Bien le bonjour voyageurs !

Voici donc le premier chapitre de "Je voudrais que tu saches". Avant que vous ne commenciez sa lecture, j'aimerais apporter quelques précisions pour la bonne compréhension de cette fic.

IMPORTANT :

Tous les passages en italique, à l'instar du prologue, sont contés par une Akkira du futur. A la lecture de ces paragraphes, je pense que ça se sentira.

De même, vous n'êtes pas sans savoir que le continent Fódlan est entouré par d'autres pays qui ne parlent pas le fódlien. Par exemple, Akkira, qui vient de Brigid, parle le brigilien. Ainsi :

- Les dialogues rédigés en gras sont en brigilien.

- Les dialogues rédigés normalement sont en fódlien.

Bonne lecture ! On se retrouve à la fin pour le petit commentaire de l'auteure !


Chapitre un

Perdre

D'aussi loin que je me souvienne, l'archipel de Brigid a toujours été synonyme de trois termes à mes yeux : chaleur, chasse, et amour. Voici ce qui a comblé ma petite enfance. Comme tous les enfants de mon âge, je savais mieux tirer à l'arc qu'écrire une phrase sans faute. Cela désespérait les plus érudits qui représentaient une minorité. En revanche, cela ravivait la fierté de tous les autres.

Enfants et adultes, munis de leurs arcs fétiches, s'adonnaient au plaisir de la chasse et de la pêche. Les nombreuses forêts tropicales et les baies sablées nous proposaient une diversité non négligeable de denrées alimentaires. Mais attention au gaspillage ! L'esprit de la Terre assistait à nos moindres faits et gestes, il ne fallait pas tuer les animaux pour le plaisir. En tout cas, ces activités nous occupaient une bonne partie de la journée. Journée que nous finissions en priant les esprits de la nature qui veillait constamment sur nous.

A Brigid, il fait chaud et humide toute l'année. Mais personne ne se plaignait du climat, habitués que nous étions. D'expérience, nous savions qu'il était recommandé de se natter les cheveux pour éviter de transpirer, et ce conseil valait aussi pour les hommes. Nous portions constamment du lin ou du coton, même lorsqu'il pleuvait puisque les températures ne descendaient jamais en dessous de 20°C.

Le peuple de Brigid était dirigé par un Roi, un peu comme pour le Saint Royaume de Faerghus. Il s'agissait de mon grand-père et de celui de Petra, ma cousine. Même si j'étais son aînée d'une année, c'est elle qui était prédestinée à reprendre les rênes de notre aïeul. En effet, Petra tenait sa lignée royale de son père et moi de ma mère. Même si mon peuple prônait l'égalité entre les sexes, il respectait encore plus les anciennes traditions. L'une d'entre elles privilégiaient l'homme à la femme. Pour tout te dire, cela m'arrangeait bien. Je ne me voyais pas diriger tout un pays. J'étais trop farouche, moins responsable que ma cousine. Et je préférais de loin ma liberté et mon autonomie. Enfin, si on peut qualifier quelqu'un de libre alors qu'il vit dans une cage.

J'avais onze à cette époque. Tout comme j'avais onze ans lorsque c'est arrivé.

Je cours, me fichant bien que mes genoux saignent. Ça finira bien par s'arrêter tout seul ! Je jette un coup d'oeil derrière moi. Petra n'est pas parvenue à me suivre à travers les fourrées. C'est vrai qu'elle possède plus de force physique que moi, mais moi, je suis plus rapide ! Je ricane en retirant une toile de mygale de mon épaule nue. Mon père me conseille tout le temps de porter des vêtements à longues manches pour éviter les morsures mortelles d'animaux venimeux mais j'aime bien sentir les feuillages sur ma peau.

Je sors de la forêt tropicale et cavale dans tout le village pour rejoindre la demeure familiale. Elle est plus imposante que les autres puisqu'elle accueille toute la lignée des McNairy. Toutefois, elle a été construite dans les mêmes matériaux que les autres bâtisses : du bois et de la paille tressée. J'entre comme une sauvage et me rue sur la carafe d'eau dans la cuisine. Manque de chance, ma mère est là, assise sur un tabouret. Elle était en train de tailler un arc. Elle lève l'un de ses sourcils qui surplombent ses prunelles colombin, identiques aux miennes.

- Voyez-vous ça : mon petit démon qui oublie les bonnes manières ! Comme d'habitude tu me diras.

- Arrête de m'appeler comme ça maman, tu vas m'attirer des malédictions !

- Pas si je le prononce avec amour.

Je lui lance un regard peu convaincu qui la fait glousser. Je bois l'eau à même la carafe et en utilise une partie pour me nettoyer le visage. Plein de terre me dégouline sur le menton. Je fais de même avec ma plaie au genou. Ma mère se lève et me tend la main. Je n'ai pas envie de passer pour une fillette mais j'aime beaucoup trop la chaleur de sa paume pour l'ignorer. Elle m'entraîne jusqu'au séjour où un alizée chaud fait voleter les rideaux. Puis elle me fait m'asseoir sur ses genoux. Elle passe ses mains dans ma tignasse framboise. Ceux de maman, de Petra, de son père et du Roi ont une nuance plus foncée, tirant sur le pourpre. De ce que je sais, les McNairy ont toujours eu les cheveux de cette couleur. Les miens sont plus clairs, sans doute parce mon père a la chevelure rousse.

- Pas étonnant que tu transpires de la nuque, tes nattes se sont défaites.

Elle saisit un vieux peigne qui a déjà servi de nombreuses fois. Je me laisse aller à ce moment de béatitude pure. S'il y a bien un moment que j'attends chaque jour avec impatience, c'est celui-ci. Celui-ci et mes entraînements au tir à l'arc avec papa. Il est le meilleur de l'île et est apprécié par son beau-père le Roi. Tandis que les premiers nœuds se démêlent, je récite dans ma tête les mots que va bientôt utiliser ma mère. « Il y a longtemps, fort longtemps, si longtemps que... »

- Il y a longtemps, fort longtemps, si longtemps que le Saint Royaume de Faerghus et l'Alliance de Leicester n'existaient pas encore, les premières controverses entre l'Empire d'Adrestia et nos contrées éclatèrent.

Je ferme les yeux, me laissant bercer par les doigts habiles de maman et par sa voix posée. Je pourrais ressortir mot pour mot son récit, mais j'aime l'entendre me narrer le passé dramatique de notre île chérie.

- C'était en 728. L'Empire d'Adrestia portait un ressentiment profond envers le continent de Dagda, nos alliés de toujours. Pour les atteindre indirectement, des couards de l'armée impériale entreprirent une invasion de représailles sur notre archipel. Les habitants de Brigid étaient à notre image, de vaillants combattants séditieux.

Ses gestes ralentissent avant de reprendre de la vigueur :

- Hélas, il existe des situations où le courage succombe, même lorsqu'il est notre plus fidèle partenaire. Nos ancêtres furent soumis de force à l'Empire d'Adrestia. Trois années plus tard, Brigid fut même utilisée comme un point d'ancrage par les légionnaires impérialistes. Ils cherchaient à envahir Dagda, heureusement leur tentative fut soldée par un échec.

Ma mère est une bonne oratrice. Malgré son timbre posé, on ressent toutes ses convictions dans ses syllabes. C'est elle qui m'a appris à les voir. Les barreaux imaginaires qui entourent notre île depuis que Brigid fut opprimée par l'Empire en 728. « Opprimé », c'est peut-être exagéré. Je suis sûre que c'est ce que me dirait Petra. Mais contrairement à elle, moi je n'oublie pas que cela fait quatre siècles que l'Empire nous a privé de notre liberté. L'animal totem de Brigid est le faisan. Nous ne devons pas omettre qu'on nous a coupé nos ailes.

Maman achève la quatrième natte qui pendouille jusqu'au milieu de mon dos. Elle tapote ce dernier pour me signaler que c'est terminé.

- Va mon petit démon ! Tâche au moins de conserver l'une de tes tresses. L'esprit du Vent devrait être clément cet après-midi, tu n'auras pas son excuse !

Mais je ne me lève pas. Au contraire je m'attarde, chose inhabituelle puisque d'ordinaire je suis la première à courir partout dans toute l'archipel. Je me retourne et trifouille un moment l'immense tresse de ma mère. Elle descend jusqu'à son bassin et comme souvent elle l'a fait passer sur son buste. D'une main elle replace ma frange effilée. Je relève la tête vers elle et lui adresse mon regard le plus déterminé :

- Maman, moi je ne ploierai jamais le genou devant l'ennemi. Je te le promets !

Elle paraît un peu surprise. En même temps il y a de quoi. Une telle déclaration qui tombe dans les mauvaises oreilles et c'est le cachot à vie qui m'attend. Toutefois aucun de mes paires ne me dénoncerait. Ma mère me sourit tendrement puis caresse ma joue.

- Akkira ! Te voilà enfin !

Je sursaute. Petra. Je l'avais presque oubliée. Je n'ai même pas le temps d'apercevoir sa silhouette qu'elle m'entraîne dehors. Nous courrons plusieurs minutes sans nous arrêter jusqu'à ce qu'on soit retournées à la lisière de la forêt. Elle se tourne vers moi, l'œil sévère :

- Tu ne dois pas dire ça !

- Dire quoi ?

- Que tu... Je ne peux pas le répéter !

- Du fait que je ne ploierai jamais le ge...

Elle plaque sa main sur ma bouche. Parfois, j'ai l'impression que c'est elle l'aînée de nous deux...

- Écoute ma sœur, c'est trop dangereux de dire ce genre de choses. On dirait presque... que tu réclames l'indépendance de Brigid...

Elle chuchote lorsqu'elle dit ça. Cette fois c'est moi qui fronce les sourcils. Je me défais de son emprise.

- En quoi est-ce que c'est mal de souhaiter être libres ?!

- Pardonne-moi mais je crois que tu as tort. Chaque jour, nous mangeons à notre faim, dormons sous un toit et exerçons les activités qui nous plaisent. Je te rappelle qu'on a même jamais vu un garde impérial sur Brigid ! En quoi nous ne sommes pas libres ?

Je me mords la lèvre inférieure, ne sachant que répondre à ça. Elle a raison, notre situation pourrait être bien pire. Nous ne sommes pas des esclaves, l'Empire n'exige rien de nous. Et pourtant... Une partie de moi se sent déçue de ne pas être comprise par la personne que j'aime le plus au monde. Petra perd son air renfrogné et contemple ses pieds nus.

- Nous ne devons pas provoquer de guerre. Tu... tu n'es pas heureuse ici ?

Une boule de culpabilité s'éveille aussitôt. Je la prends dans mes bras. Nous faisons la même taille.

- Si, bien sûr que si. Grâce à toi, aux brigilènes et aux esprits de la nature, je me sens à ma place. Je t'aime tant, et tout ce qui te peine me peine. Tout ce qui te touche me touche.

Elle m'étreint avec force et frotte son front au mien.

/

La nuit est tombée depuis longtemps, au moment de crépuscules tous les esprits de la nature ont été remercié pour leur générosité. A présent je me trouve sur la plage en compagnie de Petra, de sa mère et de nos luths. Nos cheveux dégoulinent encore dans nos dos, trempant nos vêtements en toile. Petra aime les bains nocturnes. Elle m'a confié un jour que ce qu'elle préférait c'était rester en apnée longtemps pour pouvoir contempler les étoiles depuis les profondeurs. D'après elle, c'est un spectacle qu'il faut vivre au moins une fois dans sa vie. Comme tous les brigilènes, ma cousine est une excellente nageuse ainsi qu'une navigatrice réputée pour son jeune âge. De mon côté, même si j'aime bien l'océan et ce qu'il révèle, j'avoue avoir un penchant pour la forêt.

La lune et son cortège d'étoiles nous honorent de leurs présences et constituent notre seul éclairage. Nos doigts pincent les cordes de nos luths. Petra et moi peinons à suivre le rythme imposé par sa mère. La musique, c'est pas trop notre fort. Ma tante chante admirablement bien en plus de jouer avec agilité :

Qui se soucie si une lumière de plus s'éteint ?

Dans un ciel d'un million d'étoiles,

Il scintille, il scintille.

Qui se soucie de quand le temps de quelqu'un se finit ?

Si « un instant » est tout ce que nous sommes,

Nous sommes plus rapides, plus rapides que le temps.

Qui se soucie si une lumière de plus s'éteint ?

Quelle douce mélodie, un brin mélancolique. Étonnement elle me plaît bien. Il faut dire que tatie a un de ces talents. Contrairement à mes parents et au père de Petra, elle n'est pas une guerrière brigilène. Autant que j'en sache, tout le monde respecte sa décision. Oups, je me suis trompée de corde. Petra m'adresse un regard amusé et serre les dents pour ne pas rire.

/

Lorsque je reviens avec du gibier pour ce soir, je remarque aussitôt que l'atmosphère est différente dans la demeure familiale. C'est comme si l'esprit du Vent venait de me souffler d'être attentive à ce qui se trame. Je cherche mes parents et les trouve dans le séjour. Je me cache pour écouter leur conversation. Mon grand-père le Roi, son fils et sa belle-fille sont aussi présents. Il y a également deux individus que je n'ai jamais vus et qui ne sont probablement pas de Brigid. Je plisse les yeux en les analysant. Leurs peaux sont plus claires et leurs cheveux plus foncés que les nôtres. A leurs accoutrements, j'en déduis que ce sont des dagdaniens. Je me détends aussitôt. L'un d'entre eux pointe un endroit sur une carte déroulée et prend la parole en employant le brigilien :

- Si nous débarquons dans le territoire de la Maison Nuvelle, la surprise sera totale. Vu nos relations florissante avec elle, l'Empire sera loin de se douter de notre arrivée. De plus, le moment est idéal pour tenter cette insurrection.

- Que voulez-vous dire ? demande le père de Petra, sceptique.

- Les forces du Vicomté Nuvelle sont réduites, poursuit le deuxième dagdanien. Deux tiers de leurs effectifs se trouvent actuellement à Albinea pour assurer le transport de marchandises de qualité. La transaction est étroitement surveillée, mais ce n'est pas ce qui nous importe.

Pendant qu'il poursuit son discours, j'essaie de me souvenir de ce que m'a expliqué mon père. Il y a quelques mois, un traité fut signé entre Dagda, Brigid, Nuvelle et Albinea qui est un continent sept... septentrional, je crois que c'est le mot là. Le traité permettait de développer le commerce entre les quatre contrées concernées. Cependant, de ce que j'ai compris de cette discussion, Dagda est en train de fomenter une rupture de contrat en voulant débarquer sur les territoires impériaux de la Maison Nuvelle à leur insu ? Pourquoi ? Et pourquoi vouloir entraîner Brigid là dedans ? Mon père s'avance et pose une main rassurante sur l'épaule de son beau-frère.

- L'heure est venue, nous devons préparer nos troupes. Une telle occasion ne se représentera pas de se libérer des entraves de l'Empire.

Je reste estomaquée face à cette révélation. Ai-je bien entendu ? Brigid va enfin se rebeller contre l'Empire d'Adrestia ? Un sourire se forme sur mes lèvres. Je peine à le croire. Je savais que mes parents étaient des insurgés qui ne guettaient qu'une chose : le moment parfait pour se rebeller. En plus, si nos guerriers s'allient avec ceux de Dagda, qui est un continent presque aussi imposant que Fódlan, la victoire est dans la poche ! Tous se tournent vers le Roi qui est le seul maître de la décision finale. Celle-ci ne tarde pas à venir :

- Quatre siècles que Brigid se retrouve lié à l'Empire de manière involontaire. Cette situation n'a que trop duré. Il est temps de briser nos chaînes et de recouvrer notre indépendance. Préparez vos armes, guerriers.

Des hurlements sauvages s'élèvent dans la pièce et ne manqueront pas de rameuter tout le village. Je tremble d'impatience à l'idée de participer à ce combat. Les fódliens vont voir de quel bois je me chauffe !

/

Je tire ma mine boudeuse la plus convaincante. Avec un peu de chance, ma technique fera changer d'avis mes parents. Quoi que ce serait bien mal les connaître, ils sont aussi têtus l'un que l'autre. Papa soupire, les mains sur les hanches et me tapote la tête. Je me dégage :

- Ne me touche pas !

- C'est comme ça que tu souhaites le meilleur pour ton père qui s'en va à la guerre ?

- Va où tu veux, je m'en fiche !

Je croise les bras et me détourne. Je l'entends ricaner derrière moi. Il m'énerve ! J'avais envie d'aller avec eux moi ! Leur montrer que j'étais aussi forte qu'un adulte ! Et « non Akkira, tu dois rester sur l'île avec ta cousine, ta tante, ton grand-père et tous les habitants que tu aimes tant ». Ils ont rien compris à mon état d'esprit ma parole ! C'est pas que je n'apprécie pas les autres, tous les brigilènes sont comme ma propre famille, mais moi je suis faite pour me battre ! Des larmes de rage perlent au coin de mes yeux. J'entends mon père s'accroupir derrière moi et souffler à mon oreille :

- Tu me montres ?

A ces mots, il fait remuer mon carquois accroché à ma ceinture. Malgré moi je ne peux m'empêcher de sourire à l'idée de le rendre satisfait de mes compétences. J'attrape mon arc et une flèche et bande la corde en direction d'une cible. Cible qui se trouve sur le terrain d'entraînement à cent mètres de nous. L'un des guerriers brigilènes murmure :

- C'est impossible pour une enfant d'atteindre cette cible à cette distance.

Mon père ne répond rien, il attend. Tu vas voir. L'esprit du Vent est avec moi, je le sens. J'expire et lâche l'encoche en même temps. En plein dans le mile ! Quelques applaudissements retentissent, le reste des troupes est trop occupé à se préparer pour les combats à venir. Folle de joie, je me tourne vers papa. Il me tapote la tête plus longuement et me sourit. Celui-ci connote toute son estime pour moi. Venant du meilleur archer de Brigid, ce compliment muet me remplit de fierté. Puis il s'en va, en direction du port. Il est comme ça papa. Il n'est pas très bavard et démonstratif. Une odeur de fleur de vanille vient me chatouiller les narines. Ma mère. Elle se penche à ma hauteur. Ses yeux aux commissures tatouées, comme tous ceux des brigilènes, me scrutent avec attention. Puis elle effleure le tatouage sous mon œil gauche. Je fais de même avec le sien. C'est une prière que nous nous transmettons. Nous implorons ainsi l'esprit de la Forêt de nous protéger mutuellement. Nos sourires sont similaires. Elle murmure :

- Je t'aime, et tout ce qui te peine me peine.

- Tout ce qui te touche me touche, je complète en hochant la tête.

Elle me caresse une dernière fois la joue et se redresse en resserrant la lanière qui retient son carquois. Je l'envie tellement. Elle fait volte-face et part rejoindre mon père. De son côté, Petra et ses deux parents s'étreignent. Sa mère et elle restent sur l'île. Je souris. Ne t'en fais pas ma sœur, quand ils reviendront ce sera pour fêter notre indépendance. Nous danserons alors toute la nuit pour remercier les esprits de leur bienveillance. Nous jouerons du luth jusqu'à ce que nos phalanges saignent. Et nous nous baignerons au clair de lune, en offrant au ciel l'éclat de nos rires.

/

Dans la vie, il y a des moments qui sont compliqués à se remémorer avec exactitude. Comme si nous avions trop abusé de la gnôle alors que nous sommes parfaitement sobre. Cet état d'absence est déstabilisant. Il nous coupe le fil sur lequel nous nous tenions en équilibre et il rend le moment insaisissable. Tout ce qui nous entoure nous échappe. Nous ne sommes plus maîtres de nos vies.

Vois la situation. Vois cette gamine de onze ans qui était persuadée de retrouver deux choses : sa famille et sa liberté. Je me souviens de peu de choses. Je devais dormir, ça devait être le milieu de la nuit, quelques semaines après le départ de nos guerriers les plus aguerris. Je ne sais pas ce qui m'a tirée de mes draps et ce qui m'a menée dehors. A cet instant, mes sens n'ont retenu qu'un détail à la fois.

D'abord les cris. Les cris d'horreur, d'effroi, d'agonie, de tout ce que tu veux. Ils m'ont percé les tympans pour venir se graver dans mon esprit. Parfois, encore aujourd'hui, il m'arrive de les entendre dans mes cauchemars.

L'odeur de sang ensuite. Oui. C'est venu accompagner les hurlements. Ayant abattu des centaines de bêtes, je pouvais la reconnaître aisément. Elle m'a assailli les narines sans ménagement. Le sang de mon peuple qui coulait.

Les vaisseaux de guerre amarrés. Il y en avait assez pour nous décourager à les compter. Des lampes-tempêtes accrochées au bastingage nous révélait une seule teinte : rouge. Le rouge de l'Empire m'agressait la rétine.

Et alors un sentiment terriblement amère vint s'infiltrer entre mes dents. Le goût de la défaite. Une saveur que je n'avais même pas envisagé. Elle me pourrit la bouche et s'infiltra dans mon organisme. La prise de conscience ne fut pas immédiate. Oh non. Je fus noyée par ma propre réalité qui m'empêchait de discerner ce qui se jouait autour de moi.

Pour finir, je me souviens de ce coup porté à mon crâne. J'ignore ce que c'était, peut-être le pommeau d'une épée qui est venu m'affliger. Qu'ont dit les soldats impériaux en me voyant debout, immobile, figée dans l'épouvante ? « C'est une enfant ! On ne tue pas les enfants ! Assomme-là ! » Si vous saviez, messieurs... Si j'avais été en pleine position de mes moyens, je n'aurais pas hésité à planter une flèche entre vos deux yeux.

/

Je me réveille en sursaut, surprenant les docteurs à mon chevet. Aussitôt leur présence me rappelle le peu de souvenirs qui sont restés accrocher à ma cervelle. Cris, sang, Empire, défaite, coup, évanouissement. Je ne suis pas dans le déni. Ma mère m'a narré tous les jours des épisodes de guerre concernant Brigid. Je sais à quoi m'attendre. Bon sang, et dire que je suis restée sans rien faire ! Je suis la honte brigilène ! Combien des nôtres sont morts ? Combien des nôtres ont perdu des membres de leur famille ? Il faut que je questionne ma mère, elle me répondra sans détour. Elle sait que j'ai les épaules assez solides pour encaisser.

Les deux docteurs me somment de rester allonger. Je les repousse et sors de ma chambre. Une migraine s'éveille dans ma boîte crânienne. Instinctivement je me tâte la tête. Elle est entourée par des bandages. C'est donc ici qu'on m'a frappée. Scélérats, vous ne perdez rien pour attendre ! Les docteurs à mes trousses, je pénètre en trombe dans le séjour, préparant déjà les phrases que je vais lancer à mes parents.

Mais non.

Mes parents ne sont pas présents.

Ni ma mère.

Ni mon père.

Ni celui de Petra.

Ma tante est effondrée sur le sol. Elle geint à en faire trembler les murs, le visage noyé dans les larmes et la morve. Elle est entourée et soutenue par d'autres brigilènes qui sont eux aussi affligés. Le Roi est avachi sur le canapé, la tête entre les mains. Il n'a plus rien d'un monarque.

Par...Par tous les esprits...

CHOC

La bouche ouverte, je prends conscience de ce que signifie cette immonde vision. De ce que signifie l'absence des personnes qui ont peuplé mon enfance jusqu'à présent. Je suis figée dans l'instant présent, mes pensées s'embrouillent, tels les bois des cerfs qui s'emmêlent lorsqu'ils se foncent dessus. J'ignore combien de minutes je reste statufiée, suffisamment longtemps pour inquiéter les brigilènes alentours.

Ma mère. Mon père. Mon oncle. D'autres proches probablement mais j'ai bien trop peur d'entendre leurs noms en sachant que leurs visages seront à jamais éclipsés. On me secoue, on m'appelle, mais je ne réagis pas. Mon esprit, déchiré aux coutures. Et mes rêves d'avenir tournent aux larmes.

C'est comme si on me privait d'oxygène. Mon père, sa présence discrète, une main posée furtivement sur mon crâne. Son allure lorsqu'il bandait son arc, sa modestie lorsqu'il battait les records de l'île. Ma mère, le dictionnaire de ma vie, le modèle de mon enfance, la lumière qui éclairait mes zones d'ombre. Persistent alors un millier de questions qui resteront sans réponses. Et...

Attendez...

Je cligne des paupières pour chasser mon chagrin. Un tsunami d'angoisse me saisit. Mes jambes flagellent et ma bouche tremble tellement que je peine à articuler :

- Où... où est Petra ?

Le redoublement des larmes de ma tante suffit à lui-seul à me livrer une réponse. Mais sans précision je crois que je vais devenir folle. Non... Pas elle... Par tous les esprits, pas elle ! Je me rue vers sa mère, passe par dessus la table basse et à genoux devant elle, le col de son habit craquant sous ma poigne, je m'écris :

- Où est-elle ?!

Ses yeux colombien sont fixés sur moi mais ne voient rien. Ils sont sans éclat, comme si toute trace de vitalité l'avait quittée pour rejoindre son défunt mari. Son visage est déjà creusé par l'affliction. Son si beau visage qui s'illumine quand elle chante, son sourire fané à jamais. Je ne veux pas voir ça. Je la gifle pour lui remettre les idées en place. Des exclamations indignées surgissent un peu partout et des personnes m'écartent de son corps sans vie. Je hurle :

- Où est-elle bon sang ?! Je veux savoir ! Où est ma sœur ?! RÉPONDS-MOI !

Je vais devenir dingue. La colère est en train de s'insinuer dans ma raison. Je pourrais la frapper encore et encore jusqu'à obtenir une réponse. Je pourrais tous les frapper pour les obliger à parler. Toute cette douleur qui agit comme un poison me pousse à la violence. Je...

- Elle est partie...

Cette révélation qui n'est pourtant qu'un murmure suffit à tous nous faire taire. D'une même âme, nous nous tournons vers le Roi. Il secoue encore sa tête entre ses mains, comme s'il ne voulait pas affronter cette réalité. Mais qu'est-ce qu'il croit ? Personne ne le souhaite ! Les larmes dévalent encore sur mes joues tandis que je me les mords à sang. Pourvu qu'il parle rapidement sinon je vais le balancer à travers la pièce. Un ami de la famille vient le prendre par les épaules.

- Mon Roi, reprenez-vous..., dit-il doucement.

- Ils l'ont... ils l'ont emmenée...

Le soulagement de la savoir vivante est bien vite remplacé par l'horreur de la situation. Ils l'ont emmenée ? L'Empire ? Pourquoi ? Je n'arrive pas à aligner deux mots, mon organisme est brutalement secoué par des sanglots incontrôlables. Une voisine vient me réconforter dans ses bras mais sa chaleur est indétectable. Je ne la ressens plus. Les traits de mon grand-père sont aussi méconnaissables que ceux de ma tante. Il balbutie :

- Ça ne devait pas se passer ainsi... La missive... Elle... elle disait que les brigilènes et les dagdaniens avaient réussi leur attaque surprise. Ils ont envahi le Vicomté de Nuvelle et même la Baronnie d'Ochs, la privant de son chef. Et puis voilà que... que l'Empire débarque ici, leur capitaine d'escouade hurlant que tous les guerriers brigilènes et dagdaniens à l'origine de cette rébellion étaient morts. Ils n'ont pas eu le temps de nous prévenir... de nous dire qu'ils avaient échoué... La Maison Gerth s'en... s'en est mêlée... Ils ont négocié un cessez-le-feu... et ils ont alors quémandé...

Il se passe la main sur sa barbe tressée avant de reprendre :

- Ils ont quémandé un gage de notre allégeance en tant qu'état vassal de l'Empire... Ils voulaient... ils voulaient la princesse...

- Non..., je murmure scandalisée.

- Elle est partie avec eux. Ils ont promis que rien ne lui sera fait tant que nous restions...sages.

Sages. C'est trop pour moi. Trop d'émotions menacent de m'engloutir tout entière. Je m'extrais des bras de la voisine et file jusque dans ma chambre. Je tourne en rond, haletante, les mains fourrées dans mes cheveux. Que faire ? Bon sang que puis-je faire ? Je ne crois pas en vouloir à mon grand-père, il a abdiqué pour sauver les vies épargnées par l'armée impériale. Non, ce sont eux les coupables. Ce sont EUX, ça l'a toujours été, même bien avant ma naissance !

J'aperçois un portait de la famille McNairy sur ma table de chevet. Mon cœur est tellement tordu que le sang semble se déverser sur le parquet. A travers les cascades de larme, je discerne la silhouette de ma mère. Feu ma mère. Je plaque ma main sur ma bouche et étouffe une plainte aiguë. Je force alors mes pensées à dériver vers autre chose. Vers les histoires qu'elle me contait tout le jours.

J'ouvre alors subitement les paupières, mes hoquets s'interrompant brusquement. Les récits qu'elle m'a insufflés circulent toujours dans mes veines. Ils sont flamboyants, n'ayant jamais eu autant de sens qu'aujourd'hui à mes yeux. Et ils donnent naissance à un objectif, un inextinguible besoin de vengeance.

Faire payer à l'Empire.

Leur faire payer leurs crimes passés, leur désir d'élargir leurs frontières, d'assujettir d'autres peuples.

Leur faire payer d'avoir assassiné les miens, de m'avoir privée de la présence de ma sœur de cœur.

Je ne leur pardonnerai jamais.

Ils vont payer.

Ni une ni deux, j'attrape un sac de voyage et le remplis aussi méthodiquement que le consent mon esprit délabré. J'y glisse une carte de Brigid (une toute petite partie de l'Empire d'Adrestia y figure) et également le portait de ma famille. Je lorgne sur l'entrée de ma chambre. Ils vont probablement me retenir si je passe par là. J'enjambe la fenêtre ouverte et me retrouve dehors. Personne. Ce n'est pas étonnant, la majorité des habitants du village se trouvent chez moi. Connaissant la générosité des brigilènes, ils ne vont pas tarder à débarquer dans ma chambre pour s'enquérir de mon état. Je dois faire vite.

Je longe prudemment chaque bâtisse puis passe par le terrain d'entraînement pour récupérer mon arc et mon carquois. J'essaie de ne pas trop observer les alentours mais c'est compliqué. L'odeur de brûlé, de sang encore, des cendres. Le gris a remplacé les vives nuances de la nature. Il va falloir des années pour qu'elle redevienne ce qu'elle était. Et sûrement le double ou le triple pour apaiser nos cœurs. Je vacille, ma souffrance interne était difficilement supportable. Je m'appuie contre un poteau, tente de rassembler mes esprits, puis me laisse envahir par la rage. La rage qui m'aide et m'entraîne jusqu'à la forêt tropicale.

Inutile d'aller au port, l'Empire a dû détruire toutes nos embarcations. Heureusement pour moi, nos ennemis n'ont pas dû prendre la peine de fouiller toutes les baies. Surtout celle-là. Il s'agit de notre baie secrète à Petra et à moi. C'est à cet endroit que l'eau marine est la plus translucide et où les tortues viennent mettre bas. Bingo ! Nos deux bateaux sont encore là ! Je saute dans le mien. Tandis que je défais l'amarre et règle les écoutes, je ne peux m'empêcher de lancer des œillades dans la direction du village. J'abandonne ce que je fais pour prier pour la sécurité de ma patrie. Panser vos blessures et attendez. Je retrouverai Petra et je dénicherai un moyen d'anéantir l'Empire. Mes larmes n'ont cessé de couler. Jusque quand je vais pleurer ? Mes parents me réprimanderaient de gaspiller les trésors de l'esprit de l'Eau.

Avec un doigt humide, je perçois dans quel sens souffle le vent. Parfait. Les esprits sont avec moi. A peine ai-je défait les garcettes qui retenaient les voiles que l'embarcation part à vive allure. Les yeux braqués vers l'horizon inconnu, vers Fódlan, ce continent que je ne connais qu'à travers les contes de ma mère, je pense à ma cousine. Mes dents claquent d'animosité.

Petra, ma sœur. Comment ont-ils pu t'arracher à tes terres ? Qu'as-tu ressenti ? Sectionner tes racines revient à t'amputer d'un membre. Où t-ont-ils emmenée ? Quand je pense que j'étais lâchement évanouie pendant tout ça... Je te retrouverai. Par tous les esprits de notre contrée, je te jure que je te retrouverai.


Le petit commentaire de l'auteure : Et voilà ! Alors, qu'en avez-vous pensé ? Je serai curieuse d'avoir votre avis sur ce début d'histoire.

Akkira enfant est une vraie petite fripouille. Elle possède d'ailleurs un côté un peu insupportable, à mi-chemin entre la tête brûlée et la prétentieuse. On sent bien son inexpérience lorsque l'Empire débarqua dans son village, elle fut incapable de ne serait-ce que de bouger. Son passé est horrible et tragique, à l'image de tant d'autres dans le jeu Three Houses. D'ailleurs en parlant de ce dernier, un personnage que vous connaissez tous fera son apparition au chapitre 2 !

A bientôt ! Ciaossuuuuu !