Bien le bonjour voyageurs !

Je tiens avant tout à répondre à la review de Mijoqui :

Je peux comprendre ta frustration en ce qui concerne Akkira, moi-même je la trouve trop extrême dans ses pensées et ses actions. :) Et puis elle ne s'exprime quasiment jamais, même avec Petra elle cache son opinion. Ce n'est encore que le début, mais le chapitre qui suit va déjà marquer un tournant pour elle. En ce qui concerne le "ma soeur", c'est un peu l'équivalent de "mon frère" qu'on entend un peu partout xD Les brigilènes sont très proches, très unis, du coup il n'est pas rare de les entendre s'appeler ainsi dans cette fic. Mais oui en soit tu as raison, d'un point de vue scientifique, c'est sa cousine et non sa soeur xD Je suis ravie que le passage avec Claude t'ait plu :D Ce personnage possède une telle curiosité qu'il se montre parfois très indiscret, il n'y a qu'à regarder ses soutiens avec Marianne par exemple. Encore une fois, Akkira est extrême dans ses actions mais pour le coup, et comme tu le soulignes, c'est en partie justifié. OUIIIIIII ASHE ! Quel amour ce personnage, comme je te l'ai dit par MP je l'adore aussi :3 Contente que son apparition te fasse plaisir. Pour répondre à ta remarque, oui je suis bien les événements du jeu. Il y aura bel et bien un passage consacré au lien qui unit Ashe à Lonato, mais pour le lire il faudra attendre le prochain chapitre xD Oui je suis vicieuse mouhahaha ! Et pour le Jeralt/Akkira... argh, je ne veux même pas y songer ! Merci pour ta review et ton soutien ! J'espère que la suite sera à la hauteur de tes espérances :)

INFO SPECIALE POUR LE CHAPITRE SUIVANT :

Ce chapitre, intitulé "Chanter", est assez particulier puisqu'il introduit une chanson (que j'ai déjà évoquée dans le tout premier chapitre). En fait je me suis largement inspirée de la chanson "One more light" reprise par Janel Nabong, que ce soit pour les paroles ou pour le timbre de voix de la chanteuse qui colle bien à Akkira. Bien sûr, vous n'êtes pas obligés de l'écoute, c'est comme vous le sentez.

RAPPEL :

- Les dialogues rédigés en gras sont en brigilien.

- Les dialogues rédigés normalement sont en fódlien.

- Les mots que ne comprend pas Akkira sont rédigés comme ceci "? ? ?".

Bonne lecture ! On se retrouve à la fin pour le petit commentaire de l'auteure !


Chapitre six

Chanter

Petra avait raison. Ce Felix est un terrible adversaire.

Je ne l'ai quasiment jamais vu avant, il doit passer sa vie ici, sur le terrain d'entraînement. Ça ne m'étonnerait pas qu'il dorme parfois à même le sol pierreux. En vérité, je ne suis pas certaine que ma couche soit plus confortable. En combat, la vigilance de ce type est constante et sa garde impénétrable. Peut-être cherche-t-il à palier une faiblesse en se comportant ainsi ?

Cela fait deux semaines que je peaufine mes « talents » d'épéiste en vue de passer le certificat en fin de mois. J'ai conscience de l'utilisation des guillemets tout comme j'ai conscience de ne pas avoir le niveau nécessaire. Pour m'évaluer, j'ai demandé à Felix de m'affronter. Jusqu'à lors je m'entraînais en solitaire. Seulement j'ai absolument voulu savoir quels progrès j'avais fait. Pour se faire il fallait que je défis quelqu'un. Le Lion a paru un peu agacé mais n'a pas posé de questions. J'ai pris ça pour un « oui ». Peut-être cherchait-t-il des adversaires à sa hauteur ?

Il me fallait affronter quelqu'un de fort capable de me faire déchanter, de me faire perdre ma prise sur la fusée en un mouvement de poignée. Je souhaitais me mesurer au professeur Jeritza mais il n'était pas présent. Du coup Felix me paraissait une alternative cohérente, Petra ayant vanté ses capacités. Je m'éloigne d'un pas pour repositionner mon corps en nage. Mes dents grincent, je déteste reculer. Il plisse ses prunelles fauves. Puis il mène un nouvel assaut, ne me laissant pas récupérer un brin de souffle. Je m'apprête à contrer mais il change de tactique et son épée d'entraînement fonde sur une ouverture. Elle s'abat sur mes flancs en un violent coup critique et je me mords la lèvre pour ne pas me plaindre. Enfin, il se redresse et son arme désarçonne la mienne qui vole derrière moi.

J'ai perdu.

Je m'éponge le front, dégoûtée. Felix continue de m'examiner, l'air dubitatif. Ma langue claque contre mon palais. Qu'est-ce qu'il me veut ?

- Tu n'es pas une épéiste, m'assène-t-il avant de faire volte-face.

Je ne sais pas si je dois me montrer outrée ou inquiète. Certes, j'ai encore du mal à manœuvrer mon épée convenablement. Seulement sa remarque, son attitude... A-t-il déduit que je saurais utiliser d'autres armes ? Rien qu'en m'affrontant ? Ce n'était peut-être pas une bonne idée de le défier... Il ne dit pas grand chose mais n'en pense pas moins j'imagine.

J'esquisse un pas pour sortir du terrain et... Aïe. Je me tiens les côtes. Il n'y est pas allé de main morte le fumier, surtout que je ne suis pas très résistante. Tellement de lacunes, j'en ai conscience maintenant que j'étudie l'art de la guerre. J'excelle en vitesse et ma technique est remarquable, enfin... Seulement avec mon arc ou une dague. Je suis endurante dans la survie, mais les blessures trop profondes me pénalisent. Enfin, je me suis frottée une fois à un évêque sombre adrestien. Mon organisme se souvient encore du supplice que j'ai ressenti en subissant l'un de ses sorts.

Je tâte la zone contusionnée en grimaçant. Je vais certainement avoir un bleu demain.

- Vous ? aller voir Manuela.

Je sursaute et bondis en arrière, la main sur ma cuisse cherchant désespérément ma dague. Attendez, c'est ce bolide que je n'ai pas senti approché ?! Pourtant il est immense ! Il doit aisément atteindre les deux mètres. Ma réaction déplacée ne paraît pas le blesser. Ah mais... Cette couleur de peau et ces cheveux argentés...

- Tu es le dusc... duscurien, je prononce difficilement.

Une fois de plus il ne s'offense pas. Au contraire, il s'écarte encore davantage. Il me sort une courte phrase en fódlien déformée par son horrible accent, du coup je ne pige rien. Néanmoins je comprends autre chose. Son attitude distante... Il donne l'impression de ne pas exister. Non, c'est pire que ça.

Il ne veut pas exister.

C'est pour cette raison que je ne l'ai pas entendu approcher. Et le fait qu'il s'excuse pour je ne sais quelle raison... Pourquoi ? Parce qu'il est « le duscurien » dont tout le monde parle ? Cet homme est encore plus honni que moi, et j'ignore pourquoi. J'ai entendu parler d'un conflit entre Duscur et le Royaume de Faerghus, mais comme ça ne concernait pas Brigid et l'Empire je n'ai pas approfondi le sujet. Je le... regrette ? Est-ce ainsi que je me sens ? Dur à dire.

Je m'approche et tapote l'emplacement de son cœur. Il est si rigide sous mes doigts, et sa figure se dénoue pour révéler sa stupéfaction. Un étonnement comme j'en ai rarement vu. Ce type, il ne devrait pas avoir honte de ses origines. Je pars en m'efforçant de ne pas trop claudiquer. Pathétique. Je ne vais pas pouvoir rester dans cet état, il faut que je passe à l'infirmerie. Je tilte alors. Manuela. Le duscurien l'a évoquée. Me conseillait-il d'aller la voir pour qu'elle me soigne ? Je me retourne. Il se tient en retrait et semble veiller sur Dimitri qui vient d'arriver. Le prince est en grande discussion avec une blonde. Le duscurien... J'aimerais bien connaître son prénom.

/

Je traverse lentement une bonne partie du Monastère pour rejoindre l'infirmerie. Pourquoi cet endroit est-il aussi gigantesque ? Je croise des chevaliers de l'Ordre ainsi qu'une nuée d'étudiants de toutes les Maisons qui profitent de leur dimanche pour exercer je-ne-sais quelle activité. Parmi eux je reconnais Ignatz, un élève des Cerfs, celui que j'ai affronté pendant la bataille interclasse. Lui aussi, comme le duscurien, semble vouloir se fondre dans la masse. Hm ? Pourquoi est-ce que je me souviens de son prénom à lui ?

Et une autre question nettement plus importante envahit mon esprit. Elle survient à chaque fois que je croise les personnes présentes ce jour-là. Une question qui revient sans cesse depuis l'incident avec Claude.

Pourquoi n'ai-je pas été punie ? Ni extension de punition, ni cachot, ni convocation par Manuela ou Rhéa, ni expulsion. C'est à n'y rien comprendre ! Les personnes présentes ce jour là font comme si de rien n'était. Et ce type... Aurait-il gardé le silence ? Alors que je l'ai frappé si violemment ? C'est impensable.

Je monte les escaliers qui mènent à l'étage où se situent les bureaux des enseignants. Je snobe le couloir qui conduit à la bibliothèque. Je n'y ai plus mis les pieds depuis deux semaines. Je ne supporterai pas de recroiser Claude en ces lieux. Mon apprentissage du fódlien est donc en suspension. Par sa faute. Parce que sa bouche n'a pas voulu se fermer à temps. Ou parce que je n'ai pas su me contrôler ? Je ne sais plus. Je rabroue ma contrariété et poursuis ma route.

- Pourquoi ne voulez-vous pas m' ? ?

Byleth sort d'une pièce avec Jeritza sur ses talons. Oh, il était donc là. Le professeur des Lions a le nez plongé dans un manuel et il traîne avec lui une impassibilité encore plus prononcée que la mienne. L'instructeur en combat armé lui emboîte le pas et répète sa demande d'un ton pressant. Je les laisse à leurs affaires et pénètre dans l'infirmerie. Ou plutôt dans un dépotoir. J'esquive de justesse des feuilles éparpillées au sol. S'y trouvent également une boîte de compresses, et... une bouteille vide ? Je la ramasse et l'examine. Elle porte l'étiquette « Eau ? ». De l'eau ? Balivernes, même d'ici je peux reconnaître de l'hydromel. Alors comme ça Manuela serait une soûlarde ?

Une porte attenante s'ouvre sur mon professeur. Elle est en train de se moucher et ses yeux rougies se posent sur moi.

- Oh, Akkira. Que puis-je pour vous ?

J'ai remarqué que Manuela adoptait un langage plus accessible les rares fois où nous nous retrouvons seules pour ses tutorats individuels. Elle jette son mouchoir et croise les mains devant elle, attendant patiemment une réponse.

- Je me suis... hm...

Ne sachant comment l'expliquer, je saisis l'ourlet de mon uniforme et le relève jusqu'à la taille. Manuela semble un peu déconcertée par mon manque de pudeur, cependant elle ne s'en formalise pas.

- Eh bien, eh bien.

Elle s'approche et m'incite à m'asseoir. Puis elle examine l'hématome congestionné. Il est encore frais et rouge mais je me suis assez familiarisée avec les plaies pour savoir qu'il va passer par de nombreuses couleurs avant de déserter mon épiderme. Elle fouille dans ses tiroirs et s'accroupit pour appliquer un onguent naturel sur ma blessure. Ses mains tremblent un peu et son nez renifle, signes évidents qu'elle est tourmentée par quelque chose. Ou quelqu'un. Ses paupières gonflées divulguent des rides que je n'avais jamais remarquées. Quel âge a-t-elle ? Sentant que je l'analyse à outrance, elle relève son minois et me sourit. Je détourne le visage.

- Comment se passe votre entraînement ?

Oui, je ne suis pas folle. Elle articule plus que lorsqu'elle fait cours à l'ensemble des Aigles. Elle me ménage, moi, le vilain petit canard.

- Bien, je réponds simplement.

Pour m'occuper tandis qu'elle termine ses soins, j'arpente la pièce des yeux. De nombreux instruments empilés attirent mon attention. J'en reconnais quelques uns : un tambourin, un harpe, une vesse, un bendir, une guiterne... et... oh !

- Vous aimez la ? ?

Je ne peux lutter contre l'attraction qui me lie au luth. Le luth qui me connecte à Brigid. Mon cœur fait une embardée et une fleur d'heliconia fleurit dans mon esprit. Je répète comme une automate le mot que je n'ai pas saisi :

- « Muzic ? »

- Mu-si-que. C'est ça.

Elle désigne tous les instruments et reprend en utilisant des termes plus ou moins simples. Je ne comprends pas tout mais je retiens que la lune précédente, celle de La Harpe, prônait la musique. Manuela dirigeait un opéra par le passé et en intégrant Garreg Mach, elle a voulu partager son amour pour la musique avec ses élèves. Les plus passionnés, dont Dorothea, l'ont accompagnée pour une représentation le mois dernier. Je n'en avais même pas entendu parler. Cela fait des semaines que ces instruments traînent là et attendent d'être rangés.

Je ne prononce pas un mot pendant son discours, trop obnubilée par l'instrument qui me ramène à tant de choses. Manuela pose une main douce sur ma mitaine et désigne le luth.

- Je peux vous le ? si vous voulez.

- Me le « pr... praiter » ?

- Prêter. Vous me le rendrez. Et n'oubliez pas d'apprendre le fódlien !

/

Je suis encore tout hébétée lorsque je quitte l'infirmerie, le luth serré contre ma poitrine. J'ignore ce que je suis en train de commettre à mon propre insu. Des milliards de mots me traversent l'esprit mais aucun d'entre eux ne peut expliquer ce qui m'arrive. C'est si risible, Akkira. Il s'agit que d'un bout de bois façonné et de quelques cordes. Rien de plus. Il ne ressemble même pas au luth qu'on fabrique nous-mêmes sur Brigid. Sa texture n'est pas la même, et les enluminures représentées ne m'évoquent rien. Néanmoins, pour rien au monde...

Pour rien au monde je ne le lâcherai.

J'éprouve le même sentiment de bien-être que lorsque j'ai retrouvé Petra. Le même que lorsque j'ai découvert la serre et que le garçon pistache s'est mis à parler. Depuis que j'ai ligoté l'instrument de mes bras, je vois des fleurs partout. Mais pas n'importe lesquelles. Les végétaux de mes contrées verdoient entre les pavés et m'indiquent un chemin. Alors j'emprunte ce sentier qu'ils me tracent comme si au bout je pouvais retrouver ceux que j'ai perdus depuis des années. J'accélère, me faufilant entre des prêtres et des écuyers, je survole les marches qui mènent au marché. J'évite de justesse une commerçante à la chevelure rose cerise.

- Attention !

Je ne prends pas le temps de m'excuser et passe la herse ouverte durant la journée. Sur le pont-levis, je dépasse des marchants itinérants qui sont probablement venus négocier leur camelote. Je manque de défaillir d'allégresse lorsque j'aperçois des baobabs, des girofliers et des acacias tropicaux pousser dans les douves. Et... Oh, par tous les esprits...

Des fleurs de vanille...

Des fleurs de vanille !

- Maman...,je murmure la gorge nouée.

Je passe sous le châtelet d'entrée et quitte la voie pour cavaler dans l'herbe haute. Je suis envahie par un sentiment proche de l'adrénaline ce qui éclipse la douleur dans mes cotes. Ça tourbillonne dans mon ventre, c'en est presque terrifiant. Mes pas foulent l'herbe et les plantes sont de plus en plus présentes. Je les suis, déboulant dans une vaste prairie qui borde les remparts du Monastère. Et...

Et puis tout s'arrête. Tout ce qui me relie à ma patrie s'efface petit à petit. Les plantes rétrécissent pour redevenir graines et se couche sous la terre. Personne... personne ne m'attendait à l'arrivée. Je halète, prêtre à être cisaillée par un tourment interne qui teinterait le paysage en rouge.

Cependant, il n'en est rien.

Car les Esprits sont là. Celui du Vent fait voleter mes longs cheveux dans mon dos et tente de défaire les nattes sur les côtés de mon crâne pour me taquiner. Quant à celui de la Terre, il courtise mes sens pour pouvoir s'accoupler avec ma peau. Je ne le rejette pas et retire mes bottes. Aussitôt l'humidité du sol, qui s'est imbibée de la pluie de la veille, vient accoler mes orteils. C'est si moelleux, si délectable. Mes yeux se ravitaillent avec le paysage dépossédé de toute architecture. C'est absurde, il suffit que je me retourne pour apercevoir la façade de Garreg Mach. Néanmoins je me laisse volontiers envoûtée par la Nature.

Je me dirige vers l'arbre le plus proche et... oh ! Là-bas ! Cette forêt de haute futaie, je l'ai déjà aperçue quelque part. Mais oui, c'était sur le tableau de cet Ignatz ! Il ne semblait pas en être très fier et essayait de le cacher à la vue d'autrui. Cependant, moi je l'ai vu. Cela signifie qu'il est venu jusqu'ici pour peindre tranquillement. C'est fou, je ne savais même pas qu'on pouvait sortir à proximité de l'enceinte du Monastère. En tout cas je comprends mieux pourquoi je me souviens de son prénom. Je dois éprouver inconsciemment un semblant d'intérêt pour ceux qui admirent la Nature.

Je mords le manche du luth en faisant attention à ne pas détériorer les cordes et grimpe dans l'arbre en un rien de temps. Je repère une branche maîtresse assez large et gravite jusqu'à elle. Elle est parfaite, je peux m'adosser au tronc et même allonger mes jambes devant moi. L'arrière du crâne appuyée contre le végétal, j'inspire profondément. Aaah... Je suis aussi envoûtée que lorsque j'ai découvert la serre. La Nature apaise mes vices, notamment ma fureur. D'ici j'ai une meilleure vue sur ce qui m'entoure. Je crois apercevoir le duscurien occupé à défricher les mauvaises herbes. Cette fois il s'adonne en solitaire à cette activité. D'autres employés de Garreg Mach s'affairent au loin.

Mes doigts flattent les quinze cordes paresseusement, comme s'ils espéraient ne jamais rompre le contact. Mon autre main est occupée à régler les chevilles. Le luth, la musique. Cela me ramène inévitablement à ma tante, la mère de Petra. Combien de fois l'ai-je observée en train de jouer ? Seule ou accompagnée par ma cousine et moi, en tête à tête avec l'océan ou face aux brigilènes. Son talent était reconnu par tous, elle était capable de d'enchanter n'importe quel esprit. Je ferme les yeux et tente de me remémorer sa voix. En vain. Cela fait si longtemps que j'ai placé mon enfance en confinement. Je me suis refusée cet élan de faiblesse, bannissant les pensées qui pouvaient me ralentir. Pourtant, là, j'ai vraiment envie de...

Mes doigts pincent doucement les cordes et ressuscitent la mélodie de ma tante. Oui... Même si mon esprit est dénaturé, mon corps, lui, s'en souvient. Mes phalanges s'agitent lentement sur la frette et ma bouche... Ma bouche s'active pour entonner à voix haute le couplet :

Les souvenirs retirent le sol sous mes pieds.

Lorsque j'étais dans la forêt avec Shamir, cette phrase seule a suffi à me convaincre que mes pleurs ne ramènerait personne. Que mes réminiscences me feraient souffrir si je ne le reléguais pas au dernier plan.

Dans la cuisine, une chaise de plus dont tu n'as plus besoin.

Tout ce que j'ai perdu...

Et tu es en colère, et tu devrais l'être, ce n'est pas juste.

Oui, ce n'est pas juste... Ce qui arrive aux brigilènes depuis plus de quatre siècles n'est pas juste ! Mes doigts pincent plus sèchement les cordes. Ma colère, ma fureur, ma soif de vengeance. Tout cela est tellement légitimé dans un monde aussi calomnieux...

Juste parce que tu ne peux pas le voir, ne veut pas dire que ça n'est pas là.

Que ça n'est pas là... Ma famille... Et mon animosité se décompose en engrais pour nourrir une autre émotion. Celle qui est survenue il y a deux semaines à la bibliothèque. Elle grandit, bourgeonne et fleurit.

La Tristesse.

J'ouvre les yeux et le spectacle qui m'accueille est à couper le souple. Tout autour de moi ont germé des fleurs de frangipanier. J'en suis profondément émue. Si la fleur de vanille représente ma mère à mes yeux, celle du frangipanier caractérise ma tante. Cette tante qui a survécu mais qui s'est vidée de son âme après avoir perdu son mari, sa fille et d'autres membres des siens. Mes lèvres tremblent. Tatie... J'aimerais tellement que tu m'entendes chanter. Ma voix n'est pas aussi harmonieuse que la tienne, tu sais que je préférerais la danse. Mais si cela pouvait t'aider à retrouver goût en la vie... Comment vas-tu ? Comment vont les autres ? Bon sang ce que vous me manquez tous...

La gorge nouée, je poursuis en entamant le refrain :

Qui se soucie si une lumière de plus s'éteint ?

Dans un ciel d'un million d'étoiles,

Il scintille, il scintille.

Qui se soucie de quand le temps de quelqu'un se finit ?

Si « un instant » est tout ce que nous sommes,

Nous sommes plus rapides, plus rapides que le temps.

Qui se soucie si une lumière de plus s'éteint ?

Cette chanson... Elle prend nettement plus d'ampleur aujourd'hui, chaque terme me parle. « Qui se soucie si une lumière de plus s'éteint ? »Alors, pour la conclure, j'ajoute ma propre phrase à l'édifice :

Et bien moi.

Je m'arrête et ne suis pas surprise de constater que mes visions florales ont disparu. Une larme glisse le long de ma joue. Je la cueille et l'observe sur mon ongle. J'ignore ce que je dois penser de cette tristesse. Je suis l'ombre, je n'ai besoin que de la colère, de l'avidité et de la luxure pour contrebalancer les deux autres pêchés. Pour avancer, la tristesse ne sert à rien. Alors pourquoi... Pourquoi j'ai l'impression que ce moment, cette chanson, n'était pas une erreur ?

- « Et bien moi » quoi ? Il n'y a pas de suite ?

Je sursaute comme je n'ai jamais sursauté de ma vie. J'agrippe férocement le fût de l'arbre pour ne pas chuter et l'un de mes ongles se casse. Qu'est-ce que... Quoi ? Quelqu'un m'a écoutée ? Je m'étais pourtant assurée d'être seule avec la Nature. Je me penche et une silhouette se dessine dans les hautes herbes. Je ne l'avais pas aperçue car elle était allongée jusqu'à lors.

Oh.

Non.

Oh bon sang de bois de cerf !

De tous les individus présents au sein du Monastère, personnel compris, il fallait que je tombe sur LUI.

Le numéro deux sur ma liste de personne à abattre, derrière Edelgard.

Claude von Riegan.

Rien que d'évoquer son nom dans ma tête fait fourmiller mes doigts. Je crois que j'aurais encore préféré que la future impératrice et son toutou maléfique assistent à toute la scène.

Et puis ça me frappe, telle une lame aqueuse qui percute un voilier. A l'instant, ce qu'il vient de dire...

Je place le manche du luth dans ma bouche et change de position. Je bascule en arrière dans le vide, crochète la branche au dernier moment pour me retrouver suspendue à la force de mes poignées. Enfin je relâche le tout et atterris non loin du Cerf. Je grimace, j'avais oublié ma blessure. Il baille et s'étire nonchalamment. J'ai du mal à croire qu'il s'agit d'un noble... Non, d'un futur duc souverain ! Ses manières sont beaucoup moins sophistiquées que celles de Ferdinand. Au loin je reconnais la carrure du duscurien. Un étranger, comme moi. Je prononce sans quitter son dos du regard :

- Vous parlez le brigilien ?

- Hm ? Pardon, je ne vous ai pas compris.

Cette fois je ne peux y échapper. Je me tourne vers Claude qui semble un peu désorienté. Je plisse le nez. Je n'ai pas rêvé. Tout à l'heure, il a compris la phrase que j'ai ajoutée à la chanson. « Eh bien moi ». Se fiche-t-il de moi ? Bon sang ce que je le déteste... Je répète cette fois en fódlien :

- Vous parlez le brigilien ?

- Oh, je ne ? pas cela, ce serait très ? de ma part. Je ne connais que quelques mots.

Quelques mots ? Je le dévisage. Comment c'est possible ? Il n'existe aucun manuel d'apprentissage du brigilien à la bibliothèque, ni d'aucune autre langue d'ailleurs hormis le fódlien. Son sourire m'indique qu'il n'est pas disposé à en dire davantage si je ne lui pose pas de questions. Un silence pesant s'installe. Seuls le bruissement des rameaux et des feuillages sont perceptibles, ainsi que les hululements des chouettes du Monastère. On s'observe à distance. Si tu cherches à savoir qui pourra garder le silence le plus longtemps possible, tu vas être servi. Il m'arrivait de ne pas prononcer un mot pendant plus d'un mois lorsque je sillonnais les forêts.

- C'était une belle musique.

Il a craqué le premier en chuchotant. Il hoche la tête et ferme les yeux, comme s'il cherchait à se souvenir. Ah. « C'était », le passé de « c'est ». Et le terme « musique », c'est Manuela qui vient de me l'inculquer. « C'était une belle musique. » Je ne sais que répondre à ça, je ne m'attendais pas à un compliment venant de sa part. Je me ronge le pouce avant de poursuivre :

- Vous étez... étiez là depuis quand ?

- Depuis le début. Je m'étais ? dans ?' ?.

Oula, ne t'emballe pas avec des termes trop complexes, je ne capte plus rien là. Je dois sacrément froncer les sourcils car il se met à pouffer. Nulle trace de moquerie, juste un rire. Il désigne l'herbe près de l'arbuste.

- Je dormais là avant que vous n'arriviez, reprend-t-il.

- Vous donc avez tout enten... entendi ?

- « Entendu ». Oui, j'ai tout entendu.

Et ce n'est pas la gêne qui va le faire flancher. L'idée de s'excuser de son impolitesse n'a même pas dû lui traverser l'esprit. Ce garçon n'a aucune retenue verbale. Ni même physique d'ailleurs, le voilà qu'il croise les bras derrière sa tête. Que peut-il bien vouloir ? Je déglutis en réalisant que c'est cette question qu'il m'a posée la première fois où nous nous sommes parlés. Je m'en fichais autant que du culte de la déesse, donc c'est pour dire, mais à présent... Mes ongles se plantent dans mes paumes gantées. Je fonde sur lui avec l'intention de le mettre en garde, de le menacer pour qu'il ne m'approche plus et puis...

Et puis je m'immobilise à quelques centimètres de lui. Ses mèches. Nattées. Je tends la main pour attraper la petite tresse mais retiens mon geste de justesse. Cette façon de natter ses cheveux... Je n'en reviens pas...

- Brigid..., je murmure simplement puisque mon vocabulaire s'est tari sous la stupeur.

Comment ai-je fait pour ne pas m'en apercevoir avant ?! La réponse me vient aussitôt : parce que, contrairement à Ignatz, je ne lui prêtais absolument aucun intérêt jusqu'à lors. Il hausse les sourcils puis sourit encore plus et ne prend pas la peine de reculer alors que je suis si proche de lui. A présent que je me tiens là, je note qu'il garde encore quelques séquelles de mon coup de poing. La commissure de ses lèvres est bleutée ce qui contraste avec le cuivre de sa peau. Ses deux émeraudes sondent mon regard. Je n'y décèle ni froideur ni chaleur, ni rancune alors que je l'ai quand même frappé de toutes mes forces.

- « Et bien moi », rabâche-t-il dans ma langue. C'est tout ce que j'ai compris. De quoi parliez-vous ?

De la curiosité. Voilà ce qui remplit ses yeux et qui tente de m'avaler. Je plisse le nez. Tu crois que je vais te répondre ? Alors que toi-même tu ne te dévoiles pas ? Tu penses que je ne m'en suis pas aperçue ? Je reprends ma route, le bouscule d'un coup d'épaule et quitte, à contrecœur, cet espace verdoyant pour regagner le Monastère.

/

La musique.

J'ai souri en écrivant ce passage. Si je ne me remémore pas avec une grande pertinence des cinq années qui ont précédé mon entrée à Garreg Mach, je me souviens précisément de ce moment. Je revois ces fleurs, celles affiliées à ma famille.

Tu sais, j'ai toujours essayé de faire bonne figure en entonnant cette mélodie devant toi. Seulement, il m'arrive encore de verser des larmes en la chantant. L'esprit de l'Eau est là pour accompagner ma nostalgie.

En parlant d'eau, c'est un véritable déluge qui s'est abattu sur le Monastère à la fin du mois de juin. Le ciel déversait sa peine sur le monde et coulait au même rythme que les larmes d'un certain étudiant aux taches de rousseur.

Une saison des pluies inattendue venait de débuter.


Le petit commentaire de l'auteure : Heureusement que Claude n'est pas rancunier car ce n'est pas Akkira qui serait allée s'excuser pour son coup de poing xD

Reprenons dans l'ordre. Plusieurs membres des Lions de saphir font leurs apparitions au début du chapitre, Akkira affronte même Felix... et se fait battre à plate couture, évidemment ! On parle de Felix quand même ! Notre jeune effrontée fait la connaissance de Dedue, qui est également un personnage que j'affectionne énormément. Puis on débouche sur toute la seconde partie du chapitre consacrée à une seule chose : la musique. C'est elle qui connecte Akkira à sa famille, j'ai adoré écrire ce passage, je l'avais en tête depuis le début de la fic. Akkira retrouve ainsi un morceau de son existence qu'elle avait banni pour ne pas souffrir et avancer. Évidemment il a fallu que Claude soit allongé dans l'herbe haute ! Comment cela se fait-il qu'il connaisse quelques mots de brigilien ? Et qu'il ait natté sa tresse à leur façon ? Mystère !

Merci de me suivre, je vous dis à bientôt ! Portez-vous bien ! :)

Chapitre 7 : Parler

Ciaossu !