Bien le bonjour voyageurs !

J'aimerais avant tout remercier comme il se doit PrincesseSerpentard pour son follow et LCDAH pour son follow et son favori *happy*.

Voici le deuxième chapitre de "Je voudrais que tu saches". Un petit rappel pour la bonne compréhension de cette fic.

RAPPEL :

- Les dialogues rédigés en gras sont en brigilien.

- Les dialogues rédigés normalement sont en fódlien.

- Les mots que ne comprend pas Akkira sont rédigés comme ceci "? ? ?".

- Dans cet univers, les mois sont comptés en lunes.

Bonne lecture ! On se retrouve à la fin pour le petit commentaire de l'auteure !


Chapitre deux

S'endurcir

Là d'où je viens, nous plaçons la nature sur un piédestal. Elle est notre mère à tous, elle est ce soutien familier qui nous accompagne, peu importe ce qu'on traverse. Cependant, si nous bafouons cette main qu'elle nous tend en permanence, nous ne devons pas nous étonner à en payer le prix un jour.

Ainsi, l'esprit de l'Océan, comme tous les autres, porte deux visages. Le premier est bienveillant, paisible. Il nous procure la prospérité et nous assure un voyage sans encombre. Par contre, sa deuxième facette est nettement plus indomptable et traîne avec elle son lot de catastrophes.

Mes parents, mon oncle, Petra, mon peuple. Aucune de ses personnes qui détenaient toute la place de mon coeur ne m'accompagnaient. J'étais en tête à tête avec l'Océan. Et celui-ci m'offrit le cadeau le plus désiré d'un navigateur : un voyage sans accroc.

J'accoste aux abords d'une crique rocheuse et déserte. L'obscurité de la nuit ayant réduit ma visibilité, j'escalade péniblement les quelques rochers qui me séparent de la rive. Après une vingtaine de minutes, je parviens enfin au bout de mon ascension. Mes pieds foulent pour la première fois les terres de Fódlan. La vision que j'avais de son relief est bien loin de la réalité. Forêts et monts à perte de vue, je n'imaginais pas le continent si sauvage. La carte m'apprend que je me trouve dans les Crocs de Fódlan, territoire de l'Empire. Ma mère a laissé quelques indications de son écriture peu soignée. Toute la partie sud des Crocs appartient au Comté de Hevring. Celle du nord est dirigée par la Baronnie d'Ochs. Je plisse le nez. Mon grand-père a mentionné cette Maison pas plus tard qu'hier. Seulement, j'avais l'esprit bien trop tourmenté pour écouter les détails secondaires, voir tertiaires. Je replace la carte dans mon sac et dégaine mon arc. Je n'ai pas mangé de toute la journée qui séparait Brigid de Fódlan. Cette forêt doit pulluler de bêtes en tous genres, il est temps pour moi de faire ce pour quoi j'excelle : chasser.

/

Trois jours et trois nuits passent et s'accompagnent de trois problèmes majeurs. Le premier c'est que je n'ai réussi à abattre aucun animal. Ce n'est pas que le gibier manquait, c'est juste que... Rah, ça m'énerve rien que d'y penser ! C'est juste que j'ai loupé tous mes tirs. Aucune de mes flèches ne s'est plantée dans leurs chairs et j'en ignore la raison. Je n'ai pas pu me rouiller en si peu de temps quand même ! Voilà la facette la plus obscure de l'esprit de la Forêt. « Chasse tant que tu veux si cela peut te permettre de te sustenter et de te garder un jour de plus en ce bas monde. Seulement la réussite ou la défaite dépendent de tes facultés. Je ne te ferai aucun cadeau. » Du coup je me nourris de baies et de fruits que je renifle quinze mille fois avant d'être certaine de ne pas m'empoisonner en les gobant.

Second problème majeur : le froid. Mon corps étant habitué à un climat tropical, je ne cesse de grelotter. Surtout le jour, d'ailleurs, car la nuit je me blottis contre le feu de camp que j'établis. La journée, je revêts toutes les couches d'habit que j'ai prises avec moi mais rien n'y fait. Mes doigts sont constamment engourdis, j'ai peur de les perdre. Et ma mère qui me disait qu'il fait nettement plus cru encore dans les territoires du Saint Royaume de Faerghus. Je n'ose même pas l'envisager.

Troisième souci : je ne parviens pas à dormir. Dès que mes paupières se ferment, mes pensées s'affolent et dénichent le peu d'images que j'ai conservées de l'invasion de l'Empire. Et puis elles se transforment et me montrent des choses auxquelles je n'ai même pas assisté : la mort de mes parents, le départ de Petra. Parfois, la douleur est tellement insoutenable que je ne me risque pas à dormir. Je marche toute la nuit, écoutant les bruits de cette nature qui m'est étrangère.

/

Le jour suivant, je croise les premiers êtres humains du continent. Deux soldats. A leurs tuniques rouges sous leurs plastrons, j'en déduis qu'ils travaillent pour l'Empire. Leur vue fait frémir ma haine et obscurcit ma raison. Toutes ces choses que je honnis de tout mon être se tiennent face à moi. Vous avez scellé votre chute lorsque vous m'avez pris ce qui m'appartenait. Ils sont à l'arrêt et sont en train d'étancher leur soif dans un ruisseau. C'est le moment où jamais de les prendre par surprise. Je monte discrètement dans un arbre en puisant dans mes dernières réserves. Je me cale sur une branche, sors mon arc et attrape une flèche.

Je vise la nuque de l'un des soldats adrestiens. Comme il s'est penché pour boire, elle s'est découverte, sa bavière en fer ne lui sert plus rien. Même d'ici je vois sa peau luire au soleil. Mes doigts tremblent, je suis exténuée et j'ai si faim. Je sais ce que je vais faire. Je vais les tuer, découper leurs chairs et les cuire. Ça doit avoir le même goût qu'un tigre, non ? Ou qu'un cacatoès ? De la salive dégouline le long de mon menton. Bon sang ce que j'ai la dalle !

Soudain, mes phalanges dérapent et la flèche part à vive allure. Je n'ai pas eu le temps d'ajuster mon tir mais par chance elle se plante à l'emplacement de la glande thyroïde. Il ne peut même pas hurler de douleur que voilà qu'il s'écroule à terre. Figée, je regarde son corps inerte. C'est si... si facile de tuer quelqu'un.

Je plane tellement dans un autre monde à cause du manque de sommeil et de la fringale, que je ne vois pas tout de suite le danger imminent qui fonde sur moi. Le deuxième soldat. Malgré la frondaison touffue, il m'a débusquée sans difficulté. Sûrement un soldat aguer...

Une hachette. Mon instinct de survie prend le dessus. Je roule dans le vide pour échapper au tranchant de l'arme. Mon dos heurte le sol, je geins de douleur, sonnée. J'entends des bruits de pas et une voix qui beugle. Il approche ! J'ouvre les yeux. Merde, mes longs cheveux me gênent ! Je n'ai pas pris la peine de les natter, quelle erreur ! Je rejette la tête en arrière pour dégager ma vue et constate avec effroi que le soldat adrestien se tient juste au dessus de moi, sa lance pointée vers mon buste. Sa barbute me permet de distinguer son visage déformé par la rage.

- ? ? ? ?! ? ? ? Brigid ?!

Qu'est-ce qu'il raconte ? Je ne comprends rien. A-t-il vraiment mentionné Brigid ? Je pense à la marque sur ma joue. Je n'y avais pas songé mais je suis facilement identifiable. Va-t-il me capturer et me mener à ses supérieurs ? Ou va-t-il m'éliminer ici pour avoir tué son compagnon ? Je... je l'ignore. Un voile noir vient se déposer sur ma vision et m'entraîne vers l'inconscience. Je m'affaisse, ne parvenant plus à lutter contre tout ce qui m'accable.

Mais avant de m'évanouir je perçois une dernière chose.

L'homme qui chute, qui hurle, et qui s'agrippe l'épaule. Une épaule trouée par une flèche.

/

C'est l'odeur de grillade qui me réveille. Je me redresse sans quitter des yeux cette viande de je-ne-sais-quoi qui est en train de rôtir au dessus d'un feu. Je n'ai pas le souvenir d'être parvenue à chasser. Alors pourquoi ?

- ? ? ? ?

Je recule prestement et me plaque contre une paroi rocheuse. C'est seulement à ce contact que je réalise que je me trouve dans une grotte. Mon dos me lance. Je me souviens des deux soldats, de ma chute, de... Attendez, il y a une personne qui se tient assise devant moi. Une femme. Un arc est posé sur ses cuisses, prêt à être utilisé. Le mien se trouve derrière elle, loin de ma portée. C'est qui ?

- ? ? ? ? ? ? ? ? ?

Encore cette langue étrange. Je fronce les sourcils, la respiration sifflante. Ses prunelles améthyste m'analyse longuement. Elle n'a pas l'air très avenante. Elle poursuit :

- Tu es une brigilène ?

J'en reste bouche-bée.

- Tu... tu parles aussi le brigilien ?

- Oui.

Pas d'autres explications. Je l'examine à mon tour. Teint d'albâtre et cheveux bleu cobalt coupés courts. Et ses habits... Je tente :

- Tu viens de Dagda ?

- C'est exact. J'y étais encore il y a quelques jours à peine.

Je me détends un peu. Nos patries sont alliées depuis toujours, je n'aurais pas pu mieux tomber. Alors elle aussi vient de quitter les siens ? Serait-ce pour les mêmes raisons ?

- L'Empire a attaqué ton pays ?

- Je ne pense pas que tu sois en position pour me demander quoi que ce soit. Surtout qu'à cause de toi j'ai échoué ma première mission sur ce continent.

A ces mots, ses phalanges gantées se sont resserrés autour de la poignée de son arme. Ses traits ne laissent rien transparaître mais j'ai le sentiment qu'elle est énervée. « Ma première mission ». Mais de quoi elle parle ? J'allais lui poser cette question mais je me retiens. Vaut mieux éviter de trop l'interroger. D'ailleurs je retire ce que j'ai dit précédemment : je ne suis pas certaine que tomber sur cette femme me soit favorable. Bon sang mais comment est-ce que j'ai pu me retrouver dans cette position ?! Elle me sonde puis déclare :

- Mon commanditaire m'a réclamé ces deux types en un seul morceau. Quelle ne fut pas sa déception en constatant que l'un des deux était mort. Je comptais énormément sur cet associé. A cause de toi je vais devoir en trouver un autre.

Je serre les poings.

- Pourquoi ?

-Pour l'argent.

Voilà autre chose. Je lève les yeux au ciel, enfin au plafond de la grotte.

- Non, je veux dire, pourquoi « à cause de moi » ? Tu n'as que ce mot là à la bouche depuis tout à l'heure. Je n'ai fait que tuer cet homme pour... pour des raisons qui me regardent.

Elle hausse un sourcil.

- Ce sont des paroles bien téméraires pour une gamine de ton âge.

- Je ne suis pas une gamine !

- Navrée, mais ce sont ceux qui se défendent à l'envoi de cette pique qui le sont forcément.

Bon sang, ça fait cinq minutes que je discute avec cette garce et elle m'agace déjà au plus au point ! Je ne peux pas rester là, je n'ai pas que ça à faire ! Il faut que je déniche un caillou pour le lui lancer à la figure. Mes mains, à plat contre le sol, commencent à se déplacer. Aussitôt elle brandit son arme et me vise.

- Un conseil : n'essaie même pas.

- Tss..., je fais en levant les mains en signe de reddition.

- Quiconque m'est redevable devra payer ses dettes. Rien n'est gratuit chez les Mercenaires. Toi, en l'occurrence, tu en as deux à me rembourser.

J'en reste estomaquée. Qu'est-ce que c'est que cette ânerie ?! Un léger sourire vient à peine égayer son visage de marbre.

- Ça n'a pas l'air de t'enchanter, constate-t-elle.

- Sans rire ?! Et c'est quoi cette histoire de Mercenaire ?! Et de dettes ?!

- Première dette : tu as éliminé ma proie et as ainsi mis fin à mes affaires avec mon commanditaire. Deuxième dette : je t'ai sauvé la vie.

- J'ai mes propres projets je te signale ! Je ne t'ai jamais demandé de m'aider !

- Réfléchis : si tu étais morte, comment aurais-tu pu réaliser tes desseins ? Ah la la... Allez, mange, nous avons assez discuté pour les jours à venir.

/

Six journées sont passées et je ne parviens toujours pas à croire ce qui m'arrive. Être obligée de suivre cette mégère jusqu'à ce qu'elle juge que je ne lui suis plus redevable. Mais ça va prendre combien de temps au juste ?! Alors que Petra s'éloigne probablement de moi d'heure en heure. Ça me rend dingue. J'ai bien essayé de m'échapper pendant son sommeil mais à chaque fois elle finit par me retrouver. Comment fait-elle pour me traquer ?! Je sais que mon odeur corporel laisse à désirer ces derniers temps, et mes cheveux sont si gras qu'ils me collent le dos. En revanche son hygiène est plutôt correcte. Elle se lave dans des ruisseaux glacés pendant que je grelotte sur la rive, occupée à frictionner mes doigts de pied. Sûrement cherche-t-elle à être un minimum présentable lorsque nous rencontrerons un nouvel associé. Moi je m'en fiche d'être propre. Tout ce que je veux c'est retrouver ma cousine.

Le seul avantage d'être avec elle – car oui je me fiche bien de savoir son prénom - c'est que je mange à ma faim. Ça me troue la langue de l'avouer mais elle est plus habile que moi avec un arc. Le sien est aussi rustique que le mien et pourtant elle est indéniablement plus douée. Elle a une façon très étrange de bander son arc. Elle se tient loin de sa cible, vise le ciel puis lâche la corde. Et tous ses tirs font mouche. Serait-ce grâce à ses gants ? J'ai remarqué qu'elle les portait tout le temps, même la nuit. Elle les enlève uniquement pour se laver. Oh, après tout je m'en fiche aussi.

Nous n'avons pas échangé un mot en six jours. Elle est encore moins bavarde que ce que j'avais imaginé et pour le coup ça m'arrange bien. Pas question d'adresser la parole à cette tortionnaire. Je marche toujours devant elle. Mes pieds foulent des morceaux d'écorce et de pins. Crac, crac, crac. Elle, se déplace sans bruit. Nous voguons de forêt en forêt, nous devons toujours être dans les Crocs de Fódlan. Aaaaah j'en ai marre !

Craquement, sur ma gauche.

Aussitôt je m'abaisse, à l'affût du gibier. Un chevreuil se trouve à trente mètres de nous. Il n'est pas très loin, c'est une proie facile. La garce s'approche de moi. Même les feuilles ne bronchent pas lorsqu'elle marche dessus. Elle examine tranquillement la bête puis me tend mon arc et une flèche. Je suis médusée. Six jours qu'elle me les confisque, pourquoi me les rendre maintenant ? Je les attrape, dubitative. Puis elle désigne le chevreuil du menton.

En ajustant la fenêtre de tir, j'avale difficilement ma salive. Depuis que je suis sur Fódlan, je n'ai pas réussi une seule fois à abattre du gibier. Les animaux ne réagissent pas comme ceux de Brigid. Je vais me couvrir de honte devant cette bécasse. Mes yeux sont rivés sur le brocard qui est en train de renifler le sol, bien loin de se douter du danger imminent. J'essaie de prévoir ses gestes. Il va se redresser dans quelques secondes et se tourner vers la droite. Perdu ! La bête se met à gratter la terre avec son sabot. L'esprit de la Forêt m'a encore ignorée, ça me donne presque envie de chouiner.

Tout à coup une main vient se poser sur mon épaule. C'est imperceptible mais ce contact réchauffe mon corps. Même s'il s'agit de cette femme, la présence d'un être humain est rassurant. Un souffle à mon oreille. Elle murmure en désignant le chevreuil :

- Tu ne dois pas être là.

Puis elle montre mon arc :

- Mais là.

Et c'est comme une prise de conscience. Depuis que je suis petite, mon père m'a appris à comprendre les animaux. Cependant, cette entente est secondaire ici. Les fódliens ne sont pas autant en phase avec les bêtes que les brigilènes. La chasse n'est pas sacrée chez eux. Par conséquent, au lieu d'essayer d'envisager les mouvements du chevreuil, je dois faire plus attention à mon arc. A la précision de mon tir. Ne faire plus qu'un avec mon arme. J'expire et la flèche part. Le chevreuil tente de s'échapper mais la pointe vient se ficher dans son abdomen. J'ai réussi ! Une joie éphémère s'infiltre dans mon organisme et influence mes tourments l'espace d'une kyrielle de secondes. Toutefois, mes lèvres restent figer dans l'indifférence, le sourire m'ayant abandonnée depuis la perte des miens.

/

Les semaines défilent mais les nuits se ressemblent inlassablement. Les cauchemars m'envahissent et m'emportent vers des atrocités. Plusieurs fois, j'assiste, impuissante, à la mort de mes parents. Je hurle à m'en défaire la voix mais rien ne peut remédier à ce drame. Le pire, je crois, c'est quand un rêve des plus enjôleurs vient me dorloter. Il prélève les réminiscences les plus agréables de ma mémoire. Ma mère et moi qui ratons la cuisson du crocodile. Mon père qui ne s'en offusque pas et qui mange tout. Mes parents et moi qui faisons la course jusqu'à la baie la plus proche. Ma tante qui chante inlassablement la même mélodie, celle de mon enfance. Mon grand-père qui regarde sa progéniture avec fierté et tendresse. Mon peuple si protecteur et soudé, des sourires par milliers. Petra qui frotte son front au mien. Et tant, tant de souvenirs d'amour dans mon cœur.

A chaque fois je me réveille couverte de sueur. A chaque fois je meurs, mentalement parlant. Le retour à la réalité est plus douloureux encore que le moment où j'ai compris que je ne reverrai plus jamais mes parents. Et à chaque fois je réprime mon chagrin, l'enfouissant toujours plus profondément dans mon être.

Cette nuit, je halète à mon réveil. L'obscurité est quasi-totale, le feu de camp a dû s'éteindre récemment. Ma transpiration gelée me fait frissonner aussitôt. Par tous les esprits, ce qu'il fait froid ! Je crois que je ne m'y habituerai jamais. Je me rallonge, des larmes perlent au coin de mes paupières. J'essaie de faire le vide dans ma tête, de ne penser à rien d'autres qu'à retrouver Petra.

Et il y a cette main qui se pose sur mon front. Sa bienveillance m'étourdit. J'ouvre grands les yeux mais ne parviens à distinguer qu'une silhouette. La sienne. Celle de cette femme que je suis depuis quatre lunes et dont j'ignore toujours le nom. Elle a retiré son gant, je perçois sa peau qui rassure la mienne. Elle ne dit rien. Elle se tient juste là, m'éloignant des vices de la solitude. Et alors je craque. Des torrents de larmes et de souffrances s'arrachent de ma gorge pour venir remplir la nuit. Les réminiscences de mon enfance, ils me hantent. C'est dit dans l'un des couplets de la chanson de ma tante. « Les souvenirs retirent le sol sous mes pieds. » C'est exactement ce que je ressens. Je hurle contre l'injustice de cette vie que je mène, contre celle qui afflige mon peuple depuis des centaines d'années. Je braille l'affliction, la perte, et ma haine envers l'Empire d'Adrestia. Je me lamente jusqu'à frôler la déshydratation.

Et puis tout cesse.

Je m'arrête subitement, incapable de verser une larme supplémentaire. Personne ne m'a appris que mes pleurs seront vains. Et pourtant ils ne ramènent aucun être vivant. Ça ne sert à rien. Oui, ça ne sert à rien de déplorer ma situation. Aujourd'hui, je suis faible. Je suis restée statufiée pendant la contre-attaque adrestienne. Que puis-je faire à mon niveau ? Je ne serai jamais capable de sauver Petra si je ne m'endurcis pas. Je dois me montrer plus forte, plus ferme. Sinon je ne survivrai pas dans cette jungle féroce qu'est la vie.

Je lève les yeux vers la mégère... non... vers cette femme. Déjà elle s'est relevée et sa silhouette se confond avec la pénombre environnante. Je chuchote avant qu'elle ne soit hors de portée de voix :

- Merci.

/

Elle se nomme Shamir Nevrand. Elle a vingt et un ans, quasiment le double de mon âge. Douze lunes sont passées depuis notre rencontre, l'équivalent d'une année entière. Je ne peux pas dire que je l'apprécie, mais au moins je la supporte mieux. Nous avons effectué une longue mission ensemble qui s'est étalée sur sept lunes. Malgré quelques péripéties nous en sommes venues à bout. Son nouvel associé est étonnamment jeune, peut-être même un peu plus qu'elle. Il est généreux mais les tâches qu'il nous confie sont périlleuses. Seule, je serais morte. Mais exécutées à deux, elles sont toujours envisageables.

Nous n'en parlons jamais mais j'imagine que la moitié de mes dettes fut remboursée avec la réussite de cette interminable mission. Les yeux de Shamir n'ont jamais autant pétillé que lorsque le commanditaire lui remit une bourse remplie d'or entre ses mains gantées. 6525 écus. Pour fêter ça, elle m'a entraînée dans une taverne peuplée de poivrots. Là-bas, elle s'est adonnée au plaisir des jeux de mise. Je n'aurais jamais pu imaginer qu'une personne aussi stoïque qu'elle puisse apprécier ce type de divertissement. En tout cas, elle ne fit pas attention à moi de toute la soirée. J'en ai profité pour découvrir ce qui donnait un tel air réjoui à ces ivrognes, j'ai nommé « l'alcool ». Une heure à boire, le reste de la nuit à vomir. Super. Je fus étrangement soutenue par ces inconnus éméchés, sûrement avait-il pitié d'une enfant. Quoi qu'il en soit, je ne saurais jamais ce qu'ils m'ont dit. Je refuse d'apprendre le fódlien.

Et cette fourbe de Shamir a profité de mon état de faiblesse pour me raser pratiquement la tête. Ma crinière était truffée de poux. A force de rechigner à me laver, voilà ce qui arrive. Elle brûla également tous mes vêtements qui étaient infectés par les puces et m'en acheta de nouveaux plus chauds. C'est à partir de ce jour que je fis un peu plus attention à mon hygiène.

/

C'est notre dernière soirée dans les Crocs de Fódlan. Pour notre deuxième grosse mission, nous devons nous enfoncer dans le territoire de la Maison Hevring. Shamir m'a expliqué que c'était mieux ainsi, que ça nous éloignera de la Baronnie d'Ochs. Depuis ce qu'on appelle « La Guerre de Dagda et de Brigid » contre l'Empire, il y a plus d'un an, les brigilènes sont méprisés dans les territoires qu'ils ont attaqués, en l'occurrence Ochs. Le topographie est bien différente ici. Moins de forêts, plus de chemins terreux et de mines. C'est dans l'une d'entre elles qu'on devrait trouver notre cible. Cible dont nous ignorons tout. Voilà une chose que j'ai comprise dans ce métier. Un Mercenaire ne possède que deux principes : obéir et se taire. On lui donne une mission, il ne pose pas de question, tout ce qu'on lui demande de faire c'est de la mener à bien.

Je jette l'os de perdrix dans le feu et m'affale, le ventre remplit. Je finis toujours avant Shamir. J'étire mes jambes mais l'une d'elles m'irrite.

- Tu as une écorchure à la jambe, constate-t-elle.

- Ah oui.

Elle essuie ses mains pleines de graisse dans un torchon et me lance ce qu'on appelle « la trousse à pharmacie ». Je m'applique un baume sur l'entaille et y appose un pansement. Je reste un moment à contempler mes tibias. Ils sont constellés de blessures qui sont en train de cicatriser. Je plisse le nez. Je sens que je suis devenue plus forte, plus agile, mais tant que je me ferai autant de blessures, je ne serai pas prête à affronter l'Empire. L'Empire... Je revois leur pavillon rouge, les tuniques rouges des soldats, le sang des miens, rouge aussi. Je hais cette couleur.

- Tu y étais, n'est-ce pas ? je marmonne.

- Hm ?

- Quand l'Empire a repoussé les troupes de Dagda et de Brigid, tu étais dans ton pays n'est-ce pas ?

Nous n'avons jamais abordé ce sujet mais là, ce soir, j'ai l'impression que c'est le bon moment pour l'évoquer. Elle finit également sa volaille et jette l'os dans le brasier. Elle semble perdue dans ses pensées un long moment avant d'avouer :

- C'est vrai, j'y ai assisté. Mais contrairement à ce que tu sembles penser, je n'avais quasiment aucune attache là-bas. Je suis une Mercenaire depuis ma plus tendre enfance. J'ai toujours mené cette vie. L'assaut adrestien sur Dagda m'a juste poussée à mettre les voiles et à trouver du travail sur Fódlan.

- Alors... tu n'as perdu personne ?

Mon cœur se comprime. Depuis tout ce temps, je pensais partager au moins ce point commun avec elle. J'ai cru qu'elle pouvait me comprendre. Me serais-je trompée ? Elle se frotte le menton, le regard braqué partout sauf sur moi. Je sens qu'elle est à deux doigts de clore le sujet. Toutefois, elle finit par admettre :

- Si. Mon compagnon est mort. Il était de Fódlan, c'est lui qui m'a appris à parler la langue de ce continent.

J'en suis secouée. Son... compagnon ? Mais ça veut dire... Je me lève.

- Ça veut dire que toi aussi tu voues une rancune amère contre l'Empire ! Contre ceux qui t'ont privée de...

- Ne t'emballe pas Akkira et rassieds-toi.

J'obéis même si tout mon être est en ébullition. Shamir semble choisir ses mots avant de poursuivre :

- Ça va te paraître dingue, mais je n'éprouve aucun rancune envers l'Empire.

- Comment ?! je beugle.

- Les Mercenaires vivent au jour le jour. Seule leur existence et l'appât du gain comptent. Mon compagne s'est fait tuer, mais je n'ai jamais éprouvé le désir de le venger. Ici, en Fódlan il y a une expression pour désigner ce principe : « C'est la vie. ». C'est lui qui me l'a enseignée.

Avant que je n'explose tout à fait, elle ajoute :

- Toi et moi sommes deux êtres différents. Même si nous arpentons le même chemin aujourd'hui, cela ne veut pas signifier que celui que nous avons foulé auparavant était identique.

Je triture mes doigts, en m'évertuant de comprimer des répliques immatures. Elle a raison, je ne peux pas critiquer son mode de vie. Quant au mien... Je ne pourrais jamais le changer. J'éprouve deux besoins irrépressibles depuis que j'ai quitté Brigid : retrouver Petra une fois que je serai capable de me défendre convenablement et venger mon peuple pour leur arracher la liberté convoitée depuis tant de siècles. Mes lèvres tremblent, remuent, puis s'ouvrent.

Et alors je lui compte mon histoire dans les grandes lignes. Côtoyer Shamir m'a rendue moins loquace du coup j'abrège pas mal de passages. Elle m'écoute avec attention, n'exprime aucun avis jusqu'à la toute fin de mon récit. Cela ne dure que quelques minutes mais je me sens tout à coup épuisée. Ressasser le passé ne fait jamais du bien. La Mercenaire se lève et entretient le feu pour éviter qu'il ne s'éteigne.

- Je crois que tu as fini par l'admettre, s'en prendre aussi directement à l'Empire n'est pas la bonne solution.

- C'est pour ça que je suis encore là.

Elle sourit :

- Ça et la dette qu'il te reste à rembourser.

Je ne peux m'empêcher de lever les yeux au ciel. Elle enchaîne :

- Si tu veux affronter l'Empire, soit, je ne t'en empêcherai pas. Mais un conseil pour éviter aux tiens un autre châtiment : sois discrète. Si un soldat adrestien t'identifie, tu peux être certaine que les brigilènes en subiront les conséquences.

Je déglutis. Je n'avais pas pensé à ça. Puis elle fronce les sourcils et plante ses yeux améthyste dans les miens :

- Pour avoir croisé nombre d'individus, je sais ce qu'est la soif de vengeance. Il faut que tu saches que si tu empruntes cette voie, il va te falloir préparer deux cercueils.

Autrement dit celui de ma victime.

Et le mien.

/

Shamir est partie.

Un matin, six lunes après notre discussion autour du feu, elle s'est volatilisée. Nous venions de ramener notre cible à son associé, et donc je venais enfin de m'acquitter de mes dettes. Nous avons passé la nuit dans une auberge et au petit matin elle n'était plus là. Aucune trace, aucun mot ne m'était adressé, aucun au revoir. J'ai souri en le constatant. Ça lui ressemblait bien, je m'attendais à ce que ça se finisse comme ça.

Je suis retournée voir le commanditaire pour faire affaires avec lui. J'ai noté qu'il me regardait d'une tout autre façon tout en conservant ses distances. Peut-être était-ce parce que j'étais la partenaire de Shamir et que j'avais fait mes preuves ? Ou peut-être à cause de mon corps qui se métamorphosait de jour en jour ? La Mercenaire m'avait assuré que c'était normal du coup ça ne m'avait jamais inquiétée. Même perdre du sang par mon entrejambe était, je la cite, « prévu dans le cycle de la vie ». OK, si tu dis.

- Hé ? ! Tu veux ? je ?' ? un ? ?

Je soupire, m'adosse au dossier du banc et relève les yeux vers le soûlard qui vient m'enquiquiner. Il y a plus de tavernes dans le village de Remire que dans toute la surface des Crocs de Fódlan. Même si je n'ai jamais souhaité apprendre le fódlien, il y a certains mots que je suis amène à saisir. Et certaines intentions aussi. Je fouille dans mon maigre vocabulaire et sors avec la même intonation que Shamir :

- Dégage.

J'ignore ce qu'il lit sur mon visage mais cela suffit à le faire décamper. Je tapote le bec du faisan agrippé à mon épaule pour le rassurer et lui confie un petit rouleau. Il s'agit d'un message adressé à mes proches sur Brigid. «Je vais bien ». Rien de plus, rien de moins. C'est tout ce qu'ils ont besoin de savoir. Comme il sera apporté par un faisan, l'animal totem des brigilènes, ils sauront que c'est moi. Petra se serait montrée plus volubile.

Aussitôt que le volatile s'envole, je me tresse les cheveux pour me dégager tout le visage. Ils ont un peu repoussé et sont devenus assez gênants pour me gâcher ma visibilité. Puis je rabats ma capuche. Mes futures victimes ne doivent en aucun cas voir le tatouage sur ma joue. Je les ai repérés il y a deux heures. Trois soldats impériaux. Ils sont venus siffler quelques pintes dans ce bar, de l'autre côté de la ruelle. Cela n'a aucun rapport avec la mission de mon commanditaire. Non, ce meurtre là est pour ma conscience.

Planquée sur un toit, à présent je guette l'entrée de la taverne depuis des heures. J'ai aiguisé ma dague tellement de fois qu'elle luit sous l'éclat de la lune. Je l'ai volée à un bandit lorsque je côtoyais encore Shamir dans le but de diversifier mon équipement. Elle aussi est douée avec cette arme. Je ne suis pas certaine d'y avoir recourt cette nuit mais affiler la lame a eu le mérite de m'occuper.

Les voilà qui sortent. Ils parlent fort, se fendent la bidoche sans savoir ce qui les attend. Ils marchent sur une cinquantaine de mètres à peine avant que l'un d'entre eux ne se mette à dégobiller le contenu de son estomac. Et les autres se marrent, encore. J'attrape aussitôt une flèche, ajuste ma visée et le coup part. La flèche embroche le cou de l'un des trois soldats qui s'étrangle avant de s'effondrer. Ses deux acolytes redescendent sur terre aussitôt. Ils dégainent maladroitement leurs haches et hurlent :

- ? - toi !

Je bande une nouvelle flèche et cible le cœur de l'un des deux ivrognes. Bande d'imbéciles, vous ne portez même pas d'armure. Je fais mouche une seconde fois. Celui qui reste semble le plus fragile des trois. D'ici je peux voir qu'il a mouillé son pantalon déjà constellé de taches de vomissure. Pathétique. Ses membres tremblent tellement qu'il en lâche son arme. Il s'époumone comme un demeuré et se met à cavaler vers la taverne. Aussitôt je saute sur les toits pour l'empêcher de rejoindre la population.

Où cours-tu donc ? Tes confrères et toi n'aviez pas conscience que vous alliez réveiller un démon en vous en prenant à mes terres. A tout ce qui a façonné mon existence. Je sors la dague et mes phalanges se contractent autour du pommeau. Tu ne peux pas échapper à la rage qui tourmente mes entrailles. Le pleutre n'est plus qu'à quelques mètres de la luminosité qui se déverse de l'entrée de la taverne lorsque je fonds sur lui. Ma main bâillonne tant bien que mal sa bouche. Je n'ai pas assez de force pour le maintenir longtemps. Il me donne un coup de coude dans les cotes. Ça me coupe le souffle mais je tiens bon. Je fais passer la dague devant lui et entaille son cou. Des gerbes de sang éclaboussent la rue tandis qu'il agonise dans mes bras. Je le lâche enfin et son cadavre percute le sol.

Aucun remords. C'est comme lorsque je suis arrivée sur Fódlan et que j'ai commis mon premier meurtre. J'avais onze ans et déjà je ne ressentais aucun scrupule à voler la vie des soldats adrestiens. Aujourd'hui encore la rancœur recouvre tout. J'essuie mon front trempé et fais volte-face avant que quelqu'un n'arrive.

Je continue de marcher dans l'ombre, observant leur sang couler sur les pavés.


Le petit commentaire de l'auteure : Comme vous avez pu le constater, dans ce chapitre nous suivons l'évolution physique et psychologique d'Akkira. Sa rencontre avec Shamir va marquer un tournant dans sa vie. Adieu petite fille espiègle, insouciante et bruyante. La perte des siens et la vie de Mercenaire va lui forger une toute nouvelle carapace.

Par ailleurs j'aime énormément le personnage de Shamir. Je trouve tous ses soutiens intéressants et j'ai essayé de les respecter le mieux possible (même si je fus obligée de modifier de petits détails par moment). Côtoyer une personne aussi mystérieuse et indépendante que Shamir a influé sur la personnalité d'Akkira. On le sent déjà dans ce chapitre mais encore plus dans les suivants. En parlant de la suite, j'avance à un bon rythme et j'ai un peu d'avance. Du coup je pense vous révéler le titre du prochain chapitre à chaque fois. J'espère que la suite des aventures d'Akkira vous plaira ! N'hésitez pas à me faire part de votre avis.

Chapitre 3 : Retrouver

Ciaossuuuuuu !