Chapitre 3 : Se confronter
- J'ai été surpris de voir que tu voulais réaliser ce film avec Tomoyo.
- Cela te dérange ?
Eriol sourit doucement. Il voyait son gardien s'investir pour quelque chose de nouveau, quelque chose qui n'était pas une mission. Il avait des réactions personnelles et des motivations qui lui étaient propres. La réincarnation regarda Spinel intensément. Il lui semblait voir quelqu'un d'autre. Peut-être est-ce la première fois que son gardien faisait quelque chose qu'il ne lui avait pas ordonné. Devenait-il plus indépendant, moins soumis ? Plus heureux ? Plus vivant ? Était-ce une bonne chose ?
- Pas du tout, au contraire.
Eriol sourit en coin, les yeux illuminés d'une sensation nouvelle. De la fierté, mais aussi de la liberté. Cette impression d'avoir en face de lui un être différent tout d'un coup. Il se sentit fier de son gardien de s'éveiller quelque peu à la vie, de faire des choses qu'il ne lui dictait pas, des choses nouvelles pour faire plaisir à quelqu'un.
- Je suis fier que tu veuilles remercier notre hôte ainsi.
- Je ne la remercie pas spécialement. Si je n'avais pas envie de faire ce projet, je ne me serais pas proposé.
- Évidemment.
Évidemment, Spinel ne changerait jamais complètement...
Sa chambre était pleine de photos de Sakura, cela ressemblait plus à un hommage où on avait placé les photos de son idole. Eriol eut un sursaut en pénétrant dans ce lieu pour la première fois, sentant qu'il venait également d'entrer dans l'intimité de la jeune femme. Il se sentit bizarre, agréablement serein en découvrant son visage accueillant et souriant.
- Il y a beaucoup de photos de Sakura ici.
Et non des photos d'elle. Fait assez surprenant, il le nota directement.
- Quand on est aussi photogénique, il ne faut pas s'étonner !
- Il n'y en a pas beaucoup de toi. Juste ces deux-là.
Il n'y avait, en effet, que deux photos qui se différenciaient des autres. La première, c'était Tomoyo elle avec sa mère dans leur jardin splendide et la deuxième, c'était elle-même, plus jeune, enfant.
- Me voir en photo évoque quelques mauvais souvenirs. Enfin, surtout à ma mère.
Il ne comprit pas tout de suite, mais eut l'espoir que son interlocutrice poursuive sa confession et se dévoile. Au moins un peu. Si modestement.
- Mon père était photographe. C'est peut-être de lui que me vient cette passion pour les photos et les caméras. Comme si j'avais hérité de son désir de tout immortaliser.
Eriol acquiesça, compréhensif.
- Ma mère a beaucoup souffert à cause de mon père. C'est pourquoi, je ne veux pas qu'elle soit triste à cause d'une photo alors qu'elle m'a en vrai.
En l'écoutant, il se rendit compte à quel point derrière le sourire toujours radieux et généreux qu'elle offrait aux autres, quelque chose se cachait. Tapi derrière de grands yeux qui guettaient tout le monde en ne prenant pas le temps de s'attarder sur elle-même. Était-ce dans la noblesse de son caractère de cacher ce qu'elle ressentait pour ne pas embêter autrui ?
- Est-ce que tu tais souvent tes sentiments pour ne pas gêner les autres ?
La question sortit toute seule de sa bouche, tant il l'avait si fortement pensée.
Tomoyo le regarda un bref instant, extrêmement surprise par la facilité qu'il avait d'évoquer et d'analyser ses sentiments. Elle sourit en coin et ferma les yeux quelques secondes pour retrouver un peu le calme de son cœur battant la chamade.
- Je n'ai pas beaucoup à cacher, rassure-toi...
Il ne l'était pourtant pas forcément.
Le film continuait malgré tout, apportant son lot d'action, d'émotions et de conflit. Evidemment Tomoyo avait pris soin de mettre en avant sa chère et tendre amie en s'effaçant peu à peu de l'intrigue. Elle aimait être au second plan, à l'écart pour avoir un meilleur angle de vue sur tout ça, sur le monde qui l'entourait, sur les êtres qu'elle chérissait. Tout observer de loin lui procurait plus de sérénité qu'elle n'aurait jamais cru encore ressentir.
- Tomoyo.
- Qu'y a-t-il Shaolan ?
- J'espère que tu ne nous as pas fait à tous des costumes ?
La jeune femme rit de cette question face à la mine anxieuse et méfiante du garçon.
- J'ai fait des choses très sobres. Tu vas voir, ça va te plaire.
Il soupira, vaincu.
- Sobre ? Avec toi, cela m'étonnerait...
- Fais-moi confiance.
Tomoyo lui tapota l'épaule en signe d'encouragement devant son air blasé et méfiant.
- Ce film semble te tenir beaucoup à cœur, je me trompe ?
- Comme tous les autres où ma merveilleuse amie se trouve.
- Non, je veux dire que c'est un peu comme si, tu avais voulu réunir tout le monde ici rien que pour ce film. Je vais finir par croire que tu as fait venir Eriol et ses gardiens pour ça.
- C'est vrai...Je tiens beaucoup à ce film.
Son visage se radoucit, nostalgique peut-être et ce détail interpella Shaolan. Son amie semblait d'un coup différente, moins gamine, plus sérieuse, plus mûre...
- Cela va être le plus grand film du siècle !
Elle avait d'un coup des étoiles dans ses yeux et le regard illuminé. Cette attitude faillit faire tomber Shaolan à terre. Décidemment, Tomoyo pouvait se montrer lunatique parfois...
- Je suis tout à fait d'accord avec toi ! Et puis, surtout avec moi en premier plan, ce film ne peut que faire un tabac !
- Tu rigoles ou quoi, la peluche ? Si tu as le plus beau rôle, ce film court à sa perte.
- Répète un peu gamin !
- Du calme vous deux ! De toute façon, c'est bien sûr Sakura qui aura le premier rôle ! Cela ne peut qu'être réussi !
- Et elle est au courant ?
Elle l'avait attendu à la sortie de son travail, guettant le moment adéquat pour l'interrompre dans sa monotonie, entrer comme une furie discrète dans sa vie et chambouler certaines de ses pensées. Elle adorait ça, espérait provoquer ça partout où elle se manifestait. Alors, elle patientait pour avoir son effet, attendait de sortir au bon moment pour provoquer en lui un léger sursaut ébahi et peut-être un peu las. Mais c'était Yukito, en somme. Quelqu'un de gentil et de bien élevé et donc qui ne montrait pas spécialement ce qu'il gardait au fond de lui.
- Alors mon cher Yukito, prêt à te prendre une raclée demain ?
Le garçon soupira, fatigué par ses constantes provocations dont son hôte faisait les frais. Son agacement était celui de Yué, il en était persuadé, elle aussi d'ailleurs.
- Ce n'est qu'un film, Nakuru...
- Un film où je compte bien impressionner Toya.
Elle le regarda provocatrice, toujours lorsqu'elle évoquait le garçon qui paraissait occuper la moindre parcelle de ses pensées. Tout son temps libre et celui qu'elle s'octroyait.
- Tu sais Nakuru...Cela me fait plaisir de t'affronter.
- Vraiment ?
Un instant, ses traits se radoucirent et Yukito parut plus confiant devant cette fille jalouse et conquérante.
- Mon autre moi sent que tu es comme lui. Il ressent ton pouvoir, celui de la lune, qui est le sien aussi. Il se sent proche de toi et...
Soudain, Yué se matérialisa devant Nakuru sans crier gare. Là, il réalisa qu'il était allé trop loin, qu'il avait pris quelques libertés qu'il n'aurait pas dû prendre.
- Je n'ai jamais dit ça.
Sa voix froide trancha le silence pesant qui s'était brutalement instauré entre eux. Elle détruisit toute autre révélation qui aurait pu se manifester.
- Mais, je le sais parfaitement, mon cher Yué. Tu peux essayer de m'amadouer autant que tu le veux, tu sais parfaitement que je suis plus forte que toi.
- Mon maître a dépassé le tien.
- Tu te trompes...Et puis, il n'est pas question de ça.
Nakuru se rapprocha de lui, malicieuse. Et face à cet être froid et quasi impassible, elle sourit de toutes ses dents, fière. Provocatrice. Heureuse d'avoir un adversaire.
- Cette fois, il est question de toi et moi seulement.
Seulement d'eux.
Ensemble.
Ici.
N'était-ce pas dans les coulisses que se jouaient les intrigues les plus croustillantes ? Était-ce le cas lorsque Toya feintait de venir voir Nakuru alors que, selon le scénario du film, devait combattre Yué en pleine nuit, à l'abri des regards ? Avait-il menti lorsqu'il avait prétendu passer dans le coin en sortant de son travail ? Avait-il nié avoir fait un trajet supplémentaire pour avoir le plaisir de voir ces deux-là s'affronter ?
- Alors Toya ? Tu es venu pour moi ?
Nakuru ne le croyait aucunement. Espiègle, elle rit en coin devant son air ennuyé qu'il levait au ciel en l'attendant poser cette question.
- Ne te fais pas d'idées...J'étais curieux de savoir comment vous alliez vous débrouiller pour ce film, c'est tout.
Son sourire ne s'effaça pas pourtant, malgré le ton de sa voix qui frôlait l'indifférence et l'effacement.
- C'est vrai que tu n'as jamais vu ma véritable forme.
- Et elle ne m'intéresse pas.
Le jeune homme répondit presque du tac au tac, pensant que cela dégouterait son interlocutrice. Néanmoins, alors qu'il espérait un retrait de sa part, une marche légère en arrière, Nakuru s'approcha encore plus près de son visage. Espiègle, souriante sans en démordre avec lui malgré ses critiques. N'avait-il pas compris qu'au plus il la rejetait, au plus, elle s'approchait et s'accrochait à son bras ?
- Tu ne diras pas ça en me voyant en pleine action.
Et pour une obscure raison, Toya réalisa qu'elle n'avait peut-être pas forcément tort.
Sakura et Shaolan installés confortablement dans la chambre de cette dernière, discutaient tous les deux de l'avenir. Une sensation étrange chagrinait la chasseuse de cartes et restée agréablement blottie dans les bras de son petit-ami la calmait un tant soit peu. Mais pour combien de temps exactement ? Jusqu'à quand cette angoisse inexplicable allait l'assaillir, l'étreindre jusqu'à accélérer les battements de son cœur ? Pourquoi parler de changements évoquait essentiellement de mauvais souvenirs ? Peut-être parce qu'elle y avait toujours été soumise. Par les cartes, la magie, les rencontres. Parfois, elle avait l'impression de n'être qu'un pion sans être une grande magicienne. Alors comment affronter le quotidien sans s'inquiéter?
- Qu'est-ce que tu comptes faire ?
- Je ne sais pas. C'est notre dernière année, il faudrait que je sache bientôt.
Ils paraissaient d'un coup tous les deux anxieux. Sakura espérait secrètement pouvoir rester à ses côtés, mais avait conscience que leurs deux pays étaient tout de même assez éloignés. Shaolan tenta de la rassurer en déclarant qu'ils s'étaient toujours débrouillés pour d'autres problèmes bien plus graves, alors cette fois encore, ils aviseront et s'en sortiront. Comme à chaque fois.
- J'envie un peu Tomoyo. Elle a beaucoup de talent ! Elle peut faire tout ce qu'elle entreprend ! Elle est même déjà partie en voyage pour essayer de trouver une bonne école.
- Quand ça ?
- Et bien juste après les examens, un peu avant le début du mois. Pas longtemps.
Il écoutait silencieusement l'information qui venait de lui être transmise, ne pensant pas que son amie avait été si prévoyante au point de prendre en compte un autre lieu, une autre ville, peut-être un autre pays que celui que Sakura. Était-ce ça, grandir ? Pouvoir trouver le courage de se séparer pour notre « propre bien », pour pouvoir être apte à avancer dans la vie et entrevoir un avenir plus ambitieux ?
- Tomoyo a un bel avenir devant elle. Je l'envie vraiment, mais en même temps, je lui souhaite tout le bonheur du monde, elle le mérite !
Le film se poursuivait sans trop d'embûches et la magie opèrait. Forcément. Grâce à tous les personnages que Tomoyo s'était imaginé, qu'elle a créé dans son scénario, grâce à ses costumes confectionnés durant toutes ses nuits blanches. Tout ce dur labeur avait porté ses fruits et les scènes de combat avaient été les plus spectaculaires.
Eriol se retrouva face à lui-même pour la première fois. Derrière ce petit écran braqué, il n'était plus seulement la réincarnation d'un illustre magicien. Il jouait un jeu. Un personnage qu'il avait joué aussi durant toute l'ascension de pouvoir de Sakura. Cela la ramena à ce moment précis de l'histoire. Il a joué à être Clow et était étrangement bouleversé. Toutefois, aujourd'hui la situation n'était plus pareille, l'enjeu différent. Il n'était que lui. Il pouvait n'être qu'Eriol. Mais jusqu'où allait sa magie, jusqu'à quel point était-il lié à Clow, perdant par la même occasion une part de sa personnalité propre ? Réincarnation uniquement ou être à part ? Jusqu'à quel point était-il lui-même au fond ?
Sa force parvenait à lui échapper lorsqu'il n'était pas concentré, plongé dans son introspection qui le chamboula aujourd'hui justement, sans réelle raison. Et le regard perçant de Tomoyo qui l'observait de derrière sa caméra, il le percevait, le sentait le traverser quasi instantanément, mais il ne dit rien. Respira et se calma doucement en voyant que sa magie avait fait des dégâts non prévus par le scénario.
- Bon, nous allons faire une petite pause.
Sa voix ramena un calme apaisant qui le libéra un instant de son trouble.
- Je comprends qu'il est difficile de jouer deux personnes à la fois, mais vous y arrivez très bien.
Tomoyo comprenait tout ce qu'elle leur demandait, le passage d'une personnalité à une autre, d'un état à un autre. Cela dépassait le simple jeu d'acteurs, cela débouchait sur une quête de soi-même. Mais n'était-ce pas ce qu'elle cherchait à faire véritablement ? Aller puiser jusque-là ? Si loin dans leurs cœurs pour savoir ce qui s'y cachaient ? Derrière toute cette magie que restait-il d'humain ? Que restait-il de choses comme « elle » ?
- Vous êtes magiques !
Elle sourit conquise par leurs prestations qu'ils écoutaient néanmoins timidement devant son engouement.
- Et ça, même sans vos pouvoirs !
Un grand merci d'avoir lu. N'hésitez pas à commenter.
Kingaaa
