un faisait une avance rapide. Le visage de Bella n'apparaît juste qu'une fraction de seconde.

– Comme si ce n'était qu'une petite fraction de l'ensemble, conclut Jasper d'une expression pensive.

– Exact » Alice fixa le dessus de la table tandis que son regard imitait celui de Jasper et Carlisle. Tous les trois se tenaient anormalement assis. Sans les mouvements subtils de leurs prunelles, ils seraient passés pour des statues.

Mon comportement était presque une dérision étant donné leur présence calme et immobile. Je remarquai que je tapais mes doigts contre la table comme si j'étais nerveuse. Peut-être l'étais-je, je ne pouvais le dire. Peut-être que le sentiment était si profondément enraciné en moi que je n'y prêtais même plus attention.

Je me forçai à rester immobile en laissant mes mains tomber sur mes genoux. Ce fut alors complètement silencieux. Je n'étais qu'une autre statue parmi d'autres. Une statue qui avait un rythme cardiaque et du sang qui coulait sous sa peau.

Ce fut le silence qui parut attirer l'attention de tous et briser cette atmosphère statique. Jasper inspira profondément et se pencha en arrière sur sa chaise en enroulant son autre bras autour d'Alice. Carlisle caressa son menton d'une manière pensive.

« Concentrons-nous sur les choses que nous pouvons influencer maintenant, suggéra Jasper. Je ne dis pas que nous devrions commencer à ignorer la vision d'Alice ou autre, mais peut-être que nous devrions nous concentrer sur les problèmes sur lesquels nous pouvons travailler plutôt que de nous prendre la tête avec quelque chose qui ne pourrait être résolu avant un moment »

Carlisle acquiesça en se tournant pour me regarder. « D'accord.

– Ce qui nous amène à la raison pour laquelle tu es ici », dit Jasper en me regardant lui aussi à présent.

Je pris une profonde inspiration en essayant d'oublier mon inquiétude et de continuer. « Exact » Mon regard vagabonda de vampire en vampire tandis que je cherchais mes mots. « Peu importe ce que j'ai pu apprendre sur votre monde, j'ai toujours l'impression que ma connaissance reste encore plus ou moins superficielle. J'aimerais en savoir plus. Aucun d'entre vous n'a eu cet avantage avant sa transformation, et je ne vais pas gâcher le mien »

Carlisle hocha de nouveau la tête. « Bien sûr. Tu peux nous demander n'importe quoi. Te préparer mentalement peut s'avérer utile. Qui sait – peut-être que cela te permettra même de te contrôler plus facilement une fois – ou si – tu deviens un vampire »

J'ai retenu le petit mot qui me révélait qu'il espérait toujours que je n'aurais pas à le faire. Il ne s'est pas attardé sur le sujet et moi non plus. Je réalisai qu'il voulait simplement me dire que je n'étais toujours pas obligée.

Je voulais d'abord en savoir plus sur le fait d'être un nouveau-né – cela semblait être le point le plus logique sur lequel se concentrer pour commencer. Les trois vampires échangèrent des regards les uns avec les autres dès que la question quitta mes lèvres. Je devinai que j'avais commencé par le sujet le moins agréable de tous.

Jasper parla le premier. Quelque chose dans sa posture changea lorsqu'il commença à décrire son temps en tant que nouveau-né et comment il l'était devenu en premier lieu. Alors qu'il commençait à me raconter son histoire, son regard se fit lointain, presque apathique, presque comme s'il essayait de se distancier du sujet.

Il avait grandi au Texas et à dix-neuf ans en l'année mille huit cent soixante-trois, il avait été transformé par une vampire appelée Maria. Les circonstances dans lesquelles il l'avait rencontré auraient pu être fortuites mais cela n'avait pas été le cas pour sa transformation. Maria avait créé une armée de vampires nouveau-nés pour récupérer son territoire de chasse tout en choisissant des humains avec un potentiel au combat et en utilisant leurs compétences une fois transformés. Jasper avait été une excellente découverte en tant qu'humain, il avait été major dans l'armée confédérée.

Encore une chose complètement nouvelle pour moi ; j'ignorais que les vampires puissent avoir des conflits de territoires, des conflits qui nécessitaient la résolution par des armées entières. Je ne pouvais que me demander combien de ravages ils avaient causé et combien de personnes étaient mortes à cause de cela. Combien de ces personnes étaient devenues immortelles ? Combien d'entre eux n'avaient servi que de source de nourriture ?

Je frissonnai à cette pensée et me concentrai pour écouter à nouveau la voix basse de Jasper.

La nuit de sa transformation, Jasper dirigeait un groupe de réfugiés de Galveston à Houston et sur le chemin du retour, il avait rencontré trois femmes inconnues. Des frissons dansèrent le long de mon échine alors qu'il me décrivait la rencontre.

« La nuit était déjà tombée, dit-il d'une voix douce. Je supposais que ces femmes étaient des laissées pour contre du groupe que je venais d'escorter à Houston. Mais non, elles n'étaient pas des traînardes et elles n'étaient certainement pas en difficulté comme je l'avais supposé. C'est moi qui aurais dû craindre pour ma vie »

Ses mots m'évoquèrent des images alors qu'il commençait à me décrire l'apparence des trois vampires qu'il avait rencontré dans la faible lumière de la lune. Peau pâle, traits angéliques, beauté inhumaine…

« J'étais sans voix, continua Jasper. Mon instinct me dictait de courir surtout lorsqu'elles ont commencé à parler. Mais je n'ai pas pu bouger. Elles ont commencé à m'évaluer, parlant de moi comme si je n'étais pas là. Elles essayaient de déterminer si j'étais apte à quelque chose – à cet instant je ne savais pas de quoi. Tu ferais mieux de le faire Maria, avait dit soudainement l'une d'entre elles, une grande blonde. S'il est important pour toi. Je les tue deux fois plus souvent que je ne les garde » Jasper se moqua doucement. « Même après ça, je suis resté là où j'étais. J'avais l'impression d'être figé où je me tenais. Non pas que j'aurais pu m'enfuir même si j'avais essayé. Celle qui s'appelait Maria s'est approchée. Les deux autres sont parties en s'enfuyant si vite qu'elles paraissaient presque prendre leur envol. Je ne pouvais que les regarder avec une stupéfaction impuissante, si incroyablement rapide qu'elles étaient »

Il fit une pause en fixant le mur de l'autre côté de la pièce comme si ses souvenirs y étaient projetés. « Puis ce que je me souvins ensuite est la douleur. Il n'y a aucun moyen de décrire la torture que le venin de vampire provoque alors qu'il brûle dans les veines. Au cours des jours qui suivent, rien d'autre n'a d'importance, rien d'autre n'existe que la douleur. L'agonie est… indescriptible » Il se tourna vers moi tandis que son expression passait de creuse à grave. « Et ce qui suit après la transformation n'est que légèrement plus facile. La douleur que la soif provoque est insupportable au début. Elle rend fou. Tu es à peine capable de réaliser ce que tu fais. Tu ne t'appartiens plus – pas vraiment. Tu vois, tu es contrôlé par tes instincts les plus primitifs au lieu de la raison »

Je chassai les tremblements que ses propos avaient causés tout en déglutissant. Jasper me donna un moment pour traiter tout ce qu'il m'avait dit, puis continua son histoire.

J'appris que parce que Jasper avait eu la capacité de contrôler ses émotions après être devenu vampire, il avait été rapidement chargé des autres nouveau-nés créés par Maria afin de reconquérir ses territoires. Elle avait utilisé beaucoup de temps et d'efforts pour créer une armée supérieure à n'importe qui d'autre, choisissant ses soldats afin de s'assurer que son armée ne soit composée que de vampires aussi forts et habiles que possible. Avec le don de Jasper, les former et les garder sous contrôle fut facile. Et finalement, son armée devint la plus habile et organisée qu'aucune autre.

« Ce ne fut pas un effort inutile, me dit Jasper. Nous avons récupéré son ancien territoire facilement. Plus facilement que Maria ne pouvait le croire. Un tel succès l'a rendue avide et peu de temps après, elle s'intéressa à d'autres villes. Finalement son territoire a couvert la majeure partie du Texas et le nord du Mexique. Et après ça on ne se battait plus pour les territoires – de nombreux vampires ont perdu leur partenaire et leur compagnon dans ces batailles et comme tu le sais on ne pardonne pas ce genre de chose » Son front se plissa. « Nous avions toujours une douzaine de nouveau-nés au cas où nous aurions besoin de nous défendre. Et quand leur année passait, nous les éliminions » Son froncement de sourcils s'approfondit. « Ou pour être plus précis, c'est moi qui devais le faire » Alice se déplaça légèrement à côté de lui. Je me demandai s'ils se tenaient la main sous la table.

« J'ai commencé à perdre le compte des années, du nombre de décennies, ça a continué, poursuivit-il après un moment de silence. Je ne pensais pas à partir – je ne savais pas qu'il existait une autre façon de vivre. Maria m'avait dit que c'était ainsi, et je l'ai cru » Il leva le regard de la table. « Mais je devenais malade de cette vie de violence à laquelle j'étais forcé de vivre. Sans ce nouveau-né avec qui j'ai développé une amitié, qui sait. Je serais peut-être encore là-bas »

Il me parla de ce vampire nommé Peter qui avait survécu à ses trois premières années et qui contre tout attente restait utile. Il avait été chargé de s'occuper des autres nouveau-nés, de veiller sur eux jusqu'à leurs remplacements.

Un jour alors qu'un groupe de nouveau-nés qui n'avait plus assez de forces et devait être éliminé, Peter avait aidé Jasper à les détruire. Ils les avaient pris séparément, un par un mais lorsque Jasper a convoqué une femelle vampire, un nouveau-né appelé Charlotte, quelque chose à propos de Peter changea. Jasper avait senti le changement dans ses émotions – Peter était en colère, voire furieux – puis il avait crié à la femme de s'enfuir. Après ça, il s'était enfui également pour la rejoindre. Jasper admit qu'il aurait pu les poursuivre mais ne le fit pas.

« Je me sentais… opposé à l'idée de le détruire. Il avait commencé à être un ami pour moi, expliqua Jasper. Maria fut irritée contre moi pour ça. Mais je m'en fichais. Et il s'est avéré que de laisser partir Peter a fait la différence finalement.

– Comment ? demandai-je.

– Il est revenu cinq ans plus tard, répondit-il. Et il m'a parlé de sa nouvelle vie avec Charlotte. D'une vie sans guerres, ni combats ou ce chaos sans fin que je devais endurer chaque jour et chaque minute… cela paraissait trop beau pour être vrai. Mais j'étais convaincu. Je voulais croire que tout ce qui m'attendait là ne pourrait qu'être mieux que mon quotidien violent. Et donc je suis parti. Et je n'ai jamais regardé en arrière.

– As-tu rencontré Alice peu après ? »

Il regarda la petite vampire à côté de lui. L'or de ses yeux parut fondre. « Il m'a fallu quelques années encore avant que je ne la trouve. Ou jusqu'à ce qu'elle me trouve. De toute façon, il était temps. Tu vois, même si j'étais content d'avoir pu vivre une vie paisible avec Peter et Charlotte, j'étais finalement déprimé. Chaque fois que je chassais cela me rappelais la vie que j'avais eu l'habitude de vivre. Je pouvais ressentir l'horreur de ma proie en la tuant, tout comme j'avais ressenti l'horreur des milliers de nouveau-nés que j'avais détruits. Peter et Charlotte ne purent comprendre la raison de ma déprime. Leur temps auprès de Maria avait été si court. Ils n'avaient pas été entourés de sang et de tueries ainsi que vécus dans cette atmosphère de peur et de mort comme cela avait été mon cas durant des décennies… » Il inspira doucement. « Je les ai finalement quittés. Je ne sais toujours pas ce que j'ai essayé de chercher en partant seul. Je savais que je devais continuer à tuer pour maintenir ma soif sous contrôle et je savais qu'après chaque chasse, je me sentais encore plus désespéré, plus déprimé. Et je pensais que cela continuerait ainsi pour toujours » Un coin de sa bouche se releva alors – c'était la première fois qu'il souriait aujourd'hui. « Jusqu'au jour… »

Alice le poussa du coude avec un sourire sur ses lèvres qui correspondait au sien.

« Qu'est-il arrivé ? » demandai-je en expirant. Cela me soulageait de savoir que la partie pesante de l'histoire était terminée.

Alice sourit. « Quand je me suis réveillée de ma transformation, la première vision que j'ai eue était de Jasper. J'ai vu qu'il deviendrait mon compagnon et qu'ensuite nous rejoindrions la famille de Carlisle. Je devais juste attendre que Jasper me trouve » Elle le poussa de nouveau. « Il lui a fallu une éternité pour se montrer. Mais au moins cela m'a laissé le temps de pratiquer le végétarisme.

– Quand j'ai rencontré Alice, ses visions de l'avenir m'ont évidemment laissé perplexe, déclara Jasper. Mais j'ai appris à lui faire confiance très rapidement. Finalement sa capacité à voir l'avenir ne m'a pas paru anormale – après tout j'avais la capacité de manipuler les émotions. Mais quand elle m'a parlé de ce qu'elle avait vu concernant Carlisle et sa famille, je pouvais à peine y croire. Il était difficile d'imaginer qu'un tel mode de vie était possible.

– Ce fut difficile ? demandai-je. Je veux dire de passer d'un régime vampire ordinaire à celui d'un végétarien ?

– Ça l'était, répondit-il. Cela aurait pu être encore plus difficile si j'avais été un nouveau-né à l'époque. Mais la soif est différente pour tout le monde – certains vampires apprennent à la contrôler plus rapidement que d'autres. Prends Carlisle et Rosalie par exemple. Ce sont les seuls que je connais qui n'ont jamais goûté au sang humain »

J'ai haussé les sourcils. « Rosalie n'a jamais tué personne ? »

Les trois vampires échangèrent des regards.

« Pas exactement, réfuta Alice avec hésitation. Elle a tué des gens. Mais pas pour se nourrir d'eux » J'étais encore plus confuse mais avant de pouvoir en demander plus, elle continua. « Ce que Jasper essaie de dire, c'est qu'il est possible d'être un vampire et de ne jamais goûter au sang humain. C'est juste très difficile. Même si je savais depuis le début qu'il existait une alternative à tuer les humains, cela m'a pris du temps pour surmonter la soif de sang. Dès que je me suis réveillée de ma transformation et que j'ai reçu la vision de Jasper et plus tard de la famille de Carlisle, j'ai commencé à pratiquer mon futur style de vie. Mais quand même… peu importe mes efforts… » Elle chercha ses mots tandis que ses sourcils noirs se rejoignirent. Jasper tendit la main pour lui toucher la joue et les rides sur son visage s'aplanirent.

« En ce qui concerne cette question Bella, continua-t-elle, personne n'est parfait. Être nouveau-né c'est comme être captif de sa propre nature. Après la transformation quand la soif est à son paroxysme, on a l'impression d'être juste un spectateur. On n'a absolument aucun contrôle sur soi-même. Toutes ces choses qui font ce que nous sommes… c'est presque comme si elles disparaissaient. Et on ne les retrouve pas avant que le paroxysme de la soif ne soit parti. C'est cruel de voir comment la nature de ce que nous sommes peut tuer n'importe qui. Même la plus douce des personnes peut se transformer en prédateur mortel en une seconde »

J'ai réfléchi à ses mots en silence. Jasper avait dit que Carlisle et Rosalie étaient les seuls qui n'avaient pas goûté au sang humain. Cela signifiait que même Esmée avait tué quelqu'un au cours de sa vie de vampire. Le savoir me troubla énormément – plus que je ne m'attendais. Esmée était l'une des personnes les plus affectueuses que j'avais jamais rencontrées, et savoir que même elle n'avait pu s'empêcher de tuer…

J'espérai que le choc n'était pas visible sur mon visage. Je pris une inspiration calme et apaisante en fixant mes yeux sur la table. Je ne voulais regarder aucun d'entre eux dans les yeux – je ne voulais pas qu'ils voient à quel point le sujet commençait à me déranger.

J'ai entendu Carlisle commencer à décrire d'autres changements liés au fait d'être vampire, ce qui me fit me demander s'il avait changé de sujet parce qu'il avait saisi mon malaise. Je me suis concentrée avec reconnaissance sur ses paroles alors qu'il expliquait en quoi la physiologie des vampires différait de l'humain et quels étaient les changements les plus marquants.

Si je devenais vampire, mes sens seraient considérablement améliorés. Ma vue, mon ouïe, mon odorat, mon toucher ne seraient plus comme avant. Ce qui semblait logique – afin d'être un prédateur mortel, on se devait de posséder des sens extrêmement précis.

« Cela ressemble à une surcharge sensorielle au début, avertit Alice. Tu as l'impression qu'il y a trop de choses à voir et à entendre, et la mise au point sera difficile au début. Toutes ces améliorations sont utiles pour la chasse ou pour se défendre. Mais le reste du temps, tu dois simplement essayer de les équilibrer car tu n'en as pas nécessairement besoin. C'est l'une des raisons pour lesquelles il est si difficile de rester près des humains au début. Tu vois, tu n'es pas seulement capable de mieux les sentir, mais tu entends aussi leur cœur battre et tu sens la chaleur émaner de leur corps. Toutes ces choses réveillent l'instinct d'attaquer et de se nourrir. C'est presque comme un réflexe.

– Imagine que tu entres dans un bâtiment avec des centaines de personnes à l'intérieur, intervint Jasper. Imagine que tu puisses entendre les battements de leur cœur – à chacun d'entre eux – aussi clairement que tu entends nos voix maintenant »

J'ai cligné des yeux. « Je ne peux même pas imaginer ce que c'est d'entendre un cœur battre, sans parler de centaines » Mes yeux confus errèrent de vampire en vampire. « Je veux dire, comment pouvez-vous rester sain d'esprit ? Cela doit être dérangeant même sans la soif. Est-ce que tout ce bruit et cette agitation ne vous dérangent pas ?

– Parfois c'est le cas, admit Jasper. Surtout au début. Mais finalement, tu apprends à y faire abstraction »

J'ai froncé les sourcils avec incrédulité. « Faire abstraction ?

– Imagine que tu montes dans le bus et que tu lis un livre par exemple, expliqua Alice. Il y a toujours du bruit autour de toi, mais si tu te concentres sur ta lecture, tout ce bruit et les voix des gens autour de toi semblent disparaître. Tu es tellement absorbée par ton livre que tu oublies ton environnement. Tu vois ?

– Oui, murmurai-je. J'ai raté mon arrêt plusieurs fois comme ça »

Carlisle sourit brièvement. Il me lança un regard amusé et lia ses doigts sous la table. « Tout cela peut sembler beaucoup à encaisser, déclara-t-il avec compassion. Mais nous avons tous survécu et appris à vivre avec les changements que cette vie apporte. Je ne vois pas pourquoi tu n'y arriverais pas toi aussi »

Ses paroles parvinrent à m'apaiser un peu, mais je n'ai pas pu m'empêcher de me demander combien d'autres choses rendaient la vie d'un vampire encore plus difficile. Toutes ces choses que j'avais entendues jusqu'à présent ressemblaient beaucoup à des fardeaux. Être immortel n'était pas sans prix.

« La bonne nouvelle c'est que tu ne trébucheras plus jamais dans les escaliers, sourit soudain Alice. Les vampires possèdent un parfait équilibre.

– Tu deviendras très forte aussi, ajouta Jasper. Et tu pourras courir très vite. Je veux dire vraiment très vite. Bouger devient une chose qu'on fait sans effort. Tu n'as qu'à penser ce que tu souhaites faire que tu l'as déjà fait. Bien sûr, il faut être prudent avec les humains. Ils pourraient se poser des questions s'ils te voient te déplacer à la vitesse de l'éclair »

Je souris avec ironie. « C'est compréhensible » Me tournant vers Carlisle, je lui lançai un regard curieux. « Je me demandais quelque chose, commençai-je. Je t'ai vu lire plusieurs fois. Et tu ne lis pas beaucoup plus vite que moi »

Carlisle hocha la tête avec un sourire. « Les vampires peuvent lire très rapidement – il ne faut qu'une ou deux secondes pour lire une page par exemple. C'est une de mes habitudes de lire lentement. Je trouve ça plus… agréable. Certaines choses méritent d'être savourées »

J'ai ri doucement en approuvant tranquillement avec lui.

L'horloge s'approchait de l'après-midi lorsque j'ai finalement commencé à sentir que mon cerveau ne pourrait plus recevoir plus d'informations. De l'idée de Jasper, nous avions passer en revu les membres des Volturi pendant environ une heure. Je découvris qu'il y en avait beaucoup. Beaucoup plus que ce à quoi je m'attendais. C'était une euphémisme que de dire que j'avais du mal à suivre.

« Alors Marcus est celui qui peut voir les liens affectifs entre les gens ? demandai-je probablement pour la dixième fois. Et… Renata est celle qui peut manipuler ces liens ? J'ai bien compris cette fois ?

– Non. C'est Chelsea, répondit Alice. Renata est la garde du corps personnelle d'Aro. Elle possède un bouclier qui lui permet de repousser les attaquants et à les forcer à changer de direction »

Je laissai échapper un soupir. « J'ai besoin d'un moyen mnémotechnique »

Jasper et Carlisle rirent doucement – ils semblaient apprécier ma petite blague. Je venais d'apprendre aujourd'hui que les lois du monde vampire n'étaient jamais écrites car cet acte en soi était une infraction. Certainement que prendre des notes sur les dirigeants du monde vampire pourrait tomber dans cette même catégorie.

Je me suis massé les tempes en essayant de me débarrasser du martèlement dans ma tête.

« Peut-être devrions-nous continuer un autre jour, suggéra Carlisle. Quelques heures ne suffisent pas pour passer en revue tout ce qu'i savoir. Gardons le reste pour plus tard.

– D'accord », consentis-je en ignorant une petite pointe de déception. Il aurait été bien de continuer mais j'avais l'impression que ma tête allait exploser.

Le crépuscule était sur le point de tomber quand je dis au revoir à Jasper et Alice pour sortir dans cette fin de journée vivifiante. J'entendis Carlisle fermer la porte d'entrée derrière moi, puis le bruit de ses pas me suivit à travers la cour blanche. Mes pensées étaient encore tournées sur la récente conversation et toutes les choses que j'avais apprises, et je savais qu'il me faudrait du temps pour tout traiter.

Le trajet vers Buffalo fut silencieux mais je ne le remarquais pas au début. En fait, je n'avais même pas réalisé à quel point j'étais perdue dans mes pensées jusqu'à ce que la voix de Carlisle pénètre dans mon esprit. Je me sortis de la brume dans laquelle j'étais en haussant les sourcils et me tournant pour le regarder.

Mon expression fut probablement distraite car Carlisle répéta ses propos.

« Je disais que tu es très silencieuse, déclara-t-il doucement. Tu dois avoir beaucoup de choses en tête.

– Oui, avouai-je car il était inutile de le nier. Je pensais en réalité à Esmée »

Mon aveu le fit froncer les sourcils de confusion. « A quel propos ? »

J'ai cherché mes mots en me demandant comment les faire sonner correctement.

« Alice a dit que seul toi et Rosalie dans votre famille n'avaient jamais goûté au sang humain, commençai-je prudemment en sachant que le sujet était probablement assez délicat. Cela veut dire que même Esmée a… » J'ouvris et fermai la bouche en ne sachant comment le dire.

Mais il s'avéra que je n'eus pas besoin de terminer ma phrase. Carlisle hocha lentement la tête, le visage soudain triste. « Oui »

Je pris une profonde inspiration pour continuer en me retrouvant à nouveau à court de mots. « Eh bien, continuai-je. Ce n'est pas que j'en attendais plus d'elle que les autres… et ce n'est pas que je pense que les autres sont en quelque sorte plus faibles en ce qui concerne cette question, mais… » Je regardai la route devant moi en essayant de façonner mes pensées en paroles. « Je ne sais pas. Esmée est tellement douce et gentille et… et ce soir, je viens de réaliser que si même elle, est passée par ce genre de chose, que si elle… »

que si elle a tué quelqu'un, cela signifie que ce sera mon cas aussi.

Je n'ai pas dit les mots à voix hautes mais encore une fois, je n'avais pas eu à le faire.

« Rappelle-toi ce qu'Alice a dit, rappela doucement Carlisle. Être un nouveau-né, c'est comme être prisonnier de sa nature. Tu n'es pas toi-même. Ce besoin impérieux de trouver des proies et de tuer ne vient pas de toi.

– Ça ne rend pas les choses plus faciles. Quelqu'un pourrait perdre la vie à cause de ça. A cause de moi »

L'expression de Carlisle était grave. Je savais qu'il ne savait pas quoi dire ; il n'avait aucun argument.

« Ça me fait me demander si cela vaut le coup, continuai-je en me mordant la lèvre. Devenir un vampire je veux dire. Et si le choix que je fais condamne quelqu'un à mort ? Est-il juste de prendre ce genre de risque ? Puis-je placer ma vie au-dessus de celle de quelqu'un d'autre en prenant ce genre de décision ? »

Carlisle réfléchit un instant à mes propos en silence. Ce ne fut que lorsqu'il fit tourner la voiture dans l'allée menant à mon appartement qu'il reprit la parole.

« Je comprends ce que tu veux dire, répondit-il d'une voix douce. Et je comprends pourquoi cela te trouble. Mais il est impossible de peser chaque décision que tu prends puis d'essayer d'en prédire le résultat. Même Alice est aux prises avec ça et malgré tout, elle a un don »

Je détournai les yeux de son visage alors qu'il arrêtait la voiture en me demandant si j'étais assez courageuse pour poser la question suivante. Je ne savais pas avec certitude si je voulais en entendre la réponse.

« Es-tu en train de dire, commençai-je, que tu as déjà accepter en quelque sorte la possibilité que je puisse tuer quelqu'un en tant que vampire ? »

Carlisle soupira doucement. Ce n'était pas un soupir irrité. Il était presque résigné. Fatigué. Il tendit la main pour couper le moteur et se tourna finalement pour me regarder.

« Bien sûr, cela me tourmente de penser que tu pourrais vivre quelque chose comme ça, admit-il doucement. Je ne prends pas la vie humaine à la légère. J'ai vu comment ces choses affectent toujours les membres de ma famille. Chaque fois que l'un d'eux a… glissé… » Ses mots s'éloignèrent alors qu'il fixait le pare-brise. La lumière dorée du porche de chez moi se reflétait dans ses yeux.

« Cela va les hanter pour le reste de leur vie, dis-je pensivement tout doucement.

– Mais comme l'a dit Jasper, me rappela Carlisle en perdant son ton sombre et devenant aussi paisible et composé que de coutume, tout le monde est différent. Chacun doit relever ses propres défis. Devenir vampire ne signifie pas que tu vas tuer quelqu'un. Certains nouveau-nés gèrent mieux la soif que d'autres. Rosalie en est un bon exemple.

– Et toi », murmurai-je en sachant qu'il était trop modeste pour le dire lui-même.

Je pouvais facilement imaginer le sourire adouci qu'il devait avoir sur le visage même si je ne le regardais pas. « Comme tu peux le voir, il existe des exceptions à chaque règle » J'ai entendu la porte de son côté s'ouvrir et se fermer, et seulement une seconde après, la portière passagère à ma droite s'est ouverte. L'air froid me frôla les genoux et je sortis de la voiture en soupirant.

« Je suppose que ça m'inquiète c'est tout, avouai-je alors que nous nous dirigions vers la porte d'entrée. Je veux dire, je n'avais même pas pensé à ce genre de choses jusqu'à aujourd'hui. Parfois c'est plus difficile de voir la situation dans son ensemble.

– C'est compréhensible que tu t'inquiètes de ça, admit Carlisle. Et j'aurais été surpris si tu n'y pensais pas du tout. Mais tu ne devrais pas te concentrer uniquement sur les choses qui pourraient mal se passer. Surtout quand il y a de fortes chances que rien ne tourne mal.

– Oui j'imagine », consentis-je en soupirant puis sortant mes clés pour ouvrir la porte.

Une fois à l'intérieur, j'ai suspendu mon manteau au dossier d'une chaise. Involontairement, mes yeux dérivèrent vers les photos sur la table de l'autre côté de la pièce. La photo du mariage de Charlie et Sue semblait presque me sauter aux yeux, presque comme pour attirer mon attention sur elle. J'ai soudainement ressenti un soulagement vertigineux de savoir que Charlie avait Sue pour prendre soin de lui.

Je réalisai que le regard de Carlisle avait suivi le mien. Ses yeux étaient fixés sur la photo que j'avais encadrée il y a quelques jours à peine.

« Charlie s'est marié il y a quelques semaines, expliquai-je en me dirigeant vers la table pour prendre la photo dans ma main. En secret, si je peux ajouter. Peux-tu le croire ? »

Carlisle me sourit de l'autre côté de la pièce. « Alice me l'a dit, admit-il avec un sourire. Garder des secrets n'est pas son fort comme tu le sais »

J'ai ri doucement tout en secouant la tête. « Pourquoi ai-je l'impression que j'étais la dernière à savoir que mon propre père se mariait ? »

Il se joignit à mon amusement. « C'est possible »

J'ai scruté avec soin son visage. « En parlant de mariage, commençai-je. Alice m'a dit qu'Esmée et Miguel se marient aussi »

J'ai étudié son expression alors qu'il enlevait son manteau tout en le pliant soigneusement sur une chaise.

« C'est vrai, répondit-il en hochant la tête avec un doux sourire. Ils m'ont annoncé la nouvelle quand je leur ai rendu visite. C'est merveilleux » Son expression me montra qu'il était honnête. Je n'en attendais pas moins de lui, même si je me demandai toujours s'il était étrange pour lui de voir Esmée épouser un autre homme.

« Oui, approuvai-je. Alice m'a dit que le mariage allait avoir lieu chez toi »

Il hocha la tête et rit doucement. « Elle aura probablement abattu un mur ou deux avant mon retour »

Je souris. « Eh bien peut-être qu'elle n'ira pas jusque-là. Mais là encore, c'est un mariage. Je pense que tu devrais te préparer à tout »

Lâchant un autre rire tranquille, il hocha la tête. Presque pensivement, il jeta un œil à la photo dans mes mains. Puis ses yeux dérivèrent vers la table à côté de moi. Son doux sourire faiblit légèrement ; l'expression sur son visage devenant attentive.

Je me suis détournée pour faire face à la table en sachant ce qui avait retenu son intérêt. Sachant ce qui avait fait disparaître son sourire. Remettant la photo de Sue et Charlie sur la table, je regrettai soudain d'avoir rabattu le reste des cadres avant de partir avec Alice ce matin.

Je sentis plus que je n'entendis Carlisle venir se tenir à côté de moi. Alors que je commençais à retourner les photos une par une, je pouvais sentir ses yeux dorés et attentifs suivre chacun de mes mouvements tout en absorbant le moindre petit changement dans mon expression. Et j'avais peur qu'il ne les voie – qu'il ne les découvre. Qu'il découvre la douleur, la peur, la souffrance de dire au revoir et comment toutes ces choses commençaient lentement à me déchirer.

Alors que j'étais sur le point de tendre la main pour prendre la dernière photo qui était retournée, je ne pus éviter plus longtemps ses yeux cherchant les miens.

« Je faisais du ménage ce matin, expliquai-je en ne sachant pas pourquoi je ressentais le besoin de mentir. Je n'ai pas eu la chance de terminer parce qu'Alice est venue me chercher. J'ai été tellement occupée ces dernières semaines que je n'ai pas eu le temps de…

– Bella », me coupa-t-il doucement. Mes mots disparurent.

En soupirant, je fermai les yeux. « Ce n'est rien, insistai-je. Vraiment. Tout va bien. Je vais bien »

Carlisle était très silencieux. C'est son silence qui me fit finalement ouvrir les yeux pour le regarder de nouveau. Parce que son silence me toucha plus que n'importe quel mot prononcé. Cela me faisait me sentir nue sous son regard, comme s'il pouvait voir en moi des choses dont je n'avais même pas conscience.

Il y avait du chagrin dans ses yeux alors que je rencontrais son regard. Chagrin et inquiétude. « L'es-tu ? » demanda-t-il très doucement.

J'ai ouvert la bouche pour répondre, pour le convaincre. J'en ressentais pour une quelconque raison le besoin. Mais tout à coup, je réalisai que des larmes me montaient au coin des yeux. Je me suis sentie prise au piège par elles. Parce que même si les derniers jours avaient été des montagnes russes émotionnelles, je n'avais pas pleuré une seule fois. Cela montrait à quel point j'étais submergée par tout ça – même pleurer paraissait inutile. J'avais pensé que j'en étais au-delà, qu'il était impossible que le désordre dans ma tête puisse trouver une forme physique afin d'y sortir, comme quelque chose d'aussi ordinaire et simple que des larmes.

Carlisle posa une main sur mon épaule il y avait de la détresse dans son toucher. J'ai levé la main pour couvrir mes yeux, à la fois embarrassée et confuse de me retrouver sur le point de craquer.

Je ne sus pas exactement ce qui se passa ensuite – je ne sus si c'était lui ou moi qui avait bougé – mais d'une manière ou d'une autre, je me suis soudain retrouvée enveloppée dans une étreinte forte mais douce.

Alors que ses bras m'entouraient en me tirant près de lui, j'avais l'impression qu'un nœud se démêlait quelque part en moi, un nœud qui s'était resserré de jour en jour en me menaçant de me priver d'air. J'avais continué à l'ignorer parce que je n'avais pas voulu le reconnaître en premier lieu. J'ai fermé les yeux et posé ma joue contre l'épaule de Carlisle, et pour la première fois depuis longtemps, j'ai eu l'impression de pouvoir respirer librement. Plus de larmes s'échappèrent ; je pouvais les sentir couler sur mes joues mais cette fois, je n'ai pas essayé de les cacher. Gardant les yeux fermés, j'ai essayé d'apaiser ma respiration et de retrouver la paix que j'avais perdue. Cette paix avait-elle-même déjà existé ? Pouvait-on retrouver quelque chose qu'on n'avait peut-être pas perdu en premier lieu ?

Carlisle n'a rien dit. Je sentis ses respirations fraîches et calmes frôler le haut de ma tête, et pendant un moment, j'ai laissé ses inspirations et expirations marquer le temps qui passe.

Tout se déroulait très paisiblement. C'était étrange – le temps avait généralement tendance à passer plus vite. Mais je suppose que si on le mesure en secondes, minutes ou au rythme de l'horloge, il pourrait en fait commencer à s'attarder.

Dans ce silence reposant avec les larmes brûlantes dans mes yeux et les bras frais de Carlisle autour de mon corps, je réalisai distraitement qu'il y avait quelque chose de familier, à propos de la sensation de son étreinte forte. Comme un lointain souvenir qui s'effaçait lentement en refusant de rester, peu importe à quel point je le poursuivais. Mais alors tout d'un coup, ça m'a frappé. Les images commencèrent à me venir à l'esprit dans une brume constante et surréaliste. Des images de clair de lune bleuté et de vagues s'écrasant sur le rivage… des mots chuchotés ainsi que de la douce et délicate étreinte…

J'ouvris lentement les yeux et les images disparurent. Si le temps s'attardait, les rêves non. Ils appartenaient à un autre monde, à un autre moment. Au fond, j'en étais attristée.

La poitrine de Carlisle se souleva et retomba alors qu'il poussait un profond soupir. S'il existait un son distinct pour qualifier que le chagrin… alors son soupir en était une parfaite incarnation.

« Bella », commença-t-il de sa voix apaisante et douce. Un autre souffle frais frôla mon cuir chevelu. Et puis, une légère pression alors qu'il posait son menton sur le dessus de ma tête.

« Carlisle je sais ce que tu vas dire », soupirai-je ma voix étant presque résignée. Le reste de mes larmes séchaient lentement sur la peau de mes joues, disparaissant comme si elles n'avaient jamais existé. Je commençai à m'éloigner lentement en essayant d'ignorer la réticence dans mes mouvements. Les secondes s'écoulèrent à nouveau tandis que le moment de paix sans fin s'effaçait lentement. Carlisle sentit le changement dans ma posture et desserra lentement la prise de ses bras autour de moi. Je m'attendais presque à ce qu'il recule pour regagner son espace personnel, mais il ne le fit pas. Il garda ses mains sur mes coudes après m'avoir relâché en me lançant un long regard inquiet.

« Même ainsi, continua-t-il avec cette même voix douce, je veux te rappeler une fois de plus qu'il n'y a pas de hâte. N'oublie pas que te transformer doit être notre dernier recours, pas le premier »

Je soupirai à nouveau. « Quel devrait être notre premier alors ? » demandai-je avec lassitude même si je connaissais déjà la réponse.

Il y avait du chagrin dans ses yeux ce soir, ils étaient de couleur miel foncé. Il me regarda en silence durant quelques secondes et tourna finalement la tête pour regarder l'ensemble des photos sur la table.

Il les regardait comme si c'était lui qui devait abandonner toutes ces personnes. Comme si c'était lui qui faisait des adieux silencieux et se demandait s'il resterait quelque chose de son cœur une fois cela fait. Connaissant sa nature compatissante, je pensais que j'aurais dû m'y attendre. Mais pour une quelconque raison, sa capacité à être empathique avait toujours tendance à m'étonner.

Il baissa les yeux sur la table avant de les fermer momentanément. Puis, il me regarda de nouveau en me considérant pendant une minute. « Nous devons être rationnel et ne pas agir à la hâte, répondit-il calmement. Et nous devrions prendre un jour à la fois et voir ce que les Volturi décident. Alice le saura une fois qu'ils auront décidé de venir ici » Il fit une pause en resserrant d'une manière rassurante sa prise sur mes coudes. « Et rappelle-toi que rien n'est gravé dans le marbre. Qui peut dire s'il n'y a pas un autre moyen de résoudre ce problème ? Et s'il y en a un, nous ne devrions pas prendre de décisions précipitées et faire une chose qui ne peut être défaite. Je ne veux pas que tu aies à abandonner ta vie et tes parents. Tu ne devrais pas avoir à les perdre »

J'ai levé les yeux pour rencontrer les siens. Pendant qu'il parlait, ma concentration s'était de nouveau égarée vers les photos.

« Je ne devrais pas avoir à vous perdre non plus », dis-je. Soudain j'eus peur de ça – de les perdre d'une manière ou d'une autre. De le perdre lui.

Ses yeux devinrent très doux. Il leva la main pour toucher ma joue, ses doigts froids sur ma peau chaude. A son contact, ma cœur décolla dans un rythme effréné. « Ce ne sera pas le cas, dit-il doucement.

– Tu ne peux pas me le promettre » Je soutins son regard comme si en le regardant, je pouvais le forcer à comprendre le chaos qui faisait rage dans ma tête.

« Je peux te le promettre, murmura-t-il. Je ferai tout mon possible pour que tout se termine bien »

Son contact continua de me picoter la peau alors qu'il éloignait sa main. J'avais l'impression de trembler, comme si quelqu'un avait fait dérober le sol sous mes pieds. « Je le sais », répondis-je d'une voix étouffée.

Les yeux de Carlisle se tournèrent à nouveau vers les photos. Encore une fois, il semblait que son cœur soit endeuillé pour moi. Je suivis son regard même si une partie de moi résistait. C'était la même part qui avait baissé les cadres quelques jours auparavant. Cette part de moi qui refusait de dire au revoir.

« Tu sais, m'entendis-je dire même si je n'avais pas pris la décision consciente de parler, Edward m'a dit une fois que la mémoire humaine est comme une passoire. Que le temps guérit toutes les blessures de notre espèce » Je m'arrêtai en fixant la photo de mes parents le jour de leur mariage. « Je sais à présent qu'il ne s'est pas entièrement trompé à ce sujet. Je me demande si… » Mes mots s'estompèrent. Je pouvais sentir les yeux de Carlisle sur moi alors qu'il m'étudiait.

« Tu te demandes si la même chose peut s'appliquer à tes parent, termina Carlisle pour moi en parlant du même ton feutré. Si… s'ils ne te revoient pas »

Je n'ai pas eu à lui répondre. Je n'ai pas eu à lui dire ce qu'il avait lui-même dit à voix haute parce que j'avais peur de le dire. Je suis restée silencieuse tout en fixant toujours les visages qui me souriaient sur les photos.

Carlisle inspira doucement en se préparant à dire quelque chose. A contrecœur, je reportai à nouveau mon attention sur lui. D'après son expression, j'ai vu qu'il n'allait pas me faciliter la tâche. Je ne m'y attendais pas.

« Je suis certain qu'avec le temps, le chagrin et le manque s'apaisent, dit-il doucement. Mais ils ne disparaissent jamais vraiment. Le chagrin n'a pas de limite. Il change juste de forme. Et je ne crois pas une seconde que tes parents cesseront de te pleurer. Le temps peut guérir les blessures mais pas toutes. Certaines blessures sont tout simplement trop profondes pour être guéries »

J'ai fermé les yeux. Si c'était dur pour moi, je sus que ce serait mille fois pire pour Charlie et Renée. Ce sont eux qui devraient vivre en suspens tout en se demandant ce qui m'était arrivé et si j'étais vivante ou non. Au moins moi, je savais qu'ils allaient bien. Je devrais les abandonner mais je saurais qu'ils allaient bien. Ils n'auront pas la même chance.

« Que puis-je faire ? » m'entendis-je demander en ne sachant si je me parlais à moi ou à lui.

Je sentis la main de Carlisle se poser sur mon épaule. « Prends un jour à la fois, dit-il calmement en répétant ses propos. Et ne prends aucune décision tant que tu ne le dois pas vraiment »

J'ai hoché la tête tout en la baissant pour qu'il ne voit pas mon visage.

Je ne lui ai pas dit ce que je savais déjà dans mon cœur. Je ne lui ai pas dit que même maintenant, je prenais un jour à la fois, une heure à la fois, une seconde à la fois. Je ne lui ai pas dit que j'avais déjà pris ma décision et que j'avais dépassé le point de retour.

Je ne lui ai dit aucune de ces choses, mais en sentant sa main glisser de mon épaule pour saisir mes doigts, j'eus l'impression que peut-être le savait-il déjà.


Notes de l'auteur : Lorsque Jasper raconte son histoire à Bella, il y a beaucoup de citations et de références au livre Eclipse. Le chapitre 13, « Nouveau-né » est la source d'information en ce qui concerne Jasper et son passé. Les citations suivantes sont extraites de ce même chapitre.

« Tu ferais mieux de le faire Maria s'il est important pour toi. Je les tue deux fois plus souvent que je ne les garde

« Je me sentais… opposé à le détruire »

« Maria fut irritée contre moi après ça »

J'ai également glissé une citation de Breaking Dawn lorsque Bella et Carlisle ont une conversation après leur retour d'Ithaca. « Tout le monde est différent. Chacun relève ses propres défis »


NDT : bon que pensez-vous du prochain mariage d'Esmée et Miguel, mais surtout du retour de Rosalie, Emmett et Edward ? Ceci dit ce ne sera pas pour le chapitre prochain mais cela ne devrait plus tarder. Quelles seront leurs réactions ? Edward notamment ? Mais Bella aussi ? A jeudi en tout cas pour la suite et l'un des plus longs chapitres de cette fiction !