Chapitre IV : De la rouille
"Florence, relâche moi immédiatement !
-Non, non, non, pas avant que tu voies ce que j'ai à te montrer…! m'exclamais-je, mes yeux pétillants de bonheur."
Je m'avançais près du sapin de Noël, sautillant comme une malade, car je savais ce qu'il y avait dans l'un des cadeaux. Prenant une petite boîte pouvant aisément passer pour un petit livre enveloppée dans un papier cadeau argenté, je m'exclamais, "Tu vois ce que je vois ?!
-Oui, mes yeux sont encore fonctionnels jusqu'à preuve du contraire.
-Oh, arrête de faire ta rabat-joie et devine."
Adriana soupira profondément, passant une main manucurée dans ses cheveux blonds légèrement bouclés. Elle se tourna vers la boîte, un air de désintérêt total alors qu'elle lâcha, "Pourquoi le ferais-je ? C'est ton cadeau.
-Justement, j'ai envie que tu devines !
-Très bien. Vu que je doute que tu te sois mise soudainement à la lecture de livres intéressants, je parierais sur soit l'une de tes horreurs que tu oses nommer "livre"...
-The Picture of Dorian Gray est un excellent bouquin, je te ferais dire ! m'exclamais-je d'un ton outré
-Ne me mentionne pas ton fétichisme étrange de l'anglais devant moi et si tu veux que je "devine", laisse moi finir ma phrase ! Donc, comme je disais, c'est soit un substitut de livre, soit un jeu vidéo. Maintenant, laisse moi bosser sur mon latin, j'ai à faire."
Un sourire parcourut mon visage alors que j'acquiesçais, déchirant rapidement le papier cadeau pour découvrir la jaquette de Diablo III, mon cœur frissonnant à la vue de la silhouette d'un démon - sans aucun doute Diablo ressuscité - sous mes yeux. Un large sourire sur mes lèvres, je me tournais vers ma mère avant de l'embrasser sur la joue, la prenant dans une étreinte forte alors qu'elle et moi parlions passionnément de nos attentes sur le jeu.
Si à l'époque ça ne m'avait pas frappé plus que ça, Adriana étant une fille atypique, maintenant dans mes souvenirs je semblais ne pouvoir détacher mes yeux de la vision de la jeune fille blonde fixant silencieusement la jaquette, ses lèvres légèrement ouvertes.
"Alors, heureuse pour ta sœur chérie et ta maman adorée qui vont toutes deux s'éclater à passer le reste des vacances à jouer comme des dingues ? demandais-je depuis mon emplacement."
Adriana ne sembla pas entendre ma question à première vue, cependant un rictus déforma bientôt ses lèvres alors qu'elle murmura sans conviction, ses yeux bleus portant pourtant toute l'euphorie du monde, "Oui, ça va me laisser plus de temps pour… travailler mon latin…"
J'ouvris mes yeux brusquement, haletante, nichée confortablement sous les couvertures de mon lit. Remarquant le toit fait de poutres de bois, je réalisais que je n'étais pas chez moi, mais bel et bien dans Sanctuaire. Je passais une main sur mon visage, rassurée par le contact réel de ma main glacée car hors des draps.
Lançant un coup d'œil à ma droite, je vis le lit voisin désert. Fronçant mes sourcils, remarquant qu'il faisait toujours nuit à l'extérieur, je me relevais silencieusement, tentant de déterminer où Cain était parti.
La réponse fut toute trouvée lorsque j'entendis un ronflement à réveiller un mort - sans mauvais jeu de mots vis à vis des ranimés, bien entendu - en provenance du bureau. Je soupirais, secouant ma tête. Cain bossait vraiment trop pour son propre bien, si Maghda ne pouvait plus s'en charger car morte, ce serait l'épuisement qui l'aurait à l'usure.
Me dirigeant à pas de loup vers le bureau, prenant garde à fermer l'encrier de Cain, à retirer sa plume de sa main, la nettoyer, je décidais ensuite, utilisant mon sens de l'orientation au sein de la chambre ce qui - croyez moi - n'était pas une garantie de réussite, de prendre l'Horadrim dans mes bras, ébahie qu'il soit encore endormi alors que j'avais l'impression de faire le bruit d'un éléphant et que manifestement la position dans laquelle je le soulevais - mains glissées sous ses aisselles et cramponnées à ses épaules, ses pieds traînant donc sur le sol. Une fois la destination de son lit atteinte, je le déposais avec douceur, grimaçant au bruit sourd qu'il fit en tombant sur le matelas, et me débrouillais ensuite afin de faire passer son corps aussi lourd qu'une massue - bon sang, on dirait pas comme ça avec la silhouette toute frêle et le style vieux moine décrépi, mais qu'est-ce qu'il était lourd ! à moins que ça ne soit mon manque d'activités sportives - sous au moins deux couches de couverture. On se gelait ici et c'était déjà un papi, il devait prendre soin de lui !
Quant à moi, à présent on ne peut plus réveillée à cause de l'effort fourni, je soupirais, sachant pertinemment que je n'allais pas m'endormir. Lançant un coup d'œil à ma table de chevet où trônait l'un des bouquins que Deckard-jeune (enfin, jeune…) a trouvé dans la bibliothèque de Deckard-vieux et a jugé comme étant "satisfaisant", je réalisais que la lampe n'ayant pas été inventée ici et la bougie étant bien trop chiante à utiliser - d'autant plus que ça éclairait pas tant que ça, vous avez déjà essayé de vous éclairer en pleine nuit à la bougie ?- je ne pourrais probablement pas poursuivre mes lectures.
Je grognais, un dilemme s'imposant alors à moi : rester à me tourner les pouces dans mon lit ou bien sortir aller voir Rumford pour qui c'était son tour de garde cette nuit ?
Ma question existentielle fut bien vite résolue lorsque j'entendis du bruit venant de l'extérieur, chose m'alarmant. Me levant, me faufilant discrètement hors de la maison, je vis une large silhouette marcher. A la lueur présente près de sa jambe, je fronçais mes sourcils. Tyraël ? Qu'est-ce que l'Archange de la Justice a à foutre au beau milieu de la nuit ?
Suivant l'homme jusqu'aux portes de la ville, je sentis de l'anxiété m'envahir alors que je le vis s'avancer avec confiance vers les Champs du Malheur. Ok, lorsqu'on est un Archange cheaté c'est faisable, mais moi être toute petite humaine niveau 1 !
La curiosité étant néanmoins trop forte pour que je puisse me retenir - une part de moi se disant que si problème il y avait je pourrais avertir Tyraël de ma présence, ce n'était pas comme si ce que je faisais était illégal, je ne faisais qu'une balade au clair de lune et… ok, c'est bidon comme excuse -, je me dirigeais donc à sa suite, sentant alors une senteur discrète de chair en décomposition. Fronçant mes sourcils, je remarquais au loin un cadavre. Régurgitant la bile menaçant de s'échapper de mon oesophage, je continuais à suivre Tyraël à travers les Champs du Malheur, la présence de l'Archange seule semblant tenir les démons à distance. Face à la présence de tombes commençant à nous entourer, je me crispais un peu plus, réalisant que nous avions atteint le Cimetière des Oubliés.
Qu'est-ce que Tyraël fout là, bon sang ?! Il a pas de la famille ici, que je sache !
Sous mes yeux ébahis, Tyraël s'installa à même le sol, son épée brillant sous le clair de lune, ses yeux perdus dans le vide, alors qu'il soupira.
M'approchant un peu, plissant mes yeux afin de lire les inscriptions sur les tombes face à lui, ma gorge se serra alors que je vis trois noms : Deckard Cain, Leah Cain et enfin une simple plaque de bois sur laquelle avait été grossièrement taillé Malthaël. Aucune des tombes ne contenaient de corps cependant, songeais-je alors que je me visualisais l'incinération de Cain-vieux, le cadavre muté de Léah aux Cieux et pour Malthaël… Non, aucun corps ne venait nourrir les asticots ici.
Je fus néanmoins surprise un instant qu'il fasse le deuil de son frère puis je soupirais intérieurement, me disant que bien évidemment il faisait le deuil de ce dernier.
Je grimaçais un instant, le visage de ma sœur passant dans mes pensées. Même si je savais que c'était en réalité Adria et que le "latin" avec lequel elle semblait obsédée dès son plus jeune âge était en réalité la préparation d'un rituel dans le but de faire revenir Diablo, je continuais à… l'aimer, quelque part. A aimer mes moments passés avec elle, à aimer les fous rires que j'ai eu avec elle - enfin, les fous rires que j'ai eu pendant qu'elle me fixait bizarrement - car, après tout… J'ai grandi avec elle et ce vide que ça créait, en plus de la mort de maman…
Je retins mes larmes, préférant me concentrer sur l'Archange. Oui, je comprenais qu'il puisse faire le deuil de Malthaël, malgré le ravage qu'il a causé à Ouestmarche.
Si cette situation n'était pas déjà suffisamment bizarre, Tyraël enfonça le clou en commençant à parler. Certes, c'était une réaction normale, mais… Justement, on parlait de Tyraël !
"Mes amis, mon frère… Je suis démuni face à ce que je devrais faire. Je sens une aura maléfique se resserrer une fois encore sur la ville de Tristram… Et je ne peux m'empêcher de me demander… le coût que je serais amené à payer cette fois. Je pensais ne plus rien chérir sur cette terre corrompue dans cette chair périssable autre que mon admiration de l'humanité, et pourtant…"
Mes yeux s'humidifièrent alors que j'observais l'Archange secouer sa tête faiblement, comme abattu. "Aux Cieux, malgré tout mon émerveillement face aux humains et notamment aux héros que j'ai pu assister, je… n'ai jamais réalisé certaines choses, comme les sentiments que je serais amenés à expérimenter. La mort de Cain, puis celle de Léah et enfin celle de mon propre frère ont ébranlé la foi en mon combat, d'autant plus lorsque William, le Nephalem, est parti et…"
Attendez deux minutes, il avait dit quoi ?! William ?! Sérieusement ? Le nom du Nephalem ayant terrassé tant de dangers s'appelle… William ?
Je comprenais soudainement pourquoi diable tout le monde disait "Le Nephalem nous a sauvé du Seigneur des Enfers !" c'était bien mieux que de dire "Willy nous a sauvé du vilain démon !". Et dire que à en croire Tyraël, il était parti élever des vaches…
J'essayais un instant de me représenter ma sorcière dans une ferme, son armure légendaire sur le dos alors qu'elle s'occupait de ses bovins. Je m'esclaffais intérieurement en songeant que, hautaine comme elle était, elle crierait sûrement sur le marché un "Personne ne m'arnaque !" bien placé…
Tyraël reprit, me ramenant les pieds sur terre, "Et maintenant me voilà, à m'adapter à la vie de mortel alors que je me sens de plus en plus assailli par ces émotions d'amour vis à vis de Lorath, de ce nouveau Deckard Cain et même de Florence ! Je ne veux plus perdre quoique ce soit, je ne veux plus… souffrir."
Je déglutis, brûlant d'envie de prendre Tyraël dans mes bras comme un gros nounours. Il se releva alors, lançant un dernier regard aux trois tombes alors que je me dissimulais hors de son champ de vision, puis il s'en alla du même pas assuré.
Consciente du danger environnant alors que les torses tapis dans l'ombre commençaient à sortir à la vue de Tyraël s'éloignant, je suivis l'Archange, rejoignant la Nouvelle-Tristram alors que je songeais que je n'avais envie que d'une chose : dormir.
Le lendemain matin, réveillée par Deckard qui pestait devant sa page ruinée et les traces d'encre sur sa joue, je me relevais, pensive.
Tyraël m'avait semblé si faible, hier soir et même si je savais qu'il n'était pas en grande forme…
Je déglutis, songeant à ce qui arriverait si Adria venait maintenant avec Diablo. Car je n'avais aucun doutes qu'elle viendrait, un jour. Je le sentais. Après tout, dans le passé, les forces des Cieux étaient intactes, ainsi que la Pierre-Monde, Baal était toujours enfermé…
Bref, pas une très bonne solution pour elle.
Et si elle venait ici, on serait juste morts. Je le savais.
"Dis, Cain… marmonnais-je en attirant son attention, Tyraël, est-ce que tu… es inquiet pour lui ?"
L'Horadrim fronça des sourcils et se tourna vers moi et même si en d'autres circonstances j'aurais ri de voir la moitié de son visage couvert de lettres calligraphiées, en cet instant je ne riais point, me contentant de fixer ses yeux sages.
Il soupira, "Je n'ai pas vécu les dernières décennies et je ne sais pas encore ce qui est arrivé dans les détails à Tyraël, cependant… Il est robuste.
-Mais l'est-il assez ?"
Cain passa une main sur son crâne dégarni s'avançant vers moi avant de demander, "Sais-tu quelque chose ? Du futur, je veux dire ?"
Retenant la grimace menaçant de poindre face à mon mensonge mentionné une fois de plus, je répondis, "Malheureusement non, et puis je pense que notre arrivée a suffisamment perturbé ce qui aurait dû être le futur pour que mes connaissances ne soient plus valables."
Cain acquiesça, visiblement convaincu. Un léger sourire apparut sur son visage alors qu'il déclara, posant une main réconfortante sur mon épaule, ses yeux brillant de gentillesse, "Ne t'inquiètes pas, dans ce cas. Tyraël était un Archange, il lui faut juste un temps… d'adaptation."
Je soupirais, la vision de l'homme assis face aux trois tombes vides me revenant en tête. Peut-être que je me faisais trop de soucis, mais…
"Cain ! hurla Lorath depuis la porte alors qu'on entendit trois coups secs, Malachi veut vous voir de toute urgence !"
Malachi, Malachi… Mes yeux s'écarquillèrent. C'est le guérisseur de l'Acte I ! Me tournant vers Cain, je le vis accourir vers la porte. Décidant de le suivre, je bondis, attrapant une cape au passage pour me couvrir, puis me ruais vers les deux Horadrims - bordel, il était en bonne santé pour courir comme ça, le papi Cain !
Lorath nous guida à travers les marchands et les habitations, la partie encore active du village disparaissant petit à petit jusqu'à ce que l'on atteigne les quartiers désaffectés, où seuls les rats s'aventuraient encore.
C'est dans ce lieu reculé que l'hôpital de fortune du Frère Malachi avait prit place, dans une maison à deux étages, constamment gardée par Rumford et ses hommes - afin d'éviter une répétition de "la catastrophe de l'auberge" comme disaient les habitants sans Nephalem cette fois.
Lorath salua d'un hochement de tête sec les deux hommes à l'entrée, l'aura de l'ancien militaire d'Ouestmarche rayonnant autour de lui alors qu'il ouvrit la porte, menant Cain et moi à travers les diverses chambres où les infectés et les blessés étaient allongés, souffrant en silence, leur respiration sifflante donnant une ambiance pesante à la demeure.
Lorath, imperturbable, continua sa marche, mais je vis Cain arborer une grimace d'empathie envers les malades. Je leur lançais un coup d'œil, les voyant en ligne, pâles, sans doute incapables de se lever, pourtant toujours déterminés à survivre dans cette maison insalubre où ils ne peuvent dormir à cause des sifflements et toux de leurs compagnons.
Mon cœur se serra. L'humanité était, parfois, formidable et en ces rares occasions, je ne pouvais m'empêcher de sentir mes entrailles résonner, humant un champ dont le but m'était encore inconnu.
Cain reprit sa marche pour rattraper Lorath qui était déjà au second étage. Je le suivis.
Lorsque l'on arriva enfin devant une porte, je vis le Frère Malachi et pour être honnête, j'aurais eu du mal à le reconnaître s'il ne portait pas sa robe longue qui criait "je suis guérisseur". En effet, l'homme était à peine différent de ses patients, avec son teint livide, ses yeux globuleux injectés de sang, de lourdes cernes sous ses yeux, sa barbe longue de toute évidence mal entretenue, son dos courbé par l'effort et ses mains se triturant nerveusement, sans doute une action qui gardait l'homme éveillée.
Cain ne sembla pas surpris par l'état du Frère, et je suspectais reconnaître l'étincelle dans ses yeux comme étant de la nostalgie.
Il se souvient sans doute de Pépin, pensais-je amèrement.
"Frère Malachi, en quoi puis-je vous aider ? demanda-t-il calmement."
Le guérisseur sursauta, ses yeux noisettes s'écarquillant avant qu'il ne dise, passant une main dans sa barbe, "Cain, vous êtes là, c'est bien… J'ai… un cas qui… relève plus de vos compétences que des miennes, je pense.
-Dites moi tout et je ferais de mon mieux pour vous assister.
-Merci. Il s'agit de Dulcinée, la mère du Tavernier, une gentille vieille femme vraiment, mais elle a souvent l'habitude de…
-Abrège, l'interrompis-je en songeant que si dans un jeu les détails RP étaient exquis, chaque secondes s'écoulant dans ce monde était une seconde de plus où cette Dulcinée ne recevait aucun soins appropriés."
Le Frère Malachi haussa un sourcil surpris envers moi puis soupira, acquiesçant, "Dulcinée m'a dit qu'elle était sortie hier soir et elle aurait vu un… fantôme.
-Et ? On est dans Sanctuaire, non ? Ça arrive, répliquais-je.
-Elle m'a dit qu'il marchait, et parlait comme s'il était… vivant. Et depuis qu'elle l'a vu, elle est en état de choc. Et… Elle a aussi une… malédiction, je pense… à la main droite. Simplement parce qu'elle l'a touchée pour l'interrompre, expliqua le guérisseur avant de se tourner vers Cain. J'ai essayé de déterminer quel genre de mal c'était, mais j'en suis incapable et même si je le savais, je doute d'être capable de pouvoir l'aider.
-Je ne sais pas… si c'est une bonne idée de me confier la tâche de l'aider, je ne suis pas particulièrement doué dans tout ce qui concerne les soins, et même si j'ai vu des maîtres à l'oeuvre, je…
-Cain, vous êtes un Horadrim. Je ne vous demande pas de la soigner, je vous demande de terrasser une malédiction. Est-ce dans vos cordes ?"
Le vieillard soupira, avant d'acquiescer. Il lança un coup d'œil vers la porte, "Vous avez fermé car elle peut agresser autrui, ou…
-Non, non, c'est la vieille dame la plus gentille que je connaisse ! J'ai fermé la porte car elle dort.
-Cela ne veut rien dire, mon Frère. Si elle est sous l'emprise d'un mal hors de notre portée, même l'âme la plus vaillante et la plus douce ne peut y résister éternellement, marmonnais-je alors que la silhouette d'un certain Rôdeur occupa mes pensées un instant."
Cain, ignorant mon commentaire, ouvrit la porte, une odeur nauséabonde parvenant jusqu'à nos narines. Il se faufila dans la pièce, laissant la porte ouverte. Je l'y suivis, retenant le haut de cœur que j'eus à la vue de la vieille femme allongée sur le lit.
Elle avait des nécroses le long de sa main et de son bras droit, et je pouvais sentir d'ici les effluves de magie noire parcourant mon corps, tentant de me corrompre à leur tour.
Je frémis. Qu'est-ce qui pouvait être à l'origine de ça ?!
Un recoin de mon cerveau murmura le nom d'une sorcière en particulier, mais j'abandonnais cette pensée, préférant tout envisager plutôt que le scénario dystopique.
"Cain, qu'en penses-tu ? demandais-je à la place.
-C'est… curieux. Ce genre de magie, je ne l'ai vu qu'en un seul lieu et c'est…"
Pas la Cathédrale, pas la Cathédrale, pas la Cathé-
"...drale de Tristram."
Et merde.
"Tu penses à Diablo ?"
Cain se mordit la lèvre, secouant légèrement sa tête. Il s'avança, expliquant d'un ton académique, "Ceci n'est pas le genre du Seigneur de la Terreur… Diablo préfère le vacarme, le grandiose, certainement pas une malédiction qui prendrait tant de temps… Frère Malachi, qui a-t-elle vu ?"
Le guérisseur se tritura les mains un peu plus, "Vous ne devriez vraiment pas vous baser sur ce qu'elle a dit, c'est une vieille dame qui a vécu trop d'horreurs dans sa vie, entre l'âge sombre de Tristram et l'étoile tombée des cieux… Elle n'est pas démente, mais elle a tendance à… perdre le sens des choses, si vous voyez ce que je veux dire… Lorsque je l'ai amenée ici, elle arrêtait pas de dire remercier "Pépin". Je crois qu'elle me confondait avec lui."
Alzheimer ? Ainsi les pathologies seraient communes à Sanctuaire et à la Terre…? C'est quelque chose à creuser, me dis-je.
"Qui a-t-elle vu, Frère Malachi ? répéta Cain, Je jugerais si c'est pertinent."
Le guérisseur déglutit alors que sa patiente poussa un faible gémissement. Le Frère se précipita vers elle, essuyant son front avec un linge blanc, épongeant la sueur de ses cheveux blancs dignes d'un nécromancien. Une fois qu'il fut assuré qu'elle se soit assoupie, il se tourna vers Cain et lâcha, "Elle a vu- non, elle a cru voir l'archevêque Lazare."
Je grognais en fermant mes yeux. Adria, le Rôdeur et maintenant le putain d'Archevêque de mes deux ?! Et moi qui n'en était toujours qu'à "Trait de Feu"...
"C'est bien ce qui me semblait, seul l'Archevêque a pu faire preuve d'autant de fourberie et de magie noire à ma connaissance, marmonna Cain. Quant à cette femme, je crains qu'il ne faille l'amputer de son bras, en espérant que le mal ne se soit pas répandu au-delà."
Je fronçais mes sourcils. Au vu de la blessure… "Je ne suis pas une experte, mais pourquoi pas l'euthanasier ? Déjà, avec un bras entièrement nécrosé, je doute qu'elle puisse survivre, son sang est sans doute infecté et puis c'est une vieille femme… Serait-elle capable de supporter une opération de cette ampleur ? Sans anesthésie ni outil de chirurgie stérile aux environs ? Et que ferait-elle sans son bras ?"
Les deux hommes me regardèrent, Malachi éberlué et Cain arborant un sourire plein de fierté. L'Horadrim lança au guérisseur, comme si cela expliquait tout, "Elle vient du futur.
-Je… vois. Il est vrai que je n'avais pas pris en considération cette option… La décision revient à son fils, cependant."
J'acquiesçais. Me tournant vers Cain alors que nous commencions à rejoindre le centre de la Nouvelle-Tristram je rajoutais, "Si Lazare est ici… Il faut faire quelque chose.
-A quoi penses-tu ? J'ai beau être un Horadrim, je ne saurais pas lui faire face.
-On a Tyraël… Et puis…"
Cain haussa un sourcil face à mon hésitation.
"J'ai une lettre à envoyer."
Campagne d'Ouestmarche, Ferme, PDV de William :
J'étais perplexe lorsque je vis une lettre arriver, ce matin. Je ne reçois plus de courrier depuis… depuis que tout ceux qui auraient pu vouloir me l'envoyer sont morts, sans doute.
Mais, me suis-je dit de façon pragmatique, Tyraël avait peut-être besoin de moi. Je sais qu'il a créé à nouveau les Horadrims et qu'il a organisé son système de "primes" afin d'inciter de nobles aventuriers à rejoindre le combat… Je l'ai aidé à démarrer, puis j'ai arrêté. J'avais suffisamment d'argent et d'horreurs pour une vie entière.
Néanmoins, je fus surpris de rencontrer une écriture maladroite au lieu de celle impeccable de l'Archange alors que je lus la lettre.
Cher Nephalem,
Je suis Florence Sinin, humaine récemment arrivée à la Nouvelle-Tristram, et ce n'est que suite à un certain enchaînement d'événements que j'ai décidé de vous écrire, en utilisant l'adresse que Tyraël m'a transmise.
Puisque j'ai en horreur les gens qui tournent autour du pot, je vais tâcher d'être la plus concise que possible, en évitant de mentir cette fois car je crains que seule la vérité peut nous sortir de ce bourbier : je viens d'une réalité parallèle où Sanctuaire et vos aventures prennent la forme d'un jeu. Je n'ai pas honte de dire que j'ai joué, vous incarnant dans ce monde qui pour moi n'était qu'un passe-temps.
Malheureusement, j'ai découvert que ceci n'était pas un jeu alors qu'Adria, ressuscitée dans mon univers, égorgeait ma mère afin de voyager dans le passé, un passé où Diablo est bel et bien vivant et prend les traits du Rôdeur Noir.
J'ai franchi le portail et j'ai décidé de ramener de ces temps anciens un autre personnage qui ne devrait pas vous laisser indifférent : Deckard Cain. Mais de cette époque où Tristram tenait encore debout nous vient encore un autre mal : l'Archevêque Lazare, dont vous avez sûrement entendu parlé grâce au récit de Lachdanan et le journal de Léoric, entre autre.
Je sais qu'après avoir fait face à Diablo et la Mort elle-même vous ne voulez sûrement plus vous battre. Mais je sais que je suis incapable de tenir le choc, que les Nouveaux Horadrims ne sont que l'ombre de ce qu'étaient les originaux et que Tyraël, mortel, est rongé par ses souvenirs. Quand à Cain… Le fait que vous ayez eu à le sauver de trois misérables squelettes de la Cathédrale devrait vous dire à quel point il est inutile en combat réel. Et je peux vous assurer, jeune, il n'est pas bien mieux.
Bref, nous avons besoin de vous car sans vous, William, nous sommes perdus. J'ai besoin de la silhouette que j'ai incarnée à mes côtés, afin de terrasser Diablo une bonne fois pour toute.
Vous pourrez me trouver à la maison de Cain.
Florence Sinin
PS : élever des vaches était une idée de génie.
Je fixais durant quelques instants le papier, perplexe.
"Meuuuuuh…?"
Je me tournais vers mon veau royal, le plus petit et pourtant mon favori membre du troupeau. Je l'avais trouvé sur les routes et… il avait juste commencé à me suivre de partout, où que j'aille et j'avais l'impression qu'il comprenait le langage humain. J'étais persuadé intérieurement qu'il devait avoir une ascendance démoniaque pour être aussi intelligent, mais…
"Mais t'es une bonne bête, hmm mon grand ?"
Je tapotais la tête du veau royal qui bomba du poitrail, répondant d'un "Meuh !" affirmatif.
Me levant, lançant un dernier regard à la lettre, je soupirais. Si Tyraël avait donné mon adresse, alors cette personne disait la vérité, mais…
Avec un élan de culpabilité, je me dis que ce n'était plus mon combat alors que je me dirigeais vers l'étable, où les autres vaches m'attendaient. J'avais beaucoup à faire, après tout, et…
"MEUH !"
Je me retournais, interloqué, vers le veau royal qui tenait dans sa gueule… la lettre. Je grognais, "Après les pièces d'or que t'arrêtais pas de bouffer et qui te donnaient des maux d'estomac, maintenant tu t'en prends aux lettres…?!"
Le veau déposa la lettre à mes pieds, me regardant d'un air satisfait, sa mission visiblement accomplie. Haussant des épaules, je me retournais, prêt à partir lorsque…
"MEUUUUUH ! gronda le veau d'un ton presque menaçant.
-Mais t'es un chien ou une vache, faudrait savoir, bon sang ! répliquais-je."
Le veau, ignorant mon commentaire, prit à nouveau la lettre et appuya sa tête contre ma jambe, comme pour insister.
"Non, je n'irais pas.
-Meuh !
-Et non, ce n'est pas négociable.
-Meuh…?
-Je suis incorruptible.
-MEUH !"
Le veau, me donnant l'image d'un ado en crise, fit volte-face et commença à s'en aller vers je-ne-sais-où.
Je soupirais, voyant sa silhouette s'éloigner.
"Attends ! Laisse moi prendre mon sac…"
Le veau poussa un "Meuh" satisfait.
Montant dans ma maison, ouvrant le coffre contenant l'ensemble des quelques "trésors de guerre" que je n'ai pu me convaincre à abandonner, je sortis mon ancien équipement, une armure contrastant bien avec la tunique en toile que j'avais actuellement sur le dos ainsi qu'une épée rouillée, endommagée car mal entretenue.
Je soupirais, enfilant mon armure avec la rapidité de l'habitude, sentant le tissu m'entourer fermement puis pris mon épée, sentant l'odeur du fer oxydé chatouiller mes narines.
Fermant mes yeux, faisant appel à mes connaissances, je lançais l'enchantement "renforcement de l'arme" ayant pour effet secondaire de réparer l'épée.
Me tournant vers le miroir, observant mes longs cheveux noirs, je rajoutais la touche finale en attrapant le chapeau pointu poussiéreux posé sur le coffre.
Il était temps de saluer la Nouvelle-Tristram une fois de plus.
Note de l'auteur :
Voilà, j'espère que ça vous a plu ! A la prochaine ! Niveau écriture, j'en suis au chapitre VI !
