Chapitre 2 : Se rencontrer
Le jardin de la demeure des Daidoji était magnifiquement immense. Tout un tas de fleurs étaient soigneusement entretenues et donnaient à ce lieu une palette de couleurs inimaginables. Cela donnait l'impression de se balader dans un petit coin de paradis, reculé du monde et qui remplissait de joie ceux qui s'aventuraient dans ses moindres recoins. On était comme transporté dans un autre univers, à l'écart de la société, en totale phase avec la nature. Eriol respira à plein nez et sentit réellement relaxé. Reposé après une bonne nuit de sommeil, Tomoyo leur avait proposé de leur faire visiter les lieux qui seront les leurs pour plusieurs semaines. Ravis, ils avaient acceptés (non sans quelques réticences de la part de Spinel). Et, c'est ainsi, qu'ils profitaient tous de cette belle matinée ensoleillée.
Nakuru courrait dans tous les sens et demandait le nom de chaque fleur. Son maître, bien que connaissant son caractère enjoué était surpris de toute l'énergie qu'elle déployait pour ce genre de choses. Elle semblait vouloir découvrir chaque détail avec un enthousiasme débordant, comme une petite fille. Son autre gardien, tenta de tempérer sa fougue et répondait à toutes ses questions avec une fierté mal dissimulée, très heureux de pouvoir partager les connaissances qu'il avait acquises en se plongeant sans cesse dans ses livres.
- Tu as un très beau jardin, Tomoyo.
Ils poursuivirent leur ronde, non sans prendre du temps pour discuter. Après tout, cela faisait longtemps qu'ils ne s'étaient pas vus, qu'ils n'avaient pas pris le temps de se parler. Ils ne se connaissaient pas vraiment finalement, mais leurs discussions, bien que brèves, s'étaient toujours déroulées avec simplicité. Le dialogue avait toujours été aisé. Les mots toujours sur la bouche. Même les temps morts ne les dérangeaient pas. En réalité, ils étaient souvent sur la même longueur d'ondes et Eriol ne s'en était pas toujours rendu compte. Aujourd'hui, le magicien avait l'occasion d'enfin le confirmer.
- Je n'ai aucun mérite, c'est maman qui adore les fleurs. C'est elle qui voulait impérativement avoir un beau jardin.
Tomoyo s'arrêta alors devant une mimosa jaune qu'elle caressa en signe de bonjour tout en lui offrant un sourire. Elle semblait de bonne humeur, très amusée de leur petite escapade. Le jeune homme sourit en la voyant agir de manière si enfantine et en même temps si gracieuse.
- C'est très réussi.
- Tu le lui diras lorsqu'elle reviendra. Elle sera honorée d'entendre ça.
Son hôte se tourna alors vers lui avec un visage reconnaissant.
- Je n'y manquerai pas. Est-ce qu'elle compte revenir bientôt ?
Après tout, il ne se rappelait que vaguement l'apparence qu'avait la maman de Tomoyo, ne l'ayant aperçue que rarement au cours de son séjour à Tomoeda. Tout à coup, les yeux emplis de joie de son hôte se voilèrent un instant. Quelques petites et infimes secondes, chose presque indétectable pour un être humain normal, mais qui pour lui, n'était pas vraiment un souci. Il était observateur de nature. Il possédait l'intuition du plus grand magicien également. Une combinaison qui ne laissait pas de place à aucun doute. Tomoyo avait été triste, ne serait-ce qu'une fraction de secondes et il n'avait aucune idée de ce que cela cachait. L'absence de sa mère y était certainement pour quelque chose.
- Je ne le sais pas vraiment, mais elle fait tout ce qu'elle peut pour être le plus souvent possible à la maison.
- Tu n'es donc pas triste ou en colère contre elle ? Du fait qu'elle soit souvent absente ?
A cet instant Tomoyo regarda alors l'univers paradisiaque qu'elle traversait avec Eriol. Elle répondit à sa question en se remémorant la raison pour laquelle sa mère s'absentait si souvent ces derniers mois. Un flot de souvenirs désagréables s'insinua dans ses pensées qu'elle tenta de dissimuler avec un rire.
- Je ne pense pas qu'on puisse lui en vouloir lorsqu'on se retrouve ici. Ce jardin est trop beau. Je me sens bien ici et je suis sûre que c'est ce que maman désire pour moi.
Eriol la sentit vouloir se libérer, se justifier peut-être de quelque chose et n'osa plus rien déclarer. Il écoutait attentivement les propos tenus par la jeune femme qui fixait alors le soleil sur fond azur avec délectation.
- Elle a donné beaucoup de son temps, de sa force et de sa santé pour que nous puissions vivre comme des princesses. Je ne peux pas lui en vouloir d'essayer de me satisfaire ainsi, même sans elle...
- C'est très noble de ta part de l'accepter.
Elle lui sourit timidement, radieuse. Et l'atmosphère devient d'un coup plus légère.
- Je voudrais te montrer quelque chose, Eriol.
- Quoi donc ?
Mystérieuse, elle lui dit en souriant qu'il va devoir la suivre pour le savoir. Elle se dirigeait vers une pièce de la maison qu'il n'avait pas encore remarqué, pas encore eu la chance de visiter. Surpris et intrigué malgré lui, il accéléra son pas pour l'accorder à celui assez rapide et plein de vie de son guide qui ouvrit la porte avec force et invitant Eriol à pénétrer les lieux. Une pièce aux couleurs claires et chaudes. Deux immenses fenêtres qui offraient le magnifique paysage qu'était le jardin devant lequel il s'extasiait il y a quelques temps encore. Et au milieu de la pièce, un piano.
- Est-ce que tu en joues ?
Elle hocha négativement la tête et laisse échapper un rire en repensant au fait qu'elle avait commandé ce piano il y a quelques semaines pour la visite d'Eriol. Parce qu'elle savait qu'il jouait superbement bien et qu'elle prenait du plaisir à l'écouter.
- Par contre, je sais que toi, tu joues magnifiquement bien, c'est pour ça que je veux t'offrir particulièrement cet endroit.
- Me l'offrir ? Mais enfin...
- Je sais qu'il n'y a qu'un seul endroit dans cette grande maison où tu te sentiras un tant soit peu chez toi...Et je crois que c'est ici.
- Je ne sais pas quoi dire.
A la fois touché et stupéfié, il contempla la jeune femme sans comprendre.
- J'aime la force que tu dégages lorsque tu joues. C'est presque magique.
- Magique ? C'est certainement dû à mes pouvoirs.
- Je crois que le fait que tu sois magicien n'a rien à voir ici. C'est toi qui joues, pas la personne dont tu es la réincarnation. Cela se sent. C'est toi qui joues, Eriol, j'en suis persuadée.
Il ne dit rien, agréablement reconnaissant. Etait-il si facile à déchiffrer ? Non, il ne l'était pas...Sauf par elle, depuis le tout début, elle avait le don de tout savoir à l'avance, de sentir les choses. Elle le regarda intensément et il comprit.
La musique environna dès lors la pièce et le cœur de ceux qui l'avaient pénétrée.
Une semaine passa depuis que la maison de Tomoyo avait accueilli ses nouveaux invités. Spinel appréciait le calme qui caractérisait cette demeure. Il se sentit rapidement chez lui sans qu'il ne le dévoile clairement. C'était un solitaire de nature, il aimait être au calme, notamment pour pouvoir dévorer tous les livres qui lui plaisait. Et puis, la grande bibliothèque dont disposaient ces lieux avait de quoi le combler entièrement. Une semaine s'était écoulée et il ne l'avait pas même sentie passer. Les livres avaient monopolisé tout son temps de manière trop agréable pour qu'il s'en plaigne. Avoir répondu positivement à l'invitation de leur hôte avait finalement quelque chose de positif, même s'il en avait douté au premier abord. Étrangement, il avait été animé d'un mauvais pressentiment et aujourd'hui, il ne comprenait toujours pas pourquoi. Peut-être que c'était le fait de revenir ici, dans cette ville où leurs « doubles » et, parmi eux Keroberos, vivaient...
Spinel soupira lourdement et préféra entamer le troisième chapitre du livre qui était posé juste devant lui au lieu de se laisser aller à d'inutiles réflexions. Enfin, c'est ce qu'il aurait bien évidemment fait si, une silhouette agitée et bruyante ne venait pas d'entrer avec fracas dans la bibliothèque. La silhouette du deuxième gardien d'Eriol semblait agiter et il sut que sa lecture ne pourrait plus se faire dans les mêmes conditions qu'avant.
- Tu peux arrêter de gigoter comme ça ?
- Spinel ! Comment peux-tu lire tranquillement alors que j'ai besoin d'aide ?
Sa lecture pouvait aller se faire voir, en d'autres mots... Ennuyé, il garda toutefois son calme et ne montra pas tout de suite son mécontentement. Après tout, il connaissait Ruby Moon et savait que son caractère enflammé pouvait s'éteindre si l'on prenait le temps de l'écouter.
- Qu'est-ce qui t'arrive encore ?
- C'est Toya.
Spinel soupira, épuisé d'entendre la raison du tourment de son interlocutrice. Le nom de Toya résonnait tellement souvent ces derniers temps. Continuellement...Et il en avait vraiment assez par moments.
- Qu'est-ce que tu lui as encore fait ?
- Rien du tout !
Choquée par cette réponse, Nakuru bondit presque face à Spinel pour lui signaler son erreur. Pourquoi l'accusait-il toujours de tourmenter, torturer Toya alors que l'unique chose qu'elle faisait était de partager ses journées avec lui, le plus possible de son temps ? Revoir le frère de leur nouvelle maîtresse des cartes avait ravivé des souvenirs joyeux du temps de leur visite à Tomoeda. Sa mission particulièrement qui consistait à surveiller Toya et l'empêcher de divulguer la vérité à Yukito concernant sa perte de pouvoir... Ah, que de souvenirs !
- Alors qu'est-ce qui se passe pour que tu viennes me déranger ici ? Nous sommes dans une bibliothèque, je te signale.
- Elle est totalement vide ! Je peux parler librement.
- Je suis là, moi...
Le gardien leva les yeux au ciel, de mauvaise humeur.
- Et c'est bien à toi que je voulais parler.
- Ben voyons...
Agacé par son manque de subtilité et de discrétion, il se demanda comment il avait fait pour la supporter si longtemps. Même si tout les opposait. Leurs caractères. Leurs manières de passer le temps. Leurs visions du monde. Tout. Enfin à part leur mission. A part Eriol, leur maître.
Après un temps de lamentations, Spinel s'adressa à elle, désireux de la voir partir. Plus vite, il l'écouterait et lui donnerait son avis, plus vite il pourrait revenir à ses occupations.
- Comment voulais-tu qu'il réagisse avec toi ? Après tout, tu es la fille énervante qui le collait à tout bout de champ, la fille qui voulait s'approprier son pouvoir et l'empêcher de dévoiler la vérité à son meilleur ami. Et enfin, la fille qui, dans l'ombre, mettait des bâtons dans les roues de sa petite sœur...Je ne vois pas ce que tu cherches.
Ruby Moon était d'accord avec tout ce qui venait d'être déclaré, mais dans son for intérieur quelque chose continuait à la tourmenter, à l'agacer secrètement et Spinel ne semblait pas assez attentif pour le déceler.
- Je m'ennuie.
Elle soupira longuement et posa son regard sur les livres qui ornaient les étagères de cette pièce.
- Et cela fait longtemps que je n'ai pas ressenti cette adrénaline. Cette envie de faire quelque chose de vraiment exceptionnel, tu vois ce que je veux dire ?
- Absolument pas.
Parfois, son manque de compassion était tellement détestable qu'elle aurait voulu le secouer comme un prunier pour le voir réagir à son malheur.
- J'admire énormément ta manière de m'aider... Tu n'as rien d'autre à faire que de lire tes livres ? Cela te procure tant de distraction, dis-moi ?
- Disons que mon livre, c'est un peu ce que toi tu cherches et que moi, j'ai déjà trouvé...
Voyant qu'il ne s'était pas fait comprendre par son interlocutrice, Spinel soupira difficilement et reprit sans enthousiasme.
- Tu devrais arrêter de l'ennuyer comme ça. Ta mission est terminée depuis des lustres ! Et puis...Tu n'es pas humaine, je te signale...
- Et alors ?!
Le gardien savait qu'il fallait s'attaquer à quelque chose qui les liait tous les deux, la seule chose qui les maintenait ensemble finalement. Leur nature. La raison de leur existence. Peut-être que c'était la seule manière de se faire comprendre et de la toucher. Lui ouvrir les yeux. Ses yeux si butés qui se fermaient obstinément face à la vérité.
- Alors je ne vois pas ce qui te motive. Si tu t'ennuies, prends un des livres d'ici, cela t'occuperas.
- Je ne veux pas de livre ! Et je ne vais pas me décourager pour si peu ! Toya va voir à qui il a affaire ! Je ne suis pas venue pour rien ! Je suis trop contente d'être ici pour abandonner aussi vite !
Et voilà, elle était repartie vers son délire. Vers une direction si éloignée de la sienne. Nakuru venait de se trouver un passe-temps, un bon moyen pour elle de passer d'agréables vacances. Embêter Toya Kinomoto. Faire peut-être de sa vie un petit désastre où une furie se serait installée. Il eut une pensée pour le pauvre garçon qui n'avait rien demandé et reposa ses yeux sur la page de son bouquin. Lui aussi, voulait passer de bonnes vacances et revenir à sa lecture lui paraissait une bien meilleure idée que celle de Ruby Moon.
- C'est vrai que c'est un bel endroit.
- Tomoyo est adorable de nous avoir invités gratuitement. Je sais qu'elle en a les moyens, mais elle n'était pas obligée de le faire, après tout.
- Les livres de cette bibliothèque sont intéressants, en plus.
- Il faut que je fasse quelque chose pour la remercier !
- Si tu ne criais pas à tout le temps, ce serait déjà un très beau cadeau, tu sais ?
- Ne fais pas ton rabat-joie, Spinou...Je vais aller de ce pas lui proposer quelque chose !
- Excuse-moi.
- Nakuru ? Tu peux entrer librement, tu sais.
La gardienne lui sourit joyeusement. Sa bonne humeur remplissait la pièce d'une agréable sensation familière. Tomoyo se sentit d'un coup encore plus chez elle qu'elle ne l'était d'habitude. Dans cette grande maison où il n'y avait pas grand monde. Des domestiques, des gardes du corps, parfois sa mère...Sa mère qui était tellement prise par d'autres occupations dernièrement. Tomoyo soupira discrètement, elle ne pouvait pas lui en vouloir après tout. Sonomi faisait tout ce qu'elle pouvait pour garantir à sa fille le meilleur, même en son absence.
Mais c'est pour ça aussi que la jeune choriste appréciait la présence d'Eriol, de Nakuru et de Spinel. Elle avait l'impression d'avoir reçu un peu de magie dans son quotidien. De la magie dans cette maison qui lui paraissait trop froide parfois.
- En fait, j'avais une faveur à te demander.
Nakuru s'installa confortablement sur le canapé où était assise Tomoyo qui lisait ses partitions. Le papillon s'affala presque sur les coussins douillets et leva les mains en s'étirant. Cette attitude fit sourire Tomoyo. Nakuru semblait s'être familiarisée avec les lieux et leur hôte ne pouvait que s'en réjouir. Elle voulait qu'il en soit ainsi pour tous. Toutefois, Eriol et Spinel avaient des caractères beaucoup moins expansifs que Nakuru. Ils exprimaient leur gratitude différemment et il était parfois difficile de savoir comment l'interpréter.
- J'aimerais beaucoup cuisiner pour vous ce soir !
La jeune femme leva sa main décidée au ciel, triomphante et fière de sa proposition. Tomoyo fut, un instant, surprise devant tant de joie, mais elle finit par en rire.
- S'il n'y a que ça pour te rendre aussi enthousiaste, ce serait un péché que de refuser !
- Merci ! Tu es chic, Tomoyo !
Tomoyo sourit face ce compliment.
- Je vais te montrer ce que je suis capable de faire ! Tu ne vas pas en revenir ! Eriol et Spinel n'arrêtent pas de critiquer ma cuisine, mais ils n'y connaissent rien ! Toi, tu as du goût et j'aimerais connaître ton avis.
- Je ne suis pas une experte, Sakura se débrouille mieux que moi, tu sais.
- Tu es trop modeste, Tomoyo...Parfois, quand je t'écoute, j'ai l'impression d'entendre Eriol.
Tomoyo sursauta timidement devant cette comparaison.
- Et puis, je voulais te remercier de nous avoir hébergés à ma manière. En fait, on est tous très heureux d'être là.
- Moi aussi, je suis contente que vous soyez là.
- Et ta mère, elle est au courant ?
- Oui, ne t'en fais pas pour cela. Elle compte revenir dans quelques jours et semblait rassurée quand je lui ai appris que je n'étais pas seule à la maison.
- Ah, c'est elle sur la photo ?
Nakuru se leva et inspecta un peu la pièce. Elle tomba sur le cadre muni d'une photo de sa mère. Tomoyo confirma d'une voix paisible.
- Et pourquoi y a-t-il autant de photos d'elle avec cette jeune femme à côté ? Il y a aussi beaucoup de photos de Sakura ici.
- La jeune femme sur la photo, c'est la mère de Sakura. C'est en même temps, la cousine de ma mère.
- La cousine ? Mais ça veut dire que tu as des liens familiaux avec notre petite maîtresse des cartes ?
- Oui, on dirait bien. On ne nous l'a révélé que récemment.
Nakuru observait étrangement Nadeshiko.
- La mère de Sakura est morte depuis des années. Sakura avait trois ans. Cette mort a énormément blessé toute la famille.
La gardienne pensa soudainement à Toya. A cette blessure cachée en lui et son cœur se radoucit. Quelque chose d'étrange se manifesta en elle et elle ne sut déterminer sa nature. Était-ce de la peine ?
- Je ne connais pas la mort.
Tomoyo regarda alors Nakuru, étonnée par le ton brusque et froid de sa voix. Elle se reprit ensuite, sourit tout en essayant de comprendre sa déclaration. La jeune femme ne connaissait pas la mort, n'étant pas humaine elle-même. Chose assez logique en somme, mais qui à cet instant paraissait être empreint d'un fatalisme bouleversant. Bien qu'elle en ait l'apparence et les émotions, son interlocutrice était différente d'elle, pas un être humain, c'était un être magique qui ne connaissait pas forcément ce que mourir signifiait véritablement. Ruby Moon n'avait certainement jamais vécu cet instant. Elle était née pour servir quelqu'un qui était déjà mort, certes...mais elle n'avait jamais vu, de ses yeux, cet homme mourir. Et cela faisait tout la différence. La mort était une notion trop abstraire pour elle. Ce n'était finalement qu'un mot parmi tant d'autres et n'avait pas de différence significative.
- Cette mort a aussi brisé le cœur de ma mère.
C'était étrange, comment une conversation qui avait commencé d'une manière aussi banale, avait pu devenir aussi sérieuse et triste. A une discussion qui faisait battre le cœur de Tomoyo beaucoup plus vite et avec douleur, qu'elle essaya tant bien que mal à dissimuler. Repenser à la tristesse de Sakura à cette époque. Revoir sa mère dévastée. Se souvenir de ses visions si douloureuses avait de quoi lui donner envie de finir cet échange coûte que coûte. Mais en même temps, la jeune chanteuse ressentit un besoin inexplicable d'en parler, de simplement partager quelques mots avec Nakuru. Simplement pour que celle-ci comprenne que la mort, même celle dont on n'était pas témoin pouvait anéantir des cœurs. Déchirer des certitudes. Détruire tout un univers.
- Elle est très fragile depuis sa mort et s'inquiète excessivement de mon bien-être.
Oui, elle le pensait sincèrement. Sa maman bien qu'elle revêtait le plus souvent, le masque de femme d'affaires imperturbable, était si fragile, si dévastée par tout ce qui s'était passé et puisait dans son travail tout le courage pour assumer tout ce qui la tourmentait. Et même aujourd'hui, même alors qu'elle n'était pas à la maison, elle l'appelait chaque soir pour s'assurer qu'elle ne manquait de rien.
- Pourtant, je ne l'ai pas encore rencontrée.
Cette phrase sortie de la bouche de Nakuru jeta toutefois un froid dans la pièce. Tomoyo, bien qu'un peu bouleversée par cette remarque, eut un petit sourire au coin de la bouche en regardant la mine surprise de son invitée. Que pouvait-elle dire de plus ? Que pouvait-elle encore dévoiler ? La jeune femme ne le savait pas véritablement et donc, préféra sourire avec compréhension, sans rien ajouter de plus...de trop.
La tour de Tokyo. Un endroit plein de souvenirs. Celui du jugement dernier. Plein de promesses. Celle de devenir la maîtresse d'un pouvoir immense. Plein de ses souvenirs aussi douloureux que joyeux. Sakura contempla avec un sourire la belle architecture qui s'élevait juste devant ses yeux. Passer cette journée tous ensemble ici avait de quoi raviver en elle des sentiments les plus contradictoires, mais surtout un bonheur incommensurable. La journée était parfaite. Tous profitaient du bon temps. Tomoyo, munie de sa caméra, les filmait tous avec un enthousiasme débordant et ils se laissaient faire, peut-être parce qu'ils savaient tous qu'une résistance de leur part aurait été vaine. La jeune femme tenait à immortaliser leur sortie à tout prix et aucun tour de magie ne pourrait la dissuader. Bien qu'elle soit la seule personne sans aucune once de pouvoirs magiques, elle avait réussi à les convaincre et ils n'osaient pas la contredire.
Épuisés par la chaleur du soleil de cette belle matinée, ils décidèrent d'un commun accord d'aller tous boire un verre à cette cafétéria au pied de la tour. La première à repérer les lieux avait été Sakura, qui s'empressa de courir et de faire de grands signes de la main pour inviter les autres à la rejoindre, ce que Nakuru fit directement, emmenant avec elle Spinel, présent dans son sac, qui rouspétait non loin de Kerobéros, lui heureux de l'initiative de son maître. Shaolan finit par les rejoindre avec joie, voyant le visage si enjoué de sa petite-amie, qui rayonnait de bonheur depuis le début de vacances. Ils étaient ensemble. Ils étaient tous là. Et étaient heureux. Tout semblait parfait.
Eriol était lui aussi ravi de pouvoir s'asseoir tranquillement et de se reposer. L'engouement de Sakura avait déteint sur tout le monde, même sur Spinel, bien qu'il ne l'avouerait jamais et lui aussi se sentait plus détendu que jamais. Le temps du danger. Le temps des problèmes et de la magie était aujourd'hui révolu, du moins pour l'instant. Toutes les cartes avaient été transformées, même celle du néant et tout se passait comme il le fallait. Le calme était là. Sa mission terminée. Et il pouvait enfin respirer à plein poumon sans aucun regret.
Faisant un pas en avant en direction du reste du groupe, il stoppa néanmoins son geste, instinctivement. En visionnant de ses grands yeux sombres, il constata qu'il n'était pas le dernier à rejoindre ses amis et que Tomoyo n'y était pas alors qu'il aurait juré qu'il l'apercevrait aux côtés de Sakura pour ne rien rater de son film. Surpris par ce constat, il se retourna de suite pour chercher son hôte du regard. Il fronça alors les sourcils, en la voyant tenir ses tempes en grimaçant de douleur à peine refoulée. Accélérant le pas, il arriva près d'elle et la contempla avec inquiétude.
- Tomoyo ? Est-ce que tu vas bien ?
Cette voix semblait la réveiller d'un coup et la jeune femme ouvrit les yeux, ahurie par la présence d'Eriol à ses côtés. Elle l'observa tout en mettant sa main à son front, tentant d'apaiser son mal de tête sans vraiment y parvenir. Il fallait qu'elle cesse de l'inquiéter et qu'elle réponde à sa question immédiatement, elle ne voulait pas faire trop de bruit pour ne rien gâcher de cette journée si réussie.
- Oui...Ne t'en fais pas. Je suis juste un peu fatiguée...
- Tu es sûre ?
Il ne semblait pas si rassuré que ça en voyant son visage plus pâle encore qu'à l'habitude.
- J'ai révisé toute la nuit mes partitions, c'est dû à la fatigue, je te le promets.
Eriol hocha finalement la tête, non sans lui rappeler qu'il lui fallait faire attention à elle et ne pas négliger sa santé. Elle le remercia de se faire du souci et reprit de sa vigueur naturelle au son de la voix de sa cousine qui s'était manifestée à force de ne pas les voir venir. Le magicien vit la jeune fille partir comme si de rien n'était et il réalisa qu'il devait faire de même pour ne pas la mettre mal à l'aise. Force était de constater que Tomoyo ne désirait rien dire de son malaise à personne, n'aspirant certainement pas à alarmer qui que ce soit. Après tout, c'était juste un coup de fatigue d'après Tomoyo. Et si elle le disait il n'avait pas de raison de ne pas la croire.
- J'ai une idée grandiose !
Cela sentait vraiment le roussi rien qu'en constatant les yeux illuminés d'étoile de Tomoyo en les fixant tous avec détermination. Toutes les personnes présentes eurent un mouvement de recul devant l'enthousiasme que la jeune femme venait de manifester et attendirent avec une once d'appréhension qu'elle finisse par exposer son ingénieuse proposition.
- Je voudrais produire un film ! Un film dont vous serez les héros. Vu que vous êtes tous là, j'ai pensé pouvoir faire quelque chose de magique, de grandiose. Quelque chose qui ne pourra jamais s'oublier.
Cela sentait les ennuis à des kilomètres. Des costumes. De la magie. Des heures de jeux de rôle. Des embêtements par milliers, ils le pressentaient tous. Toutefois, pouvaient-ils refuser ? Refuser devant son enthousiasme, son obstination et sa manière de les regarder en quémandant une affirmation.
- D'accord, on va le faire.
Non, ils ne pouvaient décidément pas.
- Merci !
Son cri joyeux les fit tous sourire.
- J'ai lu tellement de livres dans mon existence que j'ai beaucoup d'inspiration. Je peux t'aider dans ton scénario, si tu veux.
- Vraiment Spinel ?
Même Eriol eut un sursaut surpris devant la proposition de son gardien, ne s'attendant pas à un semblant de bonne volonté de sa part. Agréablement enchanté, il réalisa que c'était certainement une manière pour Spinel de remercier leur hôte pour ces vacances dans sa demeure. Il observa ensuite sa deuxième gardienne, Ruby Moon dont les yeux s'agitèrent étrangement anticipant manifestement le moment où elle pourrait impressionner Toya avec ses pouvoirs. Et vaincre Yué, par la même occasion… elle avait toujours un instinct de compétition qui s'installait à l'évocation du gardien de Sakura.
Tomoyo ouvrit les yeux, surprise. Le gardien ferma les yeux solennellement, indiquant que son discours était bien clôturé.
- Je m'occupe de tout. Vous serez tous magnifiques dans mon film !
- Et toi Tomoyo ? Tu ne veux pas y figurer ?
- Non, ma Saku, mon plus grand plaisir s'est d'être de l'autre côté du miroir.
Oui, peu importait car Tomoyo semblait ravie.
Totalement comblée.
Cela dura plusieurs jours, voire quelques semaines où le tournage du film de Tomoyo se déroula. Tous étaient assez concentrés, essayaient de donner le meilleur de soi, tentaient de retrouver une force et une puissance cachée pleine de magie qu'ils se devaient de dissimuler au quotidien. A l'abri des regards, en pleine nuit, dans des terrains vagues, tous ces êtres devaient spectaculaires.
La jeune femme en profitait pour analyser l'état d'esprit de certains, dont Nakuru et Yué qui se comportaient étrangement. La gardienne ne parvenait pas toujours à contenir son agressivité envers son double et Tomoyo se surpris à être témoin d'une conversation intéressante entre eux.
- Ce n'est pas en te battant que tu obtiendras ce que tu souhaites.
- Ah oui ? Et qu'est-ce que je souhaite, d'après toi Yué ?
- Une identité.
Leur entente, leur mésentente aboutirait-elle peut-être à quelque chose de plus profond ? A une explication ? A un lien que Nakuru n'avait qu'avec Spinel et Eriol. Un lien que Spinel et Kero avaient, malgré leurs querelles, mais qu'elle, avait omis avec son adversaire. Était-elle en en train de changer ou n'était-ce qu'un caprice ou un moyen de se faire remarquer par Toya ?
Peut-être.
Certainement.
- Elle est formidable ! Qu'elle est photogénique, ma Sakura !
- Tomoyo, et toi... ?
La jeune femme se retourna vers la voix posée et pourtant si brusque d'Eriol. Ses yeux le regardaient sans savoir ce qu'il lui demandait réellement. Pourtant, le magicien ne put s'empêcher de la fixer profondément.
- Tu ne veux pas faire partie de ce film ? Tu ne veux pas que l'on te voit ?
La chanteuse sourit tendrement, émue.
- Je préfère nettement me trouver derrière la caméra. Je pourrais vous voir tous éternellement comme ça. Tu me comprends, j'espère ?
Eriol soupira et continua à la contempler. A-t-il réellement compris ? Il ne le savait pas lui-même, mais à en voir le visage de Tomoyo quémandant une affirmation de sa part, la voir espérer s'être faite comprendre par lui, réaliser qu'il pouvait d'un seul mot calmer ses angoisses...Cela lui fit réaliser qu'il devait lui répondre positivement.
- Oui, Tomoyo. Ne t'en fais pas. Tout est très clair.
Mais est-ce que cela l'était véritablement ?
