Chapitre 6 : Se perdre

- C'est dommage qu'il pleuve.

- Pourquoi ?

- J'avais un festival à ciel ouvert et il risque d'être annulé. C'est vraiment dommage, j'avais tellement travaillé pour y chanter.

La pluie. C'est par cet événement climatique qu'il était apparu à Tomoeda et dans la vie des personnes qu'ils considèrent à présent comme des amis. Cette averse magique qu'il avait provoquée pour se lier à cette ville, à ses habitants. Un moyen pour que les choses qui devaient se faire se fassent. Cette pluie d'aujourd'hui qui tombait comme le jour où il l'avait décidé pour faire réagir le nouveau maître des cartes. Usant de ses pouvoirs, il avait pris la décision qu'il pleuvrait jusqu'à ce qu'on n'arrête cette eau tombée du ciel. Eriol, d'un coup d'œil discret, vu l'air déçu et triste de Tomoyo.

Et c'est en regardant sa mine triste et déçue.

Et c'est en voyant ses efforts pour le cacher réellement…

Qu'il comprit…

Agir. Effacer le mal engendré. Il avait ce pouvoir, il se devait l'utiliser. Son sceptre apparut dans ses mains après avoir effectué une incantation, se matérialisa après quelques secondes sous le regard surpris de la jeune femme. Elle ne réalisa pas encore pourquoi une telle action, une telle précipitation.

- Si c'est la pluie qui te pose problème, on va lui demander de ne plus tomber.

Elle était si étonnée qu'elle n'eut pas le temps de l'arrêter ni de dire quoi que ce soit. Elle le vit agir vite, mais posément. Son regard bleuté se posa alors sur le dehors de la fenêtre. La pluie avait cessé de tomber très rapidement. Le ciel était de nouveau d'un bleu si beau et éclatant, si reconnaissant. La jeune femme s'approcha encore plus près de la fenêtre, de cette vitre qui la séparait de l'air libre à l'extérieur. Elle eut soudain envie de l'ouvrir pour s'évader, pour se sentir respirer à pleins poumons. Tomoyo se sentait libérée d'un poids en sentant l'oxygène humide traverser ses narines. Elle soupira d'aise. Elle se sentait bien. Elle se sentait en vie.

- Eriol...Merci beaucoup.

Et c'était grâce à lui qu'elle se sentait aussi bien. Il avait changé le climat simplement pour lui redonner le moral. Ce garçon avait arrêté la pluie juste pour lui faire plaisir.

- Ce n'était pas grand-chose.

Tomoyo se retourna vers lui reconnaissante. Eriol était si puissant, si fort et pourtant si modeste dans ce qu'il faisait. Il était doté de très grands pouvoirs et elle se sentait si petite face à lui. Non pas qu'elle avait l'impression d'être insignifiante. Mais juste banale. Cela ne la dérangeait pas habituellement. C'était juste qu'à cet instant, elle ressentait cette différence énorme beaucoup plus nettement. Une distance qu'ils ne pourraient jamais franchir, elle le savait, elle se l'était promis.

J- e vais aller me préparer maintenant. Merci encore pour ton aide.

Le jeune homme sentait presque l'air devenir plus lourd d'un coup. Il ne savait pas si c'était parce que Tomoyo quittait la pièce ou autre chose. Peut-être avait-il perçu quelque chose de déroutant dans son attitude ? Peut-être était-il plus perspicace qu'il ne le pensait ? Peut-être qu'il désirait simplement comprendre ce qui se passait réellement ?

- Est-ce que je peux venir ?

Elle s'arrêta net. Sa silhouette élancée ne bougea pas d'un millimètre durant de nombreuses secondes, peut-être même des minutes entières. Son teint avait blanchi et son corps s'était crispé. Heureusement qu'elle était de dos, pensa-t-elle, sinon elle n'aurait pas pu masquer son état bouleversé. Elle était reconnaissante de ne pas le voir, de ne pas l'entendre parler, d'attendre qu'elle se décide à agir. Il fallait qu'elle se reprenne en main. La jeune fille aux longs cheveux sombres ne pouvait se laisser ainsi submerger par ses émotions, ni par ses doutes et ses peurs. Elle n'avait pas le droit. Plus maintenant. Il était trop tard pour elle. Si tard...

- Je suis désolée Eriol. C'est une représentation privée. Il y aura des gens importants et je ne peux pas...

- Je comprends.

Elle soupira discrètement rassurée. Oh oui, qu'elle se sentait soulagée. Un poids venait de tomber si lourdement de ses épaules. Eriol n'était pas quelqu'un qui posait des questions indiscrètes. Il allait bientôt abandonner l'idée de la suivre et de la questionner. Eriol avait ce trait de caractère semblable au sien. Il ne fallait pas s'inquiéter pour cela.

- Pourtant, j'aurais vraiment voulu t'entendre chanter. Cela fait si longtemps que je n'ai pas entendu ta voix.

Sa voix était neutre, mais Tomoyo y décela un peu de déception et peut-être même de la mélancolie. Repensait-il au temps passé ? Au temps où il jouait au piano et qu'elle chantait ? Se souvenait-il de sa voix et des émotions qu'elle faisait passer à travers ses chansons ? Se rappelait-il de tout ce qui la motivait à chanter avec tant de douceur et de passion ? Elle n'osait y croire. Pourtant...elle se retourna et le regarda doucement. Ce qu'elle crut voir dans ses pupilles mystérieuses la bouleversa. Il se souvenait. Il n'y avait aucun doute. Aucun possible.

Sa salive passa alors difficilement dans les parois de sa gorge sèche. L'air lui manquait. Cet élan d'émotions la faisait tourbillonner en tous sens. Ses pensées s'entremêlaient dangereusement avec ses actions.

- Je...

La chanteuse ne savait pas quoi dire. C'était peut-être la première fois qu'elle se sentait autant désarmée face à quelqu'un. Elle qui avait toujours été sûre dans ce qu'elle faisait, de ce qu'elle devait dire, de ce qu'elle devait accomplir. Sûre d'elle-même et pleine de confiance pour les autres. Pourquoi avait-elle tant de mal à dire ce qu'elle voulait, à se confier ? Qu'est-ce qui était différent à présent ?

- Je ne t'oblige à rien si tu ne veux pas.

Ces paroles lui firent l'effet d'une douche froide. Elles la réveillèrent très rapidement. Tomoyo agita sa tête de gauche à droite. Non, Eriol n'y était pour rien. Il n'avait pas à culpabiliser, il n'avait pas à se sentir de trop ici, avec elle. Elle voulait qu'il se sente chez lui. La jeune chanteuse désirait tellement se faire comprendre. Juste maintenant. Juste à cet instant. Juste pour qu'il sache ce qu'elle ressentait face à lui. Juste à travers des gestes, des regards, des notes...

Et là, un son se manifesta. Un son mélodieux. Un son doux et envoûtant.

La voix de Tomoyo qui chantait.


Réagir. Maintenant. Tout de suite. C'était ce qu'elle s'était dit en tenant ce papier dans sa main. Un papier qui lui expliquait les chances infimes qu'elle avait d'être sauvée. Un document qui possédait comme seul pouvoir de lui inculquer l'espoir. Tomoyo sourit tristement.

Elle allait mourir. Sa certitude s'arrêtait là. Pourtant...elle se sentait confiante. La confiance avait toujours été le trait principal de son caractère. Elle avait la foi. La foi des autres, du monde. Elle croyait aux choses incroyables. Elle croyait des choses inimaginables. Tomoyo s'était auto-convaincue que tout était possible. Après tout, n'était-elle pas amie avec une des plus grandes magiciennes ? Ne cohabitait-elle pas avec la réincarnation d'un célèbre magicien ? Ne fréquentait-elle pas ce monde magique ? Ce monde plein d'aventures et de découvertes. Un monde où naissait forcément l'espoir. Elle se devait d'y croire.

Seulement...

Seulement, elle allait partir. Mourir si simplement. Si injustement...

Et ça aussi, elle y croyait très obstinément.

Eriol l'avait constaté des jours durant que son état était inquiétant. Elle semblait fatiguée, constamment épuisée et il ne savait pas vraiment pourquoi. Son travail la fatiguait à un tel point ? Il n'avait que ça comme explication qui lui semblait judicieuse.


- Pourquoi est-ce que tu sembles inquiet ?

- Tu as l'air très fatigué, Tomoyo. C'est ça qui me semble inquiétant.

Elle balaya le sujet d'une main amusée. Elle lui sourit rassurante.

- Ne t'en fais pas pour ça, je travaillais sur une partition. Mais, je l'ai terminée. Je vais me coucher de bonne heure ce soir et demain, je serais en pleine forme.

Le garçon aux cheveux sombres lui sourit alors rassuré. Demain, tout serait comme avant selon les dires de la jeune fille.

- Je vais aller dans la cuisine pour manger. Tu veux que je te rapporte quelque chose ?

- Non, c'est gentil.

- Très bien. Bonne nuit.


Il ne saurait dire ce qui le poussa à se lever de son lit. Il ne comprenait pas quelle force le forçait à marcher en direction de la cuisine. Pourquoi entendait-il comme un appel ? Comme un appel au secours ? Comme un danger...Tel un besoin de se lever pour affronter un ennemi. Mais quel ennemi ? Quel danger ? Pourquoi ressentait-il une chose qui ne paraissait pas magique ? Était-ce la part de Clow Reed en lui qui l'animait ou bien...était-ce lui ? L'instinct d'Eriol Hirizagawa qui le guidait ?

Il obtint toutes les réponses qu'il souhaitait lorsqu'il pénétra la cuisine.

- Tomoyo !

La lumière allumée dans cette pièce lui avait fait accélérer le pas, inquiet. L'heure était tardive, si tardive que cette lumière était inappropriée. Et puis...qui semblait être la dernière personne à être entrée dans la cuisine ? Tomoyo, bien sûr...Tomoyo qui se nourrissait de plus en plus pour se garder en forme, pour avoir assez de force pour tenir debout.

- Tomoyo ! Réponds !

Tomoyo qui gisait au sol, inconsciente. Un morceau de pain dans sa main droite et son thé renversé sur la table. Ce thé qu'elle buvait si souvent. Eriol courut vers la jeune femme inanimée et découvre son visage blafard. Si blanc. Encore plus blanc que d'habitude et il déglutit. Depuis quand était-elle tombée ici ? Depuis quand était-elle si épuisée qu'elle tombait inconsciente en mangeant ? Depuis quand Tomoyo était si mal en point ? Quand ?

Il ne saurait dire. Il l'observait de loin. Il n'avait jamais osé entrer dans son intimité. Il ne voulait en aucun cas la déranger ni se montrer insistant. Elle, elle ne le faisait pas. Il n'avait pas le droit de le faire. C'était quelque chose qu'il s'était promis, quelque chose qu'il s'était juré de préserver. Cette distance. Cette amitié si lointaine, mais sincère et affectueuse. Cette inquiétude malheureusement bien réelle et affreuse. Cette douleur et cette culpabilité désastreuse. Tout cela, il se l'était promis. Elle aussi.

- Eriol ?

Ce fut la voix du magicien qui la réveilla. Cette voix qui semblait inquiète et désemparée pour la première fois. Ce ton sérieux et anxieux. La voix de son ami. La voix du garçon qui vivait depuis des semaines avec elle. Le son qu'elle entendait si souvent ces derniers temps et qui la faisait émerger de sa souffrance et de son incompréhension.

- Qu'est-ce que... ?

Tomoyo tentait de comprendre ce qui était en train de se passer. Où se trouvait-elle ? Que faisait-elle ? Et pourquoi avait-elle si mal à la tête, si mal partout ? Pourquoi avait-elle cette sensation au creux de son estomac ? L'envie de vomir de sa propre condition, à cause de sa propre faiblesse ? Pourquoi ?

- Je t'ai trouvée inconsciente dans la cuisine. Est-ce que ça va ?

Inconsciente ? Ses pupilles s'agitèrent alors. Son cœur tambourina très rapidement, si vite qu'elle crut qu'il voulait s'échapper de ce corps si frêle, si faible une fois pour toute. Son être tout entier tremblait de peur. Elle était tombée inconsciente. Comment allait-elle s'expliquer ? Comment allait-elle se justifier à présent ? Eriol n'était pas naïf, il comprendrait...Et ça, elle ne pouvait l'accepter...Il fallait qu'elle invente quelque chose, qu'elle se reprenne vite en main.

Se dégageant de la quasi étreinte du jeune homme, Tomoyo tentait de reprendre des forces suffisantes pour se relever. Eriol vit son action sans comprendre pourquoi elle semblait si spontanée, peut-être même trop précipitée. Tomoyo le gratifia d'un sourire réconfortant malgré la souffrance qui attaquait tout son corps. Elle semblait faire un effort considérable pour passer outre le fait qu'elle souffrait terriblement à cet instant. Tant d'efforts pour cacher la vérité...Qu'est-ce qui lui prenait ? Eriol ne comprenait décidément pas et pourtant, il était quelqu'un d'assez perspicace en général. Qu'est-ce qui n'allait pas ?

- Tomoyo...Est-ce que c'est seulement le travail qui te met dans un état comme celui-là ? Je suis inquiet. Je ne suis pas le seul. Sakura s'inquiète aussi.

Elle baissa la tête tristement. Comment avait-elle pu croire que les autres ne s'en seraient pas rendu compte ? Comment pensait-elle qu'elle allait pouvoir tout leur cacher ?

- Je suis désolée Eriol.

Il ne s'attendait pas à cette réplique. Il ne voulait pas d'excuse. Juste des réponses. Juste la vérité.

- C'est à cause de mon travail. Je veux vraiment réussir dans cette voie. C'est tellement important pour moi que j'en oublie très souvent de m'occuper de moi-même. Je ferais attention dorénavant. Ne t'en fais pas. Je suis désolée de t'avoir fait sortir de ton lit pour ça. Merci d'être venu me chercher.

Juste la vérité. Il ne voulait que ça. Et pourtant...

- Merci beaucoup...

Il sut qu'il ne l'avait pas obtenue...


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Kingaaa