Disclaimer : tout appartient à Stephenie Meyer. Cette fiction a été écrite par AylenBc et si possible lisez cette histoire en VO.

Réponse aux reviews :

Lia Menina : merci à toi pour toutes tes reviews, ça m'a fait trop plaisir après deux nuits de boulot et que j'ai ouvert ma boîte mail, j'ai halluciné XD - en espérant que la suite te plaise tout autant !

Iaev : merci à toi de penser à l'auteur de cette fiction et je suis certaine qu'elle appréciera grandement d'avoir ton avis sur sa fiction directement par toi ;) - Pour ce que va faire ou non Edward je te laisserai découvrir... mais c'est certain que ce ne sera pas tout rose ces retrouvailles entre tous ces personnages ! Merci pour tes joyeuses pâques, j'avais complètement oublié de vous le souhaiter à tous lorsque j'avais publié le chapitre ! Bonne fin de semaine à toi :)

rougepivoine : coucou, bien sûr que je réponds, c'est la moindre des choses alors que vous prenez quelques minutes de votre temps pour m'encourager à poursuivre ;) Contente de voir que tu sais de quelle phrase je parle XD - Concernant Edward, eh bien tu n'es pas la seule à être inquiète en fait ! C'est vrai que dans les livres, on peut avoir l'impression que Bella est manipulée par Edward comme tu dis, même s'il le fait toujours que dans son intérêt et pour la protéger, on peut se demander si cela excuse tout. Pour ma part, j'ai toujours apprécié le personnage d'Emmett et le terme "couillon" je suis un peu d'accord XD - mais je pense réellement qu'il est un pilier de la famille Cullen et qu'il est juste sans faux-semblant à l'inverse de la plupart des gens. Il ne s'embête pas avec des détours et agit comme il le veut. Pour Rosalie, il faut juste espérer qu'elle se comportera différemment qu'à Forks. Bon jeudi à toi en tout cas et à dimanche ;)

sochic88 : salut ! Il est vrai que comme tu le dis si bien c'est vraiment une introspection dans la tête de Bella qui réfléchit vraiment beaucoup sur sa vie en général et sur le choix qu'elle devra prendre. C'est ce qui la rend si attachante dans cette fiction et plutôt même proche de nous car on peut s'identifier à certains de ses problèmes. C'est vrai que la décision ou non de devenir vampire était orientée à l'époque par amour envers Edward et là par amour aussi (on peut le dire) pour protéger les Cullen. A voir quel sera son choix et comment il se fera ;)

Cloums : merci à toi pour ton commentaire enthousiaste ! Bonne lecture.


« La douleur ne te dit pas quand tu dois arrêter.

La douleur est une petite voix dans ta tête qui essaye de te retenir

parce qu'elle sait que si tu continues, tu changeras.

Ne la laisse pas t'arrêter et être ce que tu peux devenir.

L'épuisement te dit quand tu dois arrêter.

Tu n'atteints ta limite que lorsque tu ne peux aller plus loin »

- Inconnu -


Perdre et gagner

Debout près de la fenêtre sombre de mon ancienne chambre à Forks, j'ai regardé le faible reflet de mon visage. Mes doigts tâtonnaient paresseusement sur le tissu grossier des rideaux. C'étaient les mêmes rideaux en dentelle jaunie dont je me souvenais lors de mes visites d'enfance et de mes années au lycée. Pendant un instant, je fus presque tentée de sourire. Il était étrange que tant d'autres choses aient changé et aient été usées par les longues années, mais que ce simple détail persiste.

Bien sûr ce n'était pas la seule chose qui restait similaire dans cette chambre. Le sol était composé du même parquet, la couleur des murs était de cette même nuance de bleu pâle. Mais le vieux rocking-chair avait disparu du coin de la pièce, tout comme la commode en pin et mon ancien bureau. Peut-être que Sue les avait installés dans la chambre qu'elle partageait maintenant avec Charlie.

Je ne me suis pas attardée sur ces petits changements. Ils étaient simples à accepter de toute façon. Cette chambre n'était plus la mienne depuis longtemps.

Je trouvais encore un peu difficile de croire que j'étais là en réalité et entourée par ces murs familiers. Que j'étais de retour à l'endroit même qui avait été ma maison. Et c'était étrange de voir à quel point je me sentais toujours chez moi ici et pourtant ce n'était pas le cas en même temps.

Ce sentiment m'accompagnait depuis que j'étais arrivée chez Charlie deux jours plus tôt. Je m'étais sentie accueillie, paisible et heureuse même. Mais dans le même temps, j'avais déjà l'impression que je partais comme si les embrassades de bienvenue n'étaient en réalité que des adieux. Peut-être l'étaient-elles.

A partir de maintenant, chaque étreinte que je donnais était un adieu.

Soupirant, je fermai brièvement les yeux pour contrôler mes émotions. Les larmes étaient une chose que je ne pouvais me permettre ce soir. Pour la millionième fois ce weekend, je commençai à adhérer la sagesse de ma soudaine décision de venir ici.

Puisque les Volturi étaient la raison derrière la vision d'Alice, je n'avais plus à me soucier d'amener accidentellement un vampire inconnu, dangereux et sanguinaire jusqu'à mes parents. Et parce que les Volturi ne constituaient pas une menace pour eux, je n'avais rien à craindre pour leur sécurité. Rien ne m'empêchait donc de les revoir. Quoi qu'il en soit, j'avais tranquillement décidé de ne pas partir les voir l'un ou l'autre pendant le temps indéterminé qu'il me restait en tant qu'humaine. Je m'étais convaincue qu'une cassure nette serait préférable. Pour moi comme pour eux.

C'était ce que je m'étais dit à maintes et maintes reprises. Peut-être avais-je même fini par croire mes propres mots durant un certain temps. Mais vendredi soir alors que je rentrais du travail, j'avais soudainement pris le téléphone et avant même de le réaliser, j'avais réservé un vol de dernière minute pour Seattle. Ensuite, j'avais passé un coup de téléphone rapide à Charlie pour m'assurer qu'il était d'accord pour cette visite surprise imprévue. Pendant que j'emballais mon nécessaire de voyage, j'avais écrit un petit mot que j'avais laissé plus tard sur la porte de la librairie en disant que le lieu serait fermé pour samedi. Si je n'avais pas été si surprise, si accablée par ma décision soudaine de partir, j'aurais ressenti une certaine culpabilité de fermer le magasin sans l'avoir correctement informé à l'avance.

Au moment où j'avais fait mes valises et émergé de ma chambre, Alice m'attendait à la porte d'entrée. Je m'étais demandé si elle avait été aussi surprise que moi quand elle avait découvert ce que j'allais faire. Si oui, elle n'en avait rien dit. Elle m'avait conduite à l'aéroport sans remettre en question ma lubie soudaine et inattendue de me rendre à Forks. Elle m'avait accompagnée sur le vol pour Seattle en me promettant de m'y attendre à mon retour. Elle était restée en arrière pendant que j'avais poursuivi mon voyage dans un petit avion pour Port Angeles.

Quelques heures plus tard, juste avant minuit, un taxi m'avait déposée chez Charlie.

J'ignorai toujours ce qui m'avait possédée, ce qui avait fait contrebalancer ma décision de ne pas le voir. J'avais juste eu l'impression que j'avais besoin d'entendre sa voix, et que lui parler au téléphone ne suffisait pas. Et j'avais eu besoin de savoir qu'il était heureux – j'avais eu besoin de le voir de mes propres yeux.

Et maintenant que je l'avais fait, je me sentais un peu mieux. Plus calme. Même si je savais que cela ne durerait pas longtemps, je savais que l'instant à venir allait briser ce maigre apaisement que je possédais.

Soupirant, je me détournai de la fenêtre et me dirigeai vers mon ancien lit tout en fermant la fermeture éclair de mon sac de voyage. Je jetai un coup d'œil autour de moi pour m'assurer que je n'avais rien oublié puis je passai le sac par-dessus mon épaule. Il était plus lourd que lorsque j'étais arrivée ici deux jours plus tôt.

Je me sentais également plus lourde. Plus vieille.

Il y eut des bruits de pas dans les escaliers, non pas légers et rapides comme ceux de Sue, mais lents et solides. Il y avait presque quelque chose de timide dans ce son alors qu'ils approchaient de la pièce comme hésitant à se rapprocher. Les lames du parquet vibraient sous mes pieds.

Un moment de silence suivit du bruit de quelqu'un se raclant la gorge.

« Cet endroit t'a manqué ? »

Regardant de nouveau les murs familiers, je me retournai et souris. Contre toute attente, j'en avais beaucoup fait au cours de ces deux derniers jours. J'avais gardé un sourire sur mon visage alors même que mon cœur se tordait d'agonie. Mais cette agonie n'en rendait pas moins le sourire authentique – au contraire. Ressentir à la fois une douleur creuse et une étrange ainsi que reposante paix, semblait presque rationnel. Presque.

« Tout à fait, répondis-je. Oui. Je ne pense pas qu'un jour cette maison arrêtera de me manquer »

Le sourire de Charlie était satisfait. Il avait l'air à la fois flatté et gêné tout en regardant le sol durant un court instant et se frottant la nuque. Il y avait un trait de bronzage à son poignet où il portait sa montre – Sue et lui n'étaient revenus d'Hawaï que quelques jours plus tôt.

« Eh bien, murmura-t-il. Cet endroit n'ira nulle part. Tu es la bienvenue à tout moment comme tu le sais. Cette chambre t'attendra toujours »

Au lieu de répondre, j'ai traversé la courte distance entre nous pour enrouler mes bras autour de lui. Mon masque se brisa presque lorsque Charlie eut un rire doux et surpris et me tapota le dos d'une manière apaisante.

« Tu pourrais rester un jour de plus, murmura-t-il dans mes cheveux. Où est la hâte ? »

Je fus tentée de consentir, de retarder l'inévitable. Comme il aurait été facile de dire oui. Juste un jour de plus. Juste une heure de plus. Juste un moment de plus. Juste quelque chose de plus.

« Désolée, dis-je contre son épaule. J'ai un peu de rattrapage à faire avec le travail parce que j'ai pris un congé samedi » D'une certaine manière, je continuai à sourire. Je ne savais pas ce qui maintenait ce sourire sur mes lèvres, ni où je trouvais la force pour rester là au lieu de tomber par terre en éclats. Cette douleur creuse qui accompagnait toujours le sourire devenait plus nette, submergeant presque tout le reste.

« D'accord, marmonna Charlie d'une voix bourrue. Tu es une femme occupée maintenant. Parfois il est difficile de s'en souvenir » Il me donna une douce tape dans le dos. « Comment ça se passe au fait ? »

Je ris doucement contre son épaule puis me retirai de son étreinte. « Eh bien, je n'appellerais pas ça un commerce pour l'instant. Je suis à peine en train de faire de la rentabilité »

Sa question me rappela que la librairie était encore une autre chose que je devrais laisser derrière moi. Je n'avais même pas vraiment réfléchi à tout ça. Je savais que je devrais probablement vendre le magasin ou trouver une autre solution raisonnable, mais une partie de moi ne voulait même pas y penser pour l'instant.

« Tu y arriveras ? » entendis-je Charlie demander. Apparemment, il avait mal compris l'expression sombre sur mon visage. « Je pourrais toujours t'aider si tu as des problèmes d'argent. Il n'est pas toujours facile de gérer un commerce dans des moments comme ceux-ci »

J'ai secoué la tête en souriant. « J'apprécie, mais la situation n'est pas si mauvaise. Ça va mieux qu'au début. Et en plus, tu ne devrais pas avoir à m'aider de toute façon. La librairie a toujours été ma propre petite entreprise un peu folle. Et ça devrait le rester. C'est moi qui ai accepté de prendre le risque quand j'ai acheté l'endroit, alors… mon risque, mon problème »

L'expression de Charlie était partagée entre l'inquiétude et la fierté. « Eh bien, je comprends ça. Et plus encore – j'apprécie que tu assumes la responsabilité de tes propres décisions. Tu l'as toujours fait, et je suis fier de toi. Mais rappelle-toi qu'il n'y a rien de mal à accepter de l'aide quand tu en as besoin. Donc s'il s'agit de ça…

– … alors je suis prête à faire ce qu'il faut », finis-je pour lui, touchée par ses aveux. Bien sûr que je savais que Charlie était fier de moi et de ce que j'avais accompli, même si j'avais toujours su qu'il était plus ou moins opposé à mon projet d'acheter la librairie. Mais l'entendre dire qu'il était fier de moi malgré tout… c'était agréable. Important. « Et ce n'est pas comme si je n'avais pas d'options », poursuivis-je en décidant que je ferais mieux de jeter les bases maintenant si je devais tôt ou tard abandonner la librairie. Après être devenue vampire, y travailler était hors de question que cela me plaise ou non. « Je pourrais toujours trouver un associé ou demander un prêt. Et dans le pire des cas, je vendrais simplement l'endroit pour trouver autre chose à faire »

Charlie plissa les yeux, apparemment confus au sujet de ma position insouciante à l'égard du sujet. Bien sûr, il ignorait totalement que ce n'était pas le cas et je savais qu'il fallait que cela reste ainsi.

Je m'éclaircis la gorge en enroulant les bras autour de moi. « Charlie ? demandai-je sur un coup de tête.

– Ouais ?

– Puis-je te demander quelque chose » J'ai fouillé son regard et les rides de son visage. Elles avaient vécu ces rides. Elles le rendaient plus sage – elles lui apportaient des réponses à des questions que je ne savais même pas comment poser.

« N'importe quoi », promit-il tandis que l'expression sur son visage devenait typiquement prudente, presque suspecte. Il ressemblait toujours à ça quand il était pris au dépourvu par quelque chose.

Je reniflai doucement à cette expression en cherchant mes mots. Soudain, je ne sus pas exactement ce que j'avais voulu demander – comment traduire mes pensées confuses en mots rationnels.

« As-tu déjà… » Je me suis humecté les lèvres en essayant de poursuivre. « Si tu regardes maintenant en arrière, y a-t-il quelque chose que tu changerais ? Quelque chose que tu ferais différemment ? »

Charlie fronça les sourcils, tellement surpris par ma question qu'il ne demanda même pas pourquoi je l'avais posé.

« Je ne sais pas, répondit-il après un moment. Peut-être que je pourrais faire certaines choses différemment. Mais si ces choses ont un impact sur toutes celles présentent maintenant… » Il s'interrompit momentanément tandis que son froncement de sourcils s'approfondissait. « Je ne sais pas, répéta-t-il. Peut-être que je ne changerais rien après tout. J'aime la façon dont les choses se sont déroulées » Il me lança un regard attentif tout en fronçant les sourcils et se demandant apparemment s'il avait répondu à ma question.

Je pris une inspiration. « Alors… crois-tu que les choses arrivent pour une raison ? »

Il haussa les épaules tout en croisant les bras sur sa poitrine. « Peut-être, admit-il avec hésitation. Au moins pour certaines choses. Il serait difficile de croire que tout ce qui se passe dans la vie est aléatoire ou accidentel. Si tu demandes si je crois au destin… » Il me lança maintenant un regard qui était presque un reproche – des conversations comme ça profondes et intimes le mettaient mal à l'aise. « Je ne sais pas. Même si une telle chose comme le destin existe… cela ne signifie pas que nous n'avons pas la liberté de choisir, de prendre nos propres décisions. Tu vois ? »

J'ai hoché la tête tout en ajustant distraitement le sac sur mon épaule. « Et si… certains choix s'avéraient être mauvais ? »

Charlie haussa de nouveau les épaules tout en choisissant d'un peu méditer sur la question. « Alors ils sont mauvais. Mais parfois nous devons juste les faire quand même.

– As-tu déjà dû faire un choix que tu savais être juste… tout en sachant aussi que cela ferait du mal à quelqu'un ? »

Le sourire de Charlie fut triste. « Bella, je suis flic. Je fais ce genre de choix tout le temps. Parfois, tu dois juste faire ce que tu as à faire. Même avec le risque de blesser les sentiments de quelqu'un »

J'ai hoché de nouveau la tête en sachant qu'il n'était pas tout à fait correct de faire un parallèle entre ma situation et la sienne. Mais en même temps, je savais que ses propos n'en étaient pas moins valables même si je les appliquais à ma situation. Au contraire, ses paroles me donnèrent plus de courage.

Elles me donnèrent également plus de chagrin.

Soudain Charlie continua. Cela m'a surprise – je ne m'attendais pas à ce qu'il dise autre chose sur le sujet.

« Il y a des moments où chaque décision possible est à la fois bonne et mauvaise, dit-il pensivement la voix soudainement vide. Prends ta mère et moi par exemple »

Je retenais mon souffle – Charlie parlait rarement du temps qu'il avait partagé avec Renée.

« Quand tu n'étais qu'un bébé, ta mère voulait que je quitte cette ville avec vous deux – Dieu comme elle détestait cet endroit, tu n'en as pas idée… autant je voulais la suivre et la rendre heureuse, je ne pouvais tout simplement pas. Mes deux parents n'étaient plus en bonne santé et je… il n'y avait tout simplement aucun moyen que je les quitte à ce moment-là. Cela a détruit notre mariage et j'ai perdu la chance d'être un vrai père pour toi. C'est une chose que je ne pourrais jamais effacer.

– Charlie, dis-je en tendant la main pour toucher la sienne. Tu étais un père pour moi. Tu l'es. Et je n'ai pas l'impression d'avoir manqué de quelque chose à cause du choix que tu as fait »

Charlie croisa les bras sur sa poitrine en me lançant un regard presque boudeur. « J'étais absent de ta vie.

– Non tu ne l'étais pas » J'ai secoué la tête en regrettant légèrement qu'il l'ait vu de cette façon – qu'il l'ait vu peut-être de cette façon pendant toutes ces années. « J'ai dû te rendre visite chaque été. Et je sais que je n'ai parfois pas été l'invitée la plus impatiente que tu puisses imaginer. Mais plus tard, j'ai réalisé à quel point ces moments étaient vraiment importants. Et à la fin, cet endroit est devenu ma maison »

Il soutint mon regard pendant un moment, puis il s'éclaircit la gorge et se frotta de nouveau la nuque – le signe certain que je l'avais touché.

« Parfois tu te retrouves sans choix dans certaines circonstances, murmurai-je plus pour moi que pour lui. Mais comme tu l'as dit, il faut faire ce qu'on a à faire »

Charlie sembla se secouer de ses pensées puis il me jeta un coup d'œil en plissant légèrement les yeux. « D'où est-ce que ça sort tout ça ? demanda-t-il en semblant plus curieux que confus. Est-ce que tout va bien ? »

Je lui fis un sourire triste. « Oui, le rassurai-je. Bien sûr. Je suppose que je réfléchie juste trop c'est tout »

Il éclata de rire. « Eh bien, tu n'as pas changé. Et j'espère que ce sera toujours le cas »

J'ai dégluti.

La voix de Sue cria du rez-de-chaussée ; mon taxi était arrivé.

« Allez », dit Charlie tout en claquant des mains, son attitude passant de pensive à exagérément énergique. C'était presque comme s'il craignait que notre discussion délicate ne le rende en quelque sorte plus doux et moins virile. Cela me fit rire – si je n'avais pas changé dans certains domaines, Charlie non plus.

Il se rapprocha pour me faire un câlin rapide d'un bras et déposa un baiser sur ma tempe. Puis il tendit la main vers le sac sur mon épaule en insistant sans un mot pour le porter. Il n'était même pas si lourd mais j'ai consenti en sachant que les pères devaient avoir certains droits. Et c'étaient ces petites choses simples qu'ils faisaient qui montraient à quel point ils se souciaient de nous.

Déplaçant le sac sur son épaule, il me regarda et demanda : « Prête ? »

Soupirant doucement, j'ai hoché la tête.

Je suis prête, me dis-je. Je dois l'être.

J'attendis que Charlie se retourne pour le suivre hors de la pièce jusqu'en bas des escaliers. Une autre étreinte m'y attendait un autre au revoir. Les longs cheveux noirs et soyeux de Sue frôlèrent ma joue alors qu'elle enroulait ses bras autour de moi. Je ne lui ai pas dit de prendre soin de Charlie – je savais qu'elle le ferait.

Prenant mon sac à Charlie, je me tournai vers la porte et jetai un coup d'œil par-dessus mon épaule. Un autre sourire une autre sensation d'agonie dans mon cœur. Dans un moment de faiblesse, j'ai pensé, supplié, pour un jour de plus, pour un moment de plus. Pour un autre moment.

Puis je me tournai pour regarder en avant, face à l'obscurité de cette nuit de février. Le ciel noir au-dessus de moi pleurait en répandant des gouttes de pluie fraîches sur mon visage. Sans regarder en arrière, je suis entrée dans l'habitacle et me suis calée avant de fermer la porte. Aussi douloureux que ce fut de retourner le couteau dans la plaie, il fallait parfois le faire.

Si seulement pour un moment de plus.


Je dérivai quelque part entre l'éveil et les rêves tout en m'enfonçant de plus en plus profondément dans l'océan de sommeil. C'était paisible là-bas je voulais y rester. C'était agité à la surface, et les vagues étaient si sauvages et turbulentes. Elles m'emporteraient de toute façon. Alors à quoi bon lutter contre elles ?

Au moment où j'allais m'enfoncer dans l'abîme pour être enveloppée par la lourdeur du sommeil, quelque chose commença à me tirer vers le haut, vers la surface vers la tempête. Faire face aux vagues me semblait trop difficile, trop exigeant, et je voulais résister. Mais j'étais impuissante face à la traction, face au courant et je l'ai laissé m'emporter.

A travers le mince voile du sommeil, il y avait une voix qui allait et venait, entrant et sortant comme la flamme d'une bougie sur le point de s'éteindre. Je pouvais me sentir flotter juste sous la surface, à l'abri de la tempête mais pas des vagues.

« … ça ira. C'est le contre-coup du décalage horaire. Et ces deux jours ont été durs pour elle… »

La haute voix chantante s'estompa. Mes membres étaient semblables à du plomb, mendiant pour le repos et la paix, et pendant un instant je succombais. Je pouvais encore me sentir couler mais une autre voix, plus basse et plus douce cette fois transperça la surface. Le courant était de nouveau insistant cela me fit me rapprocher du monde tout en m'attirant comme la gravité.

« … ne peux m'empêcher de m'inquiéter si elle subit trop de pression. Tout se passe si vite. Je ne suis pas certain que ce soit le bon…

– … ça ira Carlisle. Elle a juste besoin d'un peu de temps »

J'ai lentement commencé à prendre conscience de mon environnement, des voies basses et chuchotantes. Elles provenaient de quelque part près de moi, mais elles continuèrent de s'éloigner tandis que la brume de sommeil planait au-dessus de moi comme une couverture, me tirant par en-dessous encore et encore.

J'eus du mal à me rappeler où j'étais et comment j'y étais arrivée.

Un autre murmure une autre marée qui me fit remonter à la surface.

« Comment était-elle sur le chemin du retour ? » Il y eut un moment de silence avec le bruit de vêtements bruissant comme si quelqu'un se déplaçait. « Elle a dit quelque chose ?

– Pas grand-chose. Elle semblait… fatiguée. Perdue »

Ces mots déclenchèrent un souvenir. Il était légèrement flou, distant, comme s'il s'était passé plusieurs années auparavant. Je me suis souvenue du chaos à l'aéroport, de la façon dont je m'étais tenue dans la zone de récupération des bagages jusqu'à ce que je réalise que je n'avais pas d'autre bagage que le petit sac de voyage qui était accroché à mon épaule. Puis une main avait touché mon bras – une main froide et pâle. Alice m'attendait à Seattle comme elle l'avait promis.

D'autres choses, de petites choses commencèrent à me revenir. Je me souvenais vaguement de quelque chose au sujet du trajet en taxi de Forks à Port Angeles, de la façon dont le chauffeur avait tenté d'entamer une conversation pour finalement abandonner. Les heures suivantes étaient enveloppées dans un brouillard brumeux de voix fortes et de personnes sans visage. Je me suis souvenue de l'odeur de la pluie, de l'odeur de Forks et de la façon dont elle s'accrochait à mes vêtements. Je me souvins des larmes chaudes qui avaient jailli de mes yeux et coulé sur mes joues. Je me rappelais comment Alice m'avait guidé à travers le chaos de gens et comment je m'étais sentie légèrement détachée de mon corps, comme si je n'avais pas vraiment vécu cet instant.

J'avais une sensation similaire maintenant tandis que mon esprit et mon corps tentaient de se débarrasser de la lourdeur du sommeil. Quelque chose ne cessait de résister ; une partie de moi refusait de se réveiller.

J'ai réalisé que je ne me souvenais pas beaucoup du vol de cinq heures entre Seattle et Buffalo. Mon dernier souvenir avant ma dérive, avant la lourdeur du sommeil, était celui de la vue de ma maison sombre. Je me souvenais d'avoir été si fatiguée que la chambre m'avait paru trop éloignée, et je m'étais donc recroquevillée sur le canapé du salon.

Je suppose que c'était encore là où je me trouvais. Cela expliquait l'angle bizarre de ma nuque et la raideur de mes épaules. Le tissu du canapé avait laissé des empreintes sur ma joue ; je pouvais la sentir me picoter.

« … devrait trouver une autre façon d'aborder cette affaire », reprit la voix basse et douce, très doucement. Le ton était délibératif et légèrement plaintif. « … ne me sens pas bien de la forcer à le faire, de la forcer à renoncer à tout ce qui est important pour elle. Peut-être pourrait-elle voir ses parents même après la transformation. Il n'y a aucun moyen de dire avec certitude combien de temps le stade de nouveau-né durera pour elle. Dans le meilleur des cas, seulement que quelques mois. Il pourrait exister un moyen sûr de les garder dans sa vie, au moins pendant un certain temps.

– Pendant un temps, acquiesça doucement la voix musicale précédente. Mais elle ne fera que retarder l'inévitable. Quelques années tout au plus. Car finalement ses parents remarqueront qu'elle ne vieillit pas. Et qu'en est-il de la transformation, comment affectera-t-elle son apparence ? Elle sera différente, sa voix sonnera différemment… je ne sais pas Carlisle. C'est trop risqué. Les changements chez elle seront susceptibles de soulever des questions.

– Cela soulèvera également des questions si elle disparaît sans laisser de traces »

Alice soupira. « Eh bien alors, elle ne disparaîtra pas sans laisser de traces. Nous donnerons l'impression qu'il y a eu un accident. Nous nous assurerons que les bonnes questions soient posées tout comme les bonnes réponses soient fournies » Elle s'arrêta. « Mon point de vue est qu'elle ne peut l'éviter pour toujours. Elle va devoir dire au revoir à un moment donné. Et elle le sait » Il y eut une pause. « Je sais que tu ne veux pas qu'elle traverse cela, ajouta-t-elle de sa voix douce. Je sais à quel point cette idée même te dérange. Je le sais parce que ça me dérange aussi. Je veux dire, si j'étais à sa place… si je devais t'abandonner, ou Esmée, ou n'importe qui d'autre de notre famille… » Sa voix s'interrompit durant un moment.

« Quoi qu'il en soit, continua-t-elle finalement avec sang-froid. Je ne pense pas qu'elle va changer d'avis à ce sujet, peu importe ce que nous lui dirons. Elle sait que ce n'est pas seulement sa vie qui est en jeu ici. Cela ne fait qu'alimenter sa décision d'être transformée. Si elle croit que nos vies sont en danger, elle fera tout pour éviter qu'elles ne le soient. Elle ne s'accrochera pas à ses propres désirs et rêves au détriment de nos vies. En attendais-tu moins de sa part ? »

Il y eut un soupir discret et un moment de silence, puis la voix douce de Carlisle reprit la parole. « Non bien sûr que non » Un autre silence, un autre flot de mots murmurés. « C'est ce qui m'attriste le plus. Elle ne devrait pas avoir à faire cela pour nous. Elle aurait dû avoir la possibilité de prendre cette décision sans avoir à craindre pour sa propre vie ou la nôtre. Elle aurait dû arriver à cette conclusion de son propre chef.

– Elle a eu cette chance une fois, rappela doucement Alice. Et nous le lui avons pris. Nous ne le ferons pas cette fois Carlisle. Je sais que tu ne le feras pas »

Carlisle inspira profondément comme s'il s'apprêtait à plonger dans l'eau froide. « Non, murmura-t-il. Je ne lui ferais pas ça »

Il y eut un autre silence, plus long cette fois. Une pendule tournait quelque part me prouvant que le temps passait au lieu de rester immobile. La peau de ma joue me picotait à nouveau et les muscles de mon cou me rappelaient à une douleur sourde. Je me demandai si la paralysie du sommeil ressemblait à ça. Comme si on n'était pas certain d'exister, si le monde autour de soi existait.

« Je sais que tu ne le feras pas, répondit Alice dans un murmure comme s'il n'y avait pas eu un long moment de silence entre ses mots et les siens. Parce qu'elle est des nôtres, Carlisle. Elle l'a toujours été »

Ce fut une fois de plus très silencieux ; seule la pendule égrenait. J'étais à nouveau aux confins du sommeil et de l'éveil tout en m'enfonçant de plus en plus profondément pour m'éloigner de la surface. Juste au moment où je m'apprêtais à glisser définitivement, le courant me réveilla de nouveau.

« Je sais, répondit la voix douce. Elle l'a été. Elle l'est »

Cette voix fut la dernière chose dont je fus consciente avant que la surface ne disparaisse et que l'obscurité ne m'envahisse. Alors que les chuchotements s'effaçaient lentement, j'essayai de m'y accrocher comme si quelque chose d'irréversible se produirait si je lâchais prise. Mais l'obscurité était persistante et finalement, je cédai lui permettant de m'emporter.

Le lendemain matin, je me suis réveillée au son du réveil que je ne me rappelais pas avoir réglé. Gémissante, je me relevai du canapé et regardai autour de moi le salon vide. Quelqu'un avait étendu une couverture sur moi et elle s'accumula à mes pieds alors que je me levais pour éteindre l'alarme. Il n'y avait aucun signe d'Alice ou Carlisle, et cela me fit me demander si la conversation chuchotée que j'avais entendue durant mon sommeil léger n'avait été qu'un rêve, le fruit de mon esprit fatigué.

Après avoir pris une douche rapide et changé de vêtements, j'ai essayé de me faire quelque chose à manger, mais après avoir réalisé que je n'avais pas d'appétit, je me suis contentée d'un thé chaud. Puis je suis partie pour la librairie comme n'importe quel autre matin. Si rien d'autre ne me gardait sain d'esprit, le travail le ferait. La librairie paraissait avoir un effet apaisant sur moi et je me retrouvai instantanément détendue en ouvrant la porte et en allumant les lumières.

La clochette au-dessus de la porte me donna un léger picotement en entrant. J'ai arraché le morceau de papier que j'avais laissé sur la porte vendredi tout en le jetant à la poubelle. Cela me rappelait le weekend, Charlie, et comme le voir avait suscité des sentiments de désespoir et de soulagement. Je ne savais même pas que ces deux-là pouvaient être ressentis en même temps, mais c'était le cas.

La journée s'avéra chargée et je n'eus pas le temps de réfléchir aux choses qui m'encombraient. J'eus à peine le temps de prendre une courte pause déjeuner, sans parler de m'asseoir une minute. Mais toute cette précipitation ne me dérangeait pas. J'avais toujours pensé qu'être organisée était plus facile pour moi parce que je m'y étais habituée dès l'enfance. Renée avait toujours été tellement occupée avec ses propres affaires, et généralement elle était tellement prise par elles qu'elle avait tendance à complètement oublier les affaires simples et quotidiennes.

Ce ne fut pas vraiment un fardeau d'être celle qui avait fait en sorte que les factures soient payées, et d'avoir le frigo toujours plein. Mais il ne m'était jamais venu à l'esprit que j'avais peut-être pris ces choses en charge à un si jeune âge parce que j'avais des dispositions pour ça, d'être organisée. A l'époque, c'était un moyen de s'en sortir. Mais aujourd'hui, c'était un moyen d'évasion, un endroit temporaire pour se cacher des deux derniers jours. Je savais que ce n'était pas sage – éviter quelque chose qui dérangeait l'était rarement. Mais je me permis ce petit moment de répit. Je l'ai permis parce que je savais que je ne pourrais pas me cacher pour toujours.

Le flot constant de client de la journée s'est donc révélé être une distraction bienvenue. J'ai passé la majeure partie de la journée debout et au moment où les heures glissèrent vers la fin de l'après-midi, j'étais à la fois épuisée et satisfaite.

Le dernière cliente de la journée s'était avérée être un défi. Au début, je ne trouvais pas le livre qu'elle souhaitait acheter, même si j'étais presque certaine d'en avoir un exemplaire quelque part. Mais j'avais refusé de céder. Pour une quelconque raison, toute excuse pour reporter le retour à la maison était tentante. J'avais même passé un moment à fouiller dans la réserve que j'avais nettoyée quelques semaines plus tôt en me demandant si je n'avais pas vu ce livre là-bas, mais ma recherche s'est avérée infructueuse.

Peut-être que ce fut dû à ma lassitude et le léger décalage horaire que j'éprouvais, ou peut-être que d'autres choses qui envahissaient mon esprit affectaient ma capacité à me concentrer, mais finalement j'ai trouvé le livre exactement où il aurait dû être – exactement où il avait probablement été tout ce temps. Pour une quelconque raison, je ne l'avais pas repéré au premier coup d'œil ce qui m'avait fait douter de ma mémoire et me demander si je n'avais plus d'exemplaire après tout.

« Voilà », annonçai-je triomphalement et à genoux à côté de l'étagère du bas dans la section artisanale du magasin. Je sortis le livre épais et lourds de l'étagère, un peu frustrée parce que je ne l'avais pas repéré plus tôt et perdu autant de temps à le chercher. Heureusement, la cliente ne paraissait pas pressée.

« Des gants aux pulls : modèles de tricot pour tricoteuses avancées, lus-je sur la couverture tout en levant les sourcils vers la femme qui se tenait à côté de moi et essayait de maintenir sa fille de quatre ans sous contrôle.

– C'est celui-là, confirma la femme ravie d'avoir trouvé le livre qu'elle cherchait. Caitlyn calme-toi – c'est ton tour maintenant. Comprends-tu pourquoi je te dis que la patience est payante ? »

Je souris largement à la petite fille qui se précipitait dans le magasin sans s'arrêter une seconde. Quand elle entendit ce que sa mère a dit, elle tournoya et vint vers moi tout en rencontrant mon regard sans une once de timidité. Elle n'était pas calme et timide comme certains autres enfants de son âge, mais plus comme un paquet de nerf et d'énergie sur le point d'exploser.

Je m'accroupis pour être au niveau de ses yeux. « Et comment puis-je t'aider ? demandai-je formellement en souriant à la fille. Caitlyn c'est ça ? »

La fillette hocha la tête avec empressement, ses boucles brunes rebondissant à chaque mouvement de tête. « C'est mon anniversaire jeudi, annonça-t-elle. J'ai cinq ans »

Je pris une inspiration théâtrale et échangeai un sourire avec sa mère. « C'est vrai ? »

Elle acquiesça de nouveau. « Ma maman m'a promis un livre de coloriage. Je peux le choisir aujourd'hui mais je ne le recevrai pas avant jeudi.

– Je vois », souris-je en me retournant et en lui montrant l'étagère où se trouvaient les livres à colorier. Caitlyn passa devant moi et commença à explorer les livres, tellement ravie qu'elle ne tenait pas en place.

« Tu dois vraiment aimer les couleurs », devinai-je pour faire la conversation juste au moment où la clochette au-dessus de la porte tinta et que quelqu'un entra à l'intérieur. Je ne pouvais voir la porte d'où j'étais, les étagères me cachant la vue directe et m'empêchant de voir qui était entré.

« J'adore les couleurs ! s'exclama Caitlyn en étant tellement concentrée sur son choix qu'elle ne put rien dire d'autre.

– Elle dort pratiquement avec ses crayons de couleur, me dit sa mère en secouant la tête avec un tendre sourire sur le visage. Et quand elle est réveillée, elle passe la plupart du temps à dessiner. Elle pourrait facilement oublier de faire d'autres choses, même manger, si je ne lui rappelle pas. Et elle n'a même pas besoin de papier pour exprimer sa créativité – tout peut faire l'affaire. Vous auriez dû voir la baignoire la semaine dernière »

Je ris. « Eh bien, heureusement qu'elle a choisi la baignoire. C'est plus facile à nettoyer.

– C'est vrai, acquiesça la femme en me faisant un sourire ironique. Mais je ne peux pas en dire autant du canapé blanc – de notre ancien canapé blanc »

Je grimaçai avec sympathie. « Aie. Eh bien qui sait – peut-être est-elle un nouveau Picasso en devenir ?

– Peut-être » La mère de Caitlyn gloussa puis se tourna vers sa fille quand elle vint vers nous avec un livre de coloriage à la main.

« Celui-là ! déclara-t-elle.

– C'est un bon choix, louai-je. Veux-tu qu'il soit emballé ?

– Oui !

– Caitlyn, rappela sa mère tout en haussant ostensiblement les sourcils.

– Oui, s'il vous plait », corrigea Caitlyn en accentuant les derniers mots.

Je me dirigeai vers le comptoir avec le livre tout en écoutant la fillette babiller avec un sourire sur le visage. Alors que la mère payait pour les livres et que j'emballais le cadeau de la fillette dans du papier cadeau, je lui demandais quelle était sa couleur préférée – qui était le rouge – puis elle me demanda qu'elle était la mienne avec la curiosité typique des enfants de quatre ans.

« Eh bien, répondis-je en attachant un ruban rouge autour du paquet. Ça change. En ce moment, j'aime bien le violet foncé »

La petite fille fronça les sourcils. « Comment votre couleur préférée peut-elle changer ? » questionna-t-elle perplexe. Apparemment, cette idée lui paraissait impensable. C'était comme si mon attitude déshonorait l'idée même d'avoir une couleur préférée.

Je ris. « Je ne sais pas, répondis-je en échangeant un regard amusé avec la mère de la fillette. Parfois les choses changent. Tout ne reste pas pareil.

– N'est-ce pas une mauvaise chose ? » se demanda Caitlyn en pinçant les lèvres.

Je levai les yeux de ma tâche pour lui sourire quand un mouvement attira mon attention. Ce n'est qu'à ce moment-là que je me suis souvenue que la clochette avait sonné un instant auparavant et que quelqu'un était entré.

Mes yeux bruns rencontrèrent de l'or. Quelque chose ondula à travers moi, me faisant frémir intérieurement comme si un lourd rideau de pluie venait de m'envahir. Un rideau de pluie très chaud – très doux. Très agréable.

Je détournai les yeux d'or chaud tout en terminant avec le ruban. Je mis précautionneusement le livre soigneusement emballé dans un sac en papier avec le livre que la mère de la fillette avait acheté.

« Non, répondis-je à Caitlyn en remettant le sac à sa mère. Ce n'est pas toujours une mauvaise chose. Certains changements sont positifs.

– Mais pas tous », déclara la fillette avec un franc-parler enfantin.

Je lui donnai un sourire en essayant de le maintenir joyeux. « Eh bien, j'aime à croire que chaque changement amène du bon, même de ceux qui peuvent sembler importuns au premier abord »

Fronçant les sourcils, la petite fille réfléchit à mes paroles ; je me suis retrouvé à espérer qu'elle les porterait avec elle et pourrait même y trouver un jour du réconfort.

Finalement, elle soupira et jeta un coup d'œil au sac dans la main de sa mère – apparemment, elle pensait qu'elle des choses aussi compliquées ne méritaient pas d'être autant méditées.

« J'aimerais qu'on soit jeudi », l'entendis-je murmurer. Sa mère et moi rîmes.

« Il ne te reste que trois nuits, la réconfortai-je avec un sourire. Le temps va vite passer »

Lorsque la mère et la fillette me remercièrent et se retournèrent pour partir, je les regardai marcher dans le magasin, main dans la main. Carlisle qui était resté à côté de l'étagère la plus proche de l'entrée, mit de côté le livre qu'il étudiait et se hâta de leur ouvrir la porte. Cela me fit sourire il avait toujours été si gentleman.

La clochette tinta tandis que la porte se refermait. Un brouillard d'air froid traversa le magasin me faisant retenir une pile de reçus sur le comptoir avant qu'ils ne s'envolent dans toutes les directions. Je me suis agenouillée pour les mettre dans le classeur que je gardais sur l'étagère sous le comptoir.

Quand je me redressai à nouveau, Carlisle se tenait toujours près de la porte tout en scrutant l'obscurité extérieure. Je me demandai distraitement s'il veillait sur la femme et la fillette. Il y avait une curieuse expression sur son visage quelque chose entre un sourire et un triste froncement de sourcils. Presque comme s'il avait découvert quelque chose d'important et en avait reconnu sa signification que tardivement.

Sentant mes yeux qui le regardaient, il finit par se tourner vers moi pour rencontrer mon regard. Et il plut de nouveau – cette même pluie chaude qu'auparavant. Mes entrailles se recroquevillèrent sur une chose à la fois familière et étrange, douce et puissante.

Je me raclai la gorge en essayant d'ignorer la sensation, d'ignorer les flammes qui caressaient soudainement ma peau. Abaissant mon regard, je contournai le comptoir à pas calmes tout en enroulant mes bras autour de moi.

« Salut », le saluai-je doucement en réalisant que je ne lui avais encore rien dit. Réalisant que cela faisait des jours que je l'avais vu pour la dernière fois. Je me demandai ce qu'il pensait de mon soudain voyage à Forks et comment je m'étais brusquement envolée tel un oiseau effrayé. C'est ce que j'avais peut-être ressenti vendredi dernier lorsque j'avais décidé de partir – de la frayeur. Peur que si je ne saute pas vers le ciel quand j'en ai l'occasion, je risquais d'être coincée au sol pour toujours.

Carlisle se rapprocha en répondant à ma salutation d'un simple signe de tête. Il fixait attentivement mes traits comme s'il essayait de voir quelque chose qui n'y était pas avant. Une chose qui aurait pu être provoquée durant le weekend. Je reçus ma réponse à ma précédente question ; ma décision inattendue d'aller voir Charlie l'avait inquiété.

Me mordant la lèvre, je démêlai mes bras de ma poitrine et m'appuyai contre le comptoir tout en m'asseyant à moitié dessus. Laissant échapper un soupir, je rencontrai carrément le regard scrutateur de Carlisle.

« Je suis désolée pour ce weekend, murmurai-je en m'excusant. Je n'aurais pas dû partir comme je l'ai fait »

Carlisle secoua la tête. « Tu en avais le droit. Il n'y a aucune raison de s'excuser. Cela va sans dire.

– Pourtant j'aurais dû en parler avec toi d'abord » Je redressai le pot de crayons couché sur le comptoir en évitant ses yeux bienveillants. « Je ne sais toujours pas ce qui m'a pris. J'ai juste eu l'impression que… » Je pris une profonde inspiration en cherchant mes mots. « Je ne sais pas, comme si je ne voyais pas Charlie de suite, je perdrais ma chance » J'eus un rire confus et je l'ai regardé. « Ça n'a pas de sens, n'est-ce pas ? »

Carlisle me fit un sourire triste. « Je ne dirais pas ça, répondit-il doucement. Je comprends parfaitement pourquoi tu es allée le voir. J'avais de toute façon prévu d'en évoquer le sujet. Je comprends que l'automne dernier, tu étais plutôt réticente à voir tes parents et risquer leur sécurité car nous ne savions pas grand-chose de la situation, mais j'ai pensé que maintenant que nous en savions plus… » Il s'interrompit.

Et à présent que mes chances de les voir deviennent de plus en plus minces à chaque instant qui passe, je devrais aller les voir tant que je le peux encore, finis-je pour lui. Ce qui était vrai – je ne pouvais le nier. Je savais qu'un jour ou l'autre, je devrais soudainement disparaître. Je deviendrais dangereuse, différente. Après la transformation, mes parents ne pourront me reconnaître comme leur fille.

« Comment c'était ? demanda Carlisle avec attention. Cette visite ? »

J'ai ouvert la bouche pour répondre mais trouver les mots fut plus difficile que je ne le pensais.

« C'était… il y a eu beaucoup de choses, lui dis-je finalement. Je suis contente d'y être allée. Ça m'a fait du bien de voir Charlie, de voir qu'il était heureux. Qu'il n'était pas seul »

Carlisle hocha la tête semblant soudainement hésitant. Il passa une main sur son menton en me lançant un regard prudent.

« Je suis sûr que tu sais que rien de t'empêche de voir ta mère également, commença-t-il. Si tu veux la voir, je suis certain que nous… »

J'ai secoué la tête avant même qu'il n'eut fini. Il se tut tandis qu'un froncement à peine perceptible apparaissait sur son visage.

« Autant j'aimerais la voir, expliquai-je en croisant les bras sur ma poitrine comme si j'avais froid, autant je sais que non. Je n'avais pas vraiment l'intention de voir Charlie non plus – j'avais décidé de ne pas le faire. Aller à Forks fut juste un caprice soudain et irréfléchi auquel je n'ai pas pu résister. Et Charlie est, eh bien… il est beaucoup plus facile à gérer que Renée. Il n'est pas aussi perspicace que ma mère qui me connait bien – elle me connaît très bien » Je m'arrêtai en respirant profondément et calmement. Penser à Renée était soudain très douloureux. « Elle était ma meilleure amie tu vois ? Et elle l'est toujours à bien des égards. J'ai toujours été un peu en décalage avec tout le monde, mais elle est l'une des rares personnes qui peuvent se mettre sur la même longueur d'onde que moi. Et comme je l'ai dit, elle est très perspicace, très… clairvoyante »

Carlisle était silencieux, réfléchissant à mes propos. « Alors… tu crains que si tu la rencontres, elle sentira que tout ne va pas comme il le devrait ? »

J'ai hoché la tête. « Si je dois disparaître ou supposément mourir dans un accident orchestré, je ne veux pas que son dernier souvenir de moi soit comme ça. Je ne veux pas qu'elle réfléchisse et se tourmente avec la pensée qu'elle aurait pu faire quelque chose pour changer les choses. Si elle se souvient que j'étais bouleversée par quelque chose la dernière fois qu'elle m'a vu, cela la hantera pour le reste de sa vie » J'ai regardé dans les yeux ocres de Carlisle – ils étaient tristes. « C'est mieux comme ça. Je le sais », ajoutai-je en voulant le convaincre – je m'étais déjà convaincue il y a longtemps.

Il hocha lentement la tête et je sus qu'il comprenait. Je n'en attendais pas moins de sa part.

Il fit deux pas lents vers le comptoir en s'arrêtant devant moi. S'humectant rapidement les lèvres, il croisa les bras sur sa poitrine avec une expression sur le visage à la fois délibérative et hésitante.

« Il y a eu un moment où j'ai envisagé d'autres façons de gérer la situation, commença-t-il avec prudence en me lançant à la fois un regard méfiant et plein d'espoir. J'ai réfléchi s'il était possible pour toi de voir tes parents même après ta transformation pour que tu puisses les garder dans ta vie au moins encore un peu »

J'ai hoché la tête en me souvenant de sa conversation avec Alice que j'avais entendue pendant mon sommeil la nuit dernière.

« S'il existait un moyen sans risque pour moi de les garder dans ma vie après être devenue vampire, lui demandai-je ostensiblement tout en le considérant avec attention, ne l'aurais-tu pas utilisé avec les autres membres de ta famille ? Comme Emmett ou Rosalie ?

– La maîtrise de soi de Rosalie aurait pu le permettre. Sa phase de nouveau-né fut relativement courte, et même pendant, elle maîtrisait très bien sa soif. Mais elle a été transformée dans… des circonstances difficiles. Et il y a le fait qu'elle n'ait jamais voulu revoir sa famille – elle le disait très clairement, expliqua Carlisle avec une expression lointaine venant brièvement éclairer son visage. Et quant à Emmett… il venait d'une grande famille. Je suis certain que si on lui avait donné l'occasion, il aurait aimé revenir pour régler quelques derniers détails. Il était un fils travailleur et sa contribution pour sa famille était importante – et je suis sûr qu'il était irremplaçable à plus d'un titre que simplement être quelqu'un subvenant aux besoins de sa famille » Il s'arrêta. « Mais sa période de nouveau-né fut difficile. Il lui a fallu plusieurs années avant qu'il ne puisse être proche des humains et ne pas perdre le contrôle.

– Alors peut-être que le problème est résolu ainsi. Il n'y a aucun moyen de savoir à quel point je serais folle en tant que nouveau-né. Par conséquent, nous prendre la tête avec ce problème pourrait être une perte de temps » Je m'arrêtai tout en étudiant l'expression de Carlisle. Il était légèrement déçu même si je pouvais voir qu'il essayait de le cacher. « Écoute, j'avoue que si besoin, je pourrais trouver de bonnes excuses qui expliqueraient la raison pour laquelle je ne peux pas rendre visite à mes parents durant les deux premières années, dis-je avec un peu plus de complaisance. Je pourrais leur dire que je suis occupée ou que j'ai recommencé à voyager. Cela ne soulèvera aucun soupçon parce que je ne les vois plus souvent de toute façon.

– Cela pourrait faire gagner du temps, convint Carlisle.

– C'est possible, admis-je. Donc pour les besoins de l'argumentation, disons que je parvienne à contrôler ma soif durant les premières années et que j'apprenne aussi à me contrôler autour des humains. Mais il y a d'autres problèmes que nous ne pouvons ignorer. Je n'aurais plus l'air comme avant, je n'agirai plus de la même façon… je ne serai plus la même. Et finalement, ils remarqueront que je ne vieillis pas et il n'y a pas grand-chose que nous pourrons faire pour les duper. Je ne peux pas ressembler à une jeune femme de vingt-six ans pour toujours » Je poussai un soupir tout en fixant le sol à mes pieds. « Je ne ferais que retarder l'inévitable », dis-je en écho aux mots d'Alice. Je me retrouvai soudainement heureuse de l'éloignement progressif avec mes parents qui avait commencé plusieurs années auparavant. Je ne pouvais qu'espérer que cela leur rendrait les choses plus simples à accepter.

L'expression sur le visage de Carlisle était sombre. Ce n'était pas facile pour moi, mais il semblait que cela ne l'était pas non plus pour lui.

« Je ne veux pas être une telle rabat-joie, dis-je en m'excusant à moitié tout en riant doucement et tristement. J'aime me considérer comme réaliste mais j'imagine que je suis parfois plus encline au pessimisme » Me taisant un instant, je jetai un coup d'œil au sol. « Ou peut-être que j'essaye juste de me protéger de la déception. C'est un peu lâche, je l'avoue.

– Ce n'est pas lâche, contesta gentiment Carlisle. C'est très compréhensible. Personne ne veut prendre des risques inutiles, être déçu. Mettre en danger quelque chose qui compte »

J'ai levé les yeux pour voir son visage sentant soudain qu'il y avait plus dans ses paroles. Mais Carlisle ne me regardait pas ; son regard était sur le sol entre nous, ses bras toujours croisés sur sa poitrine.

Sur une impulsion, je tendis la main pour toucher son avant-bras. « Merci quand même, dis-je doucement. Merci d'avoir essayé de trouver un compromis, d'avoir essayé de me faciliter les choses. Ça peut ne pas le paraître mais j'apprécie vraiment. Ce serait mille fois plus difficile si je ne... » Je m'arrêtai.

« Quoi ? demanda Carlisle doucement, soudain très curieux de savoir ce que j'allais dire.

– Si je ne t'avais pas comme ami », finis-je. Le terme ami semblait trop simple, trop modeste pour être utilisé dans ce contexte. Et pourtant, c'était la seule manière dont je pouvais l'appeler pour ne pas avoir à danser au bord d'un précipice inconnu. De quelque chose d'interdit.

Au début Carlisle hésita mais ensuite il desserra ses bras de sa poitrine et prit ma main dans la sienne. Le chaud et le froid se rencontrèrent ses doigts étaient comme de l'albâtre lisse contre ma propre peau chaude.

Je me mordis la lèvre ; je pouvais encore sentir l'averse approcher. Cette pluie douce et chaude. Cela me rapprocha du bord et fit battre mon cœur dans des nuances étranges et merveilleuses.

« Bella, dit-il très doucement en tenant toujours ma main dans la sienne. Il n'y a rien que je ne ferais pas pour te rendre la tâche moins difficile. S'il existe un moyen pour moi d'alléger ce fardeau, de le porter pour toi, je le ferais sans hésiter un instant »

Ses yeux étaient si honnêtes, sa voix si sincère que je ne pus m'empêcher d'être profondément touchée. J'ai accepté ses propos avec un signe de tête, soudainement pas tout à fait sûre si je pouvais faire confiance à ma voix. « Je sais », réussis-je à répondre après un moment, ma voix ressemblant juste à un murmure.

Carlisle resserra sa main autour de la mienne tout en soutenant mon regard. Puis il tendit sa main libre pour toucher ma mâchoire du bout de ses doigts. Je me suis soudain retrouvée incapable de regarder autre chose que lui, autre chose que ses yeux intenses. Il me regardait de près comme s'il essayait de mémoriser chaque angle et courbe de mon visage.

Son regard commença à vagabonder, passant de mes yeux à mes joues, de mes joues à la ligne de ma mâchoire… et comme par accident, son regard se posa soudain sur mes lèvres et y resta plus longtemps qu'il n'aurait dû. Plus longtemps que nécessaire.

Plus longtemps que je ne pouvais m'y attendre.

L'averse était encore plus proche. Je pouvais presque la sentir sur ma peau. Et soudain c'était plus qu'une pluie. C'était une tempête qui me fit vaciller encore et encore, comme si j'avais soudainement perdu l'équilibre. Cela fit battre le cœur dans ma poitrine comme le tonnerre. Cela me fit trembler de l'intérieur et je me sentis soudain très agitée, très instable mais pas de manière désagréable.

Il ressentait peut-être lui aussi la tempête. Celle qui vous faisait vaciller de l'intérieur mais vous faisait rester très calme à l'extérieur. Voilà comme il était maintenant. Très immobile, immobile comme une statue, le bout de ses doigts restait figé sur ma mâchoire, ses yeux toujours fixés sur la courbe de ma bouche.

Puis il leva les yeux et me regarda de nouveau. Les siens avaient pris une teinte plus sombre. Le changement était subtil, mais il était là. Et cela me fit me demander si j'étais la seule à me balancer et à vaciller, à trembler de l'intérieur. J'ai espéré, prié pour que ce ne soit pas le cas.

J'inspirai doucement – j'avais oublié de respirer.

Le son de mon inspiration sembla le surprendre dans son immobilité. Il éloigna rapidement son contact de moi et libéra mes doigts de sa prise. S'il y a un instant ses yeux n'étaient focalisés que sur moi, sur mon visage, il faisait à présent tout l'effort du monde pour regarder ailleurs que vers moi. Son regard tomba sur le sol entre nous ce qui m'empêcha de voir son expression.

Quelque chose me traversa pulsant dans mes veines avec une rapidité féroce, mais au début je ne pus en reconnaître le sentiment. Cela ressemblait à de la confusion mais en beaucoup plus fort. Plus net. Je regardai le sol soudainement effrayée que mes yeux me trahissent. Qu'il puisse voir à quel point son toucher m'avait affecté. Comment son recul m'avait affecté. Mais il y avait autre chose qui menaçait de me trahir et ce n'était pas le regard dans mes yeux. C'était mon cœur – il voletait dans ma poitrine comme un oiseau pris au piège.

Je pris un moment en inspirant de nouveau et j'attendis que l'orage se retire. Il persistait autour de moi, comme réticent à partir. Alors qu'il s'éloignait lentement, il me laissa les joues rouges et une étrange sensation de chaleur dans son sillage.

Je m'entendis me racler la gorge et me sentis changer de position, même si je n'avais pas pris la décision consciente de le faire. Carlisle bougea également – je crus l'avoir entendu passer une main dans ses cheveux.

Je me suis risquée à le regarder. Il m'observait de nouveau mais son regard était désormais réservé, prudent. Presque comme s'il craignait d'avoir franchi quelque ligne tacite et invisible.

Et je devais me demander : l'avait-il fait ? Y avait-il quelque chose de différent qu'auparavant ? Quelque chose avait-il changé ?

Je l'ignorai.

Peut-être ne le savait-il pas non plus. Et même si ce n'était pas le cas, il ne fit rien pour le démontrer.

Il ne fit également rien d'autre pour s'approcher de nouveau de cette ligne invisible. Il fit un pas en arrière, un tout petit pas, mais pour une quelconque raison, je sentis qu'il aurait aussi bien pu se tenir de l'autre côté de la pièce.

La tempête que j'avais ressentie plus tôt, celle que je pensais qu'il avait également ressentie, refusait toujours de me quitter. Mais la pluie qui avait été chaude et douce se refroidissait à présent, étant plus froide elle ne me réchauffait plus comme avant.

J'ai soudainement trouvé difficile, voire impossible de le regarder. Je sortis une excuse rapide pour disparaître dans la petite réserve du magasin durant un moment en lui disant quelque chose à propos d'une livraison qui était arrivée aujourd'hui. Je me suis permise de me cacher quelques minutes derrière les grilles métalliques sans même prendre la peine d'allumer la lumière. Sans même prendre la peine de faire du bruit qui rendrait cette excuse de livraison un peu plus crédible.

J'appuyai mon front contre le métal frais de l'étagère de rangement en inspirant et expirant, faisant entrer et sortir l'air très lentement. Que venait-il de se passer ? me demandai-je. Ou plutôt que venait-il presque de se passer ?

La seule réponse que j'obtins fut le silence de la réserve sombre et le martèlement de mon cœur. Je me demandai si je pouvais réellement entendre le bruit de mon propre cœur battre, comment il résonnait entre les murs, ou si c'était juste mon imagination. Mais je pouvais le sentir c'était certain – ce battement exigeant dans ma poitrine n'était pas une illusion.

C'est à ce moment-là que je pus identifier pleinement la sensation aiguë qui s'était dégagée plus tôt lorsque les yeux de Carlisle avaient abandonné les miens, lorsque le contact de sa main avait quitté ma peau. Ce sentiment qui refusait toujours de me quitter c'était une déception pure et simple. Et maintenant que j'avais pu reconnaître ce sentiment, lui donner un nom, je ne ressentis plus le besoin de répéter les questions que je m'étais posées auparavant. Je n'avais plus à me demander ce qui venait de se passer entre lui et moi, ou ce qui s'était presque passé.

Mais à la place, je m'interrogeai… qu'est-ce que j'aurais aimé qu'il se passe ?

La réponse que je sentais mijoter quelque part sous la surface envoya une ruée de sang sur mes joues. Je dus reprendre une profonde inspiration alors que mon cœur dans ma poitrine redécollait, battant violemment contre ma cage thoracique comme s'il essayait de la traverser.

Quand j'émergeai finalement de l'obscurité de la réserve plusieurs minutes plus tard tout en feignant le calme et le détachement, Carlisle se tenait à nouveau près de la porte. Il regardait les rues assombries de l'extérieur avec cette expression étrange qu'il avait eu plus tôt sur son visage – l'expression entre un sourire triste et un froncement de sourcils.

Il se tourna vers moi tandis que je haussais les épaules pour retirer mes longs cheveux du col.

« Es-tu prête à rentrer chez toi ? » demanda-t-il. Son ton était poli, amical. Ni plus ni moins.

J'ai seulement hoché la tête. Pour la deuxième fois cette heure-là, je n'étais pas certaine de pouvoir faire confiance à ma voix.

Au début, ce fut silencieux tandis que nous nous dirigions vers le parc familier au bord du lac. Finalement nous commençâmes à parler de tout et de rien et j'en ressentis un certain soulagement parce que le silence était devenu une chose que je ne pouvais tout à coup pas supporter. Mais après quelques minutes d'une conversation oisive, je ne pus m'empêcher de remarquer à quel point Carlisle paraissait absent. J'ai osé me demander s'il ressentait ce même étrange poids que moi – ce poids qui avait débuté au moment où ma main avait glissé de sa prise et ses yeux quitté les miens.

« Qu'est-ce qui te préoccupe ? » demandai-je finalement alors qu'il était inhabituellement silencieux durant quelques instants. Je ne savais pas ce qui me poussait à le questionner sur ça – je ne savais ce qui me rendait si audacieuse. Une partie de moi avait peur d'entendre sa réponse.

Carlisle leva le regard du trottoir enneigé tandis que son expression était légèrement distraite. Il resta silencieux un autre instant alors que ses yeux se détournaient des miens.

« Cette petite fille qui était dans le magasin plus tôt », commença-t-il en me surprenant réellement. Son regard changea de nouveau tandis qu'un petit froncement de sourcils venait remplacer son expression distraite. Encore une fois, il avait l'air légèrement chagriné comme s'il avait réalisé quelque chose d'important trop tard.

« Oui, l'incitai-je à continuer comme il était redevenu silencieux. Qu'y a-t-il à propos d'elle ? »

Il se tourna pour me regarder. Ce fut rapide mais d'autant plus attentif.

« Quand elle t'a demandé si les changements étaient une mauvaise chose… » Il parla lentement tandis que ses yeux étudiaient de nouveau le trottoir devant nous. « Et quand tu as dit que quelque chose de bon venait de chaque changement… pensais-tu vraiment ce que tu as dit ? Y crois-tu vraiment ? »

Je ralentis mon rythme sans vraiment le remarquer. Carlisle fit correspondre ses pas aux miens, et je sus qu'il me regardait à présent même si je ne le voyais pas. Il eut une partie de moi qui voulut le vérifier, voir ses yeux tandis qu'ils scrutaient mon visage, mais cela aurait rendu une réponse plus difficile.

« Que penses-tu que je crois ? » demandai-je au lieu de lui donner une réponse appropriée.

Je l'entendis reprendre une respiration calme et profonde comme pour se calmer. « Je crois, commença-t-il tandis que le ton de sa voix était prudent alors qu'il détournait les yeux, je crois que parfois tu es plus troublée par les changements que tu te l'autorises. Que même si tu les acceptes, tu sais que ce n'est pas toujours aisé de vivre avec eux »

Ce fut à mon tour de rester silencieuse et de détourner les yeux. Je me demandai s'il avait raison – s'il pouvait voir plus profondément en moi que je ne le pensais. « Cela ne contredit pas ce que j'ai dit à cette petite fille »

Carlisle ne dit rien pendant un moment. Je me suis aventurée à regarder vers lui pour en étudier son expression pensive, j'ai réalisé que s'il pouvait lire en moi, dans mon cœur, je pouvais aussi voir dans le sien. Et je savais qu'il y avait plus derrière sa question, derrière sa pensivité.

« J'ai réalisé quelque chose cet après-midi, commença-t-il en confirmant mon intuition. Je te regardais avec cette enfant et… et c'est à ce moment que j'ai vraiment compris ce que tu vas sacrifier. Ce que tu vas abandonner »

Ses paroles me prirent au dépourvu. Alors que je réalisais à quoi il faisait allusion, cela me prit un moment avant que je puisse trouver une réponse.

« Écoute, dis-je doucement. Je ne peux que pleurer la perte de choses que j'ai en ce moment – de choses qui existent et qui comptent maintenant pour moi »

Mes propos firent se tourner Carlisle vers moi. Ses yeux étaient à nouveau attentifs, comme s'il essayait de voir la vérité derrière mes paroles.

« Et les possibilités ? demanda-t-il d'un ton étonnamment douloureux. Des choses qui pourraient t'importer un jour ? Ne regrettes-tu pas de les avoir perdues ?

– Eh bien oui. J'imagine que oui, admis-je après un temps de réflexion. Et je reconnais ce que je suis sur le point de donner. Je le sais. Je sais que je suis sur le point d'abandonner ma vie telle que je la connais, mais aussi la vie que je pourrais avoir un jour. Mais je ne sais pas si je suis prête à changer d'avis maintenant à cause de quelque chose que je pourrais ou non souhaiter à l'avenir » Je m'arrêtai en essayant un instant de me rappeler si j'avais ressenti exactement la même chose huit ans plus tôt lorsque j'avais été si catégorique à l'idée de devenir vampire. Puis j'étais aussi si prête, si disposée à sacrifier tout ce qui m'était cher, et toutes ces choses qui auraient pu devenir importantes un jour. Cela me fit reconsidérer si j'en avais appris quelque chose, si j'étais aussi irréfléchie et ignorante que je l'avais été il y a huit ans.

Mais je savais que c'était différent maintenant – quelque chose semblait différent. Je savais que je reconnaissais maintenant ces choses que j'avais négligées si aisément à l'époque. Au lieu de les ignorer, je fis un effort pour les gérer et finalement accepter de les perdre.

« Peut-être que ça me rend aveugle et naïve de ressentir ça, continuai-je doucement, et je vais peut-être regretter certaines décisions que je prends maintenant. Mais le fait est qu'il est impossible de le savoir avec certitude » Je m'arrêtai un court instant. « Et en plus je crois me rappeler que quelqu'un m'a dit un jour que le changement était la seule constante dans la vie. Alors peut-être que cette personne ne devrait pas s'inquiéter de la possibilité de changer d'avis et de regretter les chances perdues. Peut-être que ces choses arriveront de toute façon, peu importe le genre de choix qu'on fait. Il y a toujours quelque chose à regretter »

Je jetai un coup d'œil à Carlisle en me demandant ce qu'il pensait de mes propos. Ses yeux dorés étaient fixés sur le trottoir devant lui tandis que l'expression sur son visage était toujours pensive. Il resta silencieux pendant un moment avant de tourner son regard vers moi.

« Héraclite, déclara-t-il soudain d'une voix calme. Héraclite d'Éphèse. C'est lui qui a dit que la seule constante de la vie est le changement »

Je fronçai les sourcils d'abord surprise par ses paroles même si je ne savais pas pourquoi. Bien sûr que Carlisle connaissait Héraclite – il était l'un des philosophes grecs les plus célèbres après tout.

Après avoir surmonté ma surprise, je me tournai pour le regarder et lui fis un large sourire. « Aucun homme ne marche jamais deux fois dans la même rivière car ce n'est jamais la même rivière et ce n'est pas le même homme », citai-je.

Cela prit un moment mais finalement Carlisle répondit à mon sourire. « Le Temps est un enfant qui joue au trictrac. Ce royaume est celui d'un enfant, répliqua-t-il d'une voix douce.

– Hum » Je me mordis la lèvre et fronçai les sourcils tout en notant l'expression attendue sur son visage ; il était curieux de savoir ce que je dirais ensuite. « Cacher notre ignorance comme nous le faisons, une soirée de beuverie la révèle bien assez tôt.

– Le fait d'apprendre beaucoup n'instruit pas l'intelligence, répondit-il immédiatement.

– L'harmonie cachée vaut mieux que l'harmonie visible », lançai-je en retour. Je souris à nouveau tout en révélant d'un timide sourire : « C'est ma citation préférée de lui »

Carlisle haussa un sourcil, l'air étrangement intrigué. « Vraiment ? demanda-t-il. Pourquoi ? »

J'ai haussé les épaules. « Je ne sais pas. Elle l'est juste »

Un silence confortable s'installa entre nous. Nous étions presque arrivés chez moi maintenant et j'ai commencé à fouiller mes poches pour trouver les clés afin qu'on puisse entrer. Cela fit du bien de laisser le froid de cette soirée dehors et de recevoir la chaleur de ma petite maison. J'allumai les lumières en entrant tout en entendant Carlisle fermer la porte derrière nous.

Alors que je déboutonnais mon manteau et étais sur le point de le retirer, des mains fraîches m'effrayèrent momentanément. Je laissai Carlisle faire glisser le manteau de mes épaules et encore une fois, j'étais à la fois agitée et flattée par ses manières de gentleman.

Quand il eut accroché nos deux manteaux sur la grille près de la porte et se tourna vers moi, j'étudiai attentivement son visage. Son expression s'était apaisée une fois de plus même si je pouvais voir qu'elle n'était pas aussi sombre qu'auparavant. Je connaissais maintenant la raison de ce sérieux – il avait exactement ressemblé à ça lorsqu'il surveillait la femme et la fillette alors qu'elles quittaient le magasin. Cette pensée me ramena au sujet précédent en me faisant lui jeter un regard curieux. Il leva un sourcil interrogateur en remarquant mon regard.

« Qu'est-ce qui t'a amené à en parler ? demandai-je doucement. Cette question de… des possibilités perdues comme tu les appelles »

Un petit sillon apparut sur son front pâle alors qu'il réfléchissait à mon interrogation. « Je ne sais pas exactement, répondit-il doucement tandis que son ton était légèrement mélancolique. En te voyant interagir avec cette enfant… cela m'a juste rappelé toutes ces choses qui seront pour toujours inaccessibles dans cette vie. Des choses qui sont hors de notre portée » Il s'arrêta un instant tandis que son regard doré étudiait le mur quelque part derrière mon dos. « Toute cette semaine je me suis inquiété du fait que tu devais perdre ta famille, tes parents… mais aujourd'hui, cela m'attriste de réaliser que tu pourrais également perdre la chance d'être parent à ton tour »

Je triturai la manche de ma chemise pour avoir plus de temps afin de trouver quoi lui dire. « Me vois-tu vraiment mère ? demandai-je finalement en riant avec regret.

– Oui je peux »

Je rencontrai le regard de Carlisle d'abord trop surprise pour répondre à ses aveux. « Je ne l'ai jamais imaginé, avouai-je. Et je ne sais pas si je ne le ferai jamais »

Il resta silencieux pendant quelques instants. Finalement, il croisa les bras sur sa poitrine tout en regardant le sol alors qu'il s'approchait lentement de moi.

« Si c'est vraiment ce que tu ressens, dit-il doucement, alors je le respecterai. Cependant Bella, je me sens obligé de t'avertir de ne pas considérer cette question à la légère. Tu peux t'y associer maintenant mais… des années, peut-être des décennies plus tard, tu pourrais en arriver à une toute autre opinion » Une ombre passa dans ses yeux. « J'ai vu comment cela a affecté Esmée et Rosalie, comment cela les tourmente de savoir qu'elles sont incapables d'avoir des enfants. Même si elles sont des vampires, leur besoin d'élever, d'être une mère n'a pas disparu. Et je ne pense pas que cela arrivera. Parfois je crois qu'elles seraient prêtes à échanger n'importe quoi pour être humaine. L'éternité devient longue lorsqu'une aspiration n'est pas satisfaite »

J'ai hoché silencieusement la tête car je voulais qu'il sache que je prenais ses paroles au sérieux. Cela ne me surprenait pas particulièrement qu'Esmée ait toujours eu soif d'avoir son propre enfant – je me souvenais qu'elle m'avait parlé du bébé qu'elle avait perdu lorsqu'elle était encore humaine. Et à bien y penser, ce n'était pas si étrange de découvrir que Rosalie rêvait de la même chose. J'étais certaine qu'il y avait de nombreuses choses et traits que je n'avais pas appris sur elle pendant mon séjour à Forks.

« Je peux comprendre pourquoi c'est important pour elles, dis-je pensivement en passant ma main sur le dossier du canapé alors que je le contournai pour m'asseoir. « Et je sais qu'il ne s'agit pas seulement de leur époque – même si je sais que beaucoup de choses ont changé socialement et autre depuis, je suis sûre que cette signification d'avoir des enfants n'est pas si différente »

Je plaçai une mèche de cheveux derrière mon oreille tout en cherchant mes mots et en levant les yeux vers Carlisle. « Et je peux comprendre pourquoi cela dérouterait ou même offenserait quelqu'un que je fasse un choix comme celui-ci sans arrière-pensée. Je n'ai jamais été totalement opposée à l'idée d'avoir des enfants un jour mais le fait est que je n'ai jamais été passionnée par l'idée. Du moins pas comme certaines personnes. Tout le monde est différent en ce qui concerne la question. Quelqu'un pourrait penser que mon attitude est irréfléchie et que je néglige quelque chose d'important ici. Mais pour quelqu'un d'autre, comme moi, c'est juste un autre choix, une autre voie à suivre et rien de plus »

Carlisle acquiesça pensivement. Il s'approcha de moi d'un pas calme et s'assit à mes côtés. Il posa ses coudes sur ses genoux et entrelaça ses doigts. « C'est… très sage de ta part de voir les choses de cette façon, dit-il doucement. Et je ne voulais pas être condescendant en laissant sous-entendre que tu n'y avais pas réfléchi. Parce que tu l'as clairement fait » Il me lança un regard maintenant qui était en partie amusé, en partie reconnaissant. « Tu sembles être en mesure de rationaliser chaque point de vue, chaque opinion que tu as. Tu ne leur fais aucune excuse car au lieu de ça, tu te tiens derrières tes mots et sentiments. Peu de gens peuvent le faire. Peu de gens possèdent ce genre de force intérieure »

Je lui fis un sourire ironique, un peu surprise par ses éloges inattendus. « N'est-ce pas juste une belle façon de dire que je suis têtue comme une mule ? »

Il rit doucement – le son était en quelque sorte très désarmant. « Je ne serais jamais aussi indélicat au point de te comparer à une mule ou tout autre animal. Ou cependant – à un cygne peut-être. Ce n'est pas si farfelu compte tenu de ton nom de famille et… d'autres similitudes »

Maintenant je rougissais sérieusement. « D'autres similitudes ? » ne pus-je m'empêcher de demander.

Le sourire de Carlisle était presque taquin – il y avait une lueur dans ses yeux que je n'avais jamais vue auparavant. « Eh bien, les cygnes sont connus pour leur élégance et leur grâce. Ils sont également très sûrs d'eux et représentent la pureté ainsi que la dignité.

– Élégance ? demandai-je tandis que mes joues rougissaient sous une chaleur rouge vif. Grâce ? Maintenant je sais que tu te moques de moi »

Carlisle eut un autre rire doux. Il y avait de l'amusement dans ses yeux mais aussi un étrange sérieux tandis qu'il me regardait. « Bien sûr que non. Je n'oserais pas te dire de telles choses sans les penser »

Ses mots et son sourire provoquèrent une envolée de papillons dans le creux de mon estomac – ou qui sait, peut-être des cygnes. Mais ce furent ses yeux qui firent accélérer mon cœur tandis que la pluie se rapprochait de nouveau. Cette pluie douce et chaude.

J'ai arraché mon regard de ses yeux – ce fut difficile. Il y avait une partie de moi qui avait peur de cette pluie, peur des conséquences.

Ou ce n'étaient peut-être pas des conséquences dont j'avais peur. Peut-être que je craignais d'être la seule à ressentir cette pluie. Il y avait une partie de moi qui ne voulait pas savoir si j'avais raison ou tort, si c'était une réalité ou simplement une possibilité. Jusqu'à présent, je n'avais même pas complètement conscience de cette part que je portais en moi. La part qui avait peur de perdre. La part qui ne voyait que les risques – les dangers – au lieu des possibilités et de l'espoir.

Je savais d'où elle venait cette part, cette peur. C'étaient les circonstances, la série inévitable et imminente d'adieux qui avaient créé cette peur. Après tout, j'étais plus que consciente de la signification de la perte que je ne l'avais jamais été auparavant. Mais malgré cette prise de conscience, malgré la réalité de la situation, je me suis retrouvée à ne pas l'aimer cette peur, qu'elle soit raisonnée ou non. En fait, je la méprisais carrément. Parce que cela me faisait me sentir emprisonnée. Cela me faisait me sentir comme si je n'étais pas la personne que j'étais vraiment. La peur avait tendance à faire ressentir ce genre de choses. De faire de soi un prisonnier de son propre esprit. Elle vous mettait en cage comme un oiseau. Ce qui vous donnait envie de cacher votre cœur pour ne plus jamais le retrouver.

« Personne ne veut prendre de risques inutiles, être déçu, avait déclaré Carlisle il y avait moins d'une heure. De mettre en danger quelque chose qui compte »

Alors que je répétais ses premières paroles dans ma tête pour les décortiquer et les explorer comme si j'essayais d'en trouver un nouvel angle, je commençai à me demander si j'étais la seule à avoir des peurs tacites.

Cette pensée me rappela son toucher frais et doux sur la peau de ma mâchoire et comment ses yeux avaient exploré les miens. Et puis cette vive sensation de déception lorsqu'il s'était éloigné. Ce petit pas qu'il avait fait pour créer une distance entre nous m'avait paru être un énorme bond, mais maintenant je me demandai s'il n'y avait pas autre chose derrière cette action, quelque chose que je n'avais jamais vu auparavant.

Était-ce pour cela qu'il s'était éloigné ? Parce qu'il était incertain ? Parce qu'il avait peur également ?

Je lançai un regard mesuré à Carlisle en remarquant qu'il ne me regardait pas. Il semblait que je n'étais pas la seule à ne plus penser à la conversation en cours. Il sentit mes yeux scrutateurs mais réagit et répondit à mon regard plus lentement que d'habitude. Son expression était pensive comme s'il faisait un effort pour se tirer d'une pensée profonde.

« Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda-t-il en remarquant mon regard scrutateur.

Je venais de secouer la tête, de la balayer car encore trop déconcertée par ma récente prise de conscience pour former une réponse. Plus tard, je me suis retrouvée à y revenir, à y méditer tranquillement dans mon cœur.

La soirée se passa comme les autres. Carlisle s'était plongé dans un livre qu'il avait trouvé dans ma petite bibliothèque pendant que je continuais mes routines habituelles. Je me préparai un dîner rapide tout en essayant de trouver en même temps le numéro de téléphone du grossiste en fournitures d'artisanat que j'avais noté la semaine dernière. La section artisanale du magasin devait être réapprovisionnée dans quelques jours, surtout parce qu'Alice avait promis de s'y arrêter pour amasser des fournitures de décoration pour le mariage. Esmée et Miguel étaient censés se marier dans quelques jours et Alice était de façon prévisible en mode mariage complet. Je ne savais toujours pas pourquoi elle m'avait commandée une centaine de rouleaux de ficelle de papier blanc, et une partie de moi ne voulait même pas le savoir.

Quand je me suis retrouvée à observer Carlisle pendant que j'avançais dans mes tâches, j'ai remarqué qu'il était plus silencieux que d'habitude avec cette lueur lointaine et presque distante dans les yeux. Pensait-il toujours à notre conversation précédente ? Où y avait-il autre chose qui lui pesait à l'esprit ?

Cela me faisait plaisir qu'il passe toujours autant de temps dans mon appartement alors même que la situation ne l'exigeait plus. Maintenant que nous savions que les Volturi étaient derrière la vision d'Alice, il n'y avait vraiment aucune raison pour que les Cullen veillent sur moi vingt-quatre heures par jour. Le jour où les Volturi auront pris la décision de venir me voir, Alice le saurait instantanément. Par conséquent, je n'avais plus besoin d'un garde du corps permanent.

Mais Carlisle agissait comme si rien n'avait changé. Il n'avait pas abandonné son habitude de m'accompagner à la librairie le matin et il passait encore la plupart de ses soirées avec moi dans ma maison. Le scénario simple et familier que nous avions développé l'automne dernier était toujours là. Ce qui me fit me demander s'il soupçonnait quelque chose dans la vision d'Alice, une chose qui le maintenait sur ses gardes. Peut-être que cela l'inquiétait que la vision d'Alice soit restée la même et ce malgré la décision concluante que j'avais prise de devenir vampire.

Ou peut-être… peut-être qu'il aimait juste passer du temps ici. Cette pensée soudaine me réchauffa beaucoup plus qu'elle n'aurait dû.

Il dut sentir mon regard scrutateur car au bout d'un moment, il leva les yeux du livre tout en me jetant un coup d'œil. L'expression lointaine de son visage disparut pour se transformer en curiosité en me voyant me déplacer dans la maison tout en soulevant des piles de papier et vérifiant les poches de mon manteau.

« As-tu perdu quelque chose ? » demanda-t-il avec attention.

Je me tournai pour lui faire un sourire gêné sur le point de fouiller dans mon sac à bandoulière. « Une note, expliquai-je. Je l'ai faîte la semaine dernière mais je ne sais plus où je l'ai mise »

Carlisle fronça pensivement les sourcils en plaçant son livre sur la table basse. Il se leva du fauteuil en soulevant une pile de magazines de modes qu'Alice avait apportés il y a quelques jours pour révéler un coin de la table. Il arracha un post-it jaune de la surface en bois et me le tendit.

« Celui-là ? » demanda-t-il.

Je laissai échapper un soupir soulagé. « Oui » Abandonnant mon sac, je suis allée vers lui et je pris la note. « Merci » Légèrement chagrinée d'avoir perdu autant de temps, je fronçai les sourcils à la vue de la pile de Vogues qu'Alice avait laissé et qui jonchait la table en cachant apparemment ma note dans le processus. « Merde Alice, murmurai-je. Est-ce qu'elle croit que si elle m'apporte assez de ces magazines stupides, je vais soudainement commencer à porter des talons ? »

Carlisle rit doucement. « Ne la laisse pas t'atteindre. Surtout maintenant que le mariage est en route. J'ai bien peur qu'elle redoublera d'efforts.

– Génial. J'ai hâte » J'ai traversé la pièce jusqu'au comptoir de la cuisine tout en collant la note à la bouilloire électrique où je la trouverais le matin. « Tu l'attends avec impatience au fait ? Le mariage ? »

Je me retournai vers Carlisle qui était toujours debout près de la table basse.

« Oui, répondit-il avec un tendre sourire apparaissant sur ses lèvres. Esmée et Miguel méritent tout le bonheur possible. Ils sont tous deux nés dans cette vie dans… des circonstances malheureuses. Après toutes ces épreuves qu'ils ont dû endurer tous les deux… rien ne me réchauffe plus le cœur de voir que ça fini bien. De les voir tous les deux heureux »

J'ai hoché pensivement la tête à ses mots. Quand il avait mentionné les circonstances malheureuses, je n'étais pas tout à fait certaine de ce qu'il voulait dire. Bien sûr, je savais que la vie de vampire d'Esmée avait commencé dans des conditions pénibles. Je savais que vers la fin de sa vie humaine, elle avait perdu son enfant et que dans son chagrin, elle avait essayé de se tuer en sautant d'une falaise. Cela expliquait le choix de mots de Carlisle mais seulement en partie. J'ai réalisé que je ne savais rien sur Miguel, excepté qu'il avait vécu une vie de nomade jusqu'à ce que les Denali le rencontrent lors d'une partie de chasse quelque part dans les montagnes de l'Alaska. Je savais également qu'il avait eu du mal à surmonter sa soif et que Carlisle était resté en Alaska pendant deux ans pour aider Miguel à s'adapter à la vie d'un vampire végétarien.

« Et toi ? interrogea Carlisle en me tirant de mes pensées. Tu l'attends avec impatience ?

– Oh » Je lui fis un sourire. « Eh bien, je ne suis jamais allée à un mariage de vampires auparavant. Alors j'imagine que je suis prudemment excitée »

Il sourit de ma réponse et pour une quelconque raison, il avait l'air presque soulagé. C'était presque comme s'il s'était attendu à une réponse différente. J'en avais une petite idée.

« Je suis un peu nerveuse à l'idée de voir le reste de ta famille », avouai-je en guettant sa réaction. Il confirma mon intuition précédente en me lançant un long regard qui me sondait.

« Je comprends que tu sois nerveuse, dit-il, mais je t'assure qu'il n'y a aucune raison de l'être. Je suis sûr qu'ils seront ravis de te revoir »

Sa voix était sincère tout en bannissant toute incertitude possible. Mais ce n'est pas l'insécurité qui me poussa à poser la question suivante – ce fut plutôt la curiosité.

« Ont-ils connaissance de ma décision de devenir vampire ? » demandai-je.

Carlisle acquiesça. « Ils le savent.

– Qu'en pensent-ils ?

– Eh bien, ils connaissent la situation et ils comprennent ce qui t'a amené à cette décision. Ils te souhaitent bien entendu la bienvenue pour nous rejoindre mais ils regrettent également que tu sois obligée de faire ce genre de choix pour te protéger. Ainsi que nous » Une expression voilée passa sur son visage. Il n'était pas difficile d'en deviner la raison.

« Edward a dû piquer une crise quand il a entendu parler de ma décision », dis-je en étudiant la réaction de Carlisle.

Il me fit un sourire triste. « Pendant tout ce temps, il a cherché à te protéger de cette situation. Et maintenant que ses efforts se sont révélés vains… cela le rend inquiet et frustré »

Je me mordis la lèvre. « Il y a quelques temps quand tu étais en Alaska, Alice m'a dit qu'Edward et toi vous vous étiez disputés à propos de cette proposition de me transformer »

Une ombre passa dans les yeux de Carlisle. « Edward désire juste que tu sois en sécurité, expliqua-t-il d'un ton feutré. Et cela le rend triste de savoir combien tu es sur le point de sacrifier, tout comme cela me rend triste. C'est la seule chose sur laquelle nous ne sommes pas en désaccord »

Je ne savais toujours pas comment interpréter ses mots. « Vous êtes toujours en bons termes non ? Je veux dire… ça me rend triste de penser que cette affaire a causé une rupture entre lui et toi. Je ne veux pas que vous vous battiez tous les deux à cause de moi »

Une lueur étrange passa de nouveau dans ses yeux. Ce fut très rapide cependant, disparaissant plus rapidement qu'il n'y paraissait. « Ne t'inquiète pas pour ça Bella, rassura-t-il rapidement en me souriant. Malgré nos divergences d'opinions, Edward et moi nous nous disputons rarement »

Ce n'était pas si difficile à croire. Après tout Carlisle et Edward étaient amis depuis plus longtemps que tous les autres Cullen. Ils avaient été les premiers compagnons l'un de l'autre et il était difficile d'imagine que quoi ce soit puisse briser leur amitié.

Un sentiment étrange m'envahit au bout d'un moment ce qui me tira de mes pensées. Je levai les yeux vers Carlisle en sentant son regard. Il me regardait de près de l'autre côté de la pièce tandis que ses yeux chauds et dorés se plissaient légèrement. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais sembla hésiter encore un peu avant de laisser les mots s'échapper.

« Es-tu… nerveuse de le revoir ? s'enquit-il. Edward ? » Sa voix était gentille mais il y avait une nuance étrange, presque comme s'il faisait un effort pour paraître assez décontracté.

Je commençai à traverser la pièce à pas lents peut-être pour avoir plus de temps pour trouver une réponse qui expliquerait assez clairement mes sentiments.

« Un peu j'imagine, avouai-je finalement. Ou peut-être que ce n'est pas de la nervosité, pas vraiment. J'imagine que je me sens un peu, je ne sais pas… mal à l'aise. Je ne sais pas comment me comporter avec lui » Je m'assis sur le canapé en me tournant pour regarder Carlisle.

Une légère ride apparut sur son front tandis qu'il fronçait les sourcils. « Que veux-tu dire ? »

J'ai haussé les épaules. « Les choses étaient tellement différentes la dernière fois que je l'ai vu. Tant de choses ont changé. Et je ne sais pas comment cela va tout affecter »

Carlisle avait l'air préoccupé. Un petit froncement plissait toujours son front alors qu'il contournait lentement la table basse. Le canapé s'affaissa à côté de moi alors qu'il s'asseyait en entrelaçant ses doigts dans une pose contemplative. C'était peut-être juste mon imagination mais pendant un instant, il sembla qu'il essayait d'éviter mes yeux.

« Qu'est-ce qui selon toi a changé ? » demanda-t-il d'une voix calme en rencontrant enfin mon regard. Ses yeux étaient comme la surface de l'eau, calme et immobile. Pas d'ondulations, pas de vagues. Rien pour révéler ce qui pourrait se passer en dessous.

Son approche prudente me dérouta un peu.

« Eh bien, beaucoup de choses », répondis-je en me demandant pourquoi il me faisait dire à haute voix quelque chose de si évident.

Puis j'ai réalisé que je n'en avais pas vraiment parlé avec lui auparavant. Des mois plus tôt, il y avait eu cette conversation dans le parc quelques jours après son arrivée à Buffalo, mais sinon Alice avait été la seule personne à qui j'avais ouvertement parlé d'Edward et ce que je ressentais pour lui aujourd'hui.

Et soudain, je compris pourquoi Carlisle semblait faire un effort pour traiter ce sujet avec autant de soin et de prudence. Se demandait-il si mes sentiments pour Edward étaient plus que platoniques ? Pensait-il toujours que j'étais amoureuse de lui ? Et avait-il pensé à tout ça tous ces mois ? J'espérai que non.

« Je suis sûre que cela sera aussi étrange pour moi que pour Edward de me revoir, commençai-je à expliquer en voulant clarifier le sujet. Mais j'espère que nous finirons par dépasser tout ça. Je sais à quel point cela va paraître cliché mais… je souhaite que lui et moi puissions un jour être amis »

Carlisle inclina légèrement la tête presque comme s'il se demandait s'il m'avait mal entendu. « Amis, répéta-t-il.

– Oui » Je le regardai attentivement mais son expression ne révélait toujours rien. « Je me rends compte à quel point cela doit paraître bizarre. Je veux dire, la dernière fois que je l'ai vu, j'étais obsédée par lui. Et maintenant, eh bien… » Je m'arrêtai pour chercher mes mots. « Je ne dis pas que je ne me soucie pas du tout de lui. Je ne suis pas indifférente à son endroit et je ne voudrais plus jamais l'être. Mais je n'ai plus de sentiments pour lui qui pourraient être considérés comme romantiques d'une manière ou d'une autre. Et je souhaite… eh bien, je souhaite juste qu'un jour nous puissions nous entendre. D'un autre côté, je ne sais pas si Edward souhaite avoir quelque chose à voir avec moi – peut-être que je ne suis juste qu'un souvenir désagréable du passé pour lui » Je donnai un sourire ironique à Carlisle.

Son expression était étrangement masquée alors qu'il regardait ses mains sur ses genoux. « Je suis sûr que tu n'es rien de ce genre Bella. Edward se soucie beaucoup de toi. Et je suis certain qu'il ne refuserait jamais ton offre d'amitié »

Son ton était étrangement neutre mais non moins sincère. Je passai un moment à l'étudier en me demandant s'il y avait plus derrière ses propos. Il avait toujours cette expression voilée sur son visage et cela me fit me demander s'il savait quelque chose des possibles sentiments qu'avait Edward pour moi, qu'ils soient platoniques ou autre. Même Alice paraissait être dans le noir en ce qui concernait cette question – je lui avais posé des questions à ce sujet plusieurs semaines auparavant.

« Tu savais ce que je ressentais pour lui n'est-ce pas ? » demandai-je en décidant de sortir la question qui me tourmentait depuis quelques minutes.

Carlisle se tourna vers moi et pour une quelconque raison rencontra plus hardiment mes yeux que durant les dernières minutes.

« Je m'interrogeais, admit-il lentement, mais je ne pouvais en être sûr. Et je ne voulais pas m'immiscer en posant des questions à ce sujet »

Mes lèvres ébauchèrent un petit sourire. « Suis-je vraiment si difficile à lire » demandai-je en étant à moitié sérieuse et en plaisantant à moitié.

Il maintint mon regard pendant un long moment. Plus longtemps que prévu. « Parfois tu l'es, révéla-t-il. Mais d'autre fois… » Il s'arrêta en cherchant ses mots.

« … Je suis un livre ouvert ? » offris-je.

Carlisle eut un rire doux tout en souriant pour la première fois depuis quelques instants. « Pas un livre ouvert, nia-t-il gentiment. Mais peut-être comme une Écriture qui finit par se révéler si l'on est prêt à s'efforcer de la comprendre »

J'inclinai la tête en essayant de cacher mon sourire mais échouant. « Hum. Je prends ça comme un compliment »

Il répondit à mon sourire. « Je t'en prie »

Plus tard dans la nuit, lorsque le sommeil refusa de me prendre et que mon esprit commença son errance habituelle, je me suis retrouvée à repenser à notre conversation. J'ai réalisé que si je n'étais pas un livre ouvert, Carlisle non plus et que si parfois j'étais une personne difficile à lire, il l'était également. Cela ne signifiait pas que je ne pouvais pas totalement le lire ou le comprendre. Je me souvins soudain de la sensation que j'avais ressenti en me rendant chez moi cet après-midi et de la façon dont j'avais réalisé que parfois il était capable de voir en moi, dans mon cœur et moi dans le sien.

En réfléchissant à cette soirée, je me souvins de l'expression voilée qui lui venait de temps à autre. Il y avait quelque chose dans ses yeux qui m'était familier, quelque chose que j'avais entrevu en moi il n'y a pas si longtemps.

« Personne ne veut prendre de risques inutiles, être déçu, m'avait-il dit quelques heures plus tôt. De mettre en danger quelque chose qui compte »

Peut-être que nous avions tous parfois ces pensées, ces peurs, ces démons qui nous faisaient seulement voir les risques et les dangers, les possibilités de chagrin et de tristesse au lieu des chances d'être heureux et libres. Cela me fit penser au weekend dernier, et je me souvins de ce que j'avais ressenti lorsque j'étais allée rendre visite à Charlie. Combien peu de temps après mon arrivée, j'avais déjà l'impression de partir. Comment les embrassades de bienvenue s'étaient fait ressentir comme des adieux.

Jusqu'à présent j'avais pensé que ces sentiments, ces peurs étaient quelque chose à surmonter, quelque chose à vaincre et à détruire. Que si vous ne parveniez pas à vous en débarrasser, votre vie ne vous appartenez plus. Qu'il fallait continuer de cacher son cœur pour se protéger, pour se garder entier.

Mais maintenant que j'y repensais, je me demandai si ces pensées, ces peurs, ces démons n'étaient peut-être pas censés être vaincus après tout. Peut-être qu'il fallait juste apprendre à vivre avec. Il ne pouvait pas être simple de vivre avec une voix qui chuchotait : Tu pourrais perdre cette personne un jour. Un jour, tu devras lui dire au revoir.

Mais c'était peut-être le but, la chose la plus importante de toutes – avoir quelqu'un qui vous est cher ; qui en vaille la peine. Qui en vaut le risque. Aimer quelqu'un a toujours un coût. La lumière la plus brillante fait disparaître l'ombre la plus sombre. Je le savais ; je ne le savais que trop bien. Mais ce n'était pas seulement ça. L'amour ne consistait pas seulement à perdre et abandonner. En fait c'était éloigné de ça.

Ce fut la première fois au cours des dernières semaines que je réalisais que le choix que j'allais faire ne serait pas seulement une question de perte, de tristesse et d'adieu. Pour la première fois, je réalisais que je ne perdrais pas seulement. Je gagnerais aussi.

Fermant les yeux, je laissai mes rêves me faucher. Mais quelque part en bordure du sommeil, une voix me tira des profondeurs. C'était un souvenir, un murmure enveloppé de sommeil. Cependant, il n'y avait pas de vagues même si j'étais loin d'être réveillée lorsque je l'avais entendu pour la première fois.

« Parce qu'elle est des nôtres, Carlisle, dit la voix. Elle l'a toujours été »

Il resta silencieux un instant alors. Et pour une quelconque raison, ce silence ressemblait à une approbation silencieuse.

« Je sais »

L'autre réponse vocale était plus basse, plus douce. Elle fit battre mon cœur dans ma poitrine comme un oiseau, pas comme étant pris au piège mais libre et sans peur de déployer ses ailes.

« Elle l'a été. Elle l'est »


Notes de l'auteur : Je sais que je vous taquine tellement quand il s'agit de la romance florissante entre Bella et Carlisle, mais ne vous inquiétez pas : cela ne durera pas éternellement. Les taquineries bien sûr. Je voulais que Bella prenne conscience des éléments qui la retiennent et je voulais aussi qu'elle et Carlisle aient une conversation sur Edward pour qu'il n'y ait plus d'ombres là-dessus. Edward est véritablement la première raison pour laquelle Carlisle est si prudent avec Bella et je me demande ce qui va se passer quand il interviendra finalement. Maintenant, ça va être intéressant.

Il y a quelques temps, un lecteur a souligné que Bella paraissait être toujours cette même fille peu sûre d'elle d'il y a huit ans. Peut-être est-ce juste une coïncidence que je reçoive cette review au moment même où je travaillais sur un des paragraphes traitant de cette question. D'une certaine manière, je suis d'accord avec ce lecteur. Même si Bella a changé et mûri depuis Forks, elle a toujours des peurs et des insécurités. Nous en avons tous, personne n'est parfait. Elle prend de plus en plus conscience de ses peurs, surtout à présent qu'elle doit prendre une décision douloureuse. Je ne pense pas qu'elle a été déjà si vulnérable dans sa vie, et elle le sait. C'est l'une des meilleures choses au sujet de l'écriture – le développement d'un personnage. Les voir apprendre des choses sur eux-mêmes tout en prenant conscience de leurs forces et de leurs faiblesses. Il y a quelques temps, un bon ami à moi m'a dit que nous ne changeons jamais complètement à l'intérieur. Nous devenons simplement des meilleures versions de nous-mêmes. Il avait tellement raison.

Soit dit en passant, si quelqu'un a eu le sentiment qu'il y aura un bébé au sujet de la conversation de Bella et Carlisle dans ce chapitre et qui s'est enfui en criant : ne vous inquiétez pas. Je ne pense pas que cela va arriver dans cette histoire. Les baby-fics ne sont pas mon domaine d'expertise, et encore moins celles entre humains-vampires.

Cela m'a toujours dérangé de voir que l'auteur de la saga Twilight n'avait jamais résolu le fait que Bella doit abandonner ses parents. Dans Breaking Dawn, elle parvient à « garder » Charlie dans sa vie et il est même partiellement englobé dans le secret. Renée est à peine mentionnée. Je me demande toujours quelle genre d'excuses Bella a servi à Renée pour éviter de lui rendre visite dans la Floride ensoleillée : bien sûr, il se passe beaucoup de choses dans Breaking Dawn et ce problème n'était pas vraiment important par rapport au reste du drame. Mais cela m'a toujours dérangé de voir comment SM ne s'attardait pas sur cette question. Je me suis toujours demandé comment les Cullen auraient géré la situation si la maîtrise de soi de Bella n'avait pas été aussi spectaculaire et si elle avait été forcée de couper complètement les ponts avec ses parents.

« Je me suis soudainement retrouvée heureuse de cet éloignement progressif avec mes parents qui avait débuté plusieurs années plus tôt. Je ne pouvais qu'espérer que cela rendrait les choses plus faciles à accepter pour eux » Cette ligne est empruntée à Breaking Dawn mais j'ai changé quelques mots pour qu'elle corresponde plus à l'histoire.

Les citations que Bella et Carlisle se lancent sont d'Héraclite d'Éphèse :

« Aucun homme ne marche jamais deux fois dans la même rivière car ce n'est jamais la même rivière et ce n'est pas le même homme »

« Le Temps est un enfant qui joue au trictrac. Ce royaume est celui d'un enfant »

« Cacher notre ignorance comme nous le faisons, une soirée de beuverie la révèle bien assez tôt »

« Le fait d'apprendre beaucoup n'instruit pas l'intelligence »

« L'harmonie cachée vaut mieux que l'harmonie visible »

« La seule constante dans la vie est le changement »