Chapitre 5 : Se battre

Eriol l'avait observée sans savoir pourquoi. Elle lui paraissait différente, étrange, inhabituelle. Tomoyo semblait être devenue quelqu'un d'autre en essayant de le cacher à son entourage. Et pour une raison obscure, il sentait que c'était une mauvaise chose. Il percevait son aura angoissée chaque jour un peu plus et ne savait s'il devait en référer à Sakura. Celle-ci ne paraissait rien entrevoir, trop occupée à se satisfaire d'un amour depuis longtemps éloigné. Il ne la blâmait pas. Toutefois, il aurait voulu faire quelque chose pour son hôte. Tomoyo l'avait si gentiment accueilli et hébergé. Elle avait tant pris soin d'eux qu'il pensait lui en être redevable. Au fond, qui s'était occupé véritablement de lui depuis le commencement ?

Il était une réincarnation. Ses gardiens n'étaient pas véritablement les siens, mais ceux de Clow Reed. Ils étaient devenus amis, c'est vrai. Pourtant, cette amitié n'avait-elle pas été guidée par une chose beaucoup plus lointaine que ce qu'il était aujourd'hui ? Eriol n'était pas naïf, il avait parfaitement conscience de se savoir être quelqu'un qu'il n'était pas. Au fond, même avec Kaho tout cela avait été pareil. Cette attirance avait été magique. Assez malsaine, au fait.

Il se regarda dans le miroir sinistrement. Il n'était qu'un jeune garçon. Un enfant. Que croyait-il ? Que croyaient les autres ? Kaho était une femme, lui, encore un enfant. Elle était tombée amoureuse de Clow, ou du moins de ce qu'il avait légué à Eriol. Celui-ci sourit doucement. Il ne fallait pas se leurrer. Il était pris très souvent pour quelqu'un qu'il n'était que partiellement. Ce n'était pas juste.

Et même l'entourage qu'il côtoyait ici n'était pas différent. Sakura le voyait, à présent, comme un ami, mais également comme le représentant direct de son prédécesseur. Et Shaolan, lui, l'avait d'abord vu comme un rival, comme un ennemi et puis, comme un ami très puissant. Peut-être ressentait-il cette magie qui environnait Eriol et qu'il se sentait attiré par elle ? Certainement. Tous s'attiraient car ils avaient une chose en commun. Pourtant, une seule personne ne s'était pas laissée guider par sa magie vu qu'elle n'en possédait pas. Une seule personne avait découvert son identité sans avoir eu de pouvoirs spéciaux pour y arriver.

Une seule personne.

« Tomoyo »

Et quelques jours de cela, il avait voulu imposer cette différence qui les séparait. Il avait voulu qu'elle parte, qu'elle s'éloigne, qu'elle ne soit pas capable de le comprendre. Il y a peu de temps, il était redevenu Clow Reed face à elle afin qu'elle comprenne qu'ils étaient différents. Tomoyo avait compris. Tomoyo comprenait toujours. C'était dans sa nature, dans son caractère.

Seulement, il regrettait doucement son action. Elle ne se serait jamais imposée s'il ne le voulait pas. Elle n'était pas du genre à poser des questions auxquelles il n'y avait pas de réponses. Tomoyo était quelqu'un qui se contentait de très peu des autres et qui se donnait entière pour les satisfaire. Jamais, il n'aurait dû croire qu'elle ne le comprendrait pas. Jamais, il n'aurait dû jouer à être Clow alors qu'il n'était qu'Eriol. Il devait être lui-même bien que cela soit difficile dans son cas...

- Eriol ?

Il se retourna vers cette voix si familière. Sa gardienne l'observa inquiète et le dévisagea contrariée.

- Tout va bien ? On t'attend pour sortir depuis un bon moment déjà...

Eriol se regarda une dernière fois dans la glace et ses yeux bleus profonds se figèrent devant cette image. Celle d'un garçon. Un garçon comme les autres. Lui seul avait la certitude d'habiter quelqu'un d'autre. Mais...les gens qui ne le connaissaient pas pouvaient se tromper si facilement. Il était impossible de deviner véritablement qui il était. Cela le rassurait un peu. Il avait encore une chance.

- J'arrive tout de suite.


Tomoyo ne savait pas véritablement ce qu'elle faisait ici. Pourquoi n'avait-elle pas accompagné ses amis ce jour-là ? Pourquoi avait-elle renoncé à ce qu'elle croyait le plus important à ses yeux ? Tomoyo ne le savait pas. Elle guettait timidement les environs. Contemplant les lieux accueillants de cette grande terrasse d'un café qu'elle n'avait jamais franchi, elle attendit impatiemment. Une serveuse s'approcha alors d'elle et lui demanda ce qu'elle désirait commander. La jeune femme lui sourit aimablement tout en demandant un thé. Son sourire masquait peut-être assez bien son angoisse car, la serveuse ne semblait pas remarquer quoi que se soit. Tomoyo tripotait nerveusement ses doigts et son regard sombre se posa une énième fois sur sa montre. Elle s'impatientait.


Ils n'auraient jamais dû la suivre. Ils le savaient. C'était inconvenable de se mêler ainsi de la vie de leur amie. C'était malhonnête. Ils auraient dû le savoir.

- On ne peut pas faire ça !

- Arrête Sakura ! Tu sais parfaitement que Tomoyo le faisait souvent, elle aussi.

- Kéro ! Ce n'est pas une raison ! Tomoyo passait son temps à me filmer et ce n'était jamais car elle me soupçonnait de quelque chose.

-Et alors ?! Le résultat est le même. Espionner n'est pas une mauvaise chose si on a de bonnes raisons, pas vrai le morveux ?

Shaolan fit une grimace à ce surnom. Il détestait ce petit gardien à l'allure de peluche. Il l'énervait à se comporter ainsi. Il ne semblait pas du tout ressembler au légendaire Kérobéros dont il avait si souvent entendu parler par le passé.

- Tout d'abord, espèce de peluche idiote, je ne suis pas un morveux. C'est toi le gamin qui se mêle d'histoires qui ne le concernent en rien. Tu devrais avoir honte d'espionner ainsi Tomoyo et de nous avoir forcés à te suivre...tous !

En effet, le jeune couple était accompagné d'Eriol et de ses gardiens. Ils ne paraissaient pas discrets à se balader ainsi, ensemble, ni à se disputer de la sorte.

- Calmez-vous tous les deux, on se fait remarquer.

La chasseuse de cartes agita doucement les mains en signe de paix envers son petit-ami et son gardien. Elle essayait en vain de les calmer et d'éviter qu'ils se battent comme ils avaient l'habitude de le faire. Sakura jeta un regard en direction d'Eriol qui semblait neutre devant ses deux gardiens qui, pourtant, se disputaient également.

- Nous devons partir. Nous n'avons rien à faire ici.

Ses mots froids et catégoriques jetèrent un froid dans le groupe. Tous regardèrent Eriol dont le visage se fit dur. Il était redevenu l'adulte capable de prendre les sages décisions. Les disputes s'arrêtèrent brusquement et personne n'osa rien dire sur le moment. Le regard implacable du magicien rendait toute discussion difficile. La chasseuse de cartes s'autorisa pourtant un regard inquiet vers Shaolan. Elle semblait lui parler sans pour autant utiliser sa voix. Celui le comprit et hocha la tête positivement.

- On s'en va.

Le descendant de Clow Reed s'avança alors vers la fleur de cerisier à laquelle il sourit doucement. Il lui demanda alors d'un soupir si elle l'accompagnait. Sakura lui sourit comme elle seule savait le faire et lui prit le bras. Ils s'en allèrent tout deux sous le regard incompréhensif des trois gardiens.

- Mais Sakura et Tomoyo, hein ? Tu n'es pas inquiète ?

La chasseuse de cartes s'arrêta alors d'un coup net. Ses yeux émeraude se posèrent sur le sol avec peine. Bien sûr qu'elle était inquiète. Très inquiète même. Tomoyo ne faisait jamais de cachotteries sauf pour d'éventuels costumes, pour de nouveaux films avec elle en vedette ou pour organiser quelque chose qui lui ferait plaisir. Les secrets de Tomoyo avaient toujours eu un seul but : rendre les gens heureux, elle la première. La jeune Kinomoto serra les poings énervée qu'on lui pose cette question si absurde.

- Kéro ! Comment peux-tu dire ça ?!

Elle se retourna violemment vers son gardien les joues rougies par l'agacement. Celui-ci ouvrit grand les yeux surpris. Il savait inconsciemment qu'il avait commis une erreur. Une grosse bêtise qu'il allait peut-être regretter.

- Tu n'as pas honte de suivre Tomoyo de cette façon ?! C'est toi qui ne sembles pas inquiet de briser ainsi son intimité !

- Mais enfin Sakura...

- Il n'y a plus rien à dire ! On s'en va et tu vas m'obéir tout de suite !

Elle n'utilisait rarement le fait qu'elle soit officiellement son maître. Jamais, pour dire vrai. Sakura l'avait toujours considéré comme son ami avant d'être son gardien. C'est pourquoi les mots qu'elle venait à peine de prononcer avait bouleversé Kéro. Elle lui donnait des ordres, cela voulait tout simplement dire qu'il était allé trop loin. Le gardien du livre magique baissa sa frimousse, vaincu. Il suivit docilement le jeune couple qui partait.

Eriol avait observé la scène sans rien dire, mais sourit discrètement lorsqu'il vit le couple et Kéro s'éloigner.

- Et nous, qu'est-ce qu'on fait, d'après toi ?

La réincarnation de Clow vit Nakuru se pencher vers lui attendant sa réponse. Spinel qui se trouvait dans une de ses poches le contemplait également.

- On les suit.

Nakuru exprima alors violemment son étonnement et sa stupéfaction.

- Ne va pas me dire que cela ne t'intéresse pas de savoir ce que fait Tomoyo en ce moment.

- Ce qui m'intéresse ne te concerne pas. Ne me force pas à t'obliger à me suivre.

Décidément, c'était la journée...Nakura soupira abattue. Bien évidemment, elle n'avait aucune envie de défier son maître. Elle n'était pas comme Kéro et s'efforçait d'être obéissante en toute circonstance.

- Je te suis, ne t'énerve pas comme ça.

- Bien.

Ils partirent alors. Nakuru ouvrit le pas et chuchota quelque chose à Spinel.

- Tu sais pourquoi Kérobéros a tant insisté pour qu'on espionne Tomoyo ?

- Ce ventre à pattes ne pouvait pas lui pardonner de ne pas être venue et de ne pas avoir rapporté les gâteaux qu'elle était censée préparer...

- C'est vraiment une honte pour tous les gardiens !

Eriol ne les entendit pas. Il se retourna doucement vers la terrasse à quelques mètres de là. La silhouette de Tomoyo sirotait un thé chaud et semblait impatiente. Le jeune homme put remarquer de loin son anxiété. Les doigts que la jeune femme portait à sa tasse tremblaient et ses yeux se posaient constamment sur les environs. De plus, elle semblait préoccupée sinon comment n'aurait-elle pas entendu le raffut qu'ils venaient tous de faire à l'instant ? Elle était quelqu'un d'attentif en général. Eriol fronça les sourcils, méfiant lorsqu'il constata Tomoyo qui se levait brusquement ébahie, manquant de renverser sa boisson. La réincarnation de Clow vit la silhouette d'un homme faire face à la jeune femme. Ce fut sa dernière vision avant de partir.


- Tomoyo...

Il se tenait là, comme dans ses souvenirs, un peu plus petit qu'il ne l'avait été peut-être ou peut-être un peu plus courbé. Fort. Vigoureux. Avec une barbe de trois jours et de grands yeux de la même couleur que la sienne. Un bel homme. Avec du charisme. Un artiste qui jouait avec les images et les visages qu'il photographiait. Son père.

- Bonjour, papa.

- Tu as grandi, tu es magnifique.

Tomoyo s'asseyait à la table qu'elle avait accaparée depuis plusieurs minutes. Inquiète par cette entrevue, mais soulagée de vor enfin son père apparaître au rendez-vous prévu. Malgré son emploi du temps chargé, il avait trouvé le moyen de venir la voir. Peut-être pressentait-il quelque chose dans le ton de sa voix, une peine et une angoisse dissimulées, une information qu'elle voulait lui transmettre de vive voix. Cela avait-il suffit à l'angoisser inconsciemment ?

- On m'a dit que c'était héréditaire.

- Oui, cela avait suffi.

L'homme d'une quarantaine d'années était choqué, surpris par sa déclaration si directe qu'il ne savait plus d'un coup où il se trouvait, face à qui, face à quelle information. A quel point son cerveau était capable d'enregistrer la phrase que sa fille prononçait ? A quel point son cœur avait-il la force de supporter ces mots ?

- Est-ce que...

- Oui, papa, ce sont tes gênes.

Avait-il bien saisi ? Etait-il responsable à cause de son patrimoine génétique de l'état de son enfant ? Son grand-père avait été malade, sa fille avait-elle reçu ce cadeau empoisonné de sa part ? Pour quels crimes, quelles erreurs ?

- Je suis censée mourir bientôt.

- Comment ? Comment est-ce possible ?

Tomoyo gardait son calme même si voir son père si désemparé la faisait intérieurement souffrir. Elle préférait en finir vite avec cette discussion, bien qu'indispensable, elle lui était éreintante. Elle aurait préféré profiter de cette matinée ensoleillée pour discuter de la vie d'un homme qu'elle ne côtoyait que très rarement, quasi jamais. Un papa occasionnel.

- Maman ne sait pas que je suis ici. Je voulais te voir pour te poser des questions. Et aussi... pour te revoir.

Était-ce la dernière fois qu'elle le voyait ?

- Cela fait si longtemps que j'en avais oublié les traits de ton visage.

Était-son son adieu ?

- Tu m'as manqué.

Il comprit malheureusement que cela en était un.


Nakuru aimait le combat, elle se sentait le mieux lorsqu'elle pouvait déployer sa puissance et sa magie. Elle avait l'impression de respirer à plein poumon. Aller mieux. Etre soi-même. Lorsqu'elle était Ruby Moon, son cœur était différent. Son regard changeait. Elle devenait une autre. Avait-elle deux personnalités comme Yukito, Yué ? Non, elle paraissait à l'opposé. Elle n'était personne.

- Ce n'est plus un film.

- Nous allons pouvoir nous affronter sérieusement.

- C'est ce que je voulais depuis que je suis revenue ici.

C'est pourquoi affronter Yué était si exaltant. Divertissant. Revigorant. Le déploiement de leurs forces respectives était spectaculaire. Trop spectaculaire.

- Arrêtez immédiatement !

L'apparition de Sakura et de Shaolan les stoppa immédiatement. Yué vit sa maîtresse le regarder inquiète, avait-elle perçu tout ce flot d'énergie et s'était-elle précipitée pour voir ce qui s'était déroulé ? Pourtant, elle était arrivée un peu en retard (ce qui lui arrivait souvent, toujours ?) et lorsqu'il regarda l'horizon, il découvrit les dégâts que leur affrontement avait provoqués. Ruby Moon tiqua, mais ne voulut pas s'arrêter pour autant. Sakura n'était pas son maître, le seul à l'arrêter était techniquement Eriol. Toutefois, elle était la sœur de Toya, fait qu'elle ne pouvait pas omettre sans conséquences.

Elle soupira embêtée par cette interruption et n'entendit pourtant qu'un murmure à peine audible. La voix envoûtante de Yué qui répondait à une question muette qu'elle se posait, mais qu'elle n'avait pas formulée.

- C'est éprouvant d'être deux personnes à la fois.

Elle savait de quoi il parlait, mais avait l'impression de ne pas être dans le même état que lui. La relation entre Yukito et Yué était différente, à part entière, ils pouvaient exister séparément. Ils étaient totalement distincts. Elle… Elle était Nakuru et Ruby Moon. Son adversaire ne savait pas de quoi il parlait.

C'était, en effet, plus difficile de n'être personne.


-Bonjour !

Tomoyo ne s'attendait pas à faire face à ces visages surpris, inquiets, certains froids et d'autres honteux lorsqu'elle entra dans le salon de la famille Kinomoto. Elle s'arrêta un instant devant ces personnes qui lui faisaient face.

- Je dérange peut-être... ?

- Non. Bien sûr que non, Tomoyo. Je suis contente que tu sois là.

Sakura lui sourit doucement. Un seul sourire parvenait à rassurer Tomoyo qui s'installa alors sur le lit de sa cousine péniblement. La jeune femme aux longues mèches sombres observa la pièce. Kéro et Spinel s'affrontaient au jeu vidéo et ne lui ont lancé qu'un bref bonjour trop absorbés par ce qu'ils faisaient. Nakuru n'était pas présente. Seuls Shaolan et Eriol avaient été silencieux jusqu'à maintenant. Pas que cela l'étonnait spécialement, seulement, leur attitude semblait cacher quelque chose.

- Il y a un problème ?

Personne ne répondit immédiatement. Après quelques coups d'œil aux alentours, Sakura sourit à sa meilleure amie rassurante.

- Aucun ! Tout va bien ! Et toi ?

Cette question sortit sans qu'elle ne sache pourquoi. La chasseuse de cartes se mordit la gencive. Pourquoi était-elle si angoissée ? Tomoyo sentait que quelque chose n'allait pas. Il y avait un problème. Elle l'avait ressenti en rentrant dans la pièce. Peut-être se doutaient-ils de ses mystères, de ses cachotteries ? Peut-être...Oui, mais dans ce cas-là, il lui fallait réagir. Il lui fallait faire quelque chose pour que tout redevienne comme avant.

- Je vais très bien !

Son air joyeux en étonna plus d'un.

- Je suis désolée de ne pas être venue ce matin à notre rendez-vous. Mais...je ne suis pas venue les mains vides...

- Ah bon ?

- Mais oui ! C'est surtout à Kéro que j'ai pensé !

Le gardien s'arrêta de jouer en entendant ces mots. Il avait une vague idée de ce que son amie lui avait rapporté.

- J'ai rapporté les gâteaux que je t'avais promis mon cher Kéro. J'espère que tu ne m'en veux pas.

- Gâteaux !

Il vola dans sa direction, enjoué. Il semblait plus heureux que jamais et Tomoyo lui sourit en retour. Elle semblait s'être fait pardonner et cela la rassurait. La jeune femme posa alors son regard vers les autres occupants de la pièce qui la regardaient eux aussi. Elle sourit et leur dit qu'il en avait assez pour tous. Ils acquiescèrent contents.

- Maintenant, je peux vous dire ce que j'ai fait cet après-midi. Enfin, si cela vous intéresse.

Les trois humains sursautèrent tous d'un seul coup. Eriol fut peut-être le plus discret, mais son regard contempla profondément la jeune femme assise sur le lit, il attendit son récit. Il aurait voulu savoir. Avoir des réponses aux sales impressions qu'il ressentait. Il voulait mettre des mots là où il n'y avait qu'incompréhension.

- Tu n'es pas obligée si tu ne veux pas...

- Ne t'en fais, Sakura. Je veux partager cela avec vous.

- Très bien.

- En fait, j'avais rendez-vous avec quelqu'un. Un homme plus exactement.

Ils auraient pu s'en douter. Tomoyo était jolie, charmante et avait tout pour plaire. Cela ne faisait aucun doute qu'elle puisse avoir un rendez-vous avec un homme étant donné son physique et son tendre caractère.

- Il m'a fait une proposition.

- Une proposition ?

Cette fois-ci ce fut à Shaolan de s'exprimer. Il semblait suspicieux tout en écoutant les dires de son amie, de sa confidente légendaire. De quoi parlait-elle ? De quel genre de proposition ? Il n'aimait pas savoir cela et ne pas comprendre le sous-entendu que pouvait avoir cette phrase dans la bouche de Tomoyo. Il regarda un instant Eriol qui fronçait les sourcils discrètement, pensif. Ils semblaient être les seuls à se méfier vraiment. Sakura, elle, toujours aussi naïvement écoutait sa cousine intéressée.

- Quel genre de proposition ?

C'était à Eriol d'en rajouter voyant le silence qui s'était installé. Ce n'était pas quelqu'un de bavard généralement, mais à présent, le sujet de cette discussion semblait l'importer un peu plus que d'habitude. Il se sentait responsable. Ne s'était-il pas promis de la soutenir, de la protéger quelques temps auparavant ? Protéger la meilleure amie de la chasseuse de cartes. Surveiller une femme fragile au caractère trop doux. Il se l'était promis rien que par amitié pour elle, peut-être même par affection.

Tomoyo le regarda alors émue. Elle semblait voir dans les yeux d'Eriol quelque chose qu'elle ne voyait pas souvent à son égard. De l'intérêt. De l'intérêt pour la fille insignifiante et faible qu'elle était. Un être sans magie et sans force. Une personne sans intérêt.

Pourtant, c'est bien vers elle qu'étaient dirigés les yeux de la réincarnation du grand Clow Reed. Non ! Vers elle était dirigé le regard d'Eriol Hirizagawa. Tout simplement. Et ces pupilles qui la guettaient avaient une très grande importance pour elle. Bien plus que ceux du puissant magicien.

- Je vais travailler pour lui. Il me propose de chanter dans sa chorale. Une chorale professionnelle où je serais rémunérée. Je ne voulais pas vous en parler avant d'en être sûre.

Le soulagement.

Puis, la joie.

Tous ces sentiments animèrent la pièce à cette annonce.


Meiling avait été emballée par l'idée qu'un film était réalisé à Tomoeda. Elle voulait y participer aussi, détestait être laissée pour compte et avait le don de désirer s'incruster partout où elle allait. Surtout lorsque cela concernait Shaolan. Enfin, ça, c'était avant. Au tout début, avant qu'elle ne comprenne qu'elle ne pouvait pas lutter avec les sentiments qu'il éprouvait pour la chasseuse de cartes. Elle s'était ensuite éloignée, mature, elle avait compris que son rôle avait diamétralement changé.

Tomoyo avait été la seule véritable personne à laquelle elle s'était ensuite confiée. C'étaient sur ses genoux qu'elle avait pleuré, c'étaient dans ses bras qu'elle s'était réfugiée comme une petite fille auprès de sa maman. Bien qu'amie fidèle de Sakura, elle avait toujours été à son écoute, toujours là pour la soutenir et l'aider.

C'est pourquoi sa voix à l'autre bout du fil lui paraissait un peu différente, un brin plus fatiguée et le ton plus sérieux. Elle avait conscience que c'était avec son amie qu'elle conversait, mais elle décela une étrange tonalité dans sa voix qui s'empressait de lui poser toutes les questions qu'elle avait sur le bout de la langue.

Comment était son petit-ami ? Sujet devant lequel elle se montra soudainement plus vague. Comment se passait ses vacances et quand allait-elle venir les rejoindre ?

- J'ai hâte de venir voir ça ! J'espère avoir un rôle aussi !

- Ne t'en fais pas, tout est prévu.

Quel rôle pouvait-elle encore jouer à Tomoeda ? Quel rôle dans la vie de ses habitants ?

- Un beau rôle j'espère !


Lorsqu'ils avaient raccompagné Sakura chez elle, Tomoyo et Shaolan eurent l'occasion de rester seuls. Cela faisait assez longtemps que cela n'était pas arrivé. Depuis qu'il était en couple, les tête-à-tête avec son amie avait été rare, mais sans que cela n'entrave véritablement leur amitié. Enfin, il l'espérait sincèrement. Tomoyo était précieuse comme amie. Et la voir aussi pâlotte n'arrangeait en rien l'inquiétude qui s'était forgé en lui comme un mauvais pressentiment dont il discutait avec Sakura de temps en temps. Était-ce son nouveau travail qui la rendait aussi faible ? Il ne voyait pas d'autres raisons.

- J'ai parlé avec Meiling. Elle arrivera bientôt.

- Elle doit venir ?! Je n'étais pas au courant.

Il sursauta brusquement, anticipant le moment où la tornade qu'était sa cousine allait passer dans leur vie. Il était ébahi, mais au fond de lui-même ravi. Ne pas la voir participer à leur film et leur aventure aurait été une erreur. Un manque.

- Elle semblait être un peu soucieuse.

- Ne t'inquiète pas pour elle, elle est forte. C'est ma cousine, je la connais.

Tomoyo se tourna vers lui, voyant qu'ils arrivaient devant chez elle et que leur balade arrivait à terme. Il avait eu la gentillesse de la raccompagner également, même grognon, c'était un garçon galant et attentif.

- Je sais que tu la connais mieux que quiconque, mais j'avais besoin de donner mon avis et te donner la puce à l'oreille au cas où...

Il ne comprit pas tout de suite. Le sourire de Tomoyo avait quelque chose de triste, de différent. De sentencieux. Shaolan sentit sa salive passer difficilement les parois de sa gorge et ses membres se crisper sans aucune raison.

- Il faut que tu sois attentif dorénavant.

Un pressentiment.

- Tomoyo...

Une drôle de sensation qui éveilla brusquement tous ses sens.

- Bon, à bientôt ! J'ai une répétition de chant demain, il faut que je m'entraîne.

- A bientôt, Tomoyo.

Et la voir s'éloigner si facilement, s'évaporer de son horizon avait de quoi le faire trembler.


Merci d'avoir lu, n'hésitez pas à commenter.

Kingaaa