Chapitre 2 : Deux belles têtes de mules
Eren se souvient s'être levé, dépassant son "sauveur" d'une bonne tête au moins.
Un poing dans le ventre était venu le faire ployer une nouvelle fois et il tomba sur un genou.
Sa tête fut attrapée et frappée d'un beau coup de genou lui démontant toute la mâchoire.
Ce gars... était-il fait en acier pour frapper si fort ?... Ou bien Eren était-il ivre au point de perdre tout sens des réalités, vraiment ?...
"J'aime vraiment pas qu'on se foute de ma gueule." s'éloignant pour s'allumer une cigarette, protégeant la flamme du briquet, frappé d'ailes croisées, des mains. "Ton numéro a peut-être marché avec eux mais avec moi t'es tombé sur un os, p'tit mec."
Qui osait-il appeler "petit" ?... Il devait avoisiner le mètre 60 alors qu'Eren perchait à plus de 80.
Il semblait pourtant posséder une puissance herculéenne !...
Eren essuya le sang de son nez d'un revers. Sa mâchoire était visiblement décrochée mais elle se ressouderait d'elle-même tandis que son sauveur tourné adversaire poursuivait son monologue.
"J'sais pas c'que t'es pourtant une chose est sûre : t'es un bel aimant à emmerdes, p'tit gars."
"Dis..."
Ah tiens, la mâchoire s'était remise et lui permettait de parler distinctement.
"... j'sais pas qui tu appelles p'tit gars mais faut qu'on remette les choses à leur place."
"A ta place, je la ramènerai pas pour rien dire." lui tournant le dos, présentant un undercut impeccable. "T'as échappé à Hank, tu n'échapperas pas à l'Égorgeur."
Il y avait, dans la voix, quelque chose de terriblement tenace lorsqu'il prononça le surnom attribué à cette légende urbaine.
"Il en a égorgé des dizaines comme toi."
Il raclait le bitume de sa semelle gauche - car oui, Eren l'avait noté lorsqu'il avait dégainé ses coups - c'était un putain de gaucher !...
Et cette façon de tirer sur sa clope...
"Rentre bien sagement chez toi, p'tit gars. Maintenant que t'as l'estomac vide, tes idées devraient s'éclaircir."
"Et tu crois que je vais répondre "oui, boss" sans moufter ?"
Le plus petit tiqua ; spasme nerveux traversant son visage.
"Mon estomac vide, j'compte bien le remplir."
Il grimpa sur sa bécane, l'enjambant comme s'il s'agissait d'un étalon mécanique, récupérant son casque pour le visser sur son crâne.
"T'es véritablement le genre de brise-couilles dont je me passe."
"Que tu dis... les emmerdes, t'adores ça."
Démarrage de la bécane. Rectification de la direction. Passage rapide des vitesses.
Il fonça droit sur Eren qui eut tout juste le temps de s'écarter.
Eren le vit s'enfoncer dans la nuit éclairée artificiellement par les néons des enseignes qui fleurissaient l'avenue.
Le sourire vint fleurir les lèvres pleines d'Eren. Une chose était certaine ; il avait envie de le revoir. Très vite.
Livaï venait de passer le porte sectionnelle du souterrain, garant son véhicule sur l'emplacement réservé - un gus avait un jour eu la bonne idée de s'y placer et il s'était fait démonter à coups de batte !...
Il retira son casque et prit les escaliers, d'un pas énergique.
Arrivé sur le palier, il ouvrit la serrure sécurisée.
Une fois à l'intérieur, son visage quitta son pli habituel. Qu'il faisait bon se sentir chez soi !...
L'appartement - un petit F2 remarquablement aménagé - respirait la propreté.
Chaque chose y trouvait sa place.
Aucun objet ne traînait.
Livaï quitta sa veste qu'il suspendit à un cintre.
Il frotta sa nuque dégagée.
Une douche. Bien chaude.
Il se sentait maculé de sang mêlé aux relents de vomi d'Eren. Il ne pouvait plus masquer son écœurement.
Dans l'entrée, il quitta ses rangers. Puis se dirigea jusqu'à la salle de bains, retirant son débardeur dans l'allée qui y conduisait.
La vache !... Un mètre 60 certes... un mètre 60 de splendeur !... Harmonieux en proportions.
Un corps admirablement charpenté.
Quelques tatoos entre les balafres.
Sur le pas de la porte, il quitta son treillis, direction le panier à linge.
En boxer gris chiné, il retira les plaques autour de son cou - l'une marquée du nom d'Erwin Smith, l'autre frappée du nom de Kuchel Ackermann et les posa sur le drap de bain qui servirait à sa sortie.
Enfin, il quitta le boxer, donnant sur des fesses remarquables, se glissant sous le jet d'eau chaude qu'il venait d'actionner.
Cette douche lui était salutaire, le débarrassant de toutes les particules indésirables, rendant sa peau d'une netteté irréprochable.
Il lui semblait que tous ses ennuis s'évacuaient par le siphon.
Eren, pendant ce temps, avait échoué dans un fast food et mangeait pour quatre.
Il avait, comme tout le monde dans la métropole, déjà entendu parler de ce fameux Égorgeur - un dérangé qui vous souriait de toutes ses dents, disait-on, en vous faisant glisser sa lame acérée d'une oreille à l'autre.
Eren avala sa dernière bouchée, visant les détritus sur son plateau, calé sur ce banc en bois inconfortable.
Il sirota son soda puis regagna l'appartement qu'il tenait en colocation avec deux amis.
Il y entra avec un tel fracas qu'il réveilla ses deux colocataires. Il finit par échouer sur le canapé, passant sa nuit là.
Petra hésita avant d'appuyer sur la sonnette sans nom. Un certain trouble la saisissait toujours avant et en présence de Livaï.
Il était vrai que la situation avait déjà ripé en de rares occasions et qu'ils s'étaient retrouvés au lit sans vraiment trop comprendre pourquoi... cependant Livaï refusait de la traiter comme sa petite amie officielle. Il s'obstinait à être tendre et protecteur comme un frère.
Pourtant, du côté de Petra, la situation ne présageait d'aucune ambiguïté. Elle était folle de Livaï !... Celui qu'elle appelait affectueusement "Heichou" occupait chacune de ses pensées.
Ce soir, elle lui avait proposé un yatai ; une de ces sympathiques échoppes de rue où l'on soupait à la bonne franquette.
Son index mal assuré actionna la sonnette et il lui ouvrit.
Livaï était au téléphone et lui ouvrit d'une main, l'invitant à entrer alors qu'il terminait d'enfiler son t-shirt sombre, pantalon encore ouvert.
D'emblée, Petra détourna le regard et sentit un rouge vif lui colorer les joues.
Livaï termina la conversation rapidement, portable tenu contre son épaule remontée.
"Heichou, je t'ai déjà dit que ce n'était pas bon pour la nuque..." à la limite d'agiter son index avec une mine sévère.
Un petit sourire en réponse et un baiser sur la joue. "Tu vas bien, Petra ?"
"Ou... oui."
Ce foutu trouble !...
"Qu'est-ce que tu racontes ?" boutonnant son jeans.
"Oh, rien de particulier. Ça me fait plaisir de te voir." lui offrant un sourire frais.
Il caressa sa joue, avisant le casque qu'elle tenait au bras.
"Ne traînons pas, sinon on va se retrouver à devoir attendre."
En effet, le restaurant de rue comptait à peine neuf places.
Ils descendirent et Livaï démarra sa bécane, y grimpant le premier, rejoint par Petra qui venait de nouer des bras solides autour de sa taille, soupirant béatement et discrètement au contact rapproché avec ce dos bardé de cuir qu'elle vénérait.
C'était chaud et fort...
Petra savoura tout le trajet, cœur au regret qu'il partage si peu ses sentiments et son attirance.
Elle se souvint la façon dont son père avait interpelé Livaï, lui disant que Petra était prête à être mariée et qu'il y consentirait, pensant malgré tout qu'elle était bien jeune pour cela et avait encore tant de choses à découvrir...
Petra avait fondu de gêne devant le peu de tact de son père tandis que le visage de Livaï s'était fermé.
L'épisode avait été mémorable !...
Ils stationnèrent dans la petite ruelle.
Il restait cinq places et ils s'installèrent.
Les trois dernières places furent prises l'instant d'après.
Alors que Livaï consultait le tableau des menus, une voix forte attira son attention. Il tourna brièvement le regard vers l'individu qui faisait rire ses deux voisins de comptoir. Ses yeux étroits s'agrandirent et un pli contrarié vint chatouiller sa bouche.
"Allez, vas-y, Eren, raconte-la, elle est terrible !..." l'encourageait un blond.
Eren... cette grand perche. Trop occupé à faire le clown pour noter la présence, trois tabourets plus loin, de Livaï.
Ce même Eren qui venait de descendre de sa place pour mimer une scène comique, regard attiré par la nuque dégagée qui se trouvait plus loin.
Le hasard... le hasard fait parfois bien ou mal les choses !...
Eren cessa son numéro comique aussitôt. "Tiens, tiens, tiens." en avisant Livaï.
Ses amis eurent du mal à suivre.
Eren s'approcha de Livaï, s'interposant entre Petra et lui. "Salut."
Un véritable sans-gêne !...
Livaï tourna un regard neutre sur lui. "On se connaît ?"
"Hahahaha ! Mais oui qu'on se connaît !... La nuit dernière, tu te rappelles ?"
Petra laissa échapper un hoquet malgré elle.
"Ah ouais. T'avais vraiment une sale dégaine, Eren." admit Livaï presque de mauvaise grâce.
"Tu viens souvent ici ?"
C'était absolument ahurissant la façon dont Eren écartait à la fois Petra et ses amis, accaparant Livaï.
"Ce sont tes affaires, sérieux ?" rétorqua froidement Livaï, avalant une gorgée de l'eau qu'on venait de lui servir avec quelques amuse-bouches.
"Toujours aussi constipé, à ce que je vois !..." désireux d'y aller au contact, cherchant à poser une main sur le bras de Livaï. Ce dernier esquiva.
"Bon, t'as pas d'amis à amuser, Eren ? On aimerait souper au calme."
Eren leva les mains en signe d'apaisement. "OK. Pas de problème. J'suis pas loin si jamais tu changes d'avis."
Livaï se passa de répondre. Décidément... cet Eren était bien trop exubérant à son goût.
"Une connaissance ?... "osa timidement Petra.
"Un petit con que j'ai secouru la nuit dernière."
"Oh ?..."
Elle avait conscience des virées solitaires de Livaï une fois la nuit tombée. Le sommeil le fuyait depuis de longues années, dessinant des cernes sous ses yeux rétrécis.
De son côté, Eren continuait plus fort son cirque, désireux de se faire remarquer. Si bien qu'on lui demanda de se calmer. Il se rassit en rentrant sa tête chevelue dans ses épaules.
Livaï esquissa un sourire de guerre. "Finalement, j'apprécie cet endroit."
"Tu as vu, ils ont un nouveau menu ?"
"Ah ouais. Il a l'air chouette."
Quelque chose vint soudain heurter la main de Livaï qui reposait sur la table.
C'était Eren qui venait de rouler sa serviette papier en boule pour en catapulter Livaï.
"Il a l'air de... bien t'aimer." rit Petra.
"Il ne me connaît pas." trancha Livaï aussi sèchement qu'une lame.
Le repas fut servi sur une courbette polie.
Livaï avait un goût prononcé pour tout ce qui était relevé. Là où d'autres se mettaient à cracher du feu, lui demeurait parfaitement imperturbable.
Il avait choisi un jeu de brochettes assaisonnées.
De temps à autre, son regard ripait sur le chignon haut d'Eren.
Ce dernier semblait avoir retenu la leçon et daignait montrer un peu de civilité.
"J'attends le saké pour me déchaîner !..." déclara Eren, comme s'il venait de percer à jour les pensées de Livaï. Ce dernier bisqua mais Petra posa sa main sur la sienne.
"On peut partir avant si ça t'incommode..."
"Il en faut plus pour m'incommoder, Petra." glissant lentement sa main hors de portée.
Le geste n'avait pas échappé à Eren qui s'en délecta.
"Il a l'air sinistre, franchement." avança Mikasa, la colocataire d'Eren.
"C'est un genre qu'il se donne. J'suis sûr qu'il est capable de déconner à fond !..." argua Eren, sûr de son fait.
"Il boit du thé." nota Mikasa.
Eren, lui, avait remarqué la façon étrange dont ce garçon tenait sa tasse, du bout des doigts, main suspendue en l'air.
C'était fou comme Livaï avait conscience des regards sur lui. Même placés dans son dos, ces regards lui parvenaient avec une netteté inimaginable.
"L'impression d'être une bête de foire." grogna Livaï.
"Nous pouvons partir." proposa une nouvelle fois Petra.
"Quoi ? C'est à eux de partir ou de se tenir." suffisamment haut pour être entendu.
"Il a un problème, le nabot ?" le harponna Mikasa.
"Nan. Mais toi visiblement oui. T'es pas assez baisée, il semble. Eren, t'aurais pu faire un effort sur ce coup-là." rétorqua aussitôt Livaï.
Cette fois, Livaï était littéralement tourné vers le groupe sur son tabouret, prêt à en découdre verbalement.
Eren avait manqué de s'étouffer. "Depuis quand on baise sa sœur ? T'as de drôles d'idées." amena-t-il, rieur.
Mikasa renifla. "Un mec qui tourne au thé, c'est pas net."
"Bordel, tu vas t'occuper de tes fesses, oui ?!" grimaça Livaï.
Petra soupirait, préférant se perdre dans sa tasse. Dire que la soirée devait s'annoncer tranquille...
"C'est vrai, Mikasa. Laisse-le boire du thé si ça lui chante." intervint Eren.
"Ça fait moins de dégâts, demande à Eren." lança Livaï.
"J'suis sûr que tu tiens bien l'alcool. Un p'tit concours pour voir ?" proposa Eren.
"Chiche."
"Livaï..." osa Petra.
"Livaï. C'est donc Livaï ton p'tit nom ?..." s'amusa Eren, fier de cette découverte inopinée.
"Patron, saké." ordonna Livaï, claquant impoliment des doigts.
"Ouais, patron ! Toute votre cuvée !..." renchérit Eren.
Petra descendit de son tabouret, se sentant visiblement de trop. C'est Livaï qui la récupéra par la main pour l'y faire remonter. "Toi, reste là. C'est pas un p'tit con qui va faire la loi ici."
"Livaï, je pense que..."
"Il a besoin d'encouragements, Petra." intervint la voix criarde d'Eren.
"Ta gueule, toi." battant du pied en attendant l'arrivée du saké.
Une fois servis, les deux adversaires se jaugèrent.
"OK. Le premier qui roule sous la table..."
Les coudes se levèrent simultanément. Et multiplièrent l'exploit.
Au bout de vingt bonnes minutes, Eren était imbibé comme une éponge.
"Oh..." voyant le décor tourner.
Mikasa l'empoigna. "Armin, paye pour nous, stp. Allez, Eren, on rentre."
Livaï, lui, était impressionnant sur son tabouret, pommettes légèrement teintées. Un hoquet vint cependant trahir son état d'ébriété.
Reprendre la route dans cet état ? Hors de question.
"Petra. Appelle... un taxi."
"Et ta moto ?"
"Je la récupérerai demain." vacillant sur ses appuis en quittant le tabouret.
Eren fit arrêter Mikasa devant lui. "A charge de revanche, mon vieux ?"
"Va te faire border bien sagement, p'tit gars."
Dans le taxi, Petra était mal à l'aise, s'attendant à ce que Livaï rejette tout ce qu'il avait dans l'estomac sur les tapis de sol immaculés du véhicule. Mais non. Il tenait remarquablement.
Elle dut l'aider à monter jusqu'à son appartement, le faisant allonger sur le sofa du séjour, retirant ses chaussures et sa veste, le couvrant d'un plaid.
Livaï ouvrit les yeux, souriant. "J'ai été con."
Petra renifla pour le lui confirmer. Elle caressa sa joue pour toute réponse. "Je reste près de toi."
Livaï bascula la tête. Qu'importait. Il ne voyait qu'Eren. Cette grande perche...
