Chapitre 4 : Se mentir

Eriol ne savait pas pourquoi il devenait un peu plus attentif à certaines choses qui, à une époque, lui paraissaient insignifiantes. Il ne saisissait pas pourquoi ce n'était que maintenant qu'on suscitait son attention de cette façon. Néanmoins, son œil observateur guettait quelque chose, le parfum d'un changement dans l'air, l'impression d'une différence qui naissait au fur et à mesure des jours.

Notamment la présence de Tomoyo qui semblait peu à peu s'évaporer… Elle se montrait, en effet, souvent absente lors des tournages (et Spinel prenait un grand plaisir à reprendre son rôle) qu'elle avait pourtant elle-même imaginés. Elle paraissait de s'éloigner sans explications d'eux tous et ne parvenait qu'à leur sourire de façon énigmatique lorsqu'ils lui posaient trop souvent des questions. Ce n'était pas son genre de la déranger, de bousculer ses habitudes. Elle était son hôte, elle est son amie, elle n'avait pas à lui rendre des comptes.

Toutefois, le magicien réalisa que son sourire paraissait avoir une faille, une étrange blessure qu'il ne comprenait pas du tout. Et il osa, ce jour-là, lui imposer son constat.

- Je ne veux pas être indiscret, mais je trouve que tu rentres bien tard.

Il était assis sur une chaise du salon d'une manière quasi solennelle, comme il parvenait à le faire habituellement. La jeune femme le regarda longuement et eut l'impression de ne jamais être rassasiée de le contempler ainsi. Elle sentait qu'elle était face à quelqu'un de grand, de puissant, de tellement différent. Elle était transportée dans un monde magique où elle n'avait pas forcément sa place. Même alors qu'elle était ici, chez elle.

- C'est vrai qu'il est tard. Et tu es seul ?

Constatant ses fins sourcils se froncer, il lui sourit doucement. Elle s'inquiétait. Bien sûr qu'elle s'inquiétait. Elle le faisait depuis toujours et pour tout. Il ne fallait pas qu'il oublie à qui il avait affaire.

- Oui, tes domestiques ont leur jour de congé, tu te souviens ?

- Et tes gardiens ?

Tomoyo tourna la tête en cherchant désespérément les deux fidèles amis d'Eriol, surprise de ne pas les voir dans son champ de vision.

- Ils sont chez Sakura. Spinel avait envie de battre Kéro à son jeu vidéo et quant à Nakuru, elle voulait rester avec Toya...J'ai pensé que c'était une bonne chose.

La jeune fille lui sourit tout en hochant affirmativement la tête. Elle le comprit. Compris la solitude qu'il se réservait et qu'il ne voulait pas toujours imposer à ses gardiens. Compréhensif et juste. Comme toujours.

- Si j'avais su, je serais revenue plus tôt.

- Pourquoi ça ?

- On ne laisse pas un invité seul chez soi. Ce n'est pas convenable.

- Tu semblais avoir des choses importantes à régler.

Il le dit sur un ton qu'il voulut neutre de peur de la brusquer, mais n'avait pas réussi. Son hôte sursauta soudainement et leva ses yeux bleutés vers lui. Elle lui sourit tristement. Malgré l'air rassurant qu'elle tentait d'aborder, elle ne put lui dissimuler très longtemps son inquiétude et sa peine. Il la connaissait bien à présent. Elle n'arrivait plus à dissimuler quoi que ce soit devant lui.

- Oui, importantes...

Eriol voulut rajouter quelque chose, lui dire qu'elle n'avait pas à se justifier, surtout devant lui. Il était bien placé pour savoir que chacun possédait des secrets. Une vie qu'on tentait de cacher. Des vérités non dévoilées. Le magicien connaissait bien le sentiment ressenti par les secrets. Il était une réincarnation, après tout. Il y avait des choses qu'il était incapable d'expliquer.

- Mais, c'est sans importance !

- Tomoyo, je suis désolé...

- Tu n'as pas à t'excuser. Tout va bien.

Tout va bien. Combien de fois voyait-il ces mots s'afficher sur le visage de cette jeune fille ? Depuis quand voyait-il autre chose ? Elle avait toujours ce regard confiant, ce visage sûr, ce corps préparé. Toujours. Même face à la magie, même face aux révélations et au danger. Tomoyo allait toujours bien, toujours quoi qu'on puisse lui reprocher ou soupçonner. Elle faisait en sorte que personne ne s'inquiète pour elle. Devait-il être différent des autres ?

- Tu as besoin de quelque chose ?

Elle s'était rapprochée de lui. Lui, le garçon à l'allure sage et adulte. Elle, la jeune femme calme et reposante. Deux personnes d'un même âge et qui avaient tant en commun, qui possédaient cette aura sereine qui les accompagnait à chacun de leurs pas.

- Oui, Tomoyo...

Tous deux paraissaient plus semblables que jamais. Pourtant...

- J'aimerais être seul.

Il y avait une distance qu'ils se devaient de respecter. Eriol, le savait. Il n'avait pas droit à la même chose que les autres. Il en avait déjà obtenu tant. Il soupira doucement, discrètement et eut une grimace quelque peu déçue. Il ne pouvait pas être comme les autres.

- Très bien. Au revoir, Eriol.

Tomoyo avait été surprise par son attitude. Eriol semblait l'avoir délibérément fait sortir de la pièce, l'avoir éloignée de lui. Étrange. Elle ne comprit pas pourquoi. Elle se mordit la lèvre inférieure nerveusement. Après tout, n'était-elle pas en face du plus grand magicien du siècle dernier ? Il avait sans doute ses raisons qu'elle n'était pas apte à comprendre. Il lui fallait s'y conformer. Elle n'avait jamais été quelqu'un qui s'imposait aux autres, comprenant facilement les petits gestes innocents et les caractéristiques du regard. Il lui fallait partir maintenant. Tout de suite. S'échapper. A l'instant.

Et elle s'en alla.


Cette apparition brusque avait de quoi réveiller toute la maison si elle n'avait pas été aussi immense. Un grand hurlement parmi tant de silence.

- Ma chérie...Ma petite Tomoyo…

Tomoyo était assise sur son lit, les yeux perdus dans ses pensées, la tête baissée pleine d'idées aussi différentes les unes des autres. Elle releva pourtant la tête devant la silhouette inquiète de sa mère qui entra en trombe dans sa chambre. Cette action lui rappela des souvenirs. Le chapitre si difficile où une carte lui avait volé sa voix, la rendait muette, la privant des sons mélodieux qu'elle pouvait produire.

- Le médecin a été trop vague et suppose que le traitement ne marcherait qu'à 75%, sans grande certitude.

La jeune femme se tue ensuite, tenta de sonder le visage de porcelaine impassible de sa fille, émue et désemparée que personne au monde ne semblait être capable de les aider. Elle était pourtant influente, elle avait pourtant de l'argent, néanmoins… cela s'avérait tellement futile aujourd'hui. Tout ne pouvait pas s'acheter, et malgré ses recherches parmi les gens de la haute société, elle n'avait trouvé personne pour sauver sa seule fille, pour soulager ses maux et lui offrir un avenir. A quoi est-ce que cela servait ? Mais pouvait-elle abandonner pour autant ?

Elle n'avait que Tomoyo. Il ne lui restait qu'elle, elle devait la protéger contre tout.

Contre le monde entier.

- Je ferai tout ce que je peux pour te guérir, tu verras. Je connais de très bons médecins, je n'ai pas dit mon dernier mot. Et puis…

Elle serra sa fille dans ses bras en sanglotant. Tomoyo ne bougeait pas, ébahie et peinée. Elle sentit la détresse qui émanait de la femme qui l'avait mise au monde, qui pleurait contre elle des larmes soumises et horrifiées. Elle en ferma les yeux pour reprendre du courage.

- Ne t'en fais pas maman. Je vais bien.

Sonomi releva les yeux vers sa fille, vers ses yeux confiants et son sourire réconfortant. Un instant, elle fut saisie, admirative.

- Ça va aller. J'ai confiance. Tu ne dois pas perdre espoir. Je vais très bien.

- Tomoyo...Non, tu ne vas pas bien. Mais, tu dois arrêter de me protéger comme tu le fais. Nadeshiko est morte, je sais que cela m'a rendue trop sensible, mais...

Non, elle ne pouvait pas abandonner. Jamais. Pour sa fille, pour son avenir, ce si bel avenir qui semblait lui être enlevé cruellement. Non, c'était impossible, elle ne pouvait pas la laisser comme ça, jamais elle ne pourrait se le pardonner si elle baisait les bras maintenant. Elle serra Tomoyo dans ses bras, désireuse de la protéger, de la sauver d'une souffrance qu'elle aurait voulu prendre sur elle, la rassurer pour qu'elle ne soit plus jamais angoissée et triste, l'envelopper de ses bras maternels pour qu'elle ne parte plus jamais ailleurs.

- Toi, Tomoyo, je ne laisserai personne te faire du mal, tu entends ?

Tu entends Tomoyo ?

Maman ne te laissera pas mourir.


D'où venaient réellement ces élans de fatigue qui l'animaient un peu plus chaque jour ? Lorsque Tomoyo sentait le sol se dérober sous elle et que sa vision se brouillait lorsque son cœur se mettait à palpiter et la faisait presque tomber à terre ?

Pourquoi était-elle partie chercher de l'aide prétextant des voyages pour trouver une école sans avertir ses amis de sa situation ? Pourquoi avoir voulu cacher un fait aussi « vital » ? Ils étaient pourtant tous si puissants, ils auraient peut-être pu la guérir, la sauver ?

Et ce désir de rassembler tout le monde ici, pour la dernière fois, à quel moment s'était-il manifesté ? Au tout début du diagnostic, au tout début de la vérité ? La jeune femme a du mal à s'en souvenir avec précision, mais suppose que cela avait été la première manifestation de sa peur de disparaitre. Du cœur de ces gens. De leur quotidien. De leur vie.

Alors pourquoi avoir inventé ce film brusquement ? Pourquoi vouloir tout immortaliser dans un objet si petit et prendre autant de son énergie pour la mise en scène, les costumes ? Perdre autant ses dernières ressources pour se plonger dans cet univers magique, n'était-ce pas au-delà de ses capacités aujourd'hui ? Était-ce à cause de ce coup de fil qu'elle avait reçu récemment ? Celui qui avait condamné son dernier espoir. Bien sûr, tout concordait à présent dans son esprit alors qu'elle replaçait tous les éléments de sa vie dans l'ordre.

Les absences de sa mère ne la dérangeaient, car elle avait conscience de leurs raisons profondes. C'était pour elle. Par pour des affaires liées au travail. Mais pour sa santé. Pour lui porter secours. C'est pourquoi évoquer sa mère devant Eriol ou Nakuru voilaient ses yeux d'une triste nostalgie en repensant à tout ce qu'elle tentait d'accomplir pour elle.

Je ne connais pas la mort.

Comme Nakuru, elle non plus ne la connaissait pas, mais la voyait dangereusement se rapprocher.

- Maman ?

Elles étaient restées toutes les deux plusieurs minutes, enlacées, espérant que le temps ne se poursuit plus et reste figer pour l'éternité. Elles auraient voulu créer un cocon protecteur qui les séparerait du monde et de la réalité. Mais pouvaient-elles le construire vraiment ? En bâtir ne serait-ce qu'un mur ?

- Je voudrais que tu fasses quelque chose pour moi.

Sonomi eut le souffle coupé, préparé au pire venant de cette voix si triste, mais déterminée.

- J'aimerais que cela reste entre nous pour l'instant.

Pour l'instant…Avant d'avoir accompli ce qu'elle pensait devoir faire. Terminer ce film, recoller ses souvenirs, rattacher son cœur si brisé par sa maladie et sa sentence.

- Je veux que tu me fasses cette promesse. C'est vital pour moi maintenant.

Pouvait-elle réellement lui refuser quoique se soit même si elle ne comprenait pas vraiment pourquoi sa fille lui demandait une telle chose, un quasi sacrifice. Pourquoi taire sa douleur ? Pour ne pas gêner les autres, pour ne pas les inquiéter ? Et elle, pourquoi ne parvenait-elle pas à se protéger d'elle-même et ne pas tenir compte de l'aide que pouvait lui apporter les autres ? Tomoyo était pourtant quelqu'un de discret, secret, détestant par-dessus se faire remarquer et être une source d'angoisse. Dans l'ombre, elle préférait taire ce qui lui faisait mal et souffrir, en silence. Mais elle, en tant que mère, devait-elle la laisser faire ?

- Je t'en supplie maman.

Devait-elle laisser sa fille apparaître aux yeux des autres comme quelqu'un en bonne santé qui leur mentait ouvertement ? Devait-elle permettre que Tomoyo dissimule sa maladie et qu'elle adopte une attitude de menteuse, de malade ?

- Je te le promets.

Si c'était la dernière chose que sa fille lui demandait, elle n'avait néanmoins aucun choix de refuser.

Et elle ne le fit pas.


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Kingaaa