Disclaimer : tout appartient à Stephenie Meyer. Cette fiction a été écrite par AylenBc et si possible lisez cette histoire en VO.

Déjà plus de 10 000 vues sur cette traduction et 70 reviews, je suis juste trop contente de savoir qu'elle plaît autant ! Merci à vous tous, ça me motive pour traduire le plus rapidement possible !

Réponses aux reviews :

rougepivoine : haha merci de ton enthousiasme, je pense que ce chapitre va beaucoup te plaire alors ;) - oui Edward est assez chiant comme tu dis mais en même temps, je le comprends un peu. ça doit être terrible pour lui d'accepter le fait que la fille qu'il aime et qu'il a quitté pour son bien, devienne finalement ce qu'il a toujours évité qu'elle soit... et qu'en plus la personne qu'il considère comme son meilleur ami de toujours et comme une sorte de père, est également amoureux d'elle ! Outch ça doit être dur ! Bon dimanche et peut-être bonne chance à toi si tu reprends le travail demain ;)

Lison Abel : merci pour ton commentaire, c'est agréable de voir une nouvelle tête. Je suis contente que cette traduction te plaise autant XD ! L'auteur est vraiment douée avec les mots et la construction de ses personnages, ce qui fait que c'est un plaisir de traduire cette fiction. En espérant te revoir dans les commentaires, bon dimanche à toi ;)

Lia : coucou et merci de tes commentaires à chaque chapitre, c'est très apprécié ;) - la visite de Renée était nécessaire pour que Bella accepte le fait qu'elle ne reverra plus ses parents et ça l'a également aidé à faire le point sur ses sentiments envers Carlisle, ce qui n'est pas négligeable ! Je suis d'accord avec toi, l'important pour les parents c'est de savoir que leurs enfants sont épanouis et tracent le chemin qu'ils désirent au fond d'eux. Et c'est vrai que quand on y pense, Bella dans sa malchance a de la chance d'avoir déjà les Cullen avec elle, à l'inverse de Carlisle par exemple ou d'Alice et Jasper. Bon dimanche à toi et pour cette première semaine sans confinement depuis longtemps ;)

Mia : merci de ta review et de ta fidélité sur cette fiction !

Cloums : c'est un plaisir de traduire cette fiction, mais j'apprécie le remerciement XD - bon au vu de ton commentaire précédent, je pense que ce chapitre te plaira, je te laisse donc le lire !

En tout cas, bon courage à tous si certains d'entre vous reprennent le travail dans cette nouvelle semaine qui arrive. Et surtout prenez soin de vous et ne sortez pas sans masque.


« Ne vous êtes-vous jamais senti ainsi ? »

« Solitaire ? » Je cherchai mes mots. « Agité. Comme si vous ne vous étiez pas encore vraiment rencontrés. Comme si vous étiez passé une fois à côté dans le brouillard et que votre cœur a bondi… « Ah ! Me voilà ! Je l'ai raté ! » Mais cela arrive trop vite, puis cette partie de vous disparaît à nouveau dans le brouillard. Et vous passez le reste de vos journées à la chercher »

Il hoche la tête et je pense qu'il m'apaise. Je me sens stupide de l'avoir dit. C'est sentimental et vrai, et j'avais révélé une partie de moi que je n'aurais pas dû.

« Tu sais ce que je pense ? » dit enfin Kartik.

« Quoi ? »

« Parfois je pense que tu peux l'apercevoir chez quelqu'un d'autre »

- Libba Bray, The Sweet Far Thing -


En un clin d'œil

Je ne suis pas allée travailler ce jour-là. Au lieu de ça, je suis restée à la maison comme Carlisle me l'avait demandé. Non pas que cela ait fini par être une décision consciente de ma part à quelques instants des premières heures du matin, je m'étais endormie sur le canapé, la nuit blanche ayant finalement eu raison de moi. Je me suis réveillée plusieurs heures plus tard avec un mal de tête lancinant. Le genre de maux de tête qui vous faisait vous demander si quelqu'un enfonçait des couteaux dans votre crâne à chaque fois que vous bougiez les yeux. J'ai donc essayé de ne pas les déplacer du tout ; cela s'était avéré étonnamment difficile.

Alice fut là quand je me réveillais de mon sommeil agité et je pensais que puisqu'elle n'était plus à la librairie, nous devions être le soir. Elle était assise sur le bord de la table basse à côté du canapé et me tendit sans un mot une bouteille de Tylenol et un verre de jus d'orange.

Alors que je m'asseyais, je remarquai que quelqu'un m'avait recouverte d'une couverture. Probablement Carlisle. Si oui, je me demandai quand il était parti. Mes souvenirs de ce matin étaient brumeux, et il me fallut un certain temps pour retrouver mes points de repères. Je pouvais me souvenir du nuage d'épuisement qui s'était installé sur moi, et je me souvenais de mes larmes chaudes et brûlantes. Je me souvenais aussi des mots honnêtes mais apaisants de Carlisle et de son étreinte glacial. Au-delà de ces choses, le reste de la matinée avait été plus ou moins floue.

Il y avait de l'inquiétude dans les yeux dorés d'Alice alors qu'elle me regardait prendre les analgésiques avec une gorgée de jus. J'essayai de ne pas trop bouger la tête – le mal qui s'était momentanément apaisé revenait et avait ramené ses amis.

« Tu devrais aussi manger quelque chose, suggéra-t-elle. Tu as dormi toute la journée.

– Quelle heure est-il ? demandai-je en ne rencontrant pas ses yeux.

– Juste un peu après six heures du soir »

Je tournai précautionneusement la tête d'un côté et de l'autre en essayant de démêler les plis de mon cou. S'endormir sur le canapé était une habitude que je devrais vraiment envisager de perdre.

Alice m'observait toujours ; ses yeux étaient prudents et un peu tristes.

« Merci d'être restée à la librairie aujourd'hui, lui dis-je. Jasper était là toute la journée aussi ? »

Elle acquiesça. « Il est parti chasser avec Emmett et Carlisle il y a environ une heure. Ils seront de retour demain » Elle commença à fouiller dans ses poches pour y tirer quelque chose puis laissa tomber ce quelque chose dans ma main. C'étaient les clés de la librairie et de la caisse enregistreuse.

« Je ne vais pas demander comment tu les as eues », lui dis-je un peu amusée. C'était étrange de sourire – l'action paraissait bizarre, étrangère. Ce qui n'était pas étonnant compte tenu de l'état d'esprit dans lequel j'étais ces deux derniers jours.

« Bien. Alors je n'aurais pas à mentir » Sur ce, Alice se leva et m'embrassa rapidement la joue.

Elle me tint compagnie pendant que je me préparais un petit dîner – je n'avais pas si faim mais je ne voulais pas qu'elle commence à me houspiller. Alors que je m'asseyais au comptoir pour manger, je remarquai que ses yeux se sont vidés d'une manière qui m'était familière. Quand elle en est sortie, elle avait une expression pensive sur son visage.

« Des nouvelles d'Edward ? » demandai-je en m'interrogeant si la vision le concernait. Ma question me fit réaliser que je n'avais pas eu une pensée à lui consacrer de tout le weekend. Chaque pan de mon énergie avait été concentré sur la visite de Renée, et c'est pourquoi le départ d'Edward vendredi soir avait en quelque sorte était remisé au fond de ma tête.

Alice haussa les épaules en réponse. « Il se dirige peut-être vers l'Alaska. Il envisage de rester avec les Denali un certain temps. Il est cependant trop indécis, donc je ne peux en être sûr. Il voyage à pied, ce qui lui permet de faire des changements de direction soudains plus aisément.

– Je ne sais toujours pas pourquoi il est parti, émis-je pensivement. J'ai toujours eu le sentiment qu'il ne voulait pas m'en dire la raison. Je sais que Carlisle ne m'en dira pas davantage non plus depuis que nous en avons parlé il y a quelques jours »

L'expression d'Alice fut impénétrable, comme si elle avait quelque chose à cacher. « Edward n'a jamais considéré Ithaca comme une maison. Peut-être parce que c'est l'endroit où nous sommes allés après avoir quitté Forks il y a toutes ces années. Même s'il n'est pas resté longtemps avec nous, je suis certaine que la maison ne contient pas beaucoup de souvenirs agréables pour lui.

– Alors où est-il allé après avoir quitté Forks ? » demandai-je en réalisant que je n'avais jamais posé la question auparavant. Je savais qu'Alice avait fouillé dans son passé avec Jasper après avoir quitté Forks, et Rosalie et Emmett avaient étudié et voyagé. Mais quant à Edward, je n'avais pas beaucoup d'indications.

« Il a surtout tout gardé pour lui, fut la réponse d'Alice. Il a passé beaucoup de temps en Amérique du Sud à traquer Victoria. Il savait qu'elle pouvait encore se révéler être une menace pour toi et il voulait savoir ce qu'elle faisait. Je pense… je pense que cela lui a donné un but à suivre, un objectif, d'essayer de la trouver. Mais il n'a pas eu beaucoup de succès et a continué de perdre sa trace. Et puis, à un moment donné les traces ont semblé cesser complètement d'exister. Je ne pense pas qu'il n'ait jamais renoncé à essayer de la trouver. Mais maintenant, nous savons pourquoi la localiser fut impossible.

– Parce qu'il s'était avéré qu'elle était morte » Je repensai au moment qui avait eu lieu des semaines plus tôt, me rappelant comment Alice m'avait dit que les Volturi avaient détruit Victoria ainsi que la masse de vampires qu'elle avait rassemblés autour d'elle. Je me suis soudain demandé : et si Edward n'avait pas rencontré ce nomade avant Noël et découvert qu'il avait fait partie de l'armée de Victoria ? A quel point tout serait différent maintenant ?

Nous n'aurions jamais découvert les plans de Victoria, n'aurions jamais découvert que les Volturi étaient intervenus et l'avaient donc exécutée… nous n'aurions jamais découvert qu'ils avaient entendu parler de moi par Victoria, et donc les visions qu'Alice avait de moi seraient restées un mystère pour nous. Nous n'aurions aucune idée que j'étais la prochaine dans leur ligne de mire dans le futur…

Je savais aussi que je ne dirais pas au revoir à me parents et que je ne préparerais pas à abandonner ma vie humaine. Peut-être que l'ignorance est un bonheur, avais-je dit à Carlisle ce matin. Maintenant, je devais remettre en question ces mots et me demander s'ils étaient sages. Après tout, n'était-ce pas mieux de connaître tous les problèmes qui pourraient se présenter à nous ? Au lieu d'être entraîné sur le champ de bataille, ne serait-ce pas différent, mieux, d'y marcher de son plein gré ?

En soupirant, je levai le regard de ma nourriture en réalisant que je l'avais plutôt regardé au lieu de la manger. Puis je remarquai qu'Alice m'observait en me faisant réaliser que j'étais restée silencieuse très longtemps.

« Te sens-tu fatiguée ? » demanda-t-elle.

J'ai haussé les épaules. « Je ne devrais pas l'être. J'ai dormi le temps que l'horloge face un tout complet après tout »

Elle ne dit rien à cela, elle a juste pincé les lèvres d'une manière pensive. Jetant le magazine de mode qu'elle parcourait, elle se tira une chaise et s'assit à côté de moi au comptoir.

« Comment s'est passée la visite de ta maman ? » me demanda-t-elle. Il y avait de l'inquiétude dans ses yeux.

J'ai haussé à nouveau les épaules. « Très bien j'imagine. Je suppose que c'est tout c'est que c'est supposé être » Je me suis tue tout en m'humectant les lèvres – j'avais l'impression d'avoir la bouche sèche.

« Bella, commença Alice hésitante. J'ai le sentiment que… » Elle hésita à ses mots. Je l'avais rarement vue si incertaine. « J'espère que je ne t'ai pas forcé à voir ta mère. Cela n'a jamais été mon intention. Peut-être que je n'aurais pas dû te parler de mes propres sentiments à propos de cette affaire. J'aurais dû te laisser prendre la décision de la voir ou non seule.

– Mais c'est moi qui ai pris la décision, assurai-je. Je ne dis pas que ce que tu m'as dit sur ta sœur et ton passé n'a pas eu d'effet sur cette décision. Ce sont tes mots qui m'ont tout fait reconsidérer après tout, même si j'avais déjà décidé de ne pas voir ma mère. Mais je suis contente de l'avoir reconsidéré. Je sais que je n'ai pas l'air d'être un exemple de bonheur. Mais cela ne veut pas dire que je regrette d'avoir entendu ce que tu avais à dire, et cela ne veut certainement pas dire que je regrette d'avoir vu ma mère » Je me tus un instant. « Malgré la difficulté, je recommencerais. En un clin d'œil »

Alice acquiesça. « Je sais que tu le ferais »

Je décidai de changer de sujet ; il ne paraissait presque pas normal qu'Alice ait l'air si sérieuse et douloureuse. Je demandai alors où Carlisle, Jasper et Emmett étaient partis pour leur partie de chasse.

« N'as-tu jamais entendu parler de la montagne de Jay Peak ? C'est au Vermont » Alice roulait des yeux maintenant. « Emmett espérait que le temps doux de la semaine dernière aurait réveillé un ours brun ou deux de l'hibernation »

Je ris, ne sachant pas si l'image qu'elle me donna était amusante ou terrifiante. « Cela me semble… reposant »

Alice haussa les épaules. « Pour Emmett c'est ce qu'est la chasse – un moyen de se détendre. Et la lutte avec Jasper et Edward en est un autre. Ces trois-là ne grandiront jamais »

Ses mots m'amusèrent et je souris tandis que j'étais momentanément perdue dans mes pensées alors que j'essayais d'imaginer tout ça. C'est pourquoi je manquai presque les propos suivants d'Alice.

« Carlisle était un peu réticent à l'idée de partir jusqu'au Vermont. Il a failli ne presque pas y aller du tout.

– Oh ? Pourquoi ça ? »

Alice rencontra mon regard interrogateur en se demandant clairement combien elle devait m'en dire. « Il s'inquiète pour toi. Il est… préoccupé par le fait que tu ne subisses trop de pression »

Je fronçai les sourcils à mon dîner non mangé tout en restant silencieuse pendant un moment. J'étais contente qu'il soit parti avec Emmett et Jasper – je l'avais vu ce matin dans ses yeux qu'il avait besoin de chasser bientôt. Je levai les yeux pour voir Alice me regarder de près. « Il n'a pas besoin de s'inquiéter, lui assurai-je en haussant les épaules. Et toi non plus. Je vais bien. Cela pourrait prendre un certain temps, mais ça ira. Un jour », murmurai-je en me souvenant des paroles de Carlisle ce matin.

Elle sembla accepter ma réponse et ne l'évoqua plus après cela. Je l'ai écoutée d'une demi-oreille alors qu'elle me parlait de ses plans pour emmener Rosalie faire du shopping le lendemain, et me demanda si je voulais venir avec elles après être sortie du travail. Je refusai poliment en lui disant que j'avais l'intention de passer une journée plus longue à la librairie demain après l'heure de fermeture.

Ce n'était pas une excuse – j'avais passé quelques jours à nettoyer l'entrepôt le mois précédent, et il y avait encore du travail à faire. Mais je devais admettre que je n'étais pas certaine que l'idée de passer plusieurs heures comme ça avec Rosalie sans aucune préparation mentale était bonne. Ce n'est pas que j'avais quelque chose contre elle, mais ça me dérangeait un peu que je ne sache pas comment elle se sentait vis-à-vis de mon retour dans leur vie. Je ne l'avais vue que deux fois après qu'elle soit venue à Ithaca avec Emmett – une fois au mariage, puis chez les Cullen avant qu'Esmée et Miguel ne soient partis pour leur lune de miel. Les deux fois, son attitude envers moi avait été étrangement neutre. Je savais que je devais avoir une conversation avec elle tôt ou tard. S'il y avait quelque chose qu'elle voulait dire sur la situation concernant ma transformation, je voulais qu'elle en parle ouvertement peu importe quelle était son opinion là-dessus.

Je décidais d'aller me coucher tôt ce soir-là en ne voulant pas perturber complètement mon rythme de sommeil. Avant de le faire cependant, j'appelais rapidement Renée. Elle n'était pas là. J'étais partagée entre le soulagement et la déception lorsque mon appel fut redirigé vers la messagerie vocale tout en me faisant me demander si j'aurais pu avoir une conversation avec elle si elle avait décroché. A cet instant, il était en quelque sorte plus simple d'entendre juste un enregistrement vocal. C'était suffisant et pourtant ça ne l'était pas. Je lui ai laissé un petit message en essayant d'avoir l'air décontractée alors que je lui demandais si elle avait réussi à rentrer à la maison. Je lui ai dit que je l'appellerais à nouveau dans quelques jours à moins qu'elle ne le fasse. Lorsque je raccrochais, mon cœur s'est lourdement plombé.

Alice ne fut plus là quand je me suis réveillée le matin. Elle était partie pendant la nuit – après tout, elle n'avait pas besoin d'être sous le même toit que moi pour garder un œil sur moi. Je lui ai adressé un remerciement silencieux car je remarquais qu'elle avait réglé une minuterie sur la cafetière ce qui améliora grandement et de manière significative ma matinée.

Ma journée à la librairie fut relativement calme. Un client qui venait très souvent avait remarqué mon absence d'hier. Je lui ai dit que j'avais pris un jour de congé parce que j'avais mal à la tête. Ce n'était pas si loin de la vérité pas vrai ? Maux de tête, chagrin, tristesse…

Alors que l'horloge avançait vers midi et qu'il fut l'heure pour une courte pause déjeuner, je trouvais très difficile de franchir le rideau qui séparait l'arrière-boutique du reste du magasin. C'était parce que la petite pièce était toujours propre. La cafetière était toujours propre. Les aimants sur le frigo étaient toujours organisés. Je remarquai maintenant que Renée les avait disposés en cœur. Je trouvais presque impossible de croire que la pièce avait toujours la même apparence que trois jours avant – que même les murs me murmuraient sa présence momentanée. J'avais l'impression que la pièce aurait dû ressembler exactement à ce qu'elle était avant son arrivée, comme si elle n'y était jamais venue.

Mais elle avait été là. Je m'assis sur la chaise près du rideau et profitai juste de la vue devant moi en sachant qu'il n'y a pas si longtemps, elle avait bousculé la pièce en fredonnant doucement comme elle le faisait toujours pendant le nettoyage. Je repérai une toile d'araignée dans le coin le plus éloigné près du radiateur et je sus qu'elle l'avait laissé là exprès – elle ne toucherait jamais une araignée même avec un bâton de dix mètres de long. Le tout étira un sourire triste sur mes lèvres.

Je me suis promise de garder la pièce bien rangée à partir de ce jour.

Après avoir fermé le magasin, je me suis mise à m'occuper de la salle de stockage. Il n'y avait plus grand-chose à faire depuis que j'avais fait la plupart du travail le mois dernier. Mais je me souvenais avoir vu une boîte de livres plus anciens sur l'un des supports de stockage, et j'avais décidé de les vendre à prix réduit pour m'en débarrasser. Cela ne signifiait tout simplement pas que parce que les livres étaient vieux, ils ne méritaient pas d'être possédés. Je souris de mon propre raisonnement en me demandant si je commençais à attribuer des émotions à des objets inanimés.

Après avoir scanné les supports métalliques de mes yeux pendant une minute ou deux, je repérai finalement la boîte que je cherchais sur l'une des étagères supérieures, et après avoir trouvé mon échelle, j'ai commencé à grimper. Pour m'assurer de prendre la bonne boîte, je jetai un coup d'œil à l'intérieur et ne pus résister à l'envie de sortir l'un des livres pour le parcourir rapidement. Je remarquai qu'ils étaient plus âgés que je ne l'avais estimé – je me demandai pourquoi l'ancienne propriétaire du magasin avait décidé de les mettre de côté. Peut-être ne s'étaient-ils pas assez bien vendus. Haussant les épaules intérieurement, je sortis la boîte de l'étagère. Juste au moment où je commençais à me demander comment descendre en toute sécurité et sans perdre l'équilibre, j'entendis la clochette sonner dans le magasin. J'avais laissé la porte de la salle de stockage ouverte pour entendre si quelqu'un entrait – la porte d'entrée était toujours déverrouillée même si l'heure de fermeture était passée depuis longtemps.

J'étais sur le point de crier une salutation quand mon nom fut appelé.

« Bella ? »

C'était Carlisle – je me demandai quand il était rentré de son voyage de chasse avec Emmett et Jasper.

« Déjà de retour ici, criai-je en ajustant la boîte dans mes bras. J'étais sur le point de – oh non ! »

Apparemment, la boîte en carton avait été fragilisée par l'âge – le fond céda et tous les livres se sont répandus sur le sol dans un fracas retentissant tout en envoyant un nuage de poussière dans l'air. Je grimaçai au son.

Carlisle fut à la porte du débarras en moins d'une seconde avec une expression alarmée. Il saisit la scène, ses yeux flottant du sol recouvert de livres, puis vers moi et finalement vers la boîte en carton maintenant vide entre mes mains. Je réalisai qu'il avait dû penser que c'était moi qui avais chuté ou un truc dans le même style.

« Désolée » Je lui présentai mes excuses. « La boîte était vieille. J'aurais dû m'y attendre »

Je crus le voir pousser un soupir de soulagement. Puis il vint vers moi, sa main flottant près de mon coude alors que je descendais des hauteurs.

« Tu devrais avoir une échelle avec une poignée en haut », déclara-t-il en regardant les supports de stockage, n'appréciant apparemment pas leur hauteur. Son inquiétude m'amusa et me toucha.

« Peut-être. Heureusement, je n'ai pas besoin d'aller souvent sur les étagères les plus hautes. J'aime rester en bas les pieds au sol. Je suis sûre que tu sais pourquoi » Je lui lançai un petit sourire. Puis je commençai à rassembler les livres par terre pour les empiler dans mes bras. Carlisle vint à mon aide comme le gentleman qu'il était.

« Comment s'est passé ton voyage de chasse ? » demandai-je alors que nous sortions les livres de la salle de stockage. Je commençai à les parcourir une fois de plus en m'assurant qu'il ne manquait pas de page et qu'ils étaient par ailleurs en bon état de vente. « Jasper et Emmett ont passé un bon moment ? »

Carlisle sourit : ses yeux étaient de nouveau de couleur topaze. Les cernes sous ses yeux s'étaient légèrement atténuées, mais étaient toujours là comme elles le seraient toujours. « Eh bien, les ours sont restés dans leurs tanières à la grande déception d'Emmett »

Je secouai la tête à ses mots en étant à moitié amusée, à moitié terrifiée, et je commençai à placer les livres sur l'étagère à prix réduit près du registre. « Je devrais remercier Jasper d'être resté à la librairie avec Alice hier.

– Il était content de le faire », assura Carlisle. Il hésita en me lançant un regard interrogateur. « As-tu réussi à te reposer ? »

J'ai hoché la tête. « Je me sens mieux. Enfin pas mieux, mais tu sais » J'ai haussé les épaules en sachant qu'il savait ce que je voulais dire. « J'ai essayé d'appeler ma mère la nuit dernière, ajoutai-je doucement, mais elle n'était pas là. Peut-être que c'est mieux ainsi »

Il y avait de la sympathie dans les yeux de Carlisle, et je dus détourner le regard un instant car je ne voulais pas recommencer à pleurer.

« Jasper n'est pas le seul que je devrais remercier, lui dis-je en m'aventurant à regarder dans sa direction. Je voulais te remercier »

Il eut l'air perplexe. « Pour quoi ? demanda-t-il

– Pour m'avoir prouvé le contraire, répondis-je en lui souriant tristement. Je pensais que je ne voulais pas de compagnie après le départ de ma mère mais il s'est avéré que ce n'était pas le cas. Et il ne s'agissait pas seulement de compagnie – c'était d'en avoir besoin. Alors merci pour ça »

Le sourire de Carlisle correspondait au mien il était aussi un peu douloureux. « Il n'est pas nécessaire de me remercier Bella. C'est… à ça que serve les amis »

Je dus de nouveau détourner le regard. Amis. Le mot ne semblait pas assez fort, même si je savais qu'il aurait dû être suffisant. Cela aurait dû être plus que suffisant.

Pourquoi ça ne l'était pas alors ?

« Je suis sûre que les montagnes du Vermont sont magnifiques en cette période de l'année », dis-je pour changer de sujet. Je regardai dans sa direction ; il fixait d'un petit froncement de sourcils sur son visage la pile de livres posée sur le comptoir. Il semblait être pour une quelconque raison plongé dans ses pensées, mais mes mots le sortirent de sa contemplation.

« C'est le cas, répondit-il. Le Vermont est un bel État. Y es-tu déjà allée ? »

J'ai hoché la tête en lui disant que j'avais pris un an de congé après avoir obtenu mon diplôme universitaire et que j'y avais passé quelques temps. Je me souris à moi-même en repensant à ces moments. Il me semblait maintenant impensable que voyager d'un État à l'autre pour voir autant d'endroits que je pouvais avait été ma priorité à l'époque. A ce moment-là, je n'aurais jamais pensé que je finirais par m'installer à Buffalo.

« Charlie était furieux quand il a entendu que j'allais partir en voyage avec un sac à dos sans savoir où j'allais aller aux États-Unis, dis-je à Carlisle en souriant tout en me souvenant de cette conversation téléphonique. Apparemment, je serais sujette aux ennuis et mésaventures » Je fis les guillemets avec mes doigts sur les derniers mots.

Carlisle se racla la gorge. « Je n'arrive pas à l'imaginer » Je pouvais voir qu'il essayait très fort de ne pas jeter un coup d'œil insistant à la boîte en carton déchirée qui était maintenant posée à côté du comptoir tout en attendant d'être jetée à la poubelle.

« Oh, pas toi aussi, soufflai-je tout en roulant des yeux d'amusement. D'accord, très bien. Je suis un aimant à problèmes. J'attire les difficultés. Ais des préjugés » Je levai les mains comme si je me rendais.

Carlisle éclata de rire. Une expression particulière lui traversa alors le visage, mais elle disparut avant que je ne puisse déchiffrer sa signification. « Ton père a finalement accepté tes plans ? s'enquit-il.

– Ouais, finalement. Avec réticence. Pas qu'il aurait pu m'empêcher de partir – je vivais en Floride à l'époque donc il ne pouvait pas vraiment m'enfermer dans ma chambre ou un autre truc du genre » Je lui fis un sourire en réalisant distraitement que c'était la première fois depuis des semaines que je pensais à mes parents sans avoir un éclat de douleur dans le cœur. « Je pense que c'est ma mère qui a terminé de lui retourner la tête au sujet de mes projets de voyage. Bien sûr, elle s'inquiétait à l'idée que je voyage aussi, mais elle savait à quel point c'était important pour moi – elle-même est partie un long mois en camping le long de la côte du Pacifique quelque temps après avoir terminé ses études secondaires »

Ma réminiscence me fit réaliser à quel point cette décision de voyager avait été importante pour moi et ma mère – après tout, elle avait rencontré Charlie pendant son voyage alors que moi j'avais trouvé une maison à Buffalo. A quel point tout serait différent si nous n'avions pas emballé nos sacs par fantaisie et quitté la sécurité de la maison ? Je commençai à me demander si le sort était fait de ces petites décisions impulsives. Parfois, ces choix qui étaient fait en un clin d'œil, sur une impulsion sans aucune considération, des choix qui auraient pu être faits de toute façon, s'avéraient être les décisions les plus importantes de toutes.

Puis il y avait les décisions encore plus importantes – celles qui changeaient sans aucun doute la vie. Celles que vous saviez, changeraient tout et ce peu importe ce que vous décidiez. Je pensais à Edward, à sa décision de quitter Forks je pensais à moi, réfléchissant entre rester humaine ou devenir vampire…

Je plaçai deux autres volumes sur l'étagère à prix réduit, tellement perdue dans mes pensées que je ratai presque le regard attentif que Carlisle me donna.

« Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda-t-il en sentant apparemment que mes pensées avaient pris une tournure légèrement mélancolique.

Je lui fis un sourire triste et je pris un autre livre pour le parcourir. Le dos du livre était fissuré ; je ne pouvais vendre celui-ci.

« Je viens de réaliser que j'ai réussi à parler durant deux minutes complètes de mes parents sans être triste. C'est un progrès j'imagine. Et je me demandais aussi si le destin était le résultat de fantaisies momentanées. C'est vraiment étrange d'imaginer à quel point tout serait différent si vous aviez décidé de faire certaines choses différemment. Même de petites décisions semblent avoir un impact énorme sur votre vie » J'ai haussé les épaules. « Et si de petits choix ont des conséquences si massives, quel effet peuvent avoir nos décisions plus importantes ? »

Il eut l'air pensif. « Tout est relatif. Je suppose que tout dépend des circonstances. Et on ne peut pas toujours choisir les siennes. On ne peut choisir que ses actions, principes et croyances »

Je suis restée silencieuse pendant un moment tout en étant appuyée sur le comptoir et tenant une petite pile de livres contre ma poitrine. « Et si on le pouvait ? » m'entendis-je soudain demander.

Carlisle haussa un sourcil.

« Et si on pouvait choisir sa situation ? expliquai-je. Façonnerais-tu les choses à ta guise ? »

Il baissa la tête d'une manière contemplative. « Je ne crois pas qu'il y ait une personne dans ce monde qui refuserait cette chance sans y réfléchir avant. Il y a toujours des choses qu'on changerait et modifierait avec plaisir si on en avait l'occasion » Une expression de regret est venue sur son visage en me faisant me demander à quoi il pensait.

« Je me demandais parfois à quoi cela ressemblerait si les circonstances étaient différentes, émis-je en réfléchissant. Je suppose que je le fais encore.

– Que veux-tu dire ? demanda curieusement Carlisle. De quelles circonstances parles-tu ? La tienne ?

– La nôtre », répondis-je en levant les yeux du sol où mon regard était tombé. Pour une quelconque raison, je fus presque surprise par mes propres pensées. « Je veux dire… » Je cherchai mes mots. « Par exemple, et si les choses tournaient soudainement différemment et que notre situation avec les Volturi se résolvait d'une manière ou d'une autre ? » Je m'arrêtai tout en restant silencieuse un instant. « Tu n'aurais pas à prendre des mesures pour me maintenir en sécurité… et je n'aurais pas à devenir vampire »

Carlisle acquiesça tout en fronçant les sourcils. « Je suppose que non.

– Que se passerait-il alors ? demandai-je. Est-ce que tout redeviendrait comme avant que tout cela ne commence ? Recommencerais-tu à vivre ta vie comme avant ? Et recommencerais-je à vivre la mienne ? »

Il fut étonnamment silencieux tandis qu'il réfléchissait à mes mots. Ses yeux étaient fixés sur l'étagère à côté de nous – je me demandai s'il essayait d'éviter les miens.

« J'ai du mal à répondre à tes questions, avoua-t-il. Mais si cela se passe comme tu le dis… je suppose que nous te demanderions ce que tu veux qu'il se passe.

– Moi ? Mais ça ne dépend pas que de moi tu sais »

Le sourire de Carlisle fut triste. « Nous avons déjà pris une décision comme celle-ci sans te demander ton avis. Nous avons emprunté cette voie par le passé et, personnellement, je ne souhaite pas la répéter. Par conséquent, oui je te demanderais certainement ce que tu veux. Si tu souhaiterais que tout redevienne comme avant notre arrivée l'automne dernier, alors… » Les mots semblèrent geler sur ses lèvres.

« Alors… quoi ? » demandai-je alors que ma voix n'était maintenant qu'un simple murmure. Es-tu en train de dire que si je disais le mot, tu te lèverais et partirais sans regarder en arrière ? Comme ça ? »

Il fut impossible de déchiffrer l'expression sur le visage de Carlisle ; je réalisai que je ne l'avais jamais vu ressembler à ça. « Si c'est vraiment ce que tu veux, je ne te blâmerais pas, répondit-il en s'exprimant également sur un ton feutré. Tu l'as dit toi-même il y a un instant – que tu sembles attirer les ennuis et mésaventures. Je ne peux m'empêcher de penser que notre présence s'inscrit très bien dans cette catégorie.

– C'était une blague, lui dis-je. Et je ne faisais certainement pas référence à vous quand j'ai dit ça.

– Je sais que tu ne l'as pas fait, assura-t-il. Mais tu dois admettre que peu importe comment on le voit c'est la vérité. Nous réalisons tous les deux que notre présence t'a causée de nombreuses difficultés au fil des ans. Tout a commencé à Forks il y a toutes ces années, et il ne semble pas y avoir de fin en vue – même maintenant, tu es obligée de faire des sacrifices et de payer le plus grand prix juste à cause de notre nature. Juste à cause de ce que nous sommes. Je crois que le weekend dernier le prouve très bien »

Ses paroles me rendirent triste. Ne pensait-il qu'aucun bien n'était ressorti de leur présence ? Avait-il toujours pensé ça ? Où était-ce les circonstances qui le faisaient maintenant se sentir en quelque sorte responsable ? Elles devaient en être ainsi.

C'était soudainement très difficile de l'imaginer – ma vie sans cette ombre insaisissable de danger qui planait, sans soucis ni complications. Sans Alice ni Jasper. Sans le reste des Cullen.

Sans Carlisle.

J'essayai d'imaginer tout cela, mais je réalisai que je ne le pouvais pas.

Cela signifiait-il que tout ce qui était avant ne me manquait pas ? Je pensai à cette vie simple et tranquille que je vivais à l'automne dernier avant l'arrivée soudaine de Carlisle. Juste moi et ma librairie. Et Adrian ainsi que son enthousiasme sans fin et sa soif de vivre et d'expériences. Viens avec moi Bella, avait-il demandé. J'avais dit non – je lui avais dit que ma vie était ici. Parce qu'il en avait été ainsi pas vrai ?

Et cela me fit me demander si j'avais en quelque sorte la chance maintenant d'influencer la manière dont tout aurait pu être, de modeler les choses selon mon propre désir, le ferais-je ? Choisirais-je ma vie précédente plutôt que celle-ci ?

Le regard de Carlisle était tombé au sol cela me fit réaliser combien de temps j'étais restée silencieuse. Me souvenant de ses mots précédents, je pris une inspiration silencieuse pour parler. Cela le fit lever les yeux. Il y avait une lueur plaintive dans ses yeux alors qu'il rencontrait mon regard.

« Crois-tu honnêtement, demandai-je doucement, que ta présence ne m'a causée que des difficultés ? »

Il resta silencieux. Je soutins son regard en ayant soudain l'impression qu'il voulait détourner le sien de mes yeux. Mais pour une quelconque raison, il ne le fit pas – ou n'a pas pu.

« J'avoue que te connaître et faire partie de ton monde n'est pas sans prix, continuai-je quand il ne dit rien. Par exemple j'aurais aimé ne pas avoir à dire au revoir à mes parents. Cela va sans dire. Déjà à Forks, j'ai pris conscience des dangers de votre monde et combien je devrais sacrifier si je voulais devenir l'une des vôtres. A l'époque, je n'étais pas aussi prête à tout reconnaître comme je l'aurais dû, mais… j'ai eu un avant-goût de ce qui allait arriver. Et je pensais que j'étais prête pour cela. Mais quand les choses se sont passées comme elles l'ont fait… quand vous êtes partis et que je suis restée derrière… » Je secouai la tête en essayant de trouver les mots pour décrire mes sentiments. « Quoi qu'il en soit, si vous venez à moi pour me dire que vous me laissez pour m'épargner le chagrin… je… je dirais que ce ne fut jamais votre présence qui m'a fait mal au cœur. Ce fut votre absence »

La bouche de Carlisle s'ouvrit, mais au début aucun mot ne sortit. Quand il finit par parler, son ton fut presque interrogateur, incrédule. « Tu préfères que nous restions »

Hochant la tête, je laissai échapper une profonde inspiration. « Oui »

Le visage de Carlisle fut indéchiffrable. « Et ta vie ? demanda-t-il d'une voix calme. Quand je suis venu ici pour la première fois l'automne dernier pour te chercher… et quand je t'ai trouvée et observée de loin en me préparant à te faire connaître ma présence… » Il fit une pause. « Tu semblais si contente, si sereine… si heureuse de tout ce que tu avais. Je me détestais sachant ce que j'allais faire – que j'étais sur le point de bouleverser ta vie et de briser ta paix. C'était si mauvais, si cruel alors que j'étais sur le point de briser tout ce que tu avais construit de toi-même. Que j'étais sur le point de te ramener dans notre monde de dangers et de problèmes sans fin juste au moment où tu semblais être parvenue à t'en libérer »

Je secouai la tête, triste. « Comment peux-tu voir le choses de cette façon ? Tu es venu ici pour m'avertir – pour me protéger », lui rappelai-je. Sur un coup de tête, je me rapprochai de lui et pris sa main dans la mienne qui était libre – l'autre tenait toujours la pile de livres contre ma poitrine. « Comment pourrais-je te détester pour quelque chose comme ça, pour un acte de pure gentillesse ? »

Il expira doucement et au début ; il ne parut pas trouver de réponse. Puis un sourire triste tira un coin de ses lèvres. « Peu importe combien mes intentions furent altruistes, je ne voulais pas te voir malheureuse. Ce souhait en particulier n'a pas changé »

Un rire doux et confus quitta mes lèvres. « Mais je n'étais pas malheureuse quand tu es venu me voir l'automne dernier. Choquée et confuse au début, peut-être. Et stupéfaite au-delà de toute mesure. Mais malheureuse ? Non » Je m'arrêtai en soutenant son regard sans relâche. « Est-ce que tu me crois ? »

Un moment se passa avant qu'il ne réponde, et quand il le fit, sa voix fut étouffée et discrète. « Je veux y croire.

– Qu'est-ce que ça veut dire ? demandai-je tout en étant tiraillée entre frustration et déconcertation. Ne te permets-tu pas de me croire ? » J'ai regardé dans ses yeux. Ils étaient très brillants comme le soleil couchant.

« Disons-le comme ça, continuai-je comme il ne répondit pas. Imaginons que nous pouvons remonter le temps et revenir en octobre dernier avant que tu ne me révèles ta présence. Imaginons que tu aies une autre occasion de décider de me faire part ou non de la situation au sujet de la menace à laquelle je dois faire face. Et juste pour que tu le saches je préfère choisir de savoir ce qui se passe. Si cela ne tenait qu'à moi, je ne changerais rien » Je m'arrêtai tout en soutenant son regard. « Mais toi ? Te tiendrais-tu à ta décision de m'informer de ce qui se passe ? Ou préférerais-tu me maintenir dans le noir ? »

Je ne savais pas pourquoi, je souhaitai si ardemment savoir ce qu'il avait à dire à ce sujet. Pour une quelconque raison, recevoir une réponse à cette question me semblait très importante. Il y avait une lueur déchirée dans les prunelles de Carlisle alors qu'il réfléchissait à mes paroles. Sa main froide commença à devenir plus chaude sous ma poigne, ce qui me fit réaliser que je serrais toujours sa main. Une petite partie rationnelle de mon esprit me rappela que je devais lâcher prise, mais je ne le fis pas.

Il lui fallut beaucoup de temps avant qu'il ne reprenne la parole. « Sachant ce que je sais maintenant, commença-t-il tandis que sa voix était toujours très calme et ténue, il serait erroné de ma part de ne pas y penser. Je pourrais être tenté de faire un autre choix. Pas parce que c'est ce que je voudrais, mais parce que ce serait égoïste de ma part de ne pas le faire. Sachant que les Volturi sont impliqués, et connaissant le genre de position dans laquelle tu es mise à cause de ça… » Il prit une profonde inspiration silencieuse comme s'il était sur le point de plonger dans une vague. « La vérité est que si tu n'avais eu aucune connaissance de la situation en premier lieu, tu ne serais maintenant pas obligée de prendre une décision si irréversible.

– Être ignorante ne m'aurait pas beaucoup aidé, soulignai-je. Vous auriez découvert l'implication des Volturi au bout d'un moment, même si je n'avais pas été informée de la situation tout de suite. Par conséquent, tu aurais été forcé de toute façon de me le dire, et je devrais encore choisir entre devenir ou non vampire » Je m'arrêtai. « Mais mettons ça de côté. Ignorons les Volturi pendant un moment et prétendons qu'ils n'ont rien à voir avec notre situation parce que ce n'est pas la question maintenant. Ma question est… si tu as maintenant la chance de faire autrement… si tu pouvais effacer ces derniers mois… » Je ne savais pas pourquoi il était si difficile de le demander – pourquoi le poids du regard de Carlisle était soudainement si lourd sur moi. Je pris une profonde inspiration en fermant momentanément les yeux pour rassembler mes pensées. « Te souviens-tu quand tu m'as emmenée à Ithaca toutes ces semaines auparavant pour voir ta maison pour la première fois ? » demandai-je en me sentant à présent plus apaisée.

Carlisle acquiesça. Bien sûr, il se souvenait – les vampires se souvenaient de tout parfaitement.

« J'ai dit quelque chose en chemin, poursuivis-je. Quelque chose à propos de… de choses qui tournent en rond. Et tu as dit… tu as dit que…

– J'ai dit qu'il était malheureux que le passé se répète ainsi, conclut Carlisle pour moi. Et j'ai dit que j'aurais aimé que nous soyons ici dans des circonstances différentes »

Je l'ai observé silencieusement pendant un moment. « Je me suis toujours demandé ce que tu voulais dire par là. Je me le demande toujours »

Il y eut une soudaine mélancolie dans les yeux dorés de Carlisle. « J'imagine… j'imagine que j'essayais de dire que je regrettais toujours le fait que la situation devait devenir si grave – que ta vie devait être en danger – pour que nous puissions enfin revenir vers toi. J'essayais de dire que nous aurions dû revenir plus tôt malgré les opinions d'Edward – ou que nous n'aurions pas dû partir du tout. Mais au fil des années après avoir quitté Forks… nous savions que tu avais dû continuer ta vie. La pensée de revenir est devenue de plus en plus impossible chaque année qui passait. Comme je te l'ai déjà dit, te ramener dans notre monde paraissait cruel après tout le temps qui s'était écoulé »

Je fouillai son visage, je vis de la tristesses dans ses yeux. Je prononçai les mots suivants avec précaution, lentement pour déclarer quelque chose que je savais être plus qu'une simple possibilité. « Si les Volturi n'avaient pas décidé d'agir pour moi… et donc si Alice n'avait pas eu cette vision de moi l'automne dernier, vous ne seriez pas ici maintenant. Vous ne seriez pas revenus »

Les yeux de Carlisle étaient comme des puits insondables. Sa voix fut profonde, calme. Je pouvais y entendre ce calme forcé. « Je ne pense pas que nous aurions pu nous justifier. Peu importe combien nous l'aurions voulu » Il me serra légèrement la main puis il laissa ses doigts glisser de ma poigne douce. Cela ressemblait presque à des excuses. Pas la pression, mais lorsqu'il lâcha sa prise. C'était presque comme s'il avait l'impression qu'il n'avait pas le droit de me toucher, de me tenir la main après ce qu'il venait d'avouer.

Je regardai le sol. S'il y a un instant, je n'avais pu imaginer ma vie sans les Cullen, je la vis maintenant trop facilement et comment les choses auraient pu tourner s'ils n'étaient jamais venus à Buffalo.

Je vis tout. Tout. Moi, changeant, vieillissant. Trente ans. Trente-cinq ans. Tout en commençant de plus en plus à ressembler à ma mère. J'aurais des rides de sourire parce que j'aurais beaucoup souri – j'aurais été heureuse. J'aurais peut-être rencontré quelqu'un en chemin. Peut-être qu'un grand et sombre inconnu aurait franchi un jour la porte de la librairie. Il aurait demandé un exemplaire des Hauts de Hurlevent, et j'aurais souri. J'aurais pensé à lui cette nuit-là avant de m'endormir. Peut-être serait-il également venu le lendemain. Peut-être aurions-nous été heureux pour toujours. Peut-être aurions-nous passé des mois à discuter de l'idée d'acquérir un chien ou un chat, et que nous aurions finalement fini par avoir les deux.

Les jours se seraient transformés en mois. Les mois en années. Les années en décennies.

Et un jour quand j'aurais regardé dehors par la fenêtre le crépuscule qui s'assombrissait, je me serais souvenue de ma jeunesse lointaine. Je me serais souvenue de ces quelques mois que j'avais passés dans la ville pluvieuse de Forks ; le vent dans mes oreilles quand Edward me portait sur son dos ; le rire d'Alice qui ressemblait à des clochettes dans une brise légère ; l'aperçu fugace de gentils yeux dorés. J'aurais alors regardé la cicatrice pâle en forme de croissant de lune et je me serais demandé si tout cela n'avait pas été que le fruit de mon imagination.

Je vis tout cela et je sus que ça aurait été une bonne vie. Une vie qui valait la peine d'être vécue.

Mais je ne connaîtrais jamais cette vie. La chance de vivre cette vie s'était échappée hors de ma portée dès l'instant où Carlisle était sorti de l'ombre de ce bouleau en octobre dernier. Cela ne m'attrista pas cependant, d'avoir perdu cette vie, ce chemin.

Mais perdre cette vie, ce chemin… c'était une toute autre histoire.

A Forks lorsque j'avais rencontré les Cullen pour la première fois, le sol avait tremblé sous mes pieds. Ce tremblement avait bouleversé mon monde, lui avait donné une autre direction. Mais je réalisais que lorsque Carlisle était arrivé à Buffalo huit ans plus tard en cette fin d'après-midi d'octobre, c'était véritablement là que le sol avait vraiment bougé et tremblé. Et je m'étais déplacée avec lui. Ce qui m'avait conduite au chemin que je suivais maintenant, au chemin que je devais emprunter. Et même si j'avais maintenant la possibilité de faire demi-tour, je savais que je choisirais de continuer.

Carlisle me regardait ; je me demandai s'il savait ce qui m'avait traversé l'esprit il y a un instant. Je rencontrai ses yeux d'un regard fixe.

« Je comprends pourquoi l'idée de revenir fut difficile à envisager pour vous après toutes ces années, murmurai-je doucement. J'aurais probablement ressenti la même chose si j'avais été à votre place. Et tu as raison, j'avais avancé »

Je le vis déglutir difficilement. « Tu étais heureuse.

– Je l'étais, concédai-je. J'avais l'impression de vivre une vie épanouie. J'étais… contente. Et pour ce que ça vaut… j'aurais pu continuer ainsi. Je sais que j'aurais eu la chance d'être heureuse pour le reste de ma vie » Je m'arrêtai en fouillant ses yeux. Je voulais m'assurer qu'il n'écoutait pas seulement mais qu'il entendait aussi. « Mais Carlisle… qu'est-ce qui te fait penser que votre venue m'a pris cette chance ? Qu'est-ce qui te fait penser que votre arrivée a changé quelque chose ? »

Ses yeux étaient sérieux et tristes mais aussi pleins d'espoir et de millions d'autres choses. « Cela n'a rien changé alors ?

– Bien sûr que cela a changé. Cela a beaucoup changé, répondis-je. Mais cela ne m'a jamais enlevée la chance d'être heureuse » J'observai sans relâche son visage en essayant de voir si j'étais parvenue à l'atteindre. « Je ne peux pas te forcer à me croire, ajoutai-je doucement en chuchotant presque. Après tout, je n'ai pas pu forcer Edward non plus. A Forks, j'ai fait de mon mieux pour le convaincre, pour lui faire voir que sa présence, la présence de ta famille me rendait heureuse. Nous ne serions pas ici en train d'en parler si j'avais réussi » Je me suis tue en me demandant si mes paroles l'offensaient. Je lui demandais pratiquement de ne pas répéter l'erreur qu'Edward avait faite une fois.

Mais Carlisle n'eut pas l'air offensé. Il avait seulement l'air pensif. Ses yeux d'ocre clair étaient projetés vers le sol, s'y attardant comme pour chercher une réponse. Mais je me suis vite rendu compte que ce n'était pas une réponse qu'il cherchait. C'était une question.

« Qu'est-ce qui a changé ? » demanda-t-il doucement après un moment de silence. Rencontrant mes yeux confus, il explicita sa question. « Tu as dit que nous notre arrivée ici avait changé beaucoup de chose ? Qu'est-ce qu'elle a changé ? »

La question était simple. Pas compliquée. La réponse aurait dû l'être également. Mais ce ne fut pas le cas.

« Tout », répondis-je en secouant la tête comme dans un état second alors que j'essayais de trouver une réponse qui serait assez rassasiante. Cela s'avéra difficile. J'ai fouillé ma mémoire. J'ai sondé mon cœur. Ensuite, j'ai tenté de mettre les choses que j'y trouvais en mots compréhensibles. « Tu sais quand on vit sa vie en ayant l'impression qu'il ne te reste plus grand-chose à voir ? commençai-je. On sait qu'il y aura des rebondissements soudains et des virages incertains pour que tout reste intéressant. Mais ces rebondissements sont en quelque sorte des choses auxquelles on s'attend. Rien ne nous surprend. La vie est une route régulière avec des bosses et des courbes ici et là. C'est ce qui fait se sentir bien car en sachant ça, on est à l'aise, heureux avec ce que l'on a. Mais alors quelque chose se passe, et ce confort ainsi que cette commodité banale sont effacés en une seule seconde. Et la fois suivante, on regarde autour de soi, et on peut à peine reconnaître tout ce qu'on voit parce que tout a changé. Connais-tu ce sentiment ? »

Carlisle hocha la tête tandis que son expression était soudain voilée. « Je le connais très bien.

– C'est ce qui s'est passé pour moi à Forks quand j'ai fait la connaissance de ta famille pour la première fois, lui dis-je. Et ce fut pareil à l'automne dernier quand je t'ai vu dans le parc en fin d'après-midi. Excepté que cette fois… ce fut en quelque sorte différent.

– Comment ? »

Je me mordis la lèvre en me rappelant ce moment passé il y a des mois. « Quand je t'ai vu pour la première fois ce jour-là, j'avais l'impression que tu appartenais à une toute autre vie. J'avais l'impression que tu faisais partie de quelque chose qui était passée et disparue pour toujours. Et j'avais l'impression de ne pas y appartenir – que je n'y prendrais plus jamais part. J'avais le sentiment qu'une frontière séparait définitivement mon monde du vôtre, une frontière que je ne pouvais franchir. Au début, je pensais qu'elle devait être là – que c'était une bonne chose qu'elle y soit. Il ne m'est venu à l'esprit que plus tard que lorsque je l'avais traversée toutes ces années auparavant, je n'y étais jamais vraiment sortie. Il me fallut un certain temps pour réaliser que j'y étais toujours, de votre côté de la frontière et que je l'avais probablement été toutes ces années. Pas seulement parce que votre courte présence dans ma vie à Forks a eu un impact permanent sur moi. Et pas seulement parce que je ne pouvais me défaire de quelque chose qui avait déjà été fait. Mais parce que… » Je pris une inspiration car le regard attentif de Carlisle et son attention exclusive me rendaient légèrement nerveuse. « Mais parce que j'ai réalisé que peut-être j'appartenais à votre côté de la frontière. Et que j'étais peut-être… peut-être que j'étais censée y être en premier lieu »

Je laissai échapper un souffle profond ; il tremblait légèrement.

Carlisle maintint mon regard pendant un moment. Il étudia mes yeux comme si chaque mot que je venais de dire y était inscrit. Après un silence qui sembla durer une éternité, il finit par parler.

« Il semblerait, commença-t-il en parlant doucement, que nous avons autant changé ta vie que tu as changé la nôtre » Il resta silencieux un instant, presque comme s'il hésitait. « Autant que tu as changé la mienne »

Respirer fut soudainement un exploit plus difficile à faire que j'en étais capable. Je sentis mon cœur battre dans ma poitrine comme s'il essayait de s'échapper.

« La tienne ? » demandai-je avec un léger tremblement dans ma voix. Ce seul mot semblait être la seule chose que je pus sortir de ma bouche.

Il acquiesça. « Oui » Pendant un moment, il me regarda simplement et ne dit rien. Quand finalement il continua, il y avait une note particulière dans sa voix, entre la nervosité et une détermination prudente. « Tu m'as demandé plus tôt si j'aurais préféré choisir d'effacer ces derniers mois si on le permettait, me dit-il. Au début, je pensais que c'est ce que je devrais peut-être faire si cela signifiait qu'en le faisant je pourrais t'épargner chagrin et détresse. Mais ensuite j'ai pensé à ce que tu as dit – que c'était notre absence qui t'avait fait apporter cela en premier lieu. Par conséquent, comment pourrais-je choisir d'effacer ce temps passé tout en sachant qu'il t'est si cher ? De savoir à quel point tu le chéris ? » Il fit une pause tandis qu'un soupçon d'hésitation vacilla dans ses yeux. « Comment pourrais-je choisir d'effacer tous ces mois passé en le sachant… » Il prit une profonde inspiration. « En sachant à quel point je les chéris moi-même ? »

Il fallut un moment avant que je ne puisse parler. « Tu les chéris ? » demandai-je tandis que ma voix se faisait entendre.

Ses yeux ne quittèrent jamais les miens.

« Au-delà des mots », murmura-t-il.

Je me sentis essoufflée et pourtant je respirais à peine. « Pourquoi ? » demandai-je, presque exigeante. Il y avait du désespoir dans ma voix mais aussi une étrange assurance. C'était un étrange mélange de besoin et de certitude.

Le regard de Carlisle resta inébranlable alors qu'il me dévisageait. Sa voix était aussi paisible qu'avant, mais il y avait une note familière. C'était le même désespoir, la même certitude que j'avais entendu dans ma propre voix. « Tu ne sais pas pourquoi Bella ? »

Sa question me fit me sentir instable sur mes pieds, comme si le sol avait disparu sous moi. Mon cœur continua de battre à tout rompre alors que je me tenais là sous son regard intense, et je me rendis vaguement compte que je me tenais terriblement près de lui. Je savais que je devrais prendre du recul pour retrouver mon espace personnel, mais je ne pouvais me déplacer.

Carlisle ne bougea pas non plus. Pas au début. Mais ensuite, après un moment qui parut durer une éternité, il fit un pas calme et mesuré vers moi, fermant l'espace maigre entre nous. Le temps sembla ralentir alors qu'il levait sa main pour tracer la ligne de ma mâchoire.

« Tu le sais ? » demanda-t-il doucement à nouveau comme si le battement insensé de mon cœur n'était pas une réponse suffisante en soi.

Une émotion étrange et violente palpitait en moi. « Dis-moi », m'entendis-je dire. Je ne savais pas si c'était un plaidoyer ou une invitation. Je pus réaliser qu'en quelque sorte mon autre bras était toujours enroulé autour d'une pile de livres ; je les pressai maintenant contre ma poitrine comme pour m'ancrer à quelque chose, car j'avais le sentiment que le sol sous moi se balançait et tremblait tandis que ses mains fraîches venaient encadrer mon visage.

Mais rien n'aurait pu m'y préparer. Aucune ancre n'aurait été assez solide pour résister à cette tempête. Elle était là pour me balayer.

Je l'ai laissée me prendre.

Les yeux de Carlisle étaient d'or liquide comme des scintillements de lumière solaire capturés dans l'eau. Il soutint mon regard tout en inclinant sa tête vers la mienne, et je ne sus si ce fut le contraste de sa peau fraîche contre ma peau chaude, mais soudain je sentis que je brûlais, que le sang qui coulait dans mes veines avait commencé à bouillir.

Et puis ses lèvres furent là, réclamant les miennes et j'étais certaine que cette ardeur, cette brûlure me mènerait à ma perte. Parce que personne ne pouvait survivre à un incendie comme celui-ci. Je pouvais presque avoir le sentiment de me voir commencer à briller comme des braises fumantes, et je m'attendis à ce que les flammes s'éteignent car rien ne pouvait plus brûler ? Une explosion de flammes sans retenue comme celle-ci ne pouvait sûrement pas durer très longtemps ?

Mais les flammes ne s'éteignirent pas. Elles se sont seulement accrues en force et en intensité lorsque je sentis les mains de Carlisle glisser de mon visage vers mes épaules pour se refermer autour de mes bras afin de me rapprocher encore plus de son corps. Ses lèvres se moulèrent aux miennes, et elles étaient à la fois douces et violentes, lentes et sensuelles, et sans hâte avant d'exploser à nouveau en une ferveur à grande échelle.

Mes doigts s'emmêlèrent soudain dans ses cheveux au niveau de sa nuque et quelque chose tomba sur le sol ; les livres. Qui avait besoin d'ancres de toute façon ? Je préférais partir à la dérive. Je préférais me perdre dans cette tempête. Je préférais m'y noyer si cela signifiait que je devais m'y noyer ainsi.

La peau de son cou était lisse sous la caresse de mes doigts. Je me demandai si mon toucher était aussi brûlant sur sa peau que le sien l'était pour moi. Cela n'avait aucun sens – après tout sa peau était toujours aussi froide comme du marbre ou du granit. Mais à présent qu'il me touchait comme ça en tirant mon corps si près du sien, j'avais l'impression que partout où sa peau entrait en contact avec la mienne, ce contact laissait dans son sillage des brûlures fumantes.

Sa main est venue s'emmêler doucement dans mes cheveux alors que nos lèvres continuaient leur étreinte. Mon cœur continuait de battre dans ma poitrine, et un gémissement involontaire monta dans ma gorge tandis que l'autre main de Carlisle commençait à tracer des cercles dans mon dos.

Il était difficile de dire combien de temps cela dura. Le temps parut avoir perdu son sens. Ça aurait pu être une heure. Ça aurait pu être un jour. Cela aurait pu être juste une seule seconde, que je n'aurais pas pu faire la différence. Mais il y avait une chose que je savais quel que soit le temps que nous passâmes dans les bras l'un de l'autre, il ne fut pas assez long. Alors même que je commençais à me sentir étourdie, je refusai de m'éloigner de lui. J'avais envie d'haleter mais pas pour l'air – pour lui. Encore, encore, encore. Qui avait besoin de respirer de toute façon ? Je préférais les flammes. Je préférais être brûler par le feu. Je préférerais passer de braises à cendres si cela ressemblait à ça. C'est un destin que je choisirais en un clin d'œil.

Mais alors tout à coup ses lèvres abandonnèrent les miennes, me laissant souffler. Un front froid se pressa contre le mien, et je compris que je n'étais pas la seule à respirer pour en avoir davantage, davantage, davantage. Je fus presque surprise de remarquer que les respirations de Carlisle contre mon visage étaient fraîches au lieu d'être brûlantes.

Durant un moment, ce fut très calme, très silencieux. Il n'y avait que le son de nos respirations. Nos inspirations et expirations qui attendaient que le feu s'éteigne.

Des mains fraîches caressaient les côtés de mon visage. J'ai gardé les yeux fermés – quand les avais-je fermés ? – et j'ai juste savouré le sentiment tandis que je restais accrochée mentalement aux flammes. Physiquement, je m'accrochais à lui. Je me sentis saisir le devant du manteau de Carlisle comme si le retenir était la seule chose qui me maintenait debout. Peut-être. J'avais l'impression que mes jambes n'étaient plus tout à fait liées au reste de mon corps.

C'était silencieux ; mes poumons avaient toujours soif d'air pour davantage, davantage, davantage, mes lèvres me picotaient toujours du baiser, mon cœur battait toujours comme jamais il ne l'avait fait auparavant. C'était le genre de silence dense qui pouvait suivre d'une explosion tremblante cela rendait toujours tous les autres sons, plus apparents. Il y avait de l'agitation dans ce silence, une bonne sorte d'agitation. J'eus peur d'ouvrir les yeux, car les ouvrir signifiait que je devrais descendre d'un endroit très haut. Comment pourrait-on faire cela et ne pas se briser en petits éclats ? Ma peau me picotait d'une manière et d'une intensité jamais ressenties auparavant. C'était comme si toutes les terminaisons nerveuses de mon corps s'étaient allumées, terminaisons nerveuses que je ne savais même pas avoir.

Alors que j'essayais de me reprendre tout en aspirant de l'air dans mes poumons douloureux, je me suis finalement risquée à ouvrir les yeux. Cela me secoua un peu lorsque je remarquai que je semblais avoir le même effet sur lui. Les yeux de Carlisle s'étaient assombris en quelque chose que je n'avais jamais vu de lui auparavant. Le regard qu'il me lança fit basculer mon estomac d'une manière très agréable. Je devais vraiment me concentrer pour respirer, pour faire entrer l'air dans mes poumons. Peut-être que mon corps en avait besoin après tout pour pouvoir continuer.

Mais mon cœur…

Mon cœur avait besoin des flammes, de la brûlure, de la lueur ardente des braises, et ce besoin dépassait tout autre.

Un souffle tremblant effleura mes lèvres. Et je sus je n'étais pas la seule à préférer le feu, les flammes… cette douce agonie de brûlure.


Notes de l'auteur : ;)

NDT : sans commentaires cette fois XD !