Bien le bonjour voyageurs !

Voici le troisième chapitre de "Je voudrais que tu saches" qui signe l'entrée d'Akkira à Garreg Mach. Bon nombre de personnages du jeu apparaissent, seulement il y en a un qui n'y figure pas. Il s'agit de Luna (et son ombrelle) qui appartiennent à LCDAH. Elle apparait dans sa fic "Sous les cendres", n'hésitez pas à aller y jeter un oeil !

RAPPEL :

- Les dialogues rédigés en gras sont en brigilien.

- Les dialogues rédigés normalement sont en fódlien.

- Les mots que ne comprend pas Akkira sont rédigés comme ceci "? ? ?".

Bonne lecture ! On se retrouve à la fin pour le petit commentaire de l'auteure !


Chapitre trois

Retrouver

Les jours se sont enchaînés, puis les semaines, les mois et les années. Cinq en tout depuis mon départ de ma terre natale.

Je n'ai qu'un souvenir nébuleux de toute cette période qui fut paradoxalement longue. Imagine un amas de nuages orageux d'où s'évadent quelques éclairs. Voilà mes réminiscences. Pourtant c'est cette époque là qui m'a forgée. J'appris une quantité astronomique de choses en tous genres, dans des domaines divers et variés. Mais cette auto-instruction eut de nombreuses conséquences sur ma mentalité. J'étais jeune, le milieu dans lequel j'évoluais m'influençait un peu plus chaque jour. Sauvagerie, violence et de nombreux pêchés capitaux étaient devenus mon mode de vie. Bien évidemment, je ne me rendais compte de rien. A vrai dire, je ne faisais plus de différence entre ce qui était bien et ce qui ne l'était pas. Ce n'est pas que je ne voulais pas, c'est juste que je n'étais plus capable de faire cette distinction.

Je sais ce qui pique ta curiosité. Les pêchés capitaux, n'est-ce pas ?

Il y eut d'abord la colère. Cela n'a rien d'étonnant, tu vas me dire, mais il fallait quand même que j'évoque celle qui était devenue ma compagne depuis que j'avais quitté Brigid. Pas un seul instant ne passait sans que j'éprouve une rage folle. Parfois, elle m'aveuglait et me poussait à partir en quête de Petra. Toutefois, mes nombreuses blessures me rappelaient toujours la même chose : je n'étais pas encore de taille pour échafauder un plan censé contre l'Empire.

Avec la colère vint l'avarice. Mais pas au sens où tu l'entends. Je n'étais pas cupide comme Shamir qui cherchait des associés fortunés. L'argent ne m'a jamais intéressée. Ni dans ma jeunesse, ni dans mon adolescence, ni maintenant. Non, c'était un autre type de rapacité. J'étais devenue avide des cadavres de l'Empire. C'est comme ci chaque homme, chaque femme que j'assassinais pouvait venger l'un des miens. Je n'en avais jamais assez, et sans en être consciente complètement, j'avais pénétré un véritable cercle vicieux. Au point d'en perdre ma sensibilité. Oui, c'est exactement ça. J'étais devenue insensible à bien des choses comme tu pourras le constater dans d'autres passages de ma vie.

Et enfin vint la luxure. Je te vois écarquiller les yeux à ces lignes mais laisse-moi t'expliquer. Dans un milieu aussi âpre et intransigeant dans lequel j'existais, il m'arrivait d'éprouver des pics de lucidité. Et d'être effrayée par mon impassibilité à tuer, par mon apathie totale lorsque le sang de mes ennemis salissait mes vêtements. J'avais adopté ma colère, mais parfois mon avarice prenait une telle ampleur qu'elle m'effaçait.

Et puis j'eus comme un déclic. Ces regards lubriques qui se posaient sur les courbes récentes de mon corps. Seins, taille, hanches, cuisses. J'étais méconnaissable, même pour moi-même. A cette époque, je ne voyais pas le côté malsain d'un tel échange. Moi qui voyageais constamment dans l'ombre, être observée de cette façon me surprit.

Et il y eut l'associé. Tu sais, le jeune commanditaire avec qui je continuais à faire affaire après le départ de Shamir. J'avais toujours perçu comme une attraction entre nous et ce surtout depuis que je ressemblais de plus en plus à une femme. Toutefois il n'avait jamais rien tenté, probablement à cause de mon jeune âge. Ce que je ne comprenais pas, même à quatorze ans. Par conséquent, je fus celle qui lui força la main. Et il craqua. Je ne sais plus comment nous sommes passés d'un bavardage quelconque à son lit. Je n'ai pas dû accorder tellement d'intérêt à cet épisode. Les conséquences par contre m'importaient davantage.

Des émotions.

Le sexe me permettait de ressentir quelque chose d'autre que de la colère. Il falsifiait mon indifférence l'espace d'une poignée de minutes. Alors j'ai recommencé, plusieurs fois, toujours avec cet associé. Toujours au dessus, me souhaitant dominante. J'ignore comment l'évoquer sans paraître crue mais... Je refusais d'autres positions, car son corps et ses bras m'oppressaient. Cela me donnait l'impression d'être enfermée en cage, telle Brigid soumise à la séquestration de l'Empire. Jamais de baisers, ni d'enlacements ou de câlins. Juste une relation charnelle. Et quand je partais de chez lui, je me persuadais un peu plus fort que je n'avais pas besoin de ressentir quoi que ce soit. Que je n'étais qu'une ombre.

Enfin bref.

Il est temps de passer à l'acte suivant.

Qui commence avec une lettre qui m'était destinée. Je le compris directement car c'est un faisan qui me l'a apportée. Y était inscrit ces mots en brigilien :

« Ta cousine va venir étudier au Monastère de Garreg Mach. »

Une seule personne au monde pouvait me donner cette information concise sans même signer : Shamir.

Je reprends mon souffle et admire un instant le panorama. C'est sublime. Les montagnes d'Oghma développent à elles seules un écosystème unique et fascinant. Après avoir passé les derniers mois dans des villages pour récolter des informations diverses, me replonger dans la nature me fait un bien fou. Toutes ces nuances de vert me rappellent à quel point j'aime cette couleur. L'esprit de la Forêt guide mes pas, me conduit aux abords d'un ruisseau pour que je puisse me désaltérer et m'évite les chemins escarpés.

Car oui, le Monastère de Garreg Mach n'est pas situé dans une plaine ou à l'intérieur d'une agglomération. En effet, il se trouve pile au centre du continent de Fódlan. C'est un lieu qui n'appartient donc ni à l'Empire d'Adrestia, ni au Saint Royaume de Faerghus, ni à l'Alliance de Leicester. Le Monastère est un ordre religieux qui abrite par ailleurs le siège de l'Église de Seiros. Au sein de cette dernière évoluent l'Ordre de Seiros, une organisation militaire d'élite. De ce que j'ai compris, nous retrouvons également là-bas l'Académie des Officiers qui accueille les nobles et les roturiers des trois pays pour y apprendre l'art de la guerre. Nombre de professeurs sont présents pour les encadrés.

Quel beau merdier.

Je grimpe à un arbre et analyse l'architecture du Monastère. Je me demande comment je vais me débrouiller pour m'infiltrer, retrouver Petra et nous faire évader de cet édifice...

- Hé, toi là ! Que fais-tu là ?

Saloperie de crénom de Dieu ! Ne me dites pas que je me suis déjà fait repérer ?! Je me penche légèrement pour savoir si on s'adresse vraiment à moi et... Eh merde, je me suis bel et bien fait repérer. Je ravale ma fureur contre mon incompétence pour me concentrer sur l'instant présent. Bon, le plan A est un désastre avant même d'avoir été appliqué. Passons au plan B. Je saute de la branche où je suis perchée pour atterrir juste en face de quatre chevaliers. Vu leur accoutrement, il est fort probable qu'ils travaillent pour l'Ordre de Seiros. L'un d'entre eux chevauche un destrier. C'est lui qui semble être le plus haut gradé. Hm... Son visage me dit quelque chose. L'aurais-je déjà croisé ? C'est peu probable. Ses coéquipiers ont empoigné leurs armes. Je lève les mains pour signaler que je ne leur veux aucun mal.

- Qui es-tu ? fait le chef de cette escouade, méfiant malgré tout.

Ça m'aide qu'il utilise des termes simples en fódlien.

- Akkira McNairy.

- Peut-on ? ce que tu fais ? ? de Garreg Mach ?! vitupère un chevalier.

Je me fais violence pour ne pas froncer les sourcils. Il est vrai que cette énergumène parle beaucoup trop vite pour moi mais je sais que mon visage peut se montrer facilement malveillant. Du calme Akkira. Concentre-toi sur leur boss. Sur ses lèvres, ça m'aide à mieux saisir les mots.

- Shamir. Toi savoir elle où ?

Par tous les esprits qui peuplent ma vie, faite que Shamir soit dans les parages et que cet homme la connaisse ! Si elle m'a envoyé une telle information concernant ma cousine c'est qu'elle a dû passer du temps au Monastère. Le cavalier hausse les sourcils et répond :

- Shamir Nevrand ?

- Amie.

- On ne peut pas ? ? ? ! s'indigne l'un de ses comparses en brandissant sa lance.

Le chef de l'escouade fait un signe de main à ses hommes pour contenir leur fougue. Si j'observe mieux leurs visages ils sont tous assez jeunes. Peut-être sont-ils en formation ? Des écuyers donc ? Ce qui expliquerait leur manque de sang-froid. Ils se concertent entre eux, me tenant à l'écart mais gardant tout de même un œil sur le moindre de mes gestes. Impossible ne serait-ce que de lever les yeux au ciel sous peine de déclencher un affrontement. Le cavalier se tourne enfin vers moi :

- Je suis Jeralt. Nous ? ?' ? à Rhéa.

Bon, il est temps de l'avouer.

- Pas fódlien. Brigid.

Le dénommé Jeralt plisse les yeux puis semble comprendre. Alors il me désigne du doigt, puis le Monastère. OK. Je vois le tableau.

C'est parfait pour le plan B.

/

Dire que je suis lourdement surveillée pendant le trajet qui mène au Monastère est un euphémisme. C'est limite si je ne sentirai pas la pointe des lances au creux de mon dos, et ce même si l'un des chevaliers manque à l'appel. En effet, il est partie prévenir cette Rhéa de notre arrivée imminente. Heureusement nous avançons rapidement jusqu'aux portails colossaux. Nous traversons ensuite un marché, un vestibule aussi grand qu'une Église et une salle de réception. Des élèves sont présents et murmurent à notre passage. J'aime pas ça. Je n'apprécie pas d'être le centre de l'attention. Mêlez-vous de ce qui vous regarde ! Et aucune Petra en vue, je crève d'envie de me débarrasser de tous ces gêneurs qui m'encerclent pour partir à sa recherche. Ça fait cinq minutes que je suis là et je me sens déjà mal à l'aise. Et puis toutes ces allées et toutes ces pièces... Nous n'arrêtons pas d'alterner entre l'extérieur et l'intérieur, ça me donne le tournis !

Nous grimpons des escaliers en marbre. Je me tourne vers Jeralt qui a laissé son canasson à l'écurie. Cet homme semble presque adulé par ses paires. Même s'il est d'un naturel jovial avec ses hommes, ça ne veut pas signifier qu'il éprouve de l'indulgence à mon égard. Sa conduite sereine peut cacher bien des choses. Pour tâter le terrain, je demande :

- Rhéa ? Qui ?

Il paraît un peu surpris que je m'adresse à lui mais il ne tarde pas à me répondre quelque chose je ne comprends absolument pas. Arf. Ça ne semblait pas la meilleure stratégie de rechigner à apprendre la langue de ce continent... Quelle idiote. Nous débouchons dans un long couloir où semblent vivre quelques adultes et pour finir dans une salle d'audience extrêmement lumineuse. Jeralt s'annonce et nous entrons, seulement lui et moi. Le vitrail fait étinceler sur les dalles toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. En son centre se tient une femme affublée d'ornements divers dont j'ignore les noms et un homme à l'air sévère. C'est donc elle Rhéa ? Et lui c'est qui ? Tous deux exhibent des cheveux étrangement verts. C'est joli mais ça ne me rassure pas. Le sourire affable de l'élégante dame tente de me détendre mais ses yeux me lancent un milliard de questions. Des questions auxquelles je vais devoir répondre d'une manière ou d'une autre. Et...

Shamir. Je viens seulement de me rendre compte de sa présence. Elle était adossée à un pilier et à présent elle vient rejoindre ce qui semble être la responsable du Monastère. Elle n'a pas changé, si ce n'est que sa chevelure cobalt ait un peu poussé. J'ignore comment nommer ce que je ressens en revoyant ma mentor après tant d'années. Peut-être de la joie ? Comment savoir ? Elle, en tout cas, ne semble pas ravie de me voir. J'en rirais presque intérieurement. Elle ne doit pas apprécier que je la mêle à toute cette pagaille.

La femme s'adresse à Shamir dans cette langue qui m'est presque méconnue. La Mercenaire se tourne vers moi et s'exprime en brigilien :

- A compté de cet instant et jusqu'à la fin de l'audience, je parlerai au nom de Rhéa.

Ainsi, par l'intermédiaire de Shamir, Rhéa se présente avec déférence. Elle est l'archevêque de cet établissement militaire et religieux. Elle me souhaite même la bienvenue en ces lieux, moi, une connaissance de Shamir qui est devenue – et je peine à le croire - un Chevalier de Seiros. Quelle blague. Rhéa semble avoir toute confiance en la Mercenaire. Cette remarque me fait involontairement hausser les sourcils. A ses prunelles couleur menthe d'eau qui pétillent, je note que l'archevêque surveille le moindre de mes faits et gestes. Pas étonnant, je sors de nulle part. Si je n'avais pas utilisé Shamir comme alibi j'aurais été encore plus suspecte. Il faut que je ne laisse rien transparaître pour ne pas rendre ma situation plus embrouillée encore. Rhéa me présente ensuite Seteth, le commandant en second de Garreg Mach, et cetera, et cetera, je m'en fous.

Oh oh.

Provoquer mentalement ces personnes dans un lieu aussi porté sur la dévotion n'est peut-être pas très futé de ma part. Pas que je sois superstitieuse, mais lorsque Seteth s'avance vers moi en trimballant avec lui son scepticisme je me dis que je viens de me mettre à dos les esprits de ces lieux. Tout en lui indique qu'il a compris que je me fichais bien de son rôle dans tout ce bordel ainsi que de sa maîtresse. Il me somme de le suivre dans un bureau adjacent. Je m'exécute et nous nous retrouvons tous les quatre dans une pièce plutôt exiguë par rapport à toutes celles du Monastère. Attendez... Quatre ? Quand est-ce que Jeralt s'est éclipsé ? Cet homme est doué.

Je m'assieds gauchement en me répétant en boucle le plan B que j'ai peaufiné sur la route qui m'a menée ici. Annoncer que j'étais une « amie » de Shamir n'était que le prélude pour m'immiscer dans le Monastère. Maintenant place à la suite. Seteth demande l'autorisation à Rhéa de s'asseoir à son bureau. Par tous les esprits, tant de bienséance me donne envie de gerber. Puis il fait jaillir d'un tiroir un amas de feuilles vierges. Eh merde. S'en suit alors un véritable questionnaire qui met au défi mes nerfs et ma patience, toujours traduit par Shamir dans les deux sens.

Quelle est mon identité ? Akkira McNairy.

Sous quelle lune je suis née ? La Troisième, celle de la Solitaire.

Quel jour et quelle année impériale : Le cinquième, en 1163 de l'année impériale. Je viens donc d'avoir dix-sept ans.

Dans quelle contrée ? (et là je sais qu'il se fiche de moi car c'est tatoué sur ma trogne) De Brigid.

Blablabla, ça faisait longtemps que je n'avais pas autant eu recours à ma langue. Heureusement, grâce à la traduction de Shamir, je peux au moins m'exprimer en brigilien. Après une éternité passée à répondre à cet homme outrageusement suspicieux, Rhéa, qui était postée derrière lui, finit par poser sa main sur son épaule. Elle me sourit chaleureusement et me pose une question, une seule. Shamir, qui a l'air de s'ennuyer ferme, s'exprime d'une voix lasse :

- Qu'êtes-vous venue entreprendre aux abords de Garreg Mach et que peut faire l'Eglise de Sainte Seiros pour vous, chère enfant ?

L'Église de Sainte machin Seiros ? Pas grand chose je crois. Bon allez, il est temps de passer aux choses sérieuses :

- Comme vous avez pu le constater, je viens de Brigid. J'y ai vécu toute mon enfance, j'ai même assisté à la guerre entre ma patrie, Dagda et l'Empire. Mes parents sont morts pendant ce conflit et ma cousine s'est rendue à l'Empire en signe d'allégeance. Son nom est Petra, vous devez la connaître.

Rhéa hoche simplement la tête, sans paraître surprise. Étrange...On dirait qu'elle a déjà vécu tellement d'expériences que plus rien ne peut l'ébranler. Je fais mine de réfléchir alors que je sais pertinemment ce que je vais prétendre :

- Si ma mémoire est bonne, c'est à cette période que j'ai rencontré Shamir. En quittant Dagda, et avant d'exercer ses talents de Mercenaire en Fódlan, elle est passée par chez moi. C'est une amie de ma tante.

Je suis presque affalée sur le siège pour parfaire ma nonchalance mais je sens mon cœur battre à cent à l'heure. Ça faisait un bail que je n'avais pas ressenti une telle angoisse. Les coups d'oeil que glissent Seteth vers Shamir m'inquiètent. Sûrement attend-il qu'elle réfute mes dires. En vrai elle peut le faire, elle en est capable. Elle ne me doit rien et je n'ai rien à lui offrir en échange de sa coopération. Je ne pourrai même pas prendre ça pour une trahison car elle a toujours agi comme ça, pour sa propre personne. Je n'en reviens pas de tout miser sur elle. Un aveu de sa part et c'est tout mon plan qui tombe à l'eau.

Cependant, elle ne dit rien.

J'en suis secouée mais je décide de poursuivre mon récit comme si de rien n'était :

- Je me suis alors entraînée sans relâche pour devenir une guerrière aussi puissante que l'étaient mes proches. Il fallait bien reconstituer les forces de Brigid après toutes les pertes que nous avions subies. Et puis il y a quelques semaines j'ai reçu cette missive de la part de Shamir.

J'étale la lettre froissée sur le bureau. Je ne suis pas très soigneuse, ils ont déjà dû le comprendre à mes habits terreux et déchirés et à ma natte à moitié défaite. Les apprentissages de Shamir vis à vis de l'hygiène ont fini peu à peu par s'estomper dans l'ordre de mes priorités. Le regard perçant de Seteth s'éclaire. Je vois bien qu'il ne croyait pas à mes mensonges, du moins jusque maintenant. Même si Shamir n'a pas signé, c'est bel et bien son écriture. Si c'est lui qui gère l'administratif du Monastère, il doit bien avoir eu ses rapports de mission sous les yeux. Je conclue :

- J'ai donc traversé les territoires de l'Empire jusqu'ici. Quelques marchands ambulants ou des voyageurs itinérants ont bien voulu faire une partie du trajet avec moi. Tout cela dans l'espoir d'intégrer l'Académie des Officiers. D'une part pour être auprès de ma cousine, je ne saurai le cacher. Mais aussi pour redorer le blason de Brigid en devenant une guerrière redoutable.

Mes deux interlocuteurs considèrent ma demande avec le plus grand sérieux. C'est ça, gober ce ramassis de bobards. Il est vrai que je donnerai ma vie pour Petra, je ferai n'importe quoi pour qu'il ne lui arrive plus rien. Toutefois, j'ai d'autres projets plus urgents que de devenir une héroïne.

Détruire l'Empire.

Et quoi de mieux que de l'anéantir de l'intérieur ? Grâce aux informations que j'ai rassemblées ces derniers mois, je ne suis pas sans savoir que la promotion de l'Académie des Officiers de cette année est pour le moins singulière. Pour sur, elle reçoit les légataires des trois pays de Fódlan :

Dimitri Alexandre Blaiddyd, prince du Saint Royaume de Faerghus.

Claude von Riegan, héritier attitré de l'Alliance de Leicester. Dans son cas, et de ce que j'ai cru comprendre car le fódlien n'est pas ma tasse de thé, il n'a été légitimé que l'année dernière.

Et surtout Edelgard von Hresvelg, future impératrice de l'Empire d'Adrestia. J'ai pour projet de m'en prendre à la princesse pour désarçonner mes ennemis. J'entends dans ma tête la voix de Shamir qui prône la discrétion. Oui, oui, t'en fais pas. J'ai au moins retenu cette leçon. La voix pénétrante de Seteth me ramène à l'instant présent. Shamir traduit :

- Veuillez pardonner cette demande pour le moins embarrassante, mais que faisiez-vous dans un arbre lorsque le capitaine Jeralt a décelé votre présence ?

- J'admirais la vue, je rétorque en haussant les épaules. Les monastères ne sont pas courants à Brigid.

Le commandant en second écrit cette réponse dans son registre – comme si cela allait lui servir ! - et attend la délibération de Rhéa. Celle-ci me considère avec attention, sans se départir de son éternel sourire. Elle se frotte délicatement le dos de ses mains avant de proclamer :

- A ma connaissance, les brigilènes ne prêchent pas les mêmes dogmes que nous autres enfants de la Déesse. En revanche, j'ai ouï dire qu'ils profitaient du crépuscule pour remercier les esprits de leurs contrées. Je vous ferai donc savoir la réponse à votre requête inopinée après votre acte de reconnaissance. De mon côté, je vais profiter des heures qu'ils me restent pour consulter la Déesse avant de vous prononcer le verdict. Je ne saurai que trop vous recommander d'exploiter ce temps libre pour visiter le Monastère et retrouver votre cousine. Si vous voulez bien nous excuser.

Son adjoint semble n'avoir rien à redire à cette décision raisonnable. Shamir et moi quittons le bureau ainsi que la salle d'audience. Dans le couloir, la tension entre nous est palpable. Aux poils qui se hérissent sur mes avant-bras, je devine qu'elle est furieuse contre moi.

- Alors comme ça nous sommes « amies » ? chuchote-t-elle après avoir balisé le couloir vide des yeux. Ça va te coûter cher, gamine.

- J'ai l'habitude de m'endetter avec toi, dis-je en avançant à ses côtés et sans la regarder.

- D'autant plus que cette entrevue m'a contrainte à m'exprimer pour trois. J'ai plus jacassé aujourd'hui que pendant les six derniers mois. Et dire que je vais devoir revenir pour que Rhéa te donne sa réponse. Ça m'épuise d'avance. Cette fois-ci, même une vie entière serait insuffisante pour me rembourser.

- Moi aussi j'ai mal à la langue je te ferai dire. Et c'est toi qui m'a envoyé cette missive concernant Petra.

Je sens un drôle de sentiment me gagner. Je n'en suis pas certaine mais je crois que c'est ce qu'on appelle le « bien-être ». Je ne sais plus vraiment à quoi ça ressemble mais je crois que ça fait cet effet là. Mais plutôt me couper la langue que de lui avouer cela. Ses prunelles améthystes me sondent tandis qu'on marche d'une manière similaire, sans un bruit. A présent, mon menton atteint son épaule. Je ne suis pas très grande mais je l'ai un peu rattrapée. Elle lève la main, et m'administre une tape sur le derrière de la tête. Puis elle prend congé sans un mot en bifurquant dans un escalier.

Du Shamir tout craché.

/

Quel labyrinthe ce Monastère, je n'arrête pas de me perdre ! Je ne suis vraiment pas familiarisée avec ce genre d'endroit. Dire que c'est bientôt le crépuscule, je n'ai pas vu les heures passer. Et tous ces gens... J'en ai des sueurs froides rien qu'à les regarder. J'ai croisé un tas d'étudiants bizarres jusqu'à présent : une rouquine qui chantait en arrosant des plantes, un autre endormi dans les buissons, un individu à la chevelure violette aux allures insupportables de noble... Le pompon revient probablement à cette donzelle qui exhibait une sorte de parapluie - quelle idée alors qu'il ne pleut même pas ? - et qui espionnait un grand blond à l'uniforme moulant. Je ne savais pas que le harcèlement sexuel était toléré au sein d'une Église. Et toujours pas de Petra ! Je vais devenir dingue !

Je débouche je-ne-sais-trop comment dans un cimetière. Qu'est ce que je fous là ? Ah, on vient vers moi. Putain de merde.

- Oh mais c'est cette ? Petra qui est là ? m'apostrophe joyeusement une brune aux yeux de jade. Tu as déjà ? de manger ?

- Mais pourquoi avez-vous ? des fripes ? ? me demande une autre aux couettes roses.

- Ah ! Attendez Hilda, je crois qu'on s'est ?. Il ne ?' ? pas de Petra.

Le fait qu'elle mentionne ma cousine rompt les dernières barrières de mon indulgence. J'attrape férocement la brune par le poignet.

- Petra, où ?

Elle ne tente même pas de se défaire de ma prise, et ce même si ma main est maculée de terre. Elle répond :

- Elle était au ?.

Fichue barrière de la langue ! Je répète :

- Où ?

La dénommée Hilda fait signe à son amie qu'elles devraient me planter là. Mais la stupéfaction de la brune s'est muée en curiosité. Elle désigne sa main que je finis par lâcher. Puis elle sourit et me montre un chemin. Mes yeux rivés sur ses lèvres, je la vois articuler :

- Viens avec moi.

/

Mille et une plantes de Brigid éclosent dans le réfectoire où nous venons d'entrer.

Des fleurs de curcuma, des tiarés, des hibiscus, des passiflores, du jasmin, des anthuriums, des bougainvillées, des roses porcelaines.

Et des fleurs de vanille. L'odeur de ma mère, l'odeur du passé, l'une des odeurs que j'associe à mon pays natal.

Un alizé s'engouffre entre les assiettes et les couverts. La houle fait gondoler les tables et les vagues se heurtent aux chaises, telles des lames marines qui flagellent les écueils. Les feuilles des bananiers viennent camoufler les visages d'autrui et des animaux sauvages surgissent pour chanter l'hymne à la nature. Une myriade d'éclats célestes s'agrippent au plafond et font scintiller les grains dorés du sable à nos pieds.

Voilà ce que j'aperçois lorsque mes yeux croisent ceux de Petra. Et ce que je ressens... Je ressens tout, mes émotions sortent de leur tanière pour renaître l'espace d'un instant. Je suis...

Soulagée, revigorée, démunie, déchirée, étourdie, épuisée, émerveillée, abattue, troublée, rompue, paniquée, vulnérable et HEUREUSE.

Bon sang, oui, heureuse, ce sentiment d'allégresse déleste la charge qui pesait sur mes épaules depuis que je l'avais perdue. Elle est là. Par tous les esprits de ma vie, elle est là ! Elle bondit si maladroitement sur ses jambes qu'elle renverse son repas et le contenu de son verre sur la table. Elle n'y croit pas non plus, je n'ai rien à faire ici, en ces lieux, si loin de nos terres. La brune à mes côtés me parle mais je ne l'entend pas. Je n'y peux rien, il n'y a plus que Petra.

Elle titube vers moi, ses membres sont tout flasques :

- A... Akkira ?

Je ne peux pas bouger, je suis figée dans cet instant que j'ai rêvé depuis cinq ans. Est-ce vraiment en train de se passer ? Mes lèvres remuent mais aucun son n'en sort. Je suis heureuse, certes, folle de joie même. Mais je suis également bloquée par toutes ces émotions que je croyais avoir perdues. Et par nos dissemblances physiques. Je suis crasseuse, mes habits sont troués, ma peau est maculée de terre, mes cheveux sont luisants de graisse. Et elle avec son uniforme intact coupé assez court pour qu'on puisse distinguer ses jambes respirant de santé. Nous sommes opposées, jamais nous ne l'avons autant été. Et malgré ça,

elle n'hésite pas à se jeter sur moi, sur la carcasse dégueulasse que je suis. Et à m'étreindre de toutes ses forces.

- Akkira !

Son visage baigné de larmes frictionne le mien. Elle m'embrasse le front, la tempe, son rire se répercute sur ma joue. Les effluves d'eau salée qui s'échappe de son corps me rassurent, tout comme la chaleur de sa peau. Mes mains se lèvent et tremblent encore avant de la toucher.

- C'est... c'est bien t...toi ? je balbutie la voix défaite.

Par tous les esprits, dites moi que je ne suis pas en train de rêver. Dites moi que je ne vais pas encore, et encore, et encore me réveiller pour constater que tout cela n'était que fabulation. Petra se décale pour frotter son front contre le mien. Tant d'amour se dégage de ce geste familier.

- Oui, oui c'est bien moi.

Et alors mes bras tenaillent son corps à lui rompre ses côtes. Jamais plus, jamais plus je ne la lâcherai. Jamais plus on nous forcera à nous éloigner l'une de l'autre. Nos membres essayent tellement de fusionner qu'on n'arrête pas de chanceler. On pourrait croire qu'on danse. Mais oui, voilà, on fête nos retrouvailles, on fête cet instant qu'on voudrait graver dans le temps pour le vivre continuellement. Je crois entendre des applaudissements dans la salle. Et puis une voix nous ramène à la réalité :

- Hé Petra ! C'est qui ?

Nous nous détachons à contre coeur l'une de l'autre. Un garçon plus petit que moi aux yeux et cheveux azur s'adresse à ma cousine. Derrière lui se tient un autre étudiant nettement plus baraqué et qui continue de manger debout. Tous les deux traînent avec eux un air affable qui essaie de percer ma garde. Petra essuie ses joues et me désigne comme si j'étais sa plus grande fierté :

- C'est ma sœur.

Voilà un mot que je pourrais connaître dans toutes les langues du monde. Et alors la joie qui m'a envahie précédemment atteint enfin mon visage. Mes pommettes se décrispent et je fais quelque chose qui ne m'était pas arrivé depuis cinq ans.

Je souris.

/

Hier, Rhéa a accepté ma requête.

Ce fut aussi inattendu que suspect. Ça c'est bien un truc de Mercenaire. Se méfier de tout le monde. Elle m'a expliqué, par le biais de Shamir évidemment, que ma venue tombait à point nommé, un étudiant de la Maison des Aigles de Jais avait du partir précipitamment à cause d'une occlusion intestinale sévère. Étant originaire de Brigid, un pays vassal de l'Empire, il était naturel que je rejoigne la Maison qui a pour déléguée Edelgard von Hresvelg. Parfait, je n'aurais pas pu mieux escompter. Selon l'archevêque, si la déesse m'envoie à Garreg Mach c'est qu'il y a forcément une raison.

Ben voyons.

Elle m'a informé que je commencerai directement les cours aujourd'hui. Des manuels d'apprentissage du fódlien étaient à ma disposition à la bibliothèque. Un tailleur est alors venu prendre mes mesures pour me confectionner un uniforme pendant la nuit. Rapide et efficace, j'apprécie. A peine Rhéa m'a-t-elle autorisé à prendre congé que je me suis ruée vers l'extérieur. Cette femme cache bien des choses derrière sa générosité, je peux le sentir. J'ai retrouvé Petra qui m'a montré les dortoirs pour les roturiers. Les chambres sont toutes alignées et donnent sur l'extérieur. La mienne est placée entre deux personnes que je ne connais pas, « Bernadetta et Annette » me disait ma cousine. Quant à la sienne, elle n'était pas très loin de là. Tant mieux.

Nous avons pris le nécessaire de toilettes dans nos chambres et sommes ensuite allées prendre notre douche. Elles sont situées dans le couloir des dortoirs des nobles, tout au fond à droite. Celles des garçons est à l'opposé. Dans la salle des bains, les effluves de savon m'ont aussitôt assailli les narines. Ça faisait longtemps que je n'avais pas inhalé des senteurs aussi délicates et puissantes. Et puis l'eau chaude... Un luxe dont je me suis privée depuis que j'ai quitté les miens. Petra et moi avons récuré chaque centimètre de mon corps et lavé ma chevelure au moins cinq fois. Elle était enthousiaste, souriante, mais je sentais qu'elle en faisait trop pour retrouver mon entrain que j'avais corrompu. Elle aussi avait changé, mais j'ai décidé de profiter de sa présence plutôt que de me poser trop de questions.

Ma nuit fut exécrable. Quand je me couchais à la belle étoile, je me suis habituée à dormir d'un sommeil léger. Qui sait ce qui pouvait m'arriver si je ne restais pas aux aguets ? Dans les auberges où pullulaient une tonne de gens malveillants, je préconisais la même technique. Seulement, pioncer sur un lit aussi confortable que celui que nous proposent les dortoirs de Garreg Mach, c'est une toute autre affaire. Je n'ai cessé de m'assoupir profondément et de me réveiller en sursaut, comme si mon esprit punissait ma paresse. J'ai fini par laisser tomber et j'ai terminé ma nuit sur le parquet ancien.

Mon uniforme m'attendait devant ma porte à mon réveil. Je l'ai directement essayé et il m'allait parfaitement. Il était en tout point identique à celui de Petra excepté pour le col. Pas de fraise pour ma part. J'ai remonté mes manches à hauteur de biceps pour pouvoir enfiler des mitaines noires qui cachait la totalité de mon bras, hormis les doigts. J'ai également ajouté des genouillères à mes bottes blanches. Mes cuisses étaient nues mais la pudeur n'a jamais fait partie de mes principes.

Je suis restée de longues minutes face au miroir intégral à analyser mon corps pour me familiariser avec lui. Ma croissance m'a parue superflue depuis la mort des miens alors que quand j'étais môme je chouinais pour devenir aussi grande que ma mère. Comme quasiment toutes les femmes brigilènes, mes formes sont plutôt opulentes. Poitrine abondante et cuisses musclées. Je dégage ma crinière pour palper mes seins. Pourquoi ne sont-ils pas plus petits ? Depuis qu'ils ont pris cette forme, je les trouve gênants lorsque je me bats.

A présent, je jette un coup d'oeil à l'horloge murale. Je vais finir par être en retard à mon premier cours. Mon attention dévie vers mes cheveux framboise lâchés. Cela fait belle lurette que je n'ai plus de frange mais ça m'étonne encore aujourd'hui. Ils ont bien repoussé depuis que Shamir me les a rasés. Ils atteignent le creux de mon dos, comme quand j'étais gamine. Ils sont épais mais pas autant que ceux de Petra. Si je me les tresse trop serrés comme j'ai pris l'habitude de le faire lorsque je chasse les soldats impériaux, je vais vraiment passer pour une tueuse. Alors, j'attrape les quelques mèches du haut de mon crâne, les coiffe en arrière et les attache au niveau de ma nuque. Puis je saisis les cheveux qui encadrent mon visage pour effectuer quelques petites tresses que je coince également dans l'élastique. Ça va, je n'ai pas perdu la main. Ailleurs, les gens savent nouer leurs lacets depuis leur plus tendre enfance. Chez nous, nous savons faire toutes les nattes possibles et imaginables depuis l'âge de raison et ce jusqu'à notre mort. Ma crinière cascade dans mon dos et tout mon visage est dégagé. Parfait.

Il est temps d'y aller.

Les mois passés au Monastère... Je crois que je vais m'attarder un peu dessus. Je suis arrivée fin avril après tout le monde, même après le professeur Byleth. Je détestais la proximité avec autrui, les gens en général– hormis Petra il en va de soit. Mon intégration a été laborieuse, tout comme l'apprentissage de la langue. La bienveillance de Rhéa me donnait la chair de poule et j'avais envie de cogné Edelgard à chaque fois que je la voyais.

Néanmoins je crois que je garde un bon souvenir de cette période à Garreg Mach.

Parce que c'est là-bas que je t'ai rencontré.


Le petit commentaire de l'auteure : Et oui ! La Akkira qui conte cette histoire, celle dont les pensées sont rédigées en italique, s'adresse non pas aux lecteurs mais bel et bien à quelqu'un ! Je n'en dis pas plus à ce sujet pour le moment.

Akkira qui retrouve Petra ! J'ai adoré écrire ce passage riche en émotions ! Car oui, pendant un court instant, notre sauvageonne est ensevelie sous des émotions qu'elle n'avait plus ressenties depuis un bail.

Akkira est mature, même un peu trop pour son âge. Ce qu'elle a vécu pendant ces cinq années l'ont forgée et l'ont placée en décalage avec les personnes de sa génération. On le voit rien que dans sa façon de s'exprimer. Personne ne jure dans cet univers et pourtant Akkira si. Ah oui, et elle tutoie les gens. Ca promet pour son intégration ! D'ailleurs ce sera le thème du prochain chapitre :

Chapitre 4 : S'intégrer.

Ciaossuuuuuuu !